Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3
Part 7
[Note 80: La Note, déjà citée, de Napoléon porte: _Parti pour le régiment de la Fère en qualité de lieutenant en second. 30 octobre 1785_. Le régiment de la Fère était un régiment d'artillerie; il était alors en garnison à Valence.]
Entre 1784 et 1793 s'étend la carrière littéraire de Napoléon, courte par l'espace, longue par les travaux. Errant avec les corps d'artillerie dont il faisait partie à Auxonne, à Dôle, à Seurres, à Lyon, Bonaparte était attiré à tout endroit de bruit comme l'oiseau appelé par le miroir ou accourant à l'appeau. Attentif aux questions académiques, il y répondait; il s'adressait avec assurance aux personnes puissantes qu'il ne connaissait pas; il se faisait l'égal de tous avant d'en devenir le maître. Tantôt il parlait sous un nom emprunté, tantôt il signait son nom qui ne trahissait point l'anonyme. Il écrivait à l'abbé Raynal, à M. Necker; il envoyait aux ministres des mémoires sur l'organisation de la Corse, sur des projets de défense de Saint-Florent, de la Mortella, du golfe d'Ajaccio, sur la manière de disposer le canon pour jeter des bombes. On ne l'écoutait pas plus qu'on n'avait écouté Mirabeau lorsqu'il rédigeait à Berlin des projets relatifs à la Prusse et à la Hollande. Il étudiait la géographie. On a remarqué qu'en parlant de Sainte-Hélène il la signale par ces seuls mots: «Petite île.» Il s'occupait de la Chine, des Indes, des Arabes. Il travaillait sur les historiens, les philosophes, les économistes, Hérodote, Strabon, Diodore de Sicile, Filangieri, Mably, Smith; il réfutait le Discours sur l'origine et les fondements de l'égalité _de l'homme_ et il écrivait: «_Je ne crois pas cela_; je ne crois rien de cela.» Lucien Bonaparte raconte que lui, Lucien, avait fait deux copies d'une histoire esquissée par Napoléon. Le manuscrit de cette esquisse s'est retrouvé en partie dans le carton du cardinal Fesch: les recherches sont peu curieuses, le style est commun, l'épisode de Vanina est reproduit sans effet. Le mot de Sampietro aux grands seigneurs de la cour de Henri II après l'assassinat de Vanina vaut tout le récit de Napoléon «Qu'importent au roi de France les démêlés de Sampietro et de sa femme!»
Bonaparte n'avait pas au début de sa vie le moindre pressentiment de son avenir; ce n'était qu'à l'échelon atteint qu'il prenait l'idée de s'élever plus haut: mais s'il n'aspirait pas à monter, il ne voulait pas descendre; on ne pouvait arracher son pied de l'endroit où il l'avait une fois posé. Trois cahiers de manuscrits (carton Fesch) sont consacrés à des recherches sur la Sorbonne et les libertés gallicanes; il y a des correspondances avec Paoli, Salicetti, et surtout avec le P. Dupuy, minime, sous-principal à l'école de Brienne, homme de bon sens et de religion qui donnait des conseils à son jeune élève et qui appelle Napoléon son _cher ami_.
À ces ingrates études Bonaparte mêlait des pages d'imagination; il parle des femmes; il écrit _le Masque prophète_, _le Roman corse_, une nouvelle anglaise, _le Comte d'Essex_; il a des dialogues sur l'amour qu'il traite avec mépris, et pourtant il adresse en brouillon une lettre de passion à une inconnue aimée; il fait peu de cas de la gloire, et ne met au premier rang que l'amour de la patrie, et cette patrie était la Corse.
Tout le monde a pu voir à Genève une demande parvenue à un libraire: le romanesque lieutenant s'enquérait de _Mémoires_ de madame de Warens. Napoléon était poète aussi, comme le furent César et Frédéric: il préférait Arioste au Tasse; il y trouvait les portraits de ses capitaines futurs, et un cheval tout bridé pour son voyage aux astres. On attribue à Bonaparte le madrigal suivant adressé à madame Saint-Huberti jouant le rôle de Didon; le fond peut appartenir à l'empereur, la forme est d'une main plus savante que la sienne:
Romains qui vous vantez d'une illustre origine, Voyez d'où dépendait votre empire naissant! Didon n'a pas assez d'attrait puissant Pour retarder la fuite où son amant s'obstine Mais si l'autre Didon, ornement de ces lieux, Eût été reine de Carthage, Il eût, pour la servir, abandonné ses dieux, Et votre beau pays serait encor sauvage.
Vers ce temps-là Bonaparte semblerait avoir été tenté de se tuer. Mille béjaunes sont obsédés de l'idée du suicide, qu'ils pensent être la preuve de leur supériorité. Cette note manuscrite se trouve dans les papiers communiqués par M. Libri: «Toujours seul au milieu des hommes, je rentre pour rêver avec moi-même et me livrer à toute la vivacité de ma mélancolie. De quel côté est-elle tournée aujourd'hui? du côté de la mort ... Si j'avais passé soixante ans, je respecterais les préjugés de mes contemporains, et j'attendrais patiemment que la nature eût achevé son cours; mais puisque je commence à éprouver des malheurs, que rien n'est plaisir pour moi, pourquoi supporterais-je des jours où rien ne me prospère?»
Ce sont là les rêveries de tous les romans. Le fond et le tour de ces idées se trouvent dans Rousseau, dont Bonaparte aura altéré le texte par quelques phrases de sa façon.
Voici un essai d'un autre genre; je le transcris lettre à lettre: l'éducation et le sang ne doivent pas rendre les princes trop dédaigneux à l'encontre: qu'ils se souviennent de leur empressement à faire queue à la porte d'un homme qui les chassait à volonté de la chambrée des rois.
«FORMULES, CERTIFICAS ET AUTRES CHOSES ESENCIELLES RELATIVES À MON ÉTAT ACTUELL.
«MANIÈRE DE DEMANDER UN CONGÉ.
«Lorsque l'on est en semestre et que l'on veut obtenir un congé d'été pour cause de maladie, l'on fait dresser par un médecin de la ville et un cherugien un certificat comme quoi avant l'époque que vous désigné, votre senté ne vous permet pas de rejoindre à la garnison. Vous observeré que ce certificat soit sur papier timbré, qu'il soit visé par le juge et le commandant de la place.
«Vous dressez allors votre memoire au ministre de la guerre de la manière et formulle suivante:
«À Ajaccio, le 21 avril 1787.
«MÉMOIRE EN DEMANDE D'UN CONGÉ.
«CORPS ROYAL DE L'ARTILLERIE. | «RÉGIMENT DE LA FÈRE | «Le sieur Napolione de | «Soupplie monseigneur le Buonaparte, lieutenant en | maréchal de Ségur de vouloir second au régiment de | bien lui accorder un La Fère, artillerie. | congé de 5 mois et demie | à compter du 16 mai prochain | dont il a besoin | pour le rétablissement de | sa senté, suivant le certificat | de médecin et cherugien | ci-joint. Vu mon peu | de fortune et une cure | coûteuse, je demande la | grace que le congé me | soit accordé avec appointement. | | «BUONAPARTE.
«L'on envoie le tout au colonel du régiment sur l'adresse du ministre ou du commissaire-ordonnateur, M. de Lance, soit que l'on lui écrive sur l'adresse de M. Sauquier, commissaire-ordonnateur des guerres à la cour.»
Que de détails pour enseigner à faire un faux! On croit voir l'empereur travailler à régulariser les saisies des royaumes, les paperasses illicites dont son cabinet s'encombrait.
Le style du jeune Napoléon est déclamatoire; il n'y a de digne d'observation que l'activité d'un vigoureux pionnier qui déblaye des sables. La vue de ces travaux précoces me rappelle mes fatras juvéniles, mes _Essais historiques_, mon manuscrit des _Natchez_ de quatre mille pages in-folio, attachées avec des ficelles; mais je ne faisais pas aux marges de _petites maisons_, des _dessins d'enfant_, des _barbouillages d'écolier_, comme on en voit aux marges des brouillons de Bonaparte; parmi mes juvéniles ne roulait pas _une balle de pierre_ qui pouvait avoir été le modèle d'un boulet d'étude.
Ainsi donc il y a une avant-scène à la vie de l'empereur; un Bonaparte inconnu précède l'immense Napoléon; la pensée de Bonaparte était dans le monde avant qu'il y fût de sa personne: elle agitait secrètement la terre; on sentait en 1789, au moment où Bonaparte apparaissait, quelque chose de formidable, une inquiétude dont on ne pouvait se rendre compte. Quand le globe est menacé d'une catastrophe, on en est averti par des commotions latentes; on a peur; on écoute pendant la nuit; on reste les yeux attachés sur le ciel sans savoir ce que l'on a et ce qui va arriver.
* * * * *
Paoli avait été rappelé d'Angleterre sur une motion de Mirabeau, dans l'année 1789. Il fut présenté à Louis XVI par le marquis de La Fayette, nommé lieutenant général et commandant militaire de la Corse. Bonaparte suivit-il l'exilé dont il avait été le protégé, et avec lequel il était en correspondance? on l'a présumé. Il ne tarda pas à se brouiller avec Paoli: les crimes de nos premiers troubles refroidirent le vieux général; il livra la Corse à l'Angleterre, afin d'échapper à la Convention. Bonaparte, à Ajaccio, était devenu membre d'un club de Jacobins; un club opposé s'éleva, et Napoléon fut obligé de s'enfuir. Madame Letizia et ses filles se réfugièrent dans la colonie grecque de Carghèse, d'où elles gagnèrent Marseille. Joseph épousa dans cette ville, le 1er août 1794, mademoiselle Clary, fille d'un riche négociant. En 1792, le ministre de la guerre, l'ignoré Lajard[81], destitua Napoléon, pour n'avoir pas assisté à une revue[82].
[Note 81: Pierre-Auguste _Lajard_ (1757-1837). Il fut ministre de la guerre du 16 juin au 24 juillet 1792. Décrété d'accusation après le 10 août, il passa en Angleterre et y resta jusqu'après le coup d'État de brumaire. Bonaparte ne lui accorda pas l'autorisation de reprendre son rang dans l'armée, mais sous l'Empire il lui donna une pension de 6,000 francs comme ancien ministre.]
[Note 82: Bonaparte fut, en effet, destitué un moment, à la fin de 1791, pour ne s'être point trouvé présent à la revue de rigueur du mois de décembre: il était alors lieutenant au 4e régiment d'artillerie. Le 10 juillet 1792, il fut réintégré dans son emploi. Ce fut le ministre Lajard qui le réintégra dans ses droits, mais ce n'était pas lui qui avait signé la mesure de révocation. Le ministre qui destitua le lieutenant Bonaparte, et qui était alors aussi fameux que Lajard était ignoré, devait devenir plus tard l'aide de camp particulier de Napoléon, l'accompagner pendant la campagne de Russie et être nommé, en 1813, son ambassadeur à Vienne: c'était le comte Louis de Narbonne.]
On retrouve Bonaparte à Paris avec Bourrienne dans cette année 1792. Privé de toute ressource, il s'était fait industriel: il prétendait louer des maisons en construction dans la rue Montholon, avec le dessein de les sous-louer. Pendant ce temps-là la Révolution allait son train; le 20 juin sonna. Bonaparte, sortant avec Bourrienne de chez un restaurateur, rue Saint-Honoré, près le Palais-Royal, vit venir cinq à six mille déguenillés qui poussaient des hurlements et marchaient contre les Tuileries; il dit à Bourrienne: «Suivons ces gueux-là;» et il alla s'établir sur la terrasse du bord de l'eau. Lorsque le roi, dont la demeure était envahie, parut à l'une des fenêtres, coiffé du bonnet rouge, Bonaparte s'écria avec indignation: «_Che c....!_ comment a-t-on laissé entrer cette canaille? il fallait en balayer quatre ou cinq cents avec du canon, et le reste courrait encore.»
Le 20 juin 1792, j'étais bien près de Bonaparte: vous savez que je me promenais à Montmorency, tandis que Barère et Maret cherchaient, comme moi, mais par d'autres raisons, la solitude. Est-ce à cette époque que Bonaparte était obligé de vendre et de négocier de petits assignats appelés Corset[83]? Après le décès d'un marchand de vin de la rue Sainte-Avoye, dans un inventaire fait par Dumay, notaire, et Chariot, commissaire-priseur, Bonaparte figure à l'appel d'une dette de loyer de quinze francs, qu'il ne put acquitter: cette misère augmente sa grandeur. Napoléon a dit à Saint-Hélène: «Au bruit de l'assaut aux Tuileries, le 10 août, je courus au Carrousel, chez Fauvelet, frère de Bourienne, qui y tenait un magasin de meubles.» Le frère de Bourrienne avait fait une spéculation qu'il appelait _encan national_; Bonaparte y avait déposé sa montre; exemple dangereux: que de pauvres écoliers se croiront des Napoléons pour avoir mis leur montre en gage!
[Note 83: Le corset était un petit assignat de 5 livres.]
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Bonaparte retourna dans le midi de la France le 2 janvier an II[84]; il s'y trouvait avant le siège de Toulon; il y écrivait deux pamphlets: le premier est une _Lettre à Matteo Buttafuoco_[85]; il le traite indignement, et fait en même temps un crime à Paoli d'avoir remis le pouvoir entre les mains du peuple: «Étrange erreur, s'écrie-t-il, qui soumet à un brutal, à un mercenaire, l'homme qui, par son éducation, l'illustration de sa naissance, sa fortune, est seul fait pour gouverner!»
[Note 84: Les termes dont se sert ici Chateaubriand sont de nature à donner lieu à une confusion de dates. L'an I va du 21 septembre 1792 au 21 septembre 1793; l'an II va du 22 septembre 1793 au 21 septembre 1794. Le mois de _janvier an II_ appartient donc à l'année 1794. Or, ce n'est pas de l'année 1794 que veut parler ici Chateaubriand, puisque les divers incidents dont il va parler sont tous antérieurs à 1794. La _Lettre à Matteo Buttafuoco_ est du mois de janvier 1791; _le Souper de Beaucaire_ est du mois de juillet 1793; c'est dans la première quinzaine de septembre 1793 que Bonaparte arrive et est employé devant Toulon. L'erreur commise par Chateaubriand est venue de ce que Bonaparte a daté comme suit sa _Lettre à Buttafuoco_: «De mon cabinet de Milleli, _le 23 janvier, l'an II_.» Or, cette lettre, je l'ai dit, est du 23 janvier 1791. L'usage, à ce moment, était d'appeler l'année 1791 _l'an deux_ de la liberté.]
[Note 85: _Lettre de M. Buonaparte à M. Matteo Buttafuoco, député de la Corse à l'Assemblée nationale_; brochure de 21 pages in-8º, sans lieu ni nom d'imprimeur. D'après Quérard, elle fut imprimée de fait à Dôle chez Fr.-X. Joly.]
Bien que révolutionnaire, Bonaparte se montrait partout ennemi du peuple; il fut néanmoins complimenté sur sa brochure par Masseria, président du club patriotique d'Ajaccio.
Le 29 juillet 1793, il fit imprimer un autre pamphlet, _le Souper de Beaucaire_[86]. Bourrienne en produit un manuscrit revu par Bonaparte, mais abrégé et mis plus d'accord avec les opinions de l'empereur au moment qu'il revit son oeuvre. C'est un dialogue entre un Marseillais, un Nîmois, un militaire et un fabricant de Montpellier. Il est question de l'affaire du moment, de l'attaque d'Avignon par l'armée de Carteaux, dans laquelle Napoléon avait figuré en qualité d'officier d'artillerie. Il annonce au _Marseillais_ que son parti sera battu, parce qu'il a cessé d'adhérer à la Révolution. Le _Marseillais_ dit au _militaire_, c'est-à-dire à Bonaparte: «On se ressouvient toujours de ce monstre qui était cependant un des principaux du club; il fit lanterner un citoyen, pilla sa maison et viola sa femme, après lui avoir fait boire un verre du sang de son époux.--Quelle horreur! s'écrie le militaire; mais ce fait est-il vrai? Je m'en méfie, car vous savez que l'on ne croit plus au viol aujourd'hui.»
[Note 86: Voici le titre complet de cette brochure qui fut imprimée à Avignon, où elle eut deux éditions: SOUPER DE BEAUCAIRE _ou_ DIALOGUE _entre un militaire de l'armée de Carteaux, un marseillais, un nîmois et un fabricant de Montpellier sur les événements qui sont arrivés dans le ci-devant Comtat à l'arrivée des Marseillais_.]
Légèreté du dernier siècle qui fructifiait dans le tempérament glacé de Bonaparte. Cette accusation d'avoir bu et fait boire du sang a souvent été reproduite. Quand le duc de Montmorency fut décapité à Toulouse, les hommes d'armes burent de son sang pour se communiquer la vertu d'un grand coeur.
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Nous arrivons au siège de Toulon. Ici s'ouvre la carrière militaire de Bonaparte. Sur le rang que Napoléon occupait alors dans l'artillerie, le carton du cardinal Fesch renferme un étrange document: c'est un brevet de capitaine d'artillerie délivré le 30 août 1792 à Napoléon par Louis XVI[87], vingt jours après le détrônement réel, arrivé le 10 août. Le roi avait été renfermé au Temple le 13, surlendemain du massacre des Suisses. Dans ce brevet il est dit que la nomination du 30 août comptera à l'officier promu à partir du 6 février précédent.
[Note 87: M. Frédéric Masson (_Napoléon inconnu_, tome II, p. 400) a donné un fac-similé de ce brevet du 30 août.]
Les infortunés sont souvent prophètes; mais cette fois la prévision du martyr n'était pour rien dans la gloire future de Napoléon. Il existe encore dans les bureaux de la guerre des brevets en blanc, signés d'avance par Louis XVI; il n'y reste à remplir que les vides d'attente; de ce genre aura été la commission précitée. Louis XVI, renfermé au Temple, à la veille de son procès, au milieu de sa famille captive, avait autre chose à faire que de s'occuper de l'avancement d'un inconnu.
L'époque du brevet se fixe par le contre-seing; ce contre-seing est: _Servan_. Servan, nommé au département de la guerre le 8 mai 1792, fut révoqué le 13 juin même année; Dumouriez eut le portefeuille jusqu'au 18; Lajard prit à son tour le ministère jusqu'au 23 juillet; d'Abancourt lui succéda jusqu'au 10 août, jour que l'Assemblée nationale rappela Servan, lequel donna sa démission le 3 octobre. Nos ministères étaient alors aussi difficiles à compter que le furent depuis nos victoires.
Le brevet de Napoléon ne peut être du premier ministère de Servan, puisque la pièce porte la date du 30 août 1792; il doit être de son second ministère; cependant il existe une lettre de Lajard, du 12 juillet, adressée au _capitaine d'artillerie Bonaparte_[88]. Expliquez cela si vous pouvez. Bonaparte a-t-il acquis le document en question de la corruption d'un commis, du désordre des temps, de la fraternité révolutionnaire? Quel protecteur poussait les affaires de ce Corse? Ce protecteur était le maître éternel; la France, sous l'impulsion divine, délivra elle-même le brevet au premier capitaine de la terre; ce brevet devint légal sans la signature de Louis, qui laissa sa tête, à condition qu'elle serait remplacée par celle de Napoléon: marchés de la Providence devant lesquels il ne reste qu'à lever les mains au ciel.
[Note 88: Voir cette lettre de Lajard et les explications dont M. Frédéric Masson l'accompagne, au tome 11, page 400, de _Napoléon inconnu_.]
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Toulon avait reconnu Louis XVII et ouvert ses ports aux flottes anglaises[89]. Carteaux d'un côté et le général Lapoype de l'autre, requis par les représentants Fréron, Barras, Ricord et Saliceti, s'approchèrent de Toulon. Napoléon, qui venait de servir sous Carteaux à Avignon, appelé au conseil militaire[90], soutint qu'il fallait s'emparer du fort _Mulgrave_, bâti par les Anglais sur la hauteur du _Caire_, et placer sur les deux promontoires l'Éguillette et Balaguier des batteries qui, foudroyant la grande et la petite rade, contraindraient la flotte ennemie à l'abandonner. Tout arriva comme Napoléon l'avait prédit: on eut une première vue sur ses destinées.
[Note 89: Le 27 août 1793.]
[Note 90: Bonaparte, lors du siège de Toulon, était chef de bataillon au 2e régiment d'artillerie.]
Madame Bourrienne a inséré quelques notes dans les _Mémoires_ de son mari; j'en citerai un passage qui montre Bonaparte devant Toulon:
«Je remarquai, dit-elle, à cette époque (1795, à Paris), que son caractère était froid et souvent sombre; son sourire était faux et souvent fort mal placé; et, à propos de cette observation, je me rappelle qu'à cette même époque, peu de jours après notre retour, il eut un de ces moments d'hilarité farouche qui me fit mal et qui me disposa à peu l'aimer. Il nous raconta avec une gaieté charmante qu'étant devant Toulon où il commandait l'artillerie, un officier qui se trouvait de son arme et sous ses ordres eut la visite de sa femme, à laquelle il était uni depuis peu, et qu'il aimait tendrement. Peu de jours après Bonaparte eut ordre de faire une nouvelle attaque sur la ville, et l'officier fut commandé. Sa femme vint trouver le général Bonaparte, et lui demanda, les larmes aux yeux, de dispenser son mari de service ce jour-là. Le général fut insensible, à ce qu'il nous disait lui-même avec une gaieté charmante et féroce. Le moment de l'attaque arriva, et cet officier, qui avait toujours été d'une bravoure extraordinaire, à ce que disait Bonaparte lui-même, eut le pressentiment de sa fin prochaine; il devint pâle, il trembla. Il fut placé à côté du général, et, dans un moment où le feu de la ville devint très fort, Bonaparte lui dit: _Gare! voilà une bombe qui nous arrive!_ L'officier, ajouta-t-il, au lieu de s'effacer se courba et fut séparé en deux. Bonaparte riait aux éclats en citant la partie qui lui fut enlevée[91]».
[Note 91: _Mémoires de M. de Bourrienne_, tome I, p. 78.]
Toulon repris, les échafauds se dressèrent; huit cents victimes furent réunies au Champ de Mars; on les mitrailla. Les commissaires s'avancèrent en criant: «Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent; la République leur fait grâce», et les blessés qui se relevaient furent massacrés. Cette scène était si belle qu'elle s'est reproduite à Lyon après le siège.
Que dis-je? aux premiers coups du foudroyant orage Quelque coupable encor peut-être est échappé: Annonce le pardon et, par l'espoir trompé, Si quelque malheureux en tremblant se relève, Que la foudre redouble et que le fer achève. (L'abbé DELILLE[92].)
[Note 92: _Malheur et Pitié_, par l'abbé Delille, chant III.]
Bonaparte commandait-il en personne l'exécution en sa qualité de chef d'artillerie? L'humanité ne l'aurait pas arrêté, bien que par goût il ne fût pas cruel.
On trouve ce billet aux commissaires de la Convention: «Citoyens représentants, c'est du champ de gloire, marchant dans le sang des traîtres, que je vous annonce avec joie que vos ordres sont exécutés et que la France est vengée: ni l'âge ni le sexe n'ont été épargnés. Ceux qui n'avaient été que blessés par le canon républicain ont été dépêchés par le glaive de la liberté et par la baïonnette de l'égalité. Salut et admiration.
«BRUTUS BUONAPARTE, citoyen sans-culotte.»
Cette lettre a été insérée pour la première fois, je pense, dans _la Semaine_, gazette publiée par Malte-Brun. La vicomtesse de Fors (pseudonyme) la donne dans ses _Mémoires sur la Révolution française_; elle ajoute que ce billet fut écrit sur la caisse d'un tambour; Fabry le reproduit, article _Bonaparte_, dans la _Biographie des hommes vivants_; Royou, _Histoire de France_, déclare qu'on ne sait pas quelle bouche fit entendre le cri meurtrier; Fabry, déjà cité, dit, dans _les Missionnaires de 93_, que les uns attribuent le cri à Fréron, les autres à Bonaparte. Les exécutions du Champ de Mars de Toulon sont racontées par Fréron dans une lettre à Moïse Bayle de la Convention et par Moltedo[93] et Barras au comité de salut public.
[Note 93: Jean-André-Antoine _Moltedo_, né à Vico (Corse) le 14 août 1751, grand-vicaire de l'évêque constitutionnel de la Corse, membre de l'administration de ce département, député de la Corse à la Convention nationale, puis au Conseil des Cinq-Cents, consul de France à Smyrne (1797-1798), directeur des Droits-réunis dans les Alpes-Maritimes (1804), conseiller à la Cour impériale d'Ajaccio (1811-1815), mort à Vico le 26 août 1829.]