Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3
Part 35
Le 30 décembre de l'année 1814, les Chambres législatives furent ajournées au 1er mai 1815, comme si on les eût convoquées pour l'assemblée du champ de mai de Bonaparte. Le 18 janvier furent exhumés les restes de Marie-Antoinette et de Louis XVI. J'assistai à cette exhumation dans le cimetière[499] où Fontaine et Percier ont élevé depuis, à la pieuse voix de madame la Dauphine et à l'imitation d'une église sépulcrale de Rimini, le monument peut-être le plus remarquable de Paris. Ce cloître formé d'un enchaînement de tombeaux, saisit l'imagination et la remplit de tristesse. Dans le livre IV de ces _Mémoires_, j'ai parlé des exhumations de 1815[500]: au milieu des ossements, je reconnus la tête de la reine par le sourire que cette tête m'avait adressé à Versailles.
[Note 499: L'ancien cimetière de la Madeleine, rue d'Anjou-Saint-Honoré, nº 48.]
[Note 500: Voir tome I, page 205.]
Le 21 janvier on posa la première pierre des bases de la statue qui devait être élevée sur la place Louis XV, et qui ne l'a jamais été. J'écrivis la pompe funèbre du 21 janvier; je disais: «Ces religieux qui vinrent avec l'oriflamme au-devant de la châsse de Saint-Louis, ne recevront point le descendant du saint roi. _Dans ces demeures souterraines où dormaient ces rois et ces princes anéantis, Louis XVI se trouvera seul! ..._ Comment tant de morts se sont-ils levés? Pourquoi Saint-Denis est-il désert? Demandons plutôt pourquoi son toit est rétabli, pourquoi son autel est debout? Quelle main a reconstruit la voûte de ces caveaux, et préparé ces tombeaux vides! La main de ce même homme qui était assis sur le trône des Bourbons. Ô Providence! il croyait préparer des sépulcres à sa race, et il ne faisait que bâtir le tombeau de Louis XVI[501].»
[Note 501: _Le Vingt-et-un janvier_, par M. de Chateaubriand. 1815, Le Normant, éditeur, in-8º, 24 p.]
J'ai désiré assez longtemps que l'image de Louis XVI fût placée dans le lieu même où le martyr répandit son sang: je ne serais plus de cet avis. Il faut louer les Bourbons d'avoir, dès le premier moment de leur retour, songé à Louis XVI; ils devaient toucher leur front avec ses cendres, avant de mettre sa couronne sur leur tête. Maintenant je crois qu'ils n'auraient pas dû aller plus loin. Ce ne fut pas à Paris comme à Londres une commission qui jugea le monarque, ce fut la Convention entière; de là le reproche annuel qu'une cérémonie funèbre répétée semblait faire à la nation, en apparence représentée par une assemblée complète. Tous les peuples ont fixé des anniversaires à la célébration de leurs triomphes, de leurs désordres ou de leurs malheurs, car tous ont également voulu garder la mémoire des uns et des autres: nous avons eu des solennités pour les barricades, des chants pour la Saint-Barthélemi, des fêtes pour la mort de Capet; mais n'est-il pas remarquable que la loi est impuissante à créer des jours de souvenir, tandis que la religion a fait vivre d'âge en âge le saint le plus obscur? Si les jeûnes et les prières institués pour le sacrifice de Charles Ier durent encore, c'est qu'en Angleterre l'État unit la suprématie religieuse à la suprématie politique, et qu'en vertu de cette suprématie le 30 janvier 1649 est devenu jour _férié_. En France, il n'en est pas de la sorte: Rome seule a le droit de commander en religion; dès lors, qu'est-ce qu'une ordonnance qu'un prince publie, un décret qu'une assemblée politique promulgue, si un autre prince, une autre assemblée, ont le droit de les effacer? Je pense donc aujourd'hui que le symbole d'une fête qui peut être abolie, que le témoignage d'une catastrophe tragique non consacrée par le culte, n'est pas convenablement placé sur le chemin de la foule allant insouciante et distraite à ses plaisirs. Par le temps actuel, il serait à craindre qu'un monument élevé dans le but d'imprimer l'effroi des excès populaires donnât le désir de les imiter: le mal tente plus que le bien; en voulant perpétuer la douleur, on ne fait souvent que perpétuer l'exemple. Les siècles n'adoptent point les legs de deuil, ils ont assez de sujet présent de pleurer sans se charger de verser encore des larmes héréditaires.
En voyant le catafalque qui partait du cimetière de Desclozeaux[502], chargé des restes de la reine et du roi, je me sentis tout saisi; je le suivais des yeux avec un pressentiment funeste. Enfin Louis XVI reprit sa couche à Saint-Denis; Louis XVIII, de son côté, dormit au Louvre: les deux frères commençaient ensemble une autre ère de rois et de sceptres légitimes: vaine restauration du trône et de la tombe dont le temps a déjà balayé la double poussière.
[Note 502: M. Desclozeaux (et non _Ducluzeau_, comme le portent les précédentes éditions des _Mémoires_), était un fidèle royaliste, qui s'était rendu propriétaire de l'ancien cimetière de la Madeleine, pour que les restes du roi et de la reine ne fussent pas profanés.]
Puisque j'ai parlé de ces cérémonies funèbres qui si souvent se répétèrent, je vous dirai le cauchemar dont j'étais oppressé quand, la cérémonie finie, je me promenais le soir dans la basilique à demi détendue: que je songeasse à la vanité des grandeurs humaines parmi ces tombeaux dévastés, cela va de suite: morale vulgaire qui sortait du spectacle même; mais mon esprit ne s'arrêtait pas là; je perçais jusqu'à la nature de l'homme. Tout est-il vide et absence dans la région des sépulcres? N'y a-t-il rien dans ce rien? N'est-il point d'existences de néant, des pensées de poussière? Ces ossements n'ont-ils point des modes de vie qu'on ignore? Qui sait les passions, les plaisirs, les embrassements de ces morts? Les choses qu'ils ont rêvées, crues, attendues, sont-elles comme eux des idéalités, engouffrées pêle-mêle avec eux? Songes, avenirs, joies, douleurs, libertés et esclavages, puissances et faiblesses, crimes et vertus, honneurs et infamies, richesses et misères, talents, génies, intelligences, gloires, illusions, amours, êtes-vous des perceptions d'un moment, perceptions passées avec les crânes détruits dans lesquels elles s'engendrèrent, avec le sein anéanti où jadis battit un coeur? Dans votre éternel silence, ô tombeaux, si vous êtes des tombeaux, n'entend-on qu'un rire moqueur et éternel? Ce rire est-il le Dieu, la seule réalité dérisoire, qui survivra à l'imposture de cet univers? Fermons les yeux; remplissons l'abîme désespéré de la vie par ces grandes et mystérieuses paroles du martyr: «Je suis chrétien.»
LIVRE IV
L'Île d'Elbe. -- Commencement des Cent-Jours. -- Retour de l'Île d'Elbe. -- Torpeur de la légitimité. -- Article de Benjamin Constant. -- Ordre du jour du maréchal Soult. -- Séance royale. -- Pétition de l'école de droit à la Chambre des Députés. -- Projet de défense de Paris. -- Fuite du roi. -- Je pars avec Madame de Chateaubriand. -- Embarras de la route. -- Le duc d'Orléans et le prince de Condé. -- Tournai. -- Bruxelles. -- Souvenirs. -- Le duc de Richelieu. -- Le roi à Gand m'appelle auprès de lui. -- Les Cent-Jours à Gand. -- Suite des Cent-Jours à Gand. -- Affaires à Vienne.
Bonaparte avait refusé de s'embarquer sur un vaisseau français, ne faisant cas alors que de la marine anglaise, parce qu'elle était victorieuse; il avait oublié sa haine, les calomnies, les outrages dont il avait accablé la perfide Albion; il ne voyait plus de digne de son admiration que le parti triomphant, et ce fut l'_Undaunted_ qui le transporta au port de son premier exil; il n'était pas sans inquiétude sur la manière dont il serait reçu: la garnison française lui remettrait-elle le territoire qu'elle gardait? Des insulaires italiens, les uns voulaient appeler les Anglais, les autres demeurer libres de tout maître; le drapeau tricolore et le drapeau blanc flottaient sur quelques caps rapprochés les uns des autres. Tout s'arrangea néanmoins. Quand on apprit que Bonaparte arrivait avec des millions, les opinions se décidèrent généreusement à recevoir l'_auguste victime_. Les autorités civiles et religieuses furent ramenées à la même conviction. Joseph-Philippe Arrighi, vicaire général, publia un mandement: «La divine Providence,» disait la pieuse injonction, «a voulu que nous fussions à l'avenir les sujets de Napoléon le Grand. L'île d'Elbe, élevée à un honneur aussi sublime, reçoit dans son sein l'oint du Seigneur. Nous ordonnons qu'un _Te Deum_ solennel soit chanté en actions de grâces, etc.»
L'empereur avait écrit au général Dalesme[503], commandant de la garnison française, qu'il eût à faire connaître aux Elbois qu'il _avait fait choix_ de leur île pour son séjour, en considération de la douceur de leurs moeurs et de leur climat. Il mit pied à terre à Porto-Ferrajo[504], au milieu du double salut de la frégate anglaise qui le portait et des batteries de la côte. De là, il fut conduit sous le dais de la paroisse à l'église où l'on chanta le _Te Deum_. Le bedeau, maître des cérémonies, était un homme court et gros, qui ne pouvait pas joindre ses mains autour de sa personne. Napoléon fut ensuite conduit à la mairie; son logement y était préparé. On déploya le nouveau pavillon impérial, fond blanc, traversé d'une bande rouge semée de trois abeilles d'or. Trois violons et deux basses le suivaient avec des raclements d'allégresse. Le trône, dressé à la hâte dans la salle des bals publics, était décoré de papier doré et de loques d'écarlate. Le côté comédien de la nature du prisonnier s'arrangeait de ces parades: Napoléon jouait à la chapelle, comme il amusait sa cour avec de vieux petits jeux dans l'intérieur de son palais aux Tuileries, allant après tuer des hommes par passe-temps. Il forma sa maison: elle se composait de quatre chambellans, de trois officiers d'ordonnance et de deux fourriers du palais. Il déclara qu'il recevrait les dames deux fois par semaine, à huit heures du soir. Il donna un bal. Il s'empara, pour y résider, du pavillon destiné au génie militaire. Bonaparte retrouvait sans cesse dans sa vie les deux sources dont elle était sortie, la démocratie et le pouvoir royal; sa puissance lui venait des masses citoyennes, son rang de son génie; aussi le voyez-vous passer sans effort de la place publique au trône, des rois et des reines qui se pressaient autour de lui à Erfurt, aux boulangers et aux marchands d'huile qui dansaient dans sa grange à Porto-Ferrajo. Il avait du peuple parmi les princes, du prince parmi les peuples. À cinq heures du matin, en bas de soie et en souliers à boucles, il présidait ses maçons à l'île d'Elbe.
[Note 503: Jean-Baptiste, baron _Dalesme_ (1763-1832). Général de brigade, député de la Haute-Vienne au Corps législatif, de 1802 à 1809, baron de l'Empire (1810), il se rallia à la Restauration, qui le fit lieutenant-général le 21 octobre 1814. Pendant les Cent-Jours, il fut gouverneur de l'île d'Elbe, et quitta le service à la seconde Restauration. Réintégré en 1830, il mourut gouverneur des Invalides.]
[Note 504: Le 4 mai 1814.]
Établi dans son empire, inépuisable en acier dès les jours de Virgile,
Insula inexhaustis Chalybum generosa metallis[505],
Bonaparte n'avait point oublié les outrages qu'il venait de traverser; il n'avait point renoncé à déchirer son suaire; mais il lui convenait de paraître enseveli, de faire seulement autour de son monument quelque apparition de fantôme. C'est pourquoi, comme sil n'eût pensé à autre chose, il s'empressa de descendre dans ses carrières de fer cristallisé et d'aimant; on l'eût pris pour l'ancien inspecteur des mines de ses ci-devant États. Il se repentit d'avoir affecté jadis le revenu des forges d'_Illua_ à la Légion d'honneur; 500,000 fr. lui semblaient alors mieux valoir qu'une croix baignée dans le sang sur la poitrine de ses grenadiers: «Où avais-je la tête? dit-il; mais j'ai rendu plusieurs stupides décrets de cette nature.» Il fit un traité de commerce avec Livourne et se proposait d'en faire un autre avec Gênes. Vaille que vaille, il entreprit cinq ou six toises de grand chemin et traça l'emplacement de quatre grandes villes, de même que Didon dessina les limites de Carthage. Philosophe revenu des grandeurs humaines, il déclara qu'il voulait vivre désormais comme un juge de paix dans un comté d'Angleterre: et pourtant, en gravissant un morne qui domine Porto-Ferrajo, à la vue de la mer qui s'avançait de tous côtés au pied des falaises, ces mots lui échappèrent: «Diable! il faut l'avouer, mon île est très petite.» Dans quelques heures il eut visité son domaine; il y voulut joindre un rocher appelé _Pianosa_. «L'Europe va m'accuser, dit-il en riant, d'avoir déjà fait une conquête.» Les puissances alliées se réjouissaient de lui avoir laissé en dérision quatre cents soldats; il ne lui en fallait pas davantage pour les rappeler tous sous le drapeau.
[Note 505: _Énéide_, livre X, vers 174.]
La présence de Napoléon sur les côtes de l'Italie, qui avait vu commencer sa gloire et qui garde son souvenir, agitait tout. Murat était voisin; ses amis, des étrangers, abordaient secrètement ou publiquement à sa retraite; sa mère et sa soeur, la princesse Pauline, le visitèrent; on s'attendait à voir bientôt arriver Marie-Louise et son fils. En effet parut une femme et un enfant: reçue en grand mystère, elle alla demeurer dans une villa retirée, au coin le plus écarté de l'île: sur le rivage d'Ogygie, Calypso parlait de son amour à Ulysse, qui, au lieu de l'écouter, songeait à se défendre des prétendants. Après deux jours de repos, le cygne du Nord reprit la mer pour aborder aux myrtes de Baïes, emportant son petit dans sa yole blanche.[506]
[Note 506: Le 1er septembre, Napoléon avait reçu la visite de la comtesse Walewska. Les _Souvenirs_ de Pons (de l'Hérault) renferment à ce sujet de curieux détails. La chaleur excessive de l'été avait fatigué l'Empereur, qui avait quitté Porto-Ferrajo pour aller s'établir sous les châtaigniers touffus de Marciana. «De l'ombre et de l'eau, avait-il dit en riant, c'est le bonheur, et je vais chercher le bonheur.» Il fit dresser sous les arbres sa tente de campagne, pendant que Madame Mère venait habiter l'ermitage de Marciana. Un matin, une jeune femme accompagnée d'un enfant de quatre ou cinq ans débarquèrent mystérieusement dans l'île. Au cours de la traversée, la voyageuse, après avoir dit: «le fils de l'Empereur», avait ajouté: «mon fils». Évidemment, c'était l'Impératrice et le Roi de Rome! Les marins, la population, l'entourage de l'Empereur ne le mirent pas un instant en doute. Cependant la jeune dame s'était rendue immédiatement à Marciana et à la tente impériale. «Mme la comtesse Walewska et son fils, dit Pons (de l'Hérault) (_Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe_, pages 213 et 578), restèrent environ cinquante heures avec l'Empereur; pendant ce temps, l'Empereur ne reçut plus personne, pas même Madame Mère, et l'on peut dire qu'il se mit en grande quarantaine. Son isolement fut complet. Mais, après cinquante heures, la dame alla s'embarquer à Longone pour retourner sur le continent, et elle partit par un coup de vent tel que les marins craignaient avec raison qu'il n'y eût danger imminent pour elle. Elle ne voulut écouter aucune représentation: l'Empereur envoya un officier d'ordonnance pour faire retarder le départ de l'intrépide voyageuse; elle était en pleine mer ... L'Empereur eut des heures d'angoisse. Ses alarmes durèrent jusqu'au moment où Mme la comtesse Walewska lui eut appris elle-même que le péril était passé.»]
Si nous eussions été moins confiants, il nous eût été facile de découvrir l'approche d'une catastrophe. Bonaparte était trop près de son berceau et de ses conquêtes: son île funèbre devait être plus lointaine et entourée de plus de flots. On ne s'explique pas comment les alliés avaient imaginé de reléguer Napoléon sur les rochers où il devait faire l'apprentissage de l'exil: pouvait-on croire qu'à la vue des Apennins, qu'en sentant la poudre des champs de Montenotte, d'Arcole et de Marengo, qu'en découvrant Venise, Rome et Naples, ses trois belles esclaves, les tentations les plus irrésistibles ne s'empareraient pas de son coeur? Avait-on oublié qu'il avait remué la terre et qu'il avait partout des admirateurs et des obligés, les uns et les autres ses complices? Son ambition était déçue, non éteinte; l'infortune et la vengeance en ranimaient les flammes: quand le prince des ténèbres du bord de l'univers créé aperçut l'homme et le monde, il résolut de les perdre.
Avant d'éclater, le terrible captif se contint pendant quelques semaines. Auprès de l'immense _Pharaon_ public qu'il tenait, son génie négociait une fortune ou un royaume. Les Fouché, les Guzman d'Alfarache, pullulaient. Le grand acteur avait établi depuis longtemps le mélodrame à sa police et s'était réservé la haute scène; il s'amusait des victimes vulgaires qui disparaissaient dans les trappes de son théâtre.
Le bonapartisme, dans la première année de la Restauration, passa du simple désir à l'action, à mesure que ses espérances grandirent et qu'il eut mieux connu le caractère faible des Bourbons. Quand l'intrigue fut nouée au dehors, elle se noua au-dedans, et la conspiration devint flagrante. Sous l'habile administration de M. Ferrand[507], M. de Lavallette[508] faisait la correspondance: les courriers de la monarchie portaient les dépêches de l'empire. On ne se cachait plus; les caricatures annonçaient un retour souhaité: on voyait des aigles rentrer par les fenêtres du château des Tuileries, d'où sortaient par les portes un troupeau de dindons; le _Nain jaune_[509] ou _vert_ parlait de plumes de _cane_.[510] Les avertissements venaient de toutes parts, et l'on n'y voulait pas croire. Le gouvernement suisse s'était inutilement empressé de prévenir le gouvernement du roi des menées de Joseph Bonaparte, retiré dans le pays de Vaud. Une femme arrivée de l'Île d'Elbe donnait les détails les plus circonstanciés de ce qui se passait à Porto-Ferrajo, et la police la fit jeter en prison. On tenait pour certain que Napoléon n'oserait rien tenter avant la dissolution du congrès, et que, dans tous les cas, ses vues se tourneraient vers l'Italie. D'autres, plus avisés encore, faisaient des voeux pour que le _petit caporal_, _l'ogre_, le _prisonnier_, abordât les côtes de France; cela serait trop heureux; on en finirait d'un seul coup! M. Pozzo di Borgo déclarait à Vienne que le délinquant serait accroché à une branche d'arbre. Si l'on pouvait avoir certains papiers, on y trouverait la preuve que dès 1814 une conspiration militaire était ourdie et marchait parallèlement avec la conspiration politique que le prince de Talleyrand conduisait à Vienne, à l'instigation de Fouché. Les amis de Napoléon lui écrivirent que s'il ne hâtait son retour, il trouverait sa place prise aux Tuileries par le duc d'Orléans: ils s'imaginent que cette révélation servit à précipiter le retour de l'empereur. Je suis convaincu de l'existence de ces menées, mais je crois aussi que la cause déterminante qui décida Bonaparte était tout simplement la nature de son génie.
[Note 507: Antoine-François-Claude, comte _Ferrand_ (1751-1825). Il était directeur général des Postes. À la seconde Restauration, il fut nommé pair de France et entra à l'Académie française. Il avait composé plusieurs ouvrages, dont le principal est _l'Esprit de l'Histoire, ou Lettres politiques et morales d'un père à son fils sur la manière d'étudier l'histoire en général et particulièrement celle de la France_. Ses _Mémoires_ ont été publiés en 1897 par le vicomte de Broc.]
[Note 508: Antoine-Marie Chamant, comte de _Lavallette_ (1769-1830), directeur général des Postes sous l'Empire. Ses _Mémoires_ ont paru en 1831.]
[Note 509: Le _Nain Jaune_, qui paraissait depuis 1810 avec ce sous-titre: _Journal des arts, des sciences et de la littérature_, se transforma en journal semi-politique à la fin de 1814, sous l'inspiration, dit-on, des habitués du salon de l'ex-reine Hortense. Les rédacteurs du _Nain Jaune_, Cauchois-Lemaire, Bory-Saint-Vincent, Étienne, Jouy, Harel, étaient en effet bonapartistes, mais ils eurent soin de cacher leur drapeau, n'attaquèrent jamais le roi et prirent pour épigraphe: _Le Roi et la Charte_. Sous le couvert de ce pavillon, ils déversèrent le ridicule sur les hommes et les tendances du ministère et du parti royaliste. Louis XVIII, qui avait du goût pour l'esprit, s'amusait des épigrammes du mordant journal. À des courtisans qui réclamaient la suppression du _Nain Jaune_, il répondit un jour: «Non, c'est par cette feuille que j'ai appris des choses qu'un roi ne doit point ignorer.»--Voir Henry Houssaye, _1815_, tome I, page 67.]
[Note 510: Un correspondant du _Nain Jaune_ lui écrivait, à la date du 28 février 1815: «J'ai usé dix plumes d'oie à vous écrire, sans pouvoir obtenir de réponse; peut-être serai-je plus heureux avec une plume de _canne_: j'en essayerai.» (_Le Nain Jaune_ du 5 mars.)--La ville de _Cannes_ est à peu de distance du golfe Jouan.]
La conspiration de Drouet d'Erlon et de Lefebvre-Desnoëttes venait d'éclater[511]. Quelques jours avant la levée de boucliers de ces généraux, je dînais chez M. le maréchal Soult, nommé ministre de la guerre le 3 décembre 1814; un niais racontait l'exil de Louis XVIII à Hartwell; le maréchal écoutait; à chaque circonstance il répondait par ces deux mots: «C'est historique.»--On apportait les pantoufles de Sa Majesté.--«C'est historique!» Le roi avalait, les jours maigres, trois oeufs frais avant de commencer son dîner.--«C'est historique!» Cette réponse me frappa. Quand un gouvernement n'est pas solidement établi, tout homme dont la conscience ne compte pas devient, selon le plus ou moins d'énergie de son caractère, un quart, une moitié, un trois quarts de conspirateur; il attend la décision de la fortune: les événements font plus de traîtres que les opinions.
[Note 511: Un complot, mi-impérialiste, mi-révolutionnaire, avait éclaté, le 9 mars 1815, dans les départements du Nord. Les généraux Lefebvre-Desnoëttes et Lallemand, partis de Cambrai et de Laon, devaient, d'après le plan concerté par les conjurés, se rendre à La Fère, s'emparer du parc d'artillerie, entraîner le régiment en garnison dans cette ville, se réunir à Noyon au général Drouet d'Erlon et aux troupes qu'il aurait amenées de Lille, et de là marcher sur Paris. L'énergie du général d'Aboville, qui commandait à La Fère, fit échouer la conjuration.]
* * * * *
Tout à coup le télégraphe annonça aux braves et aux incrédules le débarquement de l'homme[512]: _Monsieur_ court à Lyon avec le duc d'Orléans et le maréchal Macdonald; il en revient aussitôt. Le maréchal Soult, dénoncé à la Chambre des députés, cède sa place le 11 mars au duc de Feltre. Bonaparte rencontra devant lui, pour ministre de la guerre de Louis XVIII en 1815, le général qui avait été son dernier ministre de la guerre en 1814.
[Note 512: Le maréchal Masséna, dans la soirée du 3 mars, adressa de Marseille au ministre de la Guerre la dépêche qui annonçait le débarquement de Bonaparte au golfe Jouan. En 1815, le télégraphe aérien s'arrêtait à Lyon. La dépêche fut donc portée par un courrier jusqu'à Lyon et n'arriva à Paris que le 5 mars vers midi. Ému de la gravité de la nouvelle, Chappe, le directeur-général des télégraphes (frère de l'inventeur) prit sur lui d'apporter cette dépêche à M. de Vitrolles, au cabinet du roi, au lieu de la transmettre au maréchal Soult. Vitrolles présenta la dépêche toute cachetée à Louis XVIII qui la lut plusieurs fois de suite et la jeta sur la table en disant avec le plus grand calme: «--C'est Bonaparte qui est débarqué sur les côtes de Provence. Il faut porter cette lettre au ministre de la Guerre. Il verra ce qu'il y aura à faire.»--(_Mémoires de M. de Vitrolles_, tome II, p. 283-285).--Pendant deux jours, le Gouvernement tint la nouvelle secrète, et c'est seulement le 7 mars qu'elle fut annoncée officiellement dans le _Moniteur_.]