Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3
Part 5
«Ils découvrirent d'abord avec une peine infinie la maison que j'avais habitée dans la partie ouest de Londres, mais mon hôtesse était morte depuis plusieurs années, et l'on ne savait ce que ses enfants étaient devenus. D'indications en indications, de renseignements en renseignements, MM. de Thuisy, après bien des courses infructueuses, retrouvèrent enfin, dans un village à plusieurs milles de Londres, la famille de mon hôtesse.
«Avait-elle gardé la malle d'un émigré, une malle remplie de vieux papiers à peu près indéchiffrables? N'avait-elle point jeté au feu cet inutile ramas de manuscrits français?
«D'un autre côté, si mon nom sorti de son obscurité avait attiré dans les journaux de Londres l'attention des enfants de mon ancienne hôtesse, n'avaient-ils point voulu profiter de ces papiers, qui dès lors acquéraient une certaine valeur?
«Rien de tout cela n'était arrivé: les manuscrits avaient été conservés; la malle n'avait pas même été ouverte. Une religieuse fidélité, dans une famille malheureuse, avait été gardée à un enfant du malheur. J'avais confié avec simplicité le produit des travaux d'une partie de ma vie à la probité d'un dépositaire étranger, et mon _trésor_ m'était rendu avec la même simplicité. Je ne connais rien qui m'ait plus touché dans ma vie que la bonne foi et la loyauté de cette pauvre famille anglaise.» _Préface_ de 1826.]
Un manuscrit dont j'ai pu tirer _Atala_, _René_, et plusieurs descriptions placées dans le _Génie du christianisme_, n'est pas tout à fait stérile[61]. Ce premier manuscrit était écrit de suite; sans section; tous les sujets y étaient confondus: voyages, histoire naturelle, partie dramatique, etc.; mais auprès de ce manuscrit d'un seul jet il en existait un autre partagé en livres. Dans ce second travail, j'avais non seulement procédé à la division de la matière, mais j'avais encore changé le genre de la composition, en la faisant passer du roman à l'épopée.
[Note 61: Il se composait de deux mille trois cent quatre-vingt-trois pages in-folio. (Avertissement des _Oeuvres complètes_.)]
Un jeune homme qui entasse pêle-mêle ses idées, ses inventions, ses études, ses lectures, doit produire le chaos; mais aussi dans ce chaos il y a une certaine fécondité qui tient à la puissance de l'âge.
Il m'est arrivé ce qui n'est peut-être jamais arrivé à un auteur: c'est de relire après trente années un manuscrit que j'avais totalement oublié.
J'avais un danger à craindre. En repassant le pinceau sur le tableau, je pouvais éteindre les couleurs; une main plus sûre, mais moins rapide, courait risque, en effaçant quelques traits incorrects, de faire disparaître les touches les plus vives de la jeunesse: il fallait conserver à la composition son indépendance, et pour ainsi dire sa fougue; il fallait laisser l'écume au frein du jeune coursier. S'il y a dans les _Natchez_ des choses que je ne hasarderais qu'en tremblant aujourd'hui, il y a aussi des choses que je ne voudrais plus écrire, notamment la lettre de René dans le second volume. Elle est de ma première manière, et reproduit tout _René_: je ne sais ce que les _René_ qui m'ont suivi ont pu dire pour mieux approcher de la folie.
_Les Natchez_ s'ouvrent par une invocation au désert et à l'astre des nuits, divinités suprêmes de ma jeunesse:
«À l'ombre des forêts américaines, je veux chanter des airs de la solitude, tels que n'en ont point encore entendu des oreilles mortelles; je veux raconter vos malheurs, ô Natchez! ô nation de la Louisiane dont il ne reste plus que les souvenirs! Les infortunes d'un obscur habitant des bois auraient-elles moins de droits à nos pleurs que celles des autres hommes? et les mausolées des rois dans nos temples sont-ils plus touchants que le tombeau d'un Indien sous le chêne de sa patrie?
«Et toi, flambeau des méditations, astre des nuits, sois pour moi l'astre du Pinde! Marche devant mes pas, à travers les régions inconnues du Nouveau Monde, pour me découvrir à ta lumière les secrets ravissants de ces déserts!»
Mes deux natures sont confondues dans ce bizarre ouvrage, particulièrement dans l'original primitif. On y trouve des incidents politiques et des intrigues de roman; mais à travers la narration on entend partout une voix qui chante, et qui semble venir d'une région inconnue.
* * * * *
De 1812 à 1814, il n'y a plus que deux années pour finir l'Empire[62], et ces deux années dont on a vu quelque chose par anticipation, je les employai à des recherches sur la France et à la rédaction de quelques livres de ces _Mémoires_; mais je n'imprimai plus rien. Ma vie de poésie et d'érudition fut véritablement close par la publication de mes trois grands ouvrages, le _Génie du christianisme_, _les Martyrs_ et l'_Itinéraire_. Mes écrits politiques commencèrent à la Restauration; avec ces écrits également commença mon existence politique active. Ici donc se termine ma carrière littéraire proprement dite; entraîné par le flot des jours, je l'avais omise; ce n'est qu'en cette année 1839 que j'ai rappelé des temps laissés en arrière de 1800 à 1814.
[Note 62: Sauf en ce qui concerne les incidents de sa vie littéraire, les _Mémoires_ de Chateaubriand ne nous fournissent presque aucun détail sur ces deux années de 1812 à 1814. Les _Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand nous permettent heureusement de combler cette lacune. En voici quelques extraits:
«Au commencement de l'hiver (1811-1812) nous louâmes un appartement appartenant à Alexandre de Laborde, dans la rue de Rivoli. Vers ce temps-là, M. de Chateaubriand commença à se sentir fort souffrant de palpitations et de douleurs au coeur, ce que plusieurs médecins qu'il consultait en secret, attribuèrent à un commencement d'anévrisme...
«Nous restâmes à Paris jusqu'au mois de mai (1812). De retour à la campagne, les palpitations de M. de Chateaubriand augmentèrent au point qu'il ne douta pas que ce ne fût vraiment un mal auquel il devait bientôt succomber. Comme il ne maigrissait pas et que son teint restait toujours le même, j'étais convaincue qu'il n'avait qu'une affection nerveuse. Cela ne m'empêchait pas d'être horriblement inquiète. Je ne cessais de le supplier de voir le docteur Laënnec, le seul médecin en qui j'eusse de la confiance. Enfin, un soir, Mme de Lévis, qui était venue passer la journée à la Vallée, le pressa tant qu'il consentit à profiter de sa voiture pour aller à Paris consulter Laënnec. Je le laissai partir; mais mon inquiétude était si grande qu'il n'était pas à un quart de lieue que je partis de mon côté, et j'arrivai quelques minutes après lui. Je me cachai jusqu'au résultat de la consultation. Laënnec arriva. Je ne puis dire ce que je souffris jusqu'à son départ. Je le guettais au passage, et lui demandai ce qu'avait mon mari. «Rien du tout», me répondit-il. Et là-dessus il me souhaita le bonjour et s'en alla. En effet, cinq minutes après, j'entendis le malade qui descendait l'escalier en chantant, et quand il rentra, vers onze heures, il fut enchanté de me trouver là pour me raconter que Laënnec trouvait son mal si alarmant qu'il n'avait pas même voulu lui ordonner les sangsues; il n'avait qu'une douleur rhumatismale. M. O..., qu'il rencontrait chez Mme de Duras, avait un anévrisme des plus caractérisés; et l'imagination s'en étant mêlée, une douleur à laquelle M. de Chateaubriand n'aurait pas fait attention dans un autre moment, pensa lui causer une maladie réelle...
«Nous passâmes l'hiver à Paris dans l'appartement que nous avions loué rue de Rivoli. Nos soirées étaient fort agréables: M. de Fontanes et M. de Humbold étaient nos plus fidèles habitués. Nous voyions aussi beaucoup Pasquier et Molé...
«Dès le mois d'avril (1813), nous retournâmes dans notre chère Vallée. Nous continuions à voir nos amis de l'un et de l'autre bord. Quelquefois, cependant, nous trouvions insupportable d'entendre des préfets, des grands juges et des chambellans de Bonaparte se traiter de monarchiques, et appeler Jacobins tout ce qui ne pliait pas sous la royauté corse...
«Nous revînmes à Paris au mois d'octobre. L'étoile de Bonaparte commençait à pâlir...»]
Cette carrière littéraire, comme il vous a été loisible de vous en convaincre, ne fut pas moins troublée que ma carrière de _voyageur_ et de _soldat_; il y eut aussi des travaux, des rencontres et du sang dans l'arène; tout n'y fut pas muses et fontaine Castalie; ma carrière politique fut encore plus orageuse.
Peut-être quelques débris marqueront-ils le lieu qu'occupèrent mes jardins d'Acadème. Le _Génie du christianisme_ commence la révolution religieuse contre le philosophisme du XVIIIe siècle. Je préparais en même temps cette révolution qui menace notre langue, car il ne pouvait y avoir renouvellement dans l'idée qu'il n'eût innovation dans le style. Y aura-t-il après moi d'autres formes de l'art à présent inconnues? Pourra-t-on partir de nos études actuelles afin d'avancer, comme nous sommes partis des études passées pour faire un pas? Est-il des bornes qu'on ne saurait franchir, parce qu'on se vient heurter contre la nature des choses? Ces bornes ne se trouvent-elles point dans la division des langues modernes, dans la caducité de ces mêmes langues, dans les vanités humaines telles que la société nouvelle les a faites? Les langues ne suivent le mouvement de la civilisation qu'avant l'époque de leur perfectionnement; parvenues à leur apogée, elles restent un moment stationnaires, puis elles descendent sans pouvoir remonter.
Maintenant, le récit que j'achève rejoint les premiers livres de ma vie politique, précédemment écrits à des dates diverses. Je me sens un peu plus de courage en rentrant dans les parties faites de mon édifice. Quand je me suis remis au travail, je tremblais que le vieux fils de Coelus ne vît changer en truelle de plomb la truelle d'or du bâtisseur de Troie. Pourtant il me semble que ma mémoire, chargée de me verser mes souvenirs, ne m'a pas trop failli: avez-vous beaucoup senti la glace de l'hiver dans ma narration? trouvez-vous une énorme différence entre les poussières éteintes que j'ai essayé de ranimer, et les personnages vivants que je vous ai fait voir en vous racontant ma première jeunesse? Mes années sont mes secrétaires; quand l'une d'entre elles vient à mourir, elle passe la plume à sa puînée, et je continue de dicter; comme elles sont soeurs, elles ont à peu près la même main.
TROISIÈME PARTIE
CARRIÈRE POLITIQUE
1814-1830
LIVRE PREMIER
De Bonaparte. -- Bonaparte. -- Sa famille. -- Branche particulière des Bonaparte de la Corse. -- Naissance et enfance de Bonaparte. -- La Corse de Bonaparte. -- Paoli. -- Deux pamphlets. -- Brevet de capitaine. -- Toulon. -- Journées de Vendémiaire. -- Suite. -- Campagnes d'Italie. -- Congrès de Rastadt. -- Retour de Napoléon en France. -- Napoléon est nommé chef de l'armée dite d'Angleterre. -- Il part pour l'expédition d'Égypte. -- _Expédition d'Égypte._ -- Malte. -- Bataille des Pyramides. -- Le Caire. -- Napoléon dans la grande pyramide. -- Suez. -- Opinion de l'armée. -- Campagne de Syrie. -- Retour en Égypte. -- Conquête de la Haute-Égypte. -- Bataille d'Aboukir. -- Billets et lettres de Napoléon. -- Il repasse en France. -- Dix-huit brumaire. -- Deuxième coalition. -- Position de la France au retour de Bonaparte de la campagne d'Égypte. -- _Consulat._ -- Deuxième campagne d'Italie. -- Victoire de Marengo. -- Victoire de Hohenlinden, -- Paix de Lunéville. -- Paix d'Amiens. -- Rupture du traité. -- Bonaparte élevé à l'empire. -- _Empire._ -- Sacre. -- Royaume d'Italie. -- Invasion de l'Allemagne. -- Austerlitz. -- Traité de paix de Presbourg. -- Le Sanhédrin. -- Quatrième coalition. -- Campagne de Prusse. -- Décret de Berlin. -- Guerre en Pologne contre la Russie. Tilsit. -- Projet de Partage du monde entre Napoléon et Alexandre. -- Paix. -- Guerre d'Espagne. -- Erfurt, -- Apparition de Wellington. -- Pie VII. -- Réunion des États romains à la France. -- Protestation du Souverain Pontife. -- Il est enlevé de Rome. -- Cinquième coalition. -- Prise de Vienne. -- Bataille d'Essling. -- Bataille de Wagram. -- Paix signée dans le palais de l'Empereur d'Autriche. -- Divorce. -- Napoléon épouse Marie-Louise. -- Naissance du roi de Rome.
La jeunesse est une chose charmante: elle part au commencement de la vie couronnée de fleurs comme la flotte athénienne pour aller conquérir la Sicile et les délicieuses campagnes d'Enna. La prière est dite à haute voix par le prêtre de Neptune; les libations sont faites avec des coupes d'or; la foule, bordant la mer, unit ses invocations à celle du pilote; le pæan est chanté, tandis que la voile se déploie aux rayons et au souffle de l'aurore. Alcibiade, vêtu de pourpre et beau comme l'Amour, se fait remarquer sur les trirèmes, fier des sept chars qu'il a lancés dans la carrière d'Olympie. Mais à peine l'île d'Alcinoüs est-elle passée, l'illusion s'évanouit: Alcibiade banni va vieillir loin de sa patrie et mourir percé de flèches sur le sein de Timandra. Les compagnons de ses premières espérances, esclaves à Syracuse, n'ont pour alléger le poids de leurs chaînes que quelques vers d'Euripide.
Vous avez vu ma jeunesse quitter le rivage; elle n'avait pas la beauté du pupille de Périclès, élevé sur les genoux d'Aspasie; mais elle en avait les heures matineuses: et des désirs et des songes, Dieu sait! Je vous les ai peints, ces songes: aujourd'hui, retournant à la terre après maint exil, je n'ai plus à vous raconter que des vérités tristes comme mon âge. Si parfois je fais entendre encore les accords de la lyre, ce sont les dernières harmonies du poète qui cherche à se guérir de la blessure des flèches du temps, ou à se consoler de la servitude des années.
Vous savez la mutabilité de ma vie dans mon état de voyageur et soldat; vous connaissez mon existence littéraire depuis 1800 jusqu'à 1813, année où vous m'avez laissé à la Vallée-aux-Loups qui m'appartenait encore, lorsque ma _carrière politique_ s'ouvrit. Nous entrons présentement dans cette carrière: avant d'y pénétrer, force m'est de revenir sur les faits généraux que j'ai sautés en ne m'occupant que de mes travaux et de mes propres aventures: ces faits sont de la façon de Napoléon. Passons donc à lui; parlons du vaste édifice qui se construisait en dehors de mes songes. Je deviens maintenant historien sans cesser d'être écrivain de mémoires; un intérêt public va soutenir mes confidences privées; mes petits récits se grouperont autour de ma narration.
Lorsque la guerre de la Révolution éclata, les rois ne la comprirent point; ils virent une révolte où ils auraient dû voir le changement des nations, la fin et le commencement d'un monde: ils se flattèrent qu'il ne s'agissait pour eux que d'agrandir leurs États de quelques provinces arrachées à la France; ils croyaient à l'ancienne tactique militaire, aux anciens traités diplomatiques, aux négociations des cabinets; et des conscrits allaient chasser les grenadiers de Frédéric, des monarques allaient venir solliciter la paix dans les antichambres de quelques démagogues obscurs, et la terrible opinion révolutionnaire allait dénouer sur les échafauds les intrigues de la vieille Europe. Cette vieille Europe pensait ne combattre que la France; elle ne s'apercevait pas qu'un siècle nouveau marchait sur elle.
Bonaparte dans le cours de ses succès toujours croissants semblait appelé à changer les dynasties royales, à rendre la sienne la plus âgée de toutes. Il avait fait rois les électeurs de Bavière, de Wurtemberg et de Saxe; il avait donné la couronne de Naples à Murat, celle d'Espagne à Joseph, celle de Hollande à Louis, celle de Westphalie à Jérôme; sa soeur, Élisa Bacciochi, était princesse de Lucques; il était, pour son propre compte, empereur des Français, roi d'Italie, dans lequel royaume se trouvaient compris Venise, la Toscane, Parme et Plaisance; le Piémont était réuni à la France; il avait consenti à laisser régner en Suède un de ses capitaines, Bernadotte; par le traité de la confédération du Rhin, il exerçait les droits de la maison d'Autriche sur l'Allemagne; il s'était déclaré médiateur de la confédération helvétique; il avait jeté bas la Prusse; sans posséder une barque, il avait déclaré les Îles Britanniques en état de blocus. L'Angleterre malgré ses flottes fut au moment de n'avoir pas un port en Europe pour y décharger un ballot de marchandises ou pour y mettre une lettre à la poste.
Les États du pape faisaient partie de l'empire français; le Tibre était un département de la France. On voyait dans les rues de Paris des cardinaux demi-prisonniers qui, passant la tête à la portière de leur fiacre, demandaient: «Est-ce ici que demeure le roi de...?--Non, répondait le commissionnaire interrogé, c'est plus haut.» L'Autriche ne s'était rachetée qu'en livrant sa fille: le _chevaucheur_ du midi réclama Honoria de Valentinien, avec la moitié des provinces de l'empire.
Comment s'étaient opérés ces miracles? Quelles qualités possédait l'homme qui les enfanta? Quelles qualités lui manquèrent pour les achever? Je vais suivre l'immense fortune de Bonaparte qui, nonobstant, a passé si vite que ses jours occupent une courte période du temps renfermé dans ces _Mémoires_. De fastidieuses productions de généalogies, de froides disquisitions sur les faits, d'insipides vérifications de dates sont les charges et les servitudes de l'écrivain.
* * * * *
Le premier Buonaparte (Bonaparte) dont il soit fait mention dans les annales modernes est Jacques Buonaparte, lequel, augure du conquérant futur, nous a laissé l'histoire du _sac de Rome_ en 1527, dont il avait été témoin oculaire. Napoléon-Louis Bonaparte, fils aîné de la duchesse de Saint-Leu, mort après l'insurrection de la Romagne, a traduit en français ce document curieux; à la tête de la traduction il a placé une généalogie des Buonaparte.
Le traducteur dit «qu'il se contentera de remplir les lacunes de la préface de l'éditeur de Cologne, en publiant sur la famille Bonaparte des détails authentiques; lambeaux d'histoire, dit-il, presque entièrement oubliés, mais au moins intéressants pour ceux qui aiment à retrouver dans les annales des temps passés l'origine d'une illustration plus récente.»
Suit une généalogie où l'on voit un chevalier Nordille Buonaparte, lequel, le 2 avril 1266, cautionna le prince Conradin de Souabe (celui-là même à qui le duc d'Anjou fit trancher la tête) pour la valeur des droits de douane des effets dudit prince. Vers l'an 1255 commencèrent les proscriptions des familles trévisanes: une branche des Buonaparte alla s'établir en Toscane, où on les rencontre dans les hautes places de l'État. Louis-Marie-Fortuné Buonaparte, de la branche établie à Sarzane, passa en Corse en 1612, se fixa à Ajaccio et devint le chef de la branche des Bonaparte de Corse. Les Bonaparte portent de gueules à deux barres d'or accompagné de deux étoiles.
Il y a une autre généalogie que M. Panckoucke a placée à la tête du recueil des écrits de Bonaparte; elle diffère en plusieurs points de celle qu'a donnée Napoléon-Louis. D'un autre côté, madame d'Abrantès veut que Bonaparte soit un Comnène, alléguant que le nom de Bonaparte est la traduction littérale du grec _Calomeros_, surnom des Comnène.[63]
[Note 63: _Mémoires de Mme la duchesse d'Abrantès_, tome I, p. 32 et suiv.--D'après Mme d'Abrantès, «lorsque Constantin Comnène aborda en Corse, en 1676, à la tête de la colonie grecque, il avait avec lui plusieurs fils, dont l'un s'appelait _Calomeros_ ... _Calomeros_, traduit littéralement, signifie _bella parte_ ou _buona parte_. Le nom de ce Calomeros, qui s'établit ensuite en Toscane, a donc été _italianisé_.»]
Napoléon-Louis croit devoir terminer sa généalogie par ces paroles: «J'ai omis beaucoup de détails, car les titres de noblesse ne sont un objet de curiosité que pour un petit nombre de personnes, et d'ailleurs la famille Bonaparte n'en retirerait aucun lustre.
«Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux.»
Nonobstant ce vers philosophique, la généalogie _subsiste_, Napoléon-Louis veut bien faire à son siècle la concession d'un apophthegme démocratique sans que cela tire à conséquence.
Tout ici est singulier: Jacques Buonaparte, historien du sac de Rome et de la détention du pape Clément VII par les soldats du connétable de Bourbon, est du même sang que Napoléon Buonaparte, destructeur de tant de villes, maître de Rome changée en préfecture, roi d'Italie, dominateur de la couronne des Bourbons et geôlier de Pie VII, après avoir été sacré empereur des Français par la main de ce pontife. Le traducteur de l'ouvrage de Jacques Buonaparte est Napoléon-Louis Buonaparte, neveu de Napoléon, et fils du roi de Hollande, frère de Napoléon; et ce jeune homme vient de mourir dans la dernière insurrection de la Romagne, à quelque distance des deux villes où la mère et la veuve de Napoléon sont exilées, au moment où les Bourbons tombent du trône pour la troisième fois.
Comme il aurait été assez difficile de faire de Napoléon le fils de Jupiter Ammon par le serpent aimé d'Olympias, ou le petit-fils de Vénus par Anchise, de savants affranchis[64] trouvèrent une autre merveille à leur usage: ils démontrèrent à l'empereur qu'il descendait en ligne directe du Masque de fer. Le gouverneur des îles Sainte-Marguerite se nommait _Bonpart_; il avait une fille; le Masque de fer, frère jumeau de Louis XIV, devint amoureux de la fille de son geôlier et l'épousa secrètement, de l'aveu même de la cour. Les enfants qui naquirent de cette union furent clandestinement portés en Corse, sous le nom de leur mère; les _Bonpart_ se transformèrent en Bonaparte par la différence du langage. Ainsi le Masque de fer serait devenu le mystérieux aïeul, à face de bronze, du grand homme, rattaché de la sorte au grand roi.
[Note 64: Las Cases. CH.]
La branche des Franchini-Bonaparte porte sur son écu trois fleurs de lis d'or. Napoléon souriait d'un air d'incrédulité à cette généalogie, mais il souriait: c'était toujours un royaume revendiqué au profit de sa famille. Napoléon affectait une indifférence qu'il n'avait pas, car il avait lui-même fait venir sa généalogie de Toscane (Bourrienne). Précisément parce que la divinité de la naissance manque à Bonaparte, cette naissance est merveilleuse: «Je voyais, dit Démosthène, ce Philippe contre qui nous combattions pour la liberté de la Grèce et le salut de ses Républiques, l'oeil crevé, l'épaule brisée, la main affaiblie, la cuisse retirée, offrir avec une fermeté inaltérable tous ses membres aux coups du sort, satisfait de vivre pour l'honneur et de se couronner des palmes de la victoire.»
Or, Philippe était père d'Alexandre; Alexandre était donc fils de roi et d'un roi digne de l'être; par ce double fait, il commanda l'obéissance. Alexandre, né sur le trône, n'eut pas, comme Bonaparte, une petite vie à traverser afin d'arriver à une grande vie. Alexandre n'offre pas la disparate de deux carrières; son précepteur est Aristote; dompter Bucéphale est un des passe-temps de son enfance. Napoléon pour s'instruire n'a qu'un maître vulgaire; des coursiers ne sont point à sa disposition; il est le moins riche de ses compagnons d'étude. Ce sous-lieutenant d'artillerie, sans serviteurs, va tout à l'heure obliger l'Europe à le reconnaître; ce _petit caporal_ mandera dans ses antichambres les plus grands souverains de l'Europe:
Ils ne sont pas venus, nos deux rois? Qu'on leur die Qu'ils se font trop attendre et qu'Attila s'ennuie.