Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3
Part 8
De qui en définitive est le premier bulletin des victoires napoléoniennes? serait-il de Napoléon ou de son frère? Lucien, en détestant ses erreurs, avoue, dans ses _Mémoires_, qu'il a été à son début ardent républicain. Placé à la tête du comité révolutionnaire à Saint-Maximin, en Provence, «nous ne nous faisions pas faute, dit-il, de paroles et d'adresses aux Jacobins de Paris. Comme la mode était de prendre des noms antiques, mon ex-moine prit, je crois, celui d'Epaminondas, et moi celui de Brutus. Un pamphlet a attribué à Napoléon cet emprunt du nom de Brutus, mais il n'appartient qu'à moi[94]. Napoléon pensait à élever son propre nom au-dessus de ceux de l'ancienne histoire, et s'il eût voulu figurer dans ces mascarades, je ne crois pas qu'il eût choisi celui de Brutus.»
[Note 94: Lucien Bonaparte, à l'époque du siège de Toulon, était garde-magasin des subsistances à Saint-Maximin (Var). «Bien que Saint-Maximin, dit M. Frédéric Masson (_Napoléon et sa famille_, I, 86), fût un médiocre théâtre pour un homme tel que lui, il n'avait point dédaigné de mettre les habitants _à la hauteur_. Grâce à lui et à Barras, Saint-Maximin était devenu _Marathon_; lui-même ne se nommait plus Lucien mais _Brutus_. À la Société populaire, où il était l'unique orateur, il régnait sous le titre de président, et il cumulait avec ce pouvoir délibératif, le pouvoir exécutif comme président du Comité révolutionnaire. Il en usait: plus de vingt habitants de la ville, des plus honorables et des plus respectés, étaient, par ses ordres, en prison comme suspects. «Des gens que j'aurais rougi d'approcher, a-t-il écrit plus tard, des galériens, des voleurs, étaient devenus mes camarades.»--Lorsqu'il se maria quelques mois plus tard, le 4 mai 1794 (15 floréal an II), avec Catherine Boyer, soeur de l'aubergiste chez qui il logeait, il prit, dans l'acte de mariage, la dénomination de _Brutus_ Buonaparte.]
Il y a courage dans cette confession. Bonaparte, dans le _Mémorial de Sainte-Hélène_, garde un silence profond sur cette partie de sa vie. Ce silence, selon madame la duchesse d'Abrantès, s'explique par ce qu'il y avait de scabreux dans sa position: «Bonaparte s'était mis plus en évidence, dit-elle, que Lucien, et quoique depuis il ait beaucoup cherché à mettre Lucien à sa place, alors on ne pouvait s'y tromper. Le _Mémorial de Sainte-Hélène_, aura-t-il pensé, sera lu par cent millions d'individus, parmi lesquels peut-être en comptera-t-on à peine mille qui connaissent les faits qui me déplaisent. Ces mille personnes conserveront la mémoire de ces faits d'une manière peu inquiétante par la tradition orale: le _Mémorial_ sera donc irréfutable[95]».
[Note 95: _Mémoires de la duchesse d'Abrantès_, tome I, p. 181.]
Ainsi de lamentables doutes restent sur le billet que Lucien ou Napoléon a signé: comment Lucien, n'étant pas représentant de la Convention, se serait-il arrogé le droit de rendre compte du massacre? Était-il député de la commune de Saint-Maximin pour assister au carnage? Alors comment aurait-il assumé sur sa tête la responsabilité d'un procès-verbal lorsqu'il y avait _plus grand_ que lui aux jeux de l'amphithéâtre, et des témoins de l'exécution accomplie par son frère? Il en coûterait d'abaisser les regards si bas après les avoir élevés si haut.
Admettons que le narrateur des exploits de Napoléon soit Lucien, président du comité de Saint-Maximin: il en résulterait toujours qu'un des premiers coups de canon de Bonaparte aurait été tiré sur des Français; il est sûr, du moins, que Napoléon fut encore appelé à verser leur sang le 13 vendémiaire; il y rougit de nouveau ses mains à la mort du duc d'Enghien. La première fois, nos immolations auraient révélé Bonaparte: la seconde hécatombe le porta au rang qui le rendit maître de l'Italie; et la troisième lui facilita l'entrée à l'empire.
Il a pris croissance dans notre chair; il a brisé nos os, et s'est nourri de la moelle des lions. C'est une chose déplorable, mais il faut le reconnaître, si l'on ne veut ignorer les mystères de la nature humaine et le caractère des temps: une partie de la puissance de Napoléon vient d'avoir trempé dans la Terreur. La Révolution est à l'aise pour servir ceux qui ont passé à travers ses crimes; une origine innocente est un obstacle.
Robespierre jeune avait pris Bonaparte en affection et voulait l'appeler au commandement de Paris à la place de Hanriot. La famille de Napoléon s'était établie au château de Sallé[96], près d'Antibes. «J'y étais venu de Saint-Maximin, dit Lucien, passer quelques jours avec ma famille et mon frère. Nous étions tous réunis, et le général nous donnait tous les instants dont il pouvait disposer. Il vint un jour plus préoccupé que de coutume, et, se promenant entre Joseph et moi, il nous annonça qu'il ne dépendait que de lui de partir pour Paris dès le lendemain, en position de nous y établir tous avantageusement. Pour ma part cette annonce m'enchantait: atteindre enfin la capitale me paraissait un bien que rien ne pouvait balancer. On m'offre, nous dit Napoléon, la place de Hanriot. Je dois donner ma réponse ce soir. Eh bien! qu'en dites-vous? Nous hésitâmes un moment. Eh! eh! reprit le général, cela vaut bien la peine d'y penser: il ne s'agirait pas de faire l'enthousiaste; il n'est pas si facile de sauver sa tête à Paris qu'à Saint-Maximin.--Robespierre jeune est honnête, mais son frère ne badine pas. Il faudrait le servir.--Moi, soutenir cet homme! non, jamais! Je sais combien je lui serais utile en remplaçant son imbécile commandant de Paris; mais _c'est ce que je ne veux pas être_. Il n'est pas temps. Aujourd'hui il n'y a de place honorable pour moi qu'à l'armée: prenez patience, _je commanderai Paris plus tard_. Telles furent les paroles de Napoléon. Il nous exprima ensuite son indignation contre le régime de la Terreur, dont il nous annonça la chute prochaine, et finit par répéter plusieurs fois, moitié sombre et moitié souriant: _Qu'irais-je faire dans cette galère?_»
[Note 96: «Château-Sallé, une de ces bastides ensoleillées qui seraient ailleurs des maisons bourgeoises, mais qui, du paysage, de la végétation et de la lumière, prennent des airs pittoresques et reçoivent des apparences.» Frédéric Masson, _Napoléon et sa famille_, I, 85.]
Bonaparte, après le siège de Toulon[97], se trouva engagé dans les mouvements militaires de notre armée des Alpes. Il reçut l'ordre de se rendre à Gênes: des instructions secrètes lui enjoignirent de reconnaître l'état de la forteresse de Savone, de recueillir des renseignements sur l'intention du gouvernement génois relativement à la coalition. Ces instructions, délivrées à Loano le 25 messidor an II de la République[98], sont signées _Ricord_[99].
[Note 97: Au cours du siège, Bonaparte avait été nommé par les représentants adjudant général chef de brigade le 27 octobre 1793, confirmé le 1er décembre. Le 22 décembre, après la prise de la ville, il est élevé au grade provisoire de général de brigade. Confirmé dans ce grade le 7 janvier 1794, il est chargé à la fois du commandement en chef de l'artillerie de l'armée d'Italie et de l'armement des côtes.]
[Note 98: 13 juillet 1794.]
[Note 99: Jean-François _Ricord_ (1760-1818). Député du Gard à la Convention, il se signala par son ardeur montagnarde. Très lié avec Augustin Robespierre, il devint, comme lui, l'ami du jeune Bonaparte et le protégea puissamment. Après le 9 thermidor, Ricord fut dénoncé à la Convention et arrêté; il fut rendu à la liberté par l'amnistie du 4 brumaire an IV (26 octobre 1795). Ressaisi bientôt comme complice de Baboeuf, il fut traduit devant la haute cour de Vendôme, qui l'acquitta. Après le 18 brumaire, son ancien protégé, devenu tout puissant, ne parut guère se souvenir des services qu'il en avait autrefois reçus. En l'an IX, ordre lui fut donné de s'éloigner de Paris; il refusa, fut arrêté le 19 novembre 1800, et relâché quelque temps après. Emprisonné de nouveau à la Force le 23 juillet 1806, il resta douze jours au secret, fut remis en liberté, mais fut placé en résidence à Saint-Benoist-sur-Loire, sous la surveillance de la police. Pendant les Cent-Jours, il obtint du gouvernement impérial les fonctions de lieutenant extraordinaire de police à Bayonne. Atteint par la loi du 12 janvier 1816 contre les régicides, il partit pour la Belgique en février suivant, et y mourut deux ans après.]
Bonaparte remplit se mission. Le 9 thermidor arriva: les députés terroristes furent remplacés par Albitte, Saliceti et Laporte. Tout à coup ils déclarèrent, au nom du peuple français, que le général Bonaparte, commandant l'artillerie de l'armée d'Italie, avait totalement perdu leur confiance par la conduite la plus suspecte et surtout par le voyage qu'il avait dernièrement fait à Gênes.
L'arrêté de Barcelonnette, 19 thermidor an II de la République française, une, indivisible et démocratique (6 août 1794), porte «que le général Bonaparte sera mis en état d'arrestation et traduit au comité de salut public à Paris, sous bonne et sûre escorte.» Saliceti examina les papiers de Bonaparte; il répondait à ceux qui s'intéressaient au détenu qu'on était forcé d'agir avec rigueur d'après une accusation d'espionnage partie de Nice et de Corse. Cette accusation était la conséquence des instructions directes données par Ricord: il fut aisé d'insinuer qu'au lieu de servir la France, Napoléon avait servi l'étranger. L'empereur fit un grand abus d'accusations d'espionnage: il aurait dû se rappeler les périls auxquels pareilles accusations l'avaient exposé.
Napoléon, se débattant, disait aux représentants: Saliceti, tu me connais ... Albitte, tu ne me connais point; mais tu connais cependant avec quelle adresse quelquefois la calomnie siffle. Entendez-moi; restituez-moi l'estime des patriotes; une heure après, si les méchants veulent ma vie ... je l'estime si peu! je l'ai si souvent méprisée!»
Survint une sentence d'acquittement. Parmi les pièces qui, dans ces années, servirent d'attestation à la bonne conduite de Bonaparte, on remarque un certificat de Pozzo di Borgo. Bonaparte ne fut rendu que provisoirement à la liberté; mais dans cet intervalle il eut le temps d'emprisonner le monde.
Saliceti[100], l'accusateur, ne tarda pas à s'attacher à l'accusé: mais Bonaparte ne se confia jamais à son ancien ennemi. Il écrivit plus tard au général Dumas: «Qu'il reste à Naples (Saliceti); il doit s'y trouver heureux. Il y a contenu les lazzaroni; je le crois bien: il leur a fait peur; il est plus méchant qu'eux. Qu'il sache que je n'ai pas assez de puissance pour défendre du mépris et de l'indignation publique les misérables qui ont voté la mort de Louis XVI[101].»
[Note 100: Antoine-Christophe _Saliceti_ (1757-1809). Il fut successivement membre de la Constituante, de la Convention et du Conseil des Cinq-Cents. Après le 18 brumaire, le Premier Consul lui confia diverses missions administratives en Corse, en Toscane et à Gênes. Nommé en 1806 ministre de la police générale à Naples, auprès du roi Joseph, il joignit bientôt à ces fonctions celles de ministre de la guerre, mais Joachim Murat se priva de ses services. Il revint en France et fut nommé par l'empereur membre de la _Consulta_ qui devait prendre possession de Rome (1809). Il était dans cette ville quand une armée anglo-sicilienne débarqua en Calabre. Il se rendit aussitôt à Naples, que menaçait l'ennemi, rétablit l'ordre, et mourut subitement, empoisonné, a-t-on dit, à la suite d'un dîner que lui avait offert le génois Maghella, ministre de la police (23 décembre 1809).]
[Note 101: _Souvenirs du lieutenant-général comte Dumas_, (t. III, p. 317).--CH.]
Bonaparte, accouru à Paris, se logea rue du Mail, rue où je débarquai en arrivant de Bretagne avec madame Rose. Bourrienne le rejoignit, de même que Murat, soupçonné de terrorisme et ayant abandonné sa garnison d'Abbeville. Le gouvernement essaya de transformer Napoléon en général de brigade d'infanterie, et voulut l'envoyer dans la Vendée: celui-ci déclina l'honneur, sous prétexte qu'il ne voulait pas changer d'arme. Le comité de salut public effaça le refusant de la liste des officiers généraux employés. Un des signataires de la radiation est Cambacérès, qui devint le second personnage de l'Empire[102].
[Note 102: Le 29 fructidor an III (15 septembre 1795), le Comité de Salut public, dont Cambacérès est président, prend un arrêté par lequel «le général de brigade Buonaparte, ci-devant mis en réquisition près du Comité, est rayé de la liste des officiers généraux employés, attendu son refus de se rendre au poste qui lui a été assigné».]
Aigri par les persécutions, Napoléon songea à émigrer; Volney l'en empêcha. S'il eût exécuté sa résolution, la cour fugitive l'eût méconnu; il n'y avait pas d'ailleurs de ce côté de couronne à prendre; j'aurais eu un énorme camarade, géant courbé à mes côtés dans l'exil.
L'idée de l'émigration abandonnée, Bonaparte se retourna vers l'Orient, doublement congénial à sa nature par le despotisme et l'éclat. Il s'occupa d'un mémoire pour offrir son épée au Grand Seigneur: l'inaction et l'obscurité lui étaient mortelles. «Je serai utile à mon pays, s'écriait-il, si je puis rendre la force des Turcs plus redoutable à l'Europe.»[103] Le gouvernement ne répondit point à cette note d'un fou, disait-on.
[Note 103: Le Sultan venait de demander à la France des officiers et des ouvriers d'artillerie pour réorganiser son armée. Bonaparte songea sérieusement à répondre à cet appel. Il écrivit à son frère Joseph, qui déjà, trois mois auparavant, l'avait entretenu d'un projet d'établissement en Turquie: «Si je demande, j'obtiendrai d'aller en Turquie, comme général d'artillerie, envoyé par le gouvernement pour organiser l'armée du Grand Seigneur, avec un bon traitement et un titre d'envoyé très flatteur; je te ferai nommer consul et ferai nommer Villeneulve ingénieur pour y aller avec moi; tu m'as dit que M. Anthoine y était déjà: ainsi, avant un mois, je viendrais à Gênes; nous irions à Livourne, d'où nous partirions.» Le 13 fructidor (30 août 1795), il formula sa demande, qui fut sérieusement examinée par le Comité de Salut public.]
Trompé dans ses divers projets, Bonaparte vit s'accroître sa détresse: il était difficile à secourir; il acceptait mal les services, de même qu'il souffrait d'avoir été élevé par la munificence royale. Il en voulait à quiconque était plus favorisé que lui de la fortune: dans l'âme de l'homme pour qui les trésors des nations allaient s'épuiser, on surprenait des mouvements de haine que les communistes et les prolétaires manifestent à cette heure contre les riches. Quand on partage les souffrances du pauvre, on a le sentiment de l'inégalité sociale: on n'est pas plutôt monté en voiture que l'on méprise les gens à pied. Bonaparte avait surtout en horreur les _muscadins_ et les _incroyables_, jeunes fats du moment dont les cheveux étaient peignés à la mode des têtes coupées: il aimait à décourager leur bonheur. Il eut des liaisons avec Baptiste aîné, et fit la connaissance de Talma. La famille Bonaparte professait le goût du théâtre: l'oisiveté des garnisons conduisit souvent Napoléon dans les spectacles.
Quels que soient les efforts de la démocratie pour rehausser ses moeurs par le grand but qu'elle se propose, ses habitudes abaissent ses moeurs; elle a le vif ressentiment de cette étroitesse: croyant la faire oublier, elle versa dans la Révolution des torrents de sang; inutile remède, car elle ne put tout tuer, et, en fin de compte, elle se retrouva en face de l'insolence des cadavres. La nécessité de passer par les petites conditions donne quelque chose de commun à la vie; une pensée rare est réduite à s'exprimer dans un langage vulgaire, le génie est emprisonné dans le patois, comme, dans l'aristocratie usée, des sentiments abjects sont renfermés dans de nobles mots. Lorsqu'on veut relever certain côté inférieur de Napoléon par des exemples tirés de l'antiquité, on ne rencontre que le fils d'Agrippine: et pourtant les légions adorèrent l'époux d'Octavie, et l'empire romain tressaillait à son souvenir!
Bonaparte avait retrouvé à Paris mademoiselle de Permon-Comnène, qui épousa Junot, avec lequel Napoléon s'était lié dans le Midi.
«À cette époque de sa vie,» dit la duchesse d'Abrantès, «Napoléon était laid. Depuis il s'est fait en lui un changement total. Je ne parle pas de l'auréole prestigieuse de sa gloire: je n'entends que le changement physique qui s'est opéré graduellement dans l'espace de sept années. Ainsi tout ce qui en lui était osseux, jaune, maladif même, s'est arrondi, éclairci, embelli. Ses traits, qui étaient presque tous anguleux et pointus, ont pris de la rondeur, parce qu'ils se sont revêtus de chair, dont il y avait presque absence. Son regard et son sourire demeurèrent toujours admirables; sa personne tout entière subit aussi du changement. Sa coiffure, si singulière pour nous aujourd'hui dans les gravures du passage du pont d'Arcole, était alors toute simple, parce que ces mêmes muscadins, après lesquels il criait tant, en avaient encore de bien plus longues; mais son teint était si jaune à cette époque, et puis il se soignait si peu, que ses cheveux mal peignés, mal poudrés, lui donnaient un aspect désagréable. Ses petites mains ont aussi subi la métamorphose; alors elles étaient maigres, longues et noires. On sait à quel point il en était devenu vain avec juste raison depuis ce temps-là. Enfin lorsque je me représente Napoléon entrant en 1795 dans la cour de l'hôtel de la Tranquillité, rue des Filles-Saint-Thomas, la traversant d'un pas assez gauche et incertain, ayant un mauvais chapeau rond enfoncé sur ses yeux et laissant échapper ses deux _oreilles de chien_ mal poudrées et tombant sur le collet de cette redingote gris de fer, devenue depuis bannière glorieuse, tout autant pour le moins que le panache blanc de Henri IV; sans gants, parce que, disait-il, c'était une dépense inutile; portant des bottes mal faites, mal cirées, et puis tout cet ensemble maladif résultant de sa maigreur, de son teint jaune; enfin, quand j'évoque son souvenir de cette époque, et que je le revois plus tard, je ne puis voir le même homme dans ces deux portraits[104].»
[Note 104: _Mémoires de la duchesse d'Abrantès_, tome I, p. 195.]
* * * * *
La mort de Robespierre n'avait pas tout fini, les prisons ne se rouvraient que lentement; la veille du jour où le tribun expirant fut porté à l'échafaud, quatre-vingts victimes furent immolées, tant les meurtres étaient bien organisés! tant la mort procédait avec ordre et obéissance! Les deux bourreaux _Sanson_ furent mis en jugement; plus heureux que _Roseau_, exécuteur de Tardif sous le duc de Mayenne, ils furent acquittés: le sang de Louis XVI les avait lavés.
Les condamnés rendus à la liberté ne savaient à quoi employer leur vie, les Jacobins désoeuvrés à quoi amuser leurs jours; de là des bals et des regrets de la Terreur. Ce n'était que goutte à goutte qu'on parvenait à arracher la justice aux conventionnels; ils ne voulaient pas lâcher le crime, de peur de perdre la puissance. Le tribunal révolutionnaire fut aboli.
André Dumont avait fait la proposition de poursuivre les continuateurs de Robespierre; la Convention, poussée malgré elle, décréta à contre-coeur, sur un rapport de Saladin, qu'il y avait lieu de mettre en arrestation Barère, Billaud-Varenne et Collot d'Herbois, les deux derniers amis de Robespierre, et qui pourtant avaient contribué à sa chute. Carrier, Fouquier-Tinville, Joseph Le Bon, furent jugés; des attentats, des crimes inouïs furent révélés, notamment les _mariages républicains_ et la noyade de six cents enfants à Nantes. Les sections, entre lesquelles se trouvaient divisées les gardes nationales, accusaient la Convention des maux passés et craignaient de les voir renaître. La société des Jacobins combattait encore; elle ne pouvait renifler sur la mort. Legendre, jadis violent, revenu à l'humanité, était entré au comité de sûreté générale. La nuit même du supplice de Robespierre, il avait fermé le repaire; mais huit jours après les Jacobins s'étaient rétablis sous le nom de Jacobins _régénérés_. Les tricoteuses s'y retrouvèrent. Fréron publiait son journal ressuscité _l'Orateur du peuple_, et, tout en applaudissant à la chute de Robespierre, il se rangeait au pouvoir de la Convention. Le buste de Marat restait exposé; les divers comités, seulement changés de formes, existaient.
Un froid rigoureux et une famine, mêlés aux souffrances politiques, compliquaient les calamités; des groupes armés, remblayés de femmes, criant: «Du pain! du pain!» se formaient. Enfin le 1er prairial[105] (20 mai 1795) la porte de la Convention fut forcée, Féraud assassiné et sa tête déposée sur le bureau du président. On raconte l'impassibilité stoïque de Boissy d'Anglas: malheur à qui contesterait un acte de vertu[106]!
[Note 105: Le 1er prairial an III.]
[Note 106: Boissy d'Anglas, qui présidait la séance du 1er prairial, salua religieusement la tête sanglante de son collègue. Dans un article du _Journal des Débats_ (22 août 1862), M. Saint-Marc Girardin a donné sur cet épisode de curieux détails qui ne diminuent en rien l'héroïsme déployé par Boissy d'Anglas en cette occasion: «Quelque temps après cette terrible séance, dit-il, Boissy d'Anglas montrait à M. Pasquier et à quelques amis la salle de la Convention et leur expliquait sur les lieux la scène du 1er prairial. «Étant monté avec lui sur l'estrade du fauteuil du président, disait M. Pasquier, j'aperçus au fond de cette estrade une porte que je n'y avais pas encore vue:--Qu'est-ce donc que cette porte nouvelle? lui dis-je.--Oui, vous avez raison, dit tout haut M. Boissy d'Anglas, elle n'est percée et ouverte que depuis peu de jours, _et bien heureusement peut-être pour ma gloire_. Car, qui peut savoir ce que j'aurais fait, si j'avais eu derrière moi cette porte prête à s'ouvrir pour ma retraite? Peut-être aurais-je cédé à la tentation.» Voilà bien, ajoutait M. Pasquier, le mot d'un vrai brave! Il avoue sans rougir que la peur est possible à l'homme. Il n'y a que ceux qui se croient capables d'être faibles qui ne le sont pas, et il n'y a aussi que ceux-là qui sont indulgents pour les faibles.»]
Cette végétation révolutionnaire poussait vigoureusement sur la couche de fumier arrosé de sang humain qui lui servait de base. Rossignol, Huchet, Grignon, Moïse Bayle, Amar, Choudieu, Hentz, Granet, Léonard Bourdon, tous les hommes qui s'étaient distingués par leurs excès, s'étaient parqués entre les barrières; et cependant notre renom croissait au dehors. Lorsque l'opinion s'élevait contre les conventionnels, nos triomphes sur les étrangers étouffaient la clameur publique. Il y avait deux Frances: l'une horrible à l'intérieur, l'autre admirable à l'extérieur; on opposait la gloire à nos crimes, comme Bonaparte l'opposa à nos libertés. Nous avons toujours rencontré pour écueil devant nous nos victoires.
Il est utile de faire remarquer l'anachronisme que l'on commet en attribuant nos succès à nos énormités: ils furent obtenus avant et après le règne de la Terreur; donc la Terreur ne fut pour rien dans la domination de nos armes. Mais ces succès eurent un inconvénient: ils produisirent une auréole autour de la tête des spectres révolutionnaires. On crut sans examiner la date que cette lumière leur appartenait. La prise de la Hollande, le passage du Rhin, semblèrent être la conquête de la hache, non de l'épée. Dans cette confusion on ne devinait pas comment la France parviendrait à se débarrasser des entraves qui, malgré la catastrophe des premiers coupables, continuaient de la presser: le libérateur était là pourtant.
Bonaparte avait conservé la plupart et la plus mauvaise part des amis avec lesquels il s'était lié dans le Midi; comme lui, ils s'étaient réfugiés dans la capitale. Saliceti, demeuré puissant par la fraternité jacobine, s'était rapproché de Napoléon; Fréron[107], désirant épouser Pauline Bonaparte (la princesse Borghèse), prêtait son appui au jeune général.