Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3
Part 6
Napoléon, qui s'écriait avec tant de sens: «Oh! si j'étais mon petit-fils!» ne trouvait point le pouvoir dans sa famille, il le créa: quelles facultés diverses cette création ne suppose-t-elle pas! Veut-on que Napoléon n'ait été que le metteur en oeuvre de l'intelligence sociale répandue autour de lui; intelligence que des événements inouïs, des périls extraordinaires, avaient développée? Cette supposition admise, il n'en serait pas moins étonnant: en effet, que serait-ce qu'un homme capable de diriger et de s'approprier tant de supériorités étrangères?
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Toutefois si Napoléon n'était pas né prince, il était, selon l'ancienne expression, fils de famille. M. de Marbeuf, gouverneur de l'île de Corse, fit entrer Napoléon dans un collège près d'Autun[65]; il fut admis ensuite à l'école militaire de Brienne[66]. Élisa, madame Bacciochi, reçut son éducation à Saint-Cyr: Bonaparte réclama sa soeur quand la Révolution brisa les portes de ces retraites religieuses. Ainsi l'on trouve une soeur de Napoléon pour dernière élève d'une institution dont Louis XIV avait entendu les premières jeunes filles chanter les choeurs de Racine.
[Note 65: Bonaparte est resté trois mois et demi au collège d'Autun, du 1er janvier au 12 mai 1779. (_Napoléon inconnu_, par Frédéric Masson, tome I, p. 47-52.)]
[Note 66: Bonaparte est resté à l'École militaire de Brienne du 19 mai 1779 au 30 octobre 1784. (Masson, tome I, p. 53-86.)]
Les preuves de noblesse exigées pour l'admission de Napoléon à une école militaire furent faites: elles contiennent l'extrait baptistaire de Charles Bonaparte, père de Napoléon, duquel Charles on remonte à François, dixième ascendant; un certificat des nobles principaux de la ville d'Ajaccio, prouvant que la famille Bonaparte a toujours été au nombre des plus anciennes et des plus nobles; un acte de reconnaissance de la famille Bonaparte de Toscane, jouissant du patriciat et déclarant que son origine est commune avec la famille Bonaparte de Corse, etc., etc.
«Lors de l'entrée de Bonaparte à Trévise,» dit M. de Las Cases, «on lui annonça que sa famille y avait été puissante; à Bologne, qu'elle y avait été inscrite sur le livre d'or ... À l'entrevue de Dresde, l'empereur François apprit à l'empereur Napoléon que sa famille avait été souveraine à Trévise, et qu'il s'en était fait représenter les documents: il ajouta qu'il était sans prix d'avoir été souverain, et qu'il fallait le dire à Marie-Louise, à qui cela ferait grand plaisir.»
Né d'une race de gentilshommes, laquelle avait des alliances avec les Orsini, les Lomelli, les Médicis, Napoléon, violenté par la Révolution, ne fut démocrate qu'un moment; c'est ce qui ressort de tout ce qu'il dit et écrit: dominé par son rang, ses penchants étaient aristocratiques. Pascal Paoli ne fut point le parrain de Napoléon, comme on l'a dit: ce fut l'obscur Laurent Giubega, de Calvi; on apprend cette particularité du registre de baptême tenu à Ajaccio par l'économe, le prêtre Diamante.
J'ai peur de compromettre Napoléon en le replaçant à son rang dans l'aristocratie. Cromwell, dans son discours prononcé au Parlement le 12 septembre 1654, déclare être né gentilhomme; Mirabeau, La Fayette, Desaix et cent autres partisans de la Révolution étaient nobles aussi. Les Anglais ont prétendu que le prénom de l'empereur était Nicolas, d'où en dérision ils disaient _Nic_. Ce beau nom de Napoléon venait à l'empereur d'un de ses oncles qui maria sa fille avec un Ornano. Saint Napoléon est un martyr grec. D'après les commentateurs de Dante, le comte Orso était fils de _Napoléon_ de Cerbaja. Personne autrefois, en lisant l'histoire, n'était arrêté par ce nom qu'ont porté plusieurs cardinaux; il frappe aujourd'hui. La gloire d'un homme ne remonte pas, elle descend. Le Nil à sa source n'est connu que de quelques Éthiopiens; à son embouchure, de quel peuple est-il ignoré?
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Il reste constaté que le vrai nom de Bonaparte est Buonaparte; il l'a signé lui-même de la sorte dans toute sa campagne d'Italie et jusqu'à l'âge de trente-trois ans. Il le francisa ensuite, et ne signa plus que Bonaparte: je lui laisse le nom qu'il s'est donné et qu'il a gravé au pied de son indestructible statue[67].
[Note 67: Ce nom de Buonaparte s'écrivait quelquefois avec le retranchement de l'_u_: l'économe d'Ajaccio qui signe au baptême de Napoléon a écrit trois fois Bonaparte sans employer la voyelle italienne _u_. CH.]
Bonaparte s'est-il rajeuni d'un an afin de se trouver Français, c'est-à-dire afin que sa naissance ne précédât pas la date de la réunion de la Corse à la France? Cette question est traitée à fond d'une manière courte, mais substantielle, par M. Eckard[68]: on peut lire sa brochure. Il en résulte que Bonaparte est né le 5 février 1768, et non pas le 15 août 1769, malgré l'assertion positive de M. Bourrienne. C'est pourquoi le sénat conservateur, dans sa proclamation du 3 avril 1814, traite Napoléon d'_étranger_.
[Note 68: La brochure d'Eckard, publiée en 1826, a pour titre: _Question d'état civil et historique, Napoléon Buonaparte est-il né Français_?]
L'acte de célébration du mariage de Bonaparte avec Marie-Josèphe-Rose de Tascher, inscrit au registre de l'état civil du deuxième arrondissement de Paris, 19 ventôse an IV (9 mars 1796), porte que Napoléon Buonaparte naquit à Ajaccio le 5 février 1768, et que son acte de naissance, visé par l'officier civil, constate cette date. Cette date s'accorde parfaitement avec ce qui est dit dans l'acte de mariage, que l'époux est âgé de vingt-huit ans.
L'acte de naissance de Napoléon, présenté à la mairie du deuxième arrondissement lors de la célébration de son mariage avec Joséphine, fut retiré par un des aides de camp de l'empereur au commencement de 1810, lorsqu'on procédait à l'annulation du mariage de Napoléon avec Joséphine. M. Duclos, n'osant résister à l'ordre impérial, écrivit au moment même sur une des pièces de la _liasse Bonaparte_: _Son acte de naissance lui a été remis, ne pouvant, à l'instant de sa demande, lui en délivrer copie._ La date de la naissance de Joséphine est altérée dans l'acte de mariage, grattée et surchargée, quoiqu'on en découvre à la loupe les premiers linéaments. L'impératrice s'est ôté quatre ans: les plaisanteries qu'on faisait sur ce sujet au château des Tuileries et à Sainte-Hélène sont mauvaises et ingrates.
L'acte de naissance de Bonaparte, enlevé par l'aide de camp en 1810, a disparu; toutes les recherches pour le découvrir ont été infructueuses.
Ce sont là des faits irréfragables, et aussi je pense, d'après ces faits, que Napoléon est né à Ajaccio le 5 février 1768. Cependant je ne dissimule pas les embarras historiques qui se présentent à l'adoption de cette date.
Joseph frère aîné de Bonaparte, est né le 5 janvier 1768; son frère cadet, Napoléon, ne peut être né la même année, à moins que la date de la naissance de Joseph ne soit pareillement altérée: cela est supposable, car tous les actes de l'état civil de Napoléon et de Joséphine sont soupçonnés d'être des faux. Nonobstant une juste suspicion de fraude, le comte de Beaumont, sous-préfet de Calvi, dans ses _Observations sur la Corse_, affirme que le registre de l'état civil d'Ajaccio marque la naissance de Napoléon au 15 août 1769. Enfin les papiers que m'avait prêtés M. Libri démontraient que Bonaparte lui-même se regardait comme étant né le 13 août 1769 à une époque où il ne pouvait avoir aucune raison pour désirer se rajeunir. Mais restent toujours la date _officielle_ des pièces de son premier mariage et la suppression de son acte de naissance[69].
[Note 69: Depuis Eckard et Chateaubriand, cette question a été souvent agitée. Voir notamment, en faveur de la date de 1768, Th. Iung, _Bonaparte et son temps_, t. Ier, p. 39 et suiv.--Dr Fournier, _Napoléon Ier_ (traduction Jaeglé, tome Ier, p. 5);--en faveur de la date de 1769, Jal, _Dictionnaire critique de biographie et d'histoire_, p. 898 et suiv., et surtout Frédéric Masson, _Napoléon inconnu_, t. Ier, p. 15-18.--Dans les _Souvenirs intimes_ du baron Mounier, publiés en 1896, je trouve, sous la date du 22 février 1842, cette curieuse note: «J'avais cru que l'histoire de la naissance de Napoléon n'était qu'une petite invention en dénigrement; mais, l'autre jour, M. Séguier m'a dit qu'ayant été présenté au premier consul et persuadé que celui-ci était né en 1768, il lui avait répondu, à la question habituelle de l'âge,--le premier Consul ayant l'air de le trouver trop jeune: «J'ai le même âge que Votre Majesté, je suis né en 1768»; et que le premier Consul s'était tourné vers Caulaincourt en lui disant avec humeur: «Comment donc sait-il mon âge?» Quelques années après, M. Séguier en prit pied pour tenir un pari contre Hamelin (le mari de la célèbre), qui faisait naître Napoléon en 1769; M. Séguier gagna, au moyen de l'acte de naissance annexé à l'acte de mariage déposé aux archives des actes civils.»]
Quoi qu'il en soit, Bonaparte ne gagnerait rien à cette transposition de vie: si vous fixez sa nativité au 15 août 1769, force est de reporter sa conception vers le 15 novembre 1768; or, la Corse n'a été cédée à la France que par le traité du 15 mai 1769; les dernières soumissions des Pièves (cantons de la Corse) ne se sont même effectuées que le 14 juin 1769. D'après les calculs les plus indulgents, Napoléon ne serait encore Français que de quelques heures de nuit dans le sein de sa mère. Eh bien, s'il n'a été que le citoyen d'une patrie douteuse, cela classe à part sa nature: existence tombée d'en haut, pouvant appartenir à tous les temps et à tous les pays.
Toutefois Bonaparte a incliné vers la patrie italienne; il détesta les Français jusqu'à l'époque où leur vaillance lui donna l'empire. Les preuves de cette aversion abondent dans les écrits de sa jeunesse. Dans une note que Napoléon a écrite sur le suicide, on trouve ce passage: «Mes compatriotes, chargés de chaînes, embrassent en tremblant la main qui les opprime ... Français, non contents de nous avoir ravi tout ce que nous chérissons, vous avez encore corrompu nos moeurs.»
Une lettre écrite à Paoli en Angleterre, en 1789, lettre qui a été rendue publique, commence de la sorte:
«Général,
«Je naquis quand la patrie périssait. Trente mille Français vomis sur nos côtes, noyant le trône de la liberté dans des flots de sang, tel fut le spectacle odieux qui vint le premier frapper mes regards.»
Une autre lettre de Napoléon à M. Gubica, greffier en chef des États de la Corse, porte:
«Tandis que la France renaît, que deviendrons-nous, nous autres infortunés Corses? Toujours vils, continuerons-nous à baiser la main insolente qui nous opprime? continuerons-nous à voir tous les emplois que le droit naturel nous destinait occupés par des étrangers aussi méprisables par leurs moeurs et leur conduite que leur naissance est abjecte?»
Enfin le brouillon d'une troisième lettre manuscrite de Bonaparte, touchant la reconnaissance par les Corses de l'Assemblée nationale de 1789 débute ainsi:
«Messieurs,
«Ce fut par le sang que les Français étaient parvenus à nous gouverner; ce fut par le sang qu'ils voulurent assurer leur conquête. Le militaire, l'homme de loi, le financier, se réunirent pour nous opprimer, nous mépriser et nous faire avaler à longs traits la coupe de l'ignominie. Nous avons assez longtemps souffert leurs vexations; mais puisque nous n'avons pas eu le courage de nous en affranchir de nous-mêmes, oublions-les à jamais; qu'ils redescendent dans le mépris qu'ils méritent, ou du moins qu'ils aillent briguer dans leur patrie la confiance des peuples: certes, ils n'obtiendront jamais la nôtre.»
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Les préventions de Napoléon contre la mère-patrie ne s'effacèrent pas entièrement: sur le trône, il parut nous oublier; il ne parla plus que de lui, de son empire, de ses soldats, presque jamais des Français; cette phrase lui échappait: «Vous autres Français.»
L'empereur, dans les papiers de Sainte-Hélène, raconte que sa mère, surprise par les douleurs, l'avait laissé tomber de ses entrailles sur un tapis à grand ramage, représentant les héros de l'_Iliade_: il n'en serait pas moins ce qu'il est, fût-il tombé dans du chaume.
Je viens de parler de papiers retrouvés; lorsque j'étais ambassadeur à Rome, en 1828, le cardinal Fesch, en me montrant ses tableaux et ses livres, me dit avoir des manuscrits de la jeunesse de Napoléon; Il y attachait si peu d'importance qu'il me proposa de me les montrer: je quittai Rome, et je n'eus pas le temps de compulser les documents. Au décès de Madame mère et du cardinal Fesch, divers objets de la succession ont été dispersés; le carton qui renfermait les essais de Napoléon a été apporté à Lyon avec plusieurs autres; il est tombé entre les mains de M. Libri[70]. M. Libri a inséré dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er mars de cette année 1842 une notice détaillée des papiers du cardinal Fesch; il a bien voulu depuis m'envoyer le carton. J'ai profité de la communication pour accroître l'ancien texte de mes _Mémoires_ concernant Napoléon, toute réserve faite à un plus ample informé quant aux renseignements contradictoires et aux objections à survenir.
[Note 70: Les papiers dont parle ici Chateaubriand avaient été, en 1815, enfermés par Napoléon lui-même dans un carton qu'il avait scellé de son cachet impérial et sur lequel il avait écrit ces mots: _À remettre au cardinal Fesch seul._ Ce carton fut emporté à Rome par Fesch, qui, dit-on, n'eut point la curiosité de l'ouvrir. À la mort du cardinal (13 mai 1839) son grand vicaire et futur biographe, l'abbé Lyonnet, rapporta à Dijon le carton impérial. Guillaume Libri, qui avait appris l'existence de ces papiers, décida leur détenteur à les lui vendre au profit des pauvres. La cession fut faite par acte notarié moyennant sept à huit mille francs. Après les avoir utilisés pour son travail de la _Revue des Deux-Mondes: Souvenirs de la Jeunesse de Napoléon, manuscrits inédits_, Libri les vendit très cher au comte d'Ashburnham. Le fils de ce dernier ayant mis en vente, en 1883, la collection paternelle, l'une des plus riches de l'Europe en documents de toutes sortes, le gouvernement italien s'est rendu acquéreur, l'année suivante, moyennant la somme de 23,000 livres sterling (675,000 francs), d'un lot d'environ dix-huit cents manuscrits, parmi lesquels figuraient les papiers de jeunesse de Napoléon. Ils se trouvent aujourd'hui à la Bibliothèque Laurentienne, à Florence.--Voir Frédéric Masson, _Napoléon inconnu_, tome Ier, _Introduction_.]
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Benson, dans ses _Esquisses de la Corse_ (Sketches of Corsica), parle de la maison de campagne qu'habitait la famille de Bonaparte:
«En allant le long du rivage de la mer d'Ajaccio, vers l'île Sanguinière, à environ un mille de la ville, on rencontre deux piliers de pierre, fragments d'une porte qui s'ouvrait sur le chemin; elle conduisait à une villa en ruine, autrefois résidence du demi-frère utérin de madame Bonaparte, que Napoléon créa cardinal Fesch. Les restes d'un petit pavillon sont visibles au-dessous d'un rocher; l'entrée en est quasi obstruée par un figuier touffu: c'était la retraite accoutumée de Bonaparte, quand les vacances de l'école dans laquelle il étudiait lui permettaient de revenir chez lui.»
L'amour du pays natal suivit chez Napoléon sa marche ordinaire. Bonaparte, en 1788, écrivait, à propos de M. de Sussy, que _la Corse offrait un printemps perpétuel_; il ne parla plus de son île quand il fut heureux; il avait même de l'antipathie pour elle; elle lui rappelait un berceau trop étroit. Mais à Sainte-Hélène sa patrie lui revint en mémoire: «La Corse avait mille charmes pour Napoléon[71]; il en détaillait les plus grands traits, la coupe hardie de sa structure physique. Tout y était meilleur, disait-il; il n'y avait pas jusqu'à l'odeur du sol même: elle lui eût suffi pour le deviner les yeux fermés; il ne l'avait retrouvée nulle part. Il s'y voyait dans ses premières années, à ses premières amours; il s'y trouvait dans sa jeunesse au milieu des précipices, franchissant les sommets élevés, les vallées profondes.»
Napoléon trouva le roman dans son berceau; ce roman commence à Vanina, tuée par Sampietro, son mari[72]. Le baron de _Neuhof_, ou le roi Théodore, avait paru sur tous les rivages, demandant des secours à l'Angleterre, au pape, au Grand Turc, au bey de Tunis, après s'être fait couronner roi des Corses, qui ne savaient à qui se donner[73]. Voltaire en rit. Les deux Paoli, Hyacinthe et surtout Pascal, avaient rempli l'Europe du bruit de leur nom. Buttafuoco[74] pria J.-J. Rousseau d'être le législateur de la Corse[75]; le philosophe de Genève songeait à s'établir dans la patrie de celui qui, en dérangeant les Alpes, emporta Genève sous son bras. «Il est encore en Europe, écrivait Rousseau, un pays capable de législation; c'est l'île de Corse. La valeur et la constance avec laquelle ce brave peuple a su recouvrer et défendre sa liberté mériteraient bien que quelque homme sage lui apprît à la conserver. J'ai quelque pressentiment qu'un jour cette petite île étonnera l'Europe[76].»
[Note 71: _Mémorial de Sainte-Hélène._]
[Note 72: _Vanina d'Ornano_, femme du corse Sampietro, fut étranglée par son mari, qui la tenait pour criminelle, parce que, voulant le sauver, elle avait imploré sa grâce auprès du sénat de Gênes, qui l'avait frappé de proscription (1567).]
[Note 73: Théodore, baron de _Neuhof_, né à Metz vers 1690, était parvenu, après d'étranges aventures, à se faire nommer roi de Corse en 1736 sous le nom de Théodore Ier, et à délivrer presque en entier son royaume de la tyrannie génoise. Obligé de quitter la Corse pour chercher de nouveaux secours sur le continent, il tenta d'y revenir en 1738 et en 1743 et, empêché de débarquer, se réfugia à Londres où ses créanciers le firent enfermer dans la prison pour dettes. En 1753, Horace Walpole ouvrit en sa faveur une souscription, dont le produit servit à adoucir les rigueurs de sa captivité, et plus tard il lui fit ériger un tombeau dans le cimetière de Sainte-Anne de Westminster.]
[Note 74: Mathieu, comte de _Buttafuoco_ (1731-1806). Lors de la réunion de la Corse à la France, à laquelle les Génois venaient de céder leurs droits (1768), il devint un des principaux agents choisis par le ministre Choiseul pour traiter avec Pascal Paoli, qui ne consentait qu'au protectorat français; Buttafuoco réussit à faire prévaloir l'annexion. Il fut élu en 1789, par la noblesse de l'île de Corse, député aux États-Généraux, et siégea dans les rangs de la minorité. Il émigra après la session, rentra en Corse avec les Anglais en 1794 et resta, à partir de ce moment, étranger à la vie politique.]
[Note 75: Le _Projet de constitution pour les Corses_, par J.-J. Rousseau a été publié pour la première fois en 1861 dans le volume de M. Streckeisen-Moulton, _Oeuvres et correspondance inédites de J.-J. Rousseau_.]
[Note 76: _Contrat social_, livre II, chapitre X.]
Nourri au milieu de la Corse, Bonaparte fut élevé à cette école primaire des révolutions; il ne nous apporta pas à son début le calme ou les passions du jeune âge, mais un esprit déjà empreint des passions politiques. Ceci change l'idée qu'on s'est formée de Napoléon.
Quand un homme est devenu fameux, on lui compose des antécédents: les enfants prédestinés, selon les biographes, sont fougueux, tapageurs, indomptables; ils apprennent tout, ou n'apprennent rien; le plus souvent aussi ce sont des enfants tristes, qui ne partagent point les jeux de leurs compagnons, qui rêvent à l'écart et sont déjà poursuivis du nom qui les menace. Voilà qu'un enthousiaste a déterré des billets extrêmement communs (sans doute italiens) de Napoléon à ses grands parents; il nous faut avaler ces puériles âneries. Les pronostics de notre futurition sont vains; nous sommes ce que nous font les circonstances; qu'un enfant soit gai ou triste, silencieux ou bruyant, qu'il montre ou ne montre pas des aptitudes au travail, nul augure à en tirer. Arrêtez un écolier à seize ans; tout intelligent que vous le fassiez, cet enfant prodige, fixé à trois lustres, restera un imbécile; l'enfant manque même de la plus belle des grâces, le sourire: il rit, et ne sourit pas.
Napoléon était donc un petit garçon ni plus ni moins distingué que ses émules: «Je n'étais, dit-il, qu'un enfant obstiné et curieux.» Il aimait les renoncules et il mangeait des cerises avec mademoiselle Colombier. Quand il quitta la maison paternelle, il ne savait que l'italien; son ignorance de la langue de Turenne était presque complète. Comme le maréchal de Saxe Allemand, Bonaparte Italien ne mettait pas un mot d'orthographe; Henri IV, Louis XIV et le maréchal de Richelieu, moins excusables, n'étaient guère plus corrects. C'est visiblement pour cacher la négligence de son instruction que Napoléon a rendu son écriture indéchiffrable. Sorti de la Corse à neuf ans, il ne revit son île que huit ans après. À l'école de Brienne, il n'avait rien d'extraordinaire ni dans sa manière d'étudier, ni dans son extérieur. Ses camarades le plaisantaient sur son nom de Napoléon et sur son pays; il disait à son camarade Bourrienne: «Je ferai à tes Français tout le mal que je pourrai.» Dans un compte rendu au roi, en 1784, M. de Kéralio affirme que _le jeune Bonaparte serait un excellent marin_; la phrase est suspecte, car ce compte rendu n'a été retrouvé que quand Napoléon inspectait la flottille de Boulogne.[77]
[Note 77: Voici le texte complet de cette note, dont l'auteur, le chevalier de Kéralio, maréchal de camp, était chargé de l'inspection des treize écoles royales militaires créées en 1775 par Louis XVI: «M. de Buonaparte (Napoléon) né le 15 août 1769, de 4 pieds 10 pouces, a fait sa quatrième. Constitution, santé excellente, _caractère soumis, doux, honnête, reconnaissant, conduite très régulière, s'est toujours distingué par son application aux mathématiques_. Il sait très passablement son histoire et sa géographie. Il est très faible dans les arts d'agréments. _Ce sera un excellent marin_, digne d'entrer à l'école de Paris.»]
Sorti de Brienne le 14 octobre 1784[78], Bonaparte passa à l'École militaire de Paris[79]. La liste civile payait sa pension; il s'affligeait d'être boursier. Cette pension lui fut conservée, témoin ce modèle de reçu trouvé dans le carton Fesch (carton de M. Libri):
«Je soussigné reconnais avoir reçu de M. Biercourt la somme de 200 provenant de la pension que le roi m'a accordée sur les fonds de l'École militaire en qualité d'ancien cadet de l'école de Paris.»
[Note 78: Dans une note de sa main, qu'il intitule: _Époques de ma vie_, Bonaparte a donné une date un peu différente. La note porte: _Parti pour l'École de Paris le 30 octobre 1784_.]
[Note 79: Napoléon est resté un an à l'École militaire de Paris, du 31 octobre ou du 1er novembre 1784 au 28 octobre 1785.]
Mademoiselle Permon-Comnène (madame d'Abrantès), fixée tour à tour chez sa mère à Montpellier, à Toulouse et à Paris, ne perdait point de vue son compatriote Bonaparte: «Quand je passe aujourd'hui sur le quai de Conti, écrit-elle, je ne puis m'empêcher de regarder la mansarde, à l'angle gauche de la maison au troisième étage: c'est là que logeait Napoléon toutes les fois qu'il venait chez mes parents.»
Bonaparte n'était pas aimé à son nouveau prytanée: morose et frondeur, il déplaisait à ses maîtres; il blâmait tout sans ménagement. Il adressa un mémoire au sous-principal sur les vices de l'éducation que l'on y recevait: «Ne vaudrait-il pas mieux les astreindre (les élèves) à se suffire à eux-mêmes, c'est-à-dire, moins leur petite cuisine qu'ils ne feraient pas, leur faire manger du pain de munition ou d'un qui en approcherait, les habituer à battre, brosser leurs habits, à nettoyer leurs souliers et leurs bottes?» C'est ce qu'il ordonna depuis à Fontainebleau et à Saint-Germain.
Le rabroueur délivra l'école de sa présence et fut nommé lieutenant en second d'artillerie au régiment de La Fère[80].