Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3

Part 42

Chapter 423,605 wordsPublic domain

[Note 577: _Tableau historique et politique de l'Europe, de 1766 à 1796._]

[Note 578: _Histoire et Mémoires_, par le général Philippe de Ségur.]

Lorsque, deux jours après, le comte Daru, ministre de la secrétairerie d'État et membre de la seconde classe, comme M. de Ségur, vint chercher l'arrêt définitif du Maître sur le discours, il dut traverser le salon, où attendaient quelques grands dignitaires, des généraux, des sénateurs. Entré dans le cabinet de l'Empereur, il le trouva tenant en main le discours, plus calme, mais cependant toujours irrité. Cette fois, ce ne fut plus un dialogue, comme l'avant-veille avec M. de Ségur, mais un monologue, au cours duquel il arriva, par moments, à Napoléon, de parler d'une voix retentissante: «Je ne puis rien souffrir de tout cela, disait-il, ni ces souvenirs imprudents, ni ces reproches au passé, ni ce blâme secret du présent, malgré quelques louanges; je dirais à l'auteur, s'il était là, devant moi: Vous n'êtes pas de ce pays-ci, monsieur. Votre admiration, vos voeux sont ailleurs. Vous ne comprenez, ni mes intentions, ni mes actes. Eh bien! si vous êtes mal à l'aise en France, sortez de France; sortez, monsieur, car nous ne nous entendons pas; et c'est moi qui suis le maître ici. Vous n'appréciez pas mon oeuvre; et vous la gâteriez, si je vous laissais faire; sortez, monsieur, passez la frontière, et laissez la France en paix et en union sous un Pouvoir dont elle a besoin[579].»

[Note 579: Villemain, p. 187.]

Quelques-unes de ces paroles, plus fortement accentuées, les mots: «_Sortez, monsieur!_» trois fois répétés sur un ton de colère, avaient traversé la double porte du cabinet et étaient arrivés au salon voisin. Lorsque M. Daru y repassa, chacun s'écarta de lui; on semblait ne pas le voir, ou craindre de l'aborder. À un de ses amis, qui le regardait avec tristesse, il demanda ce que signifiait cet accueil, et son ami de lui répondre: «Mon Dieu! c'est l'effet de quelques paroles qu'on a trop entendues ici. L'Empereur paraît bien irrité: il semble qu'il vous a destitué, qu'il vous exile, comme M. de Marbois, ou le duc d'Otrante; cela consterne vos amis et tient tout le monde à distance et en observation.» M. Daru rassura son interlocuteur, lui dit qu'on avait mal entendu ou mal compris; qu'il s'agissait seulement d'exiler un académicien; que cela même n'aurait pas lieu, et que l'orage serait passé dans deux jours; puis, saluant de bonne grâce quelques personnes qui, voyant sa sérénité, se rapprochèrent de lui, il sortit en riant[580].

[Note 580: Villemain, p. 188.--Voir aussi Charles de Lacretelle, _Histoire du Consulat et de l'Empire_, tome V, pp. 86-88.]

Sur un petit mot du comte Daru, Chateaubriand se rendit à Saint-Cloud le 28 avril, et reçut des mains du ministre son manuscrit, raturé en plusieurs passages de la main même de Napoléon.

Plusieurs de ses confrères auraient voulu qu'il fît un nouveau discours. Il s'y refusa, et, dans la séance du mercredi 2 mai, on lut de sa part, à l'Académie, la lettre que voici:

«Monsieur le Président,

Mes affaires et le mauvais état de ma santé ne me permettant pas de me livrer au travail, il m'est impossible, dans ce moment, de fixer l'époque à laquelle je désirerai avoir l'honneur d'être reçu à l'Académie.

Je suis, avec respect, etc...

DE CHATEAUBRIAND.

29 avril 1811.

Son élection ne fut pas annulée; mais les effets en demeurèrent suspendus. Il ne fut point admis, sous l'Empire, à prendre place parmi ses confrères.

Non prononcé, le discours de Chateaubriand eut plus de retentissement que s'il avait été lu en séance publique. Au témoignage de l'auteur, dans ses _Mémoires_, j'ajouterai ici celui de deux de ses contemporains. «On en discuta beaucoup, dans quelques salons, dit M. Villemain; on se communiqua des copies, et on fit des lectures à petit bruit de cette oeuvre interdite[581].» M. de Marcellus dit, de son côté: «Je conserve encore moi-même une copie du discours, tel qu'il circula furtivement dans nos provinces, tout de suite après l'époque où il devait être prononcé. Je l'avais transcrit en entier de ma main au collège, entre une leçon de rhétorique et l'autre. J'ai confronté les deux textes (après la publication du discours dans les _Mémoires_); il y a dans le mien, en plus: «Un Français fut toujours libre au pied du trône.»

[Note 581: Villemain, p. 189.]

Cet épisode de la nomination de Chateaubriand à l'Académie a donné lieu, dans des _Mémoires_ récemment publiés, ceux du comte Ferrand, à une étrange accusation. Parlant de la publication de la _Monarchie selon la Charte_ (septembre 1816) et du _Post-Scriptum_, où le roi Louis XVIII était personnellement mis en cause, le comte Ferrand écrit ce qui suit:

Le Roi, quoique personnellement offensé, ne voulut point user de l'avantage que lui donnait sur Chateaubriand un fait antérieur et _dont la preuve était dans les cartons de la police_. Plusieurs années avant, il avait été question de le nommer à l'Académie française. Cette question se traita comme si c'eût été une grâce qu'on eût attendue de lui, et ce fut ainsi qu'il la présenta lui-même. Pour consentir à être nommé, il demanda que l'on payât ses dettes; elles montaient à 70,000 francs. Le paiement fut convenu et effectué en deux termes par Maret, duc de Bassano. La nomination fut faite[582].

[Note 582: _Mémoires du comte Ferrand_, ministre d'État sous Louis XVIII, p. 178.--Paris, 1897.]

À l'appui de sa singulière et monstrueuse accusation, il eut peut-être été séant que M. le comte Ferrand produisît ses preuves. Elles étaient, à l'en croire, «dans les cartons de la police», à l'époque où parut _la Monarchie selon la Charte_, c'est-à-dire en 1816. Elles y étaient donc également en 1815. Mais alors comment expliquera-t-on que le gouvernement des Cent-Jours ne les ait pas fait sortir des «cartons» où elles étaient déposées? Chateaubriand avait publié, en 1814, contre _Bonaparte_ le plus sanglant et le plus terrible des pamphlets. Une telle et si furieuse attaque légitimait, certes, toutes les représailles. On devait d'autant moins hésiter à y recourir, en 1815, qu'à ce moment l'auteur de _Bonaparte et les Bourbons_ était à Gand, auprès de Louis XVIII, avec le titre de ministre de l'Intérieur, et qu'il venait, dans son _Rapport au Roi_, de renouveler ses attaques contre l'Empereur. Le gouvernement impérial ne laissa point son nouvel écrit sans réponse. Plusieurs brochures furent lancées contre lui. Elles étaient les plus injurieuses du monde et les plus perfides; quelques-unes sortaient des bureaux de la police. Dans aucune, il n'est fait allusion aux 70,000 francs versés par M. Maret. M. Maret est redevenu ministre d'État; il peut déshonorer le plus redoutable ennemi de son maître; il n'a pour cela qu'un mot à dire; et ce mot, il ne le dit pas! La Police a entre les mains, contre le ministre de Louis XVIII, une arme terrible, et elle refuse de s'en servir! À qui fera-t-on croire ces choses, et que de tels scrupules aient arrêté un seul instant la Police des Cent-Jours?

Mais il y a mieux, et nous avons la preuve qu'en 1811, au moment de sa nomination à l'Académie, Chateaubriand n'avait pas reçu 70,000 francs des mains de M. Maret, et que le gouvernement n'avait pas payé ses dettes. Cette preuve, elle se trouve dans sa correspondance, dans ses lettres à ses amis les plus intimes, lettres qui apparemment n'étaient pas écrites en vue de la publicité.

Le 10 mai 1811, il écrit à son ami M. Frisell, alors en Italie:

J'ai reçu votre lettre, mon cher ami, datée de la ville où j'aimerais le mieux vivre et mourir. Je suis bien aise que vous ayez reçu la même impression que moi de cette belle Italie. Quel soleil! quelle lumière! quels souvenirs! Combien nous sommes barbares en deçà des Alpes! Si j'étais riche et que je pusse voyager à mon aise, l'Italie me verrait tous les deux ans, et peut-être finirais-je par me fixer au milieu des ruines de Rome. Mais je deviens vieux; _je n'ai pas un sou_, et ne pouvant plus parcourir le monde, je ne cherche plus qu'à le quitter. Il faut faire une fin, et je vous attends pour savoir si c'est la Trappe ou la rivière qui doit finir la tragi-comédie.....

Et quelques jours plus tard, le 31 mai, il écrit à la duchesse de Duras, à celle qu'il appelle sa soeur:

Il faut qu'Ussé[583] soit bien loin, car la réponse de ma soeur a été bien longtemps en route. J'attendais avec impatience le premier mot écrit du _château de la belle cousine_. Je suis désolé de voir que ma cousine est très triste. Je ne suis pas gai non plus. _Mes affaires vont très mal. Rien ne s'arrange; et j'ai devant moi un avenir si trouble et si noir que je ne sais comment j'échapperai à la catastrophe qui me menace..._

[Note 583: Le château d'Ussé en Touraine, résidence de madame de Duras.]

Les dettes de Chateaubriand ont été si peu payées en 1811, que Mme de Duras a dû prendre, au commencement de 1812, l'initiative de régler les créanciers du grand écrivain. M. Bardoux, dans son livre sur _la Duchesse de Duras_, nous a fourni sur cet incident de précieux détails. Chateaubriand, pressé par la gêne, avait engagé à un créancier son manuscrit du _Dernier Abencerage_; M. de Tocqueville lui procura l'argent nécessaire pour le dégager. Quant à Mme de Duras, elle travaillait à constituer une société de dix actionnaires qui paieraient les dettes et rendraient ainsi à l'auteur d'_Atala_ la liberté d'esprit nécessaire pour composer de nouvelles oeuvres. L'emprunt qu'il allait ainsi contracter serait gagé sur son travail. Les premiers souscripteurs furent, avec la duchesse de Duras, Adrien de Montmorency et son aimable femme que Chateaubriand, dans sa correspondance, appelle familièrement l'_Adrienne_. Ses deux neveux, Louis et Christian de Chateaubriand, offrirent de leur côté, de prendre deux actions[584].

[Note 584: A. Bardoux, _la Duchesse de Duras_, p. 124.]

Tandis que sa vaillante amie, sa _soeur_ dévouée poursuit la conclusion de cet emprunt, il lui écrit: «J'attends une offre sérieuse d'un pays étranger, et j'espère trouver une autre patrie moins ingrate et plus généreuse.»

Le 29 juin 1812, il écrit à Mme de Duras qu'il est allé à Chartres chercher un nouvel actionnaire, et il ajoute: Si je puis parvenir à garder mon champ et mes livres, je serai la plus heureuse personne de la terre. Je vais entreprendre quelque long ouvrage[585] qui puisse m'occuper plusieurs années. Rien ne fait mieux sentir le charme de la solitude et ne calme mieux la tête et le coeur que le travail. Cet été, j'irai peut-être voir mes amis, je dis peut-être, car _je suis si pauvre que je ne sais si j'aurai les moyens de me déplacer_...»

[Note 585: Les _Études Historiques_, dont il commençait dès lors à s'occuper.]

Le chiffre de ses dettes s'élevait à une quarantaine de mille francs. Mme de Duras courut au plus pressé et put lui prêter quelques milliers de francs pour éteindre des dettes criardes. Elles n'avaient donc pas été payées par le gouvernement, malgré le dire de ce bon M. Ferrand, dont la caution ici, décidément, n'est pas bourgeoise.

À force de démarches, Mme de Duras parvint à réunir le nombre d'actionnaires désiré. Le pauvre grand homme n'en restait pas moins dans une situation très embarrassée. Il écrivait à la _chère soeur_: «Vous êtes la seule personne à qui je peux dire: _N'oubliez pas le trimestre_; au lieu qu'avec tout autre, je me tairai. Dans ce temps-ci, on n'a pas le sou; si ce n'était pas ce temps-ci, je n'aurais besoin de personne. Je suis si las de toutes ces misères, que je vous prie de n'en plus parler.» Et l'année suivante encore, en 1813, il est si peu sorti de ses misères et de ses embarras, qu'il écrit, toujours à Mme de Duras: «_Faute d'argent_, j'ai renoncé aux eaux et à tous les projets de voyage. Je suis confiné dans mon désert. Je travaille à l'histoire ... Il est singulier comme cette histoire de France est toute à faire, et comme on s'en est jamais douté.» Et puis sa tristesse le reprend, il veut quitter la France: «C'est bien dommage, chère soeur, qu'il faille abandonner cette belle entreprise pour aller mourir en Russie. Je ne sais que vous dire de notre petite société. Je n'entends plus parler de personne, _si ce n'est de quelques créanciers qui me donnent de temps en temps signe de vie. On passe très bien une heure ou deux avec cela, comme avec la torture_.»

Il me semble bien qu'il ne reste rien de l'étrange allégation du comte Ferrand. Encore un mot cependant.

Chateaubriand, nous l'avons vu tout à l'heure, écrivait à Mme de Duras: «Si je puis parvenir à _garder mon champ et mes livres_, je serai la plus heureuse personne de la terre.» À la fin de 1816, à la date où M. Ferrand écrit que l'auteur des _Martyrs_ s'est vendu à l'Empire pour 70,000 francs, Chateaubriand fait sans hésiter, alors que rien ne l'y oblige, le sacrifice de son titre de ministre d'État, qui représentait pour lui un traitement annuel de 24,000 francs. Il se condamne volontairement à une telle gêne, qu'il est forcé de vendre son _champ_ et ses _livres_. Le _Journal des Débats_ du 12 avril 1817 annonce la mise aux enchères de la _Vallée-aux-Loups_, et le même journal annonce, le 29 avril, que «la bibliothèque de M. de Chateaubriand sera vendue ce jour-là et les jours suivants, à la salle Sylvestre, rue des Bons-Enfants, par le ministère de M. Merlin.»

V

LES PRIX DÉCENNAUX ET LE «GÉNIE DU CHRISTIANISME»[586].

[Note 586: Voir ci-dessus p. 51.]

Par un décret daté d'Aix-la-Chapelle 24 fructidor an XII (10 septembre 1804), Napoléon avait établi: «qu'il y aurait de dix ans en dix ans, le jour anniversaire du 18 brumaire, une distribution de grands prix donnés de sa propre main.» La première de ces solennités était fixée au 18 brumaire an XVIII (9 novembre 1810). Ces prix, connus sous le nom de _prix décennaux_, et destinés à récompenser les meilleurs ouvrages et les plus utiles inventions qui auraient honoré les sciences, les lettres et les arts dans la période de dix années, écoulée au moment de la distribution, devaient être au nombre de vingt-deux, neuf de 10,000 francs, treize de 5,000 francs. Un décret du 28 novembre 1809, au lieu de vingt-deux prix, en institua trente-cinq, dix-neuf de première classe, seize de seconde. _La classe de langue et de littérature française_ avait pour sa part à porter son jugement sur cinq des grands prix de première classe, sur quatre des grands prix de seconde classe. Ces neuf prix devaient être attribués _au poème épique, à la tragédie, à la comédie, à l'ouvrage de littérature qui réunirait au plus haut degré la nouveauté des idées, le talent de la composition et l'élégance du style; au meilleur ouvrage de philosophie en général, soit de morale, soit d'éducation; au meilleur poème didactique ou descriptif; aux meilleurs petits poèmes dont les sujets seraient tirés de l'histoire de France; à la traduction en vers de poèmes grecs ou latins; au meilleur poème lyrique mis en musique_.

À qui serait confiée la tâche délicate d'assigner à chacun sa place et son rang. Voici quelles étaient à cet égard les dispositions des décrets de l'an XII et de 1809. Un jury composé des présidents et des secrétaires perpétuels de chacune des classes de l'Institut était appelé à donner son avis sur les ouvrages présentés au concours. Ce jugement, en quelque sorte préliminaire, devait être soumis aux diverses classes, chargées chacune, en ce qui était de sa compétence, de l'examiner et de le réformer s'il y avait lieu. Mais cet arrêt des classes n'était pas lui-même en dernier ressort; à l'empereur seul, juge suprême, était réservé le droit de rendre une sentence définitive; en matière de science, de littérature et de beaux-arts, comme en toutes choses, il était l'arbitre souverain: c'était lui qui, par décret impérial, devait décerner les prix.

Le jour approchait cependant où la solennité, projetée en l'an XII, à Aix-la-Chapelle, dans le palais de Charlemagne, allait avoir lieu à Paris dans le Louvre de François Ier, de Louis XIV et de Napoléon. Le 12 décembre 1809, dans l'_Exposé de la situation de l'Empire_ lu au corps législatif, le ministre de l'Intérieur, M. de Montalivet, parla en termes pompeux de la fête brillante qui se préparait: «La première de ces époques mémorables faites pour exalter les plus nobles ambitions est arrivée», lisons-nous dans cet _Exposé_ dont l'auteur ajoute aussitôt: «Les prix décennaux _vont être distribués_ par la main même de celui qui est la source de toute vraie gloire.»

Au mois de juillet 1810, le _Moniteur_[587] publia les rapports du jury de l'Institut, jury composé, nous l'avons vu, des présidents et des secrétaires perpétuels de chacune des classes. Ils étaient signés de Bougainville, président, et de Suard, secrétaire. Vint le 9 novembre 1810, date fixée dès l'an XII pour la solennité: elle n'eut pas lieu. Le 28 novembre seulement le _Moniteur_ commença, pour la continuer jusqu'au 13 décembre[588], la publication du Rapport de la Commission nommée par la classe de la langue et de la littérature française pour examiner les propositions du jury de l'Institut.

[Note 587: Voir le _Moniteur_ du 14 au 24 juillet 1810.]

[Note 588: Voir le _Moniteur_ des 28, 29, 30 novembre et des 7, 11, 13 décembre 1810.]

Que s'était-il donc passé, et pourquoi l'Empereur renonçait-il, pour cette année du moins, à la distribution des prix décennaux? Plusieurs motifs sans doute le déterminèrent. Peut-être trouva-t-il bien minces, bien pâles, non pas peut-être dans les sciences, mais dans la littérature, les productions dont pouvaient s'honorer les premières années de son règne. Parmi les livres désignés pour un grand prix, un seul était vraiment remarquable, le _Lycée_ de la Harpe; mais, par la date de sa composition, il appartenait réellement à un autre temps, au règne de Louis XVI beaucoup plus qu'au règne de Napoléon.

On a supposé encore d'autres motifs de mécontentement. Le haut jury de l'Institut avait présenté, pour le grand prix de philosophie morale l'ouvrage publié en 1798 par Saint Lambert sous ce titre: _Principes des moeurs chez toutes les nations, ou Catéchisme universel_, résumé froid et sénile des théories matérialistes du XVIIIe siècle, où l'auteur s'efforçait d'établir que les vices et les vertus ne sont que des choses de convention. Proposer de décerner à un tel livre le grand prix de philosophie morale était un véritable scandale. On protesta dans les journaux; on s'indigna à la cour: le jury de l'Institut se tira d'affaire par une question préjudicielle, et reconnut que l'ouvrage de Saint-Lambert se trouvait par la date en deçà de l'époque décennale. Tout en écartant, puisqu'on l'y obligeait, le _Catéchisme universel_, le jury présenta, pour le même prix, l'ouvrage de Cabanis sur les _Rapports du physique et du moral de l'homme_, produit de la même école, où le système sensualiste était poussé à ses dernières conséquences et où la pensée était définie une _sécrétion_ du cerveau.

À côté de ce scandale, il s'en était produit un autre. Un des grands prix était destiné à _l'ouvrage de littérature qui réunirait au plus haut degré la nouveauté des idées, le talent de la composition et l'élégance du style_. Un ouvrage avait paru, en ces dix dernières années, qui réunissait, _au plus haut degré_, toutes ces qualités: c'était le _Génie du christianisme_. Le jury de l'Institut et la Classe de la langue et de la littérature française s'étaient trouvés d'accord pour n'en pas parler. Ils avaient passé à côté du chef-d'oeuvre sans le voir. Cette exclusion, dans l'esprit des membres de l'Institut, était destinée peut-être à flatter le Pouvoir. En ce cas ils n'atteignirent pas leur but. Napoléon comprit que l'institution des Prix décennaux n'avait plus sa raison d'être, si elle devait servir à consacrer de si monstrueuses injustices. Par son ordre, le ministre de l'Intérieur adressa, le 9 décembre 1810, au directeur de la Classe de la langue et de la littérature française, une lettre où il était dit: «Sa Majesté désire connaître pourquoi l'Institut n'a pas fait mention dans son rapport sur les _Prix décennaux_, à l'occasion du dixième, ou onzième grand prix, du _Génie du christianisme_, par M. de Chateaubriand, ouvrage dont on a beaucoup parlé, et qui est à la septième ou huitième édition. Je vous prie de bien vouloir convoquer la Classe, pour qu'elle indique les motifs qui l'ont déterminée à garder le silence sur cet ouvrage.»

L'Académie consulta les deux commissions spéciales chargées de l'examen préparatoire pour les catégories du dixième et onzième grand prix; et après de nouveaux rapports et une discussion intérieure elle répondit que le silence de la Classe était motivé sur la nature même du _Génie du christianisme_, qui ne pouvait être considéré, ni comme un ouvrage de littérature proprement dite, ni comme un ouvrage de philosophie générale, appartenant à la morale ou à l'éducation[589].

[Note 589: Villemain, _M. de Chateaubriand, sa vie ses écrits_, p. 175.]

Tenant avec raison cette réponse pour peu satisfaisante, le ministre fit observer que l'ouvrage de Chateaubriand rentrait incontestablement dans les termes du programme dressé par le décret qui avait institué les Prix décennaux. Puis, il insista pour qu'il fût répondu à la note de l'Empereur, objet de sa première lettre, par une opinion motivée sur le _Génie du christianisme_.

À la suite de cette seconde lettre de M. de Montalivet, l'Académie nomma une commission nouvelle de cinq membres, MM. Morellet, Arnault, Lacretelle aîné, Daru et Sicard.

Le rapport fut fait par l'abbé Morellet, classique endurci et philosophe impénitent, l'un de ceux qui avaient jadis critiqué le plus vivement _Atala_. L'abbé n'avait nul goût pour l'imagination et pour les idées de Chateaubriand. Son rapport fut modéré cependant et, sur quelques points, très favorable au _Génie du christianisme_.

Il n'en fut pas de même de quelques opinions lues dans la séance secrète de l'Académie. M. Villemain qui a eu sous les yeux le texte de ces opinions et le procès-verbal de la séance, les a très fidèlement analysés[590].

[Note 590: Villemain, pages 176 à 181.]

Népomucène Lemercier se montra nettement hostile. Après avoir établi «qu'un ouvrage littéraire est mauvais, s'il n'a pas la raison pour objet fondamental, un langage propre et juste pour expression, et des figures vraies pour ornement» il concluait que le _Génie du christianisme_, péchant contre ces trois conditions, ne pourrait, sans _une petite teinte de ridicule_, occuper plus longtemps l'Académie.