Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3

Part 27

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Bonaparte, encourant la réprobation unanime, s'élançait contre la liberté qui l'attaquait de toutes parts, sous toutes les formes. Un sénatus-consulte du 28 août annule la déclaration d'un jury d'Anvers[396]: bien petite infraction, sans doute, aux droits des citoyens, après l'énormité d'arbitraire dont avait usé l'empereur; mais il y a au fond des lois une sainte indépendance dont les cris sont entendus: cette oppression d'un jury fit plus de bruit que les oppressions diverses dont la France était la victime.

[Note 396: Le 21 juillet 1813, le Jury d'Anvers avait acquitté les nommés Werbrouck, Lacoste, Biard et Petit, accusés d'être auteurs ou complices de dilapidations commises dans la gestion et l'administration de l'octroi d'Anvers. Le sénatus-consulte du 28 août annula la déclaration du Jury et chargea la Cour de cassation de renvoyer les quatre acquittés devant une Cour impériale qui prononcerait sur eux sans jury. Cette audacieuse violation de la loi eût peut-être passé inaperçue lorsque l'Empereur était à l'apogée de sa fortune; venant après les désastres de Russie et d'Espagne, elle souleva en Europe une indignation générale.]

Enfin, au midi, l'ennemi avait touché notre sol; les Anglais, obsession de Bonaparte et cause de presque toutes ses fautes, passèrent la Bidassoa le 7 octobre: Wellington, l'homme fatal, mit le premier le pied sur la terre de France.

S'obstinant à rester en Saxe, malgré la prise de Vandamme en Bohême[397] et la défaite de Ney près de Berlin par Bernadotte[398], Napoléon revint sur Dresde. Alors le Landsturm[399] se lève; une guerre nationale, semblable à celle qui a délivré l'Espagne, s'organise.

[Note 397: Le 30 août 1813, le général Vandamme, qui occupait à Kulm, sur le revers des montagnes de Bohême, avec une armée de 30,000 hommes, une position très forte, s'était trouvé entouré par un cercle de 130,000 ennemis. Les Français résistèrent en désespérés. Le général Corbineau finit par s'ouvrir un passage en abandonnant l'artillerie, mais nous avions eu cinq ou six mille tués ou blessés, et nous laissions sept mille prisonniers aux mains des vainqueurs. Vandamme était du nombre, ainsi que le général Haxo, aide de camp de l'Empereur, et plusieurs autres généraux. 60 pièces de canon, 18 obusiers, tous les caissons, y compris ceux du parc de réserve, tous les bagages, enfin, tombèrent aux mains de l'ennemi (_Souvenirs militaires_ du duc de Fezensac, p. 411 et suivantes). Inaugurée par les brillantes victoires de Lützen et de Bautzen la campagne de Saxe se terminait par un désastre qui ne se devait pas réparer et qu'allait bientôt suivre le désastre, plus grand encore, de Leipsick.]

[Note 398: Le 6 septembre 1813, Ney est battu par le prince de Suède, Bernadotte, et par le général prussien Bulow, à Dennewitz, près de Berlin. Il perd, avec les deux tiers de son artillerie, ses munitions, ses bagages, et plus de 10,000 hommes.]

[Note 399: De _land_, terre, et _sturm_, tocsin;--nom donné en Allemagne et en Suisse à une levée en masse de tous les hommes en état de porter les armes, et qui a lieu lorsque la patrie est en danger.]

* * * * *

On a appelé les combats de 1813 la campagne de Saxe: ils seraient mieux nommés la _campagne de la jeune Allemagne_ ou _des poètes_. À quel désespoir Bonaparte ne nous avait-il pas réduits par son oppression, puisqu'en voyant couler notre sang, nous ne pouvons nous défendre d'un mouvement d'intérêt pour cette généreuse jeunesse saisissant l'épée au nom de l'indépendance? Chacun de ces combats était une protestation pour les droits des peuples.

Dans une de ses proclamations, datée de Kalisch le 25 mars 1813, Alexandre appelait aux armes les populations de l'Allemagne, leur promettant, au nom de ses frères les rois, des institutions libres. Ce signal fit éclater la _Burschenschaft_[400], déjà secrètement formée. Les universités d'Allemagne s'ouvrirent; elles mirent de côté la douleur pour ne songer qu'à la réparation de l'injure: «Que les lamentations et les larmes soient courtes, la tristesse et la douleur longues, disaient les Germains d'autrefois; à la femme il est décent de pleurer, à l'homme de se souvenir: _Lamenta ac lacrymas cito, dolorem et tristitiam tarde ponunt. Feminis lugere honestum est, viris meminisse._» Alors la jeune Allemagne court à la délivrance de la patrie; alors se pressèrent ces Germains, _alliés de l'Empire_, dont l'ancienne Rome se servit en guise d'armes et de javelots, _velut tela atque arma_.

[Note 400: De _bursch_, camarade, et _schaft_, confrérie;--nom donné à une association formée en 1815 par les étudiants des universités allemandes qui, deux ans auparavant, avaient quitté leurs études pour prendre part à la guerre de la délivrance.]

Le professeur Fichte[401] faisait à Berlin, en 1813, une leçon sur le _devoir_; il parla des calamités de l'Allemagne, et termina sa leçon par ces paroles: «Le cours sera donc suspendu jusqu'à la fin de la campagne. Nous le reprendrons dans notre patrie libre, ou nous serons morts pour reconquérir la liberté.» Les jeunes auditeurs se lèvent en poussant des cris: Fichte descend de sa chaire, traverse la foule, et va inscrire son nom sur les rôles d'un corps partant pour l'armée.

[Note 401: Jean-Gottlieb _Fichte_ (1762-1814). Professeur de philosophie à Iéna d'abord, ensuite à Berlin, il avait prononcé, en cette dernière ville, de 1807 à 1808, malgré l'occupation française, ses fameux _Discours à la nation allemande_, qui préparèrent le réveil de l'Allemagne. Ses principaux ouvrages sont les _Principes d'une théorie de la science_ (1794), _Principes du droit naturel_ (1796-1797), _Système de morale_ (1798), _la Destination de l'homme_ (1800), _Méthode pour arriver à la vie bienheureuse_ (1806).]

Tout ce que Bonaparte avait méprisé et insulté lui devient péril: l'intelligence descend dans la lice contre la force brutale; Moscou est la torche à la lueur de laquelle la Germanie ceint son baudrier: «Aux armes! s'écrie la muse. Le Phénix de la Russie s'est élancé de son bûcher!» Cette reine de Prusse, si faible et si belle, que Napoléon avait accablée de ses ingénéreux outrages, se transforme en une ombre implorante et implorée: «Comme elle dort doucement!» chantent les bardes. «Ah! puisses-tu dormir jusqu'au jour où ton peuple lavera dans le sang la rouille de son épée! Éveille-toi alors! éveille-toi! sois l'ange de la liberté et de la vengeance!»

Koerner[402] n'a qu'une crainte, celle de _mourir en prose_: «Poésie! poésie! s'écrie-t-il, rends-moi la mort à la clarté du jour!»

[Note 402: Charles-Théodore _Koerner_ (1791-1813). Il était poète du théâtre de la cour, à Vienne, lorsqu'en 1813 il s'enrôla dans le régiment des chasseurs volontaires de Lutzow. Il se servit aussi vaillamment de l'épée que de la lyre. Chacune de ses pièces, à peine composée, courait aussitôt les armées et enflammait tous les coeurs. Elles ont été réunies après sa mort, en 1814, sous ce titre: _Lyre et Épée_.]

Il compose au bivouac l'hymne _de la Lyre et de l'Épée_.

LE CAVALIER

«Dis-moi, ma bonne épée, l'épée de mon flanc, pourquoi l'éclair de ton regard est-il aujourd'hui si ardent? Tu me regardes d'un oeil d'amour, ma bonne épée, l'épée qui fait ma joie. Hourra!

L'ÉPÉE

«C'est que c'est un brave cavalier qui me porte: voilà ce qui enflamme mon regard; c'est que je suis la force d'un homme libre: voilà ce qui fait ma joie. Hourra!

LE CAVALIER

«Oui, mon épée, oui, je suis un homme libre, et je t'aime du fond du coeur: je t'aime comme si tu m'étais fiancée; je t'aime comme une maîtresse chérie.

L'ÉPÉE

«Et moi, je me suis donnée à toi! à toi ma vie, à toi mon âme d'acier! Ah! si nous sommes fiancés, quand me diras-tu: Viens, viens, ma maîtresse chérie!» Ne croit-on pas entendre un de ces guerriers du Nord, un de ces hommes de batailles et de solitudes, dont Saxo Grammaticus dit: «Il tomba, rit et mourut.»

* * * * *

Ce n'était point le froid enthousiasme d'un scalde en sûreté: Koerner avait l'épée au flanc; beau, blond et jeune, Apollon à cheval, il chantait la nuit comme l'Arabe sur sa selle; son _maoual_, en chargeant l'ennemi, était accompagné du galop de son destrier. Blessé à Lützen, il se traîna dans les bois, où des paysans le retrouvèrent; il reparut et mourut aux plaines de Leipsick, à peine âgé de vingt-cinq ans[403]: il s'était échappé des bras d'une femme qu'il aimait, et s'en allait dans tout ce que la vie a de délices. «Les femmes se plaisent, disait Tyrtée, à contempler le jeune homme resplendissant et debout; il n'est pas moins beau lorsqu'il tombe au premier rang.»

[Note 403: Koerner ne mourut pas à Leipsick (octobre 1813); il fut frappé à mort par un boulet dans une rencontre à Gadebusch, dans le Mecklembourg, le 27 août 1813. Il n'avait que vingt-deux ans.]

Les nouveaux Arminius, nourris à l'école de la Grèce, avaient un bardit général: quand ces étudiants abandonnèrent la paisible retraite de la science pour les champs de bataille, les joies silencieuses de l'étude pour les périls bruyants de la guerre, Homère et les Niebelungen pour l'épée, qu'opposèrent-ils à notre hymne de sang, à notre cantique révolutionnaire? Ces strophes pleines de l'affection religieuse, et de la sincérité de la nature humaine:

«Quelle est la patrie de l'Allemand? Nommez-moi cette grande patrie! Aussi loin que résonne la langue allemande, aussi loin que des chants allemands se font entendre pour louer Dieu, là doit être la patrie de l'Allemand.

«La patrie de l'Allemand est le pays où le serrement de mains suffit pour tout serment, où la bonne foi pure brille dans tous les regards, où l'affection siège brûlante dans tous les coeurs.

«Ô Dieu du ciel, abaisse tes regards sur nous et donne-nous cet esprit si pur, si vraiment allemand, pour que nous puissions vivre fidèles et bons. Là est la patrie de l'Allemand, tout ce pays est sa patrie[404].»

[Note 404: Ces strophes sont tirées d'une des plus belles pièces d'Ernest-Maurice _Arndt_, _la Patrie de l'Allemand_. Comme à Théodore Koerner, le patriotisme a dicté à Maurice Arndt, dans ses _Chants de guerre_ (1813-1815), d'admirables inspirations. Seulement, tandis que Koerner mourait à vingt-deux ans, Arndt devait mourir presque centenaire. Né le 26 décembre 1769, il est mort le 29 janvier 1869.]

Ces camarades de collège, maintenant compagnons d'armes, ne s'inscrivaient point dans ces _ventes_ où des septembriseurs vouaient des assassinats au poignard: fidèles à la poésie de leurs rêveries, aux traditions de l'histoire, au culte du passé, ils firent d'un vieux château, d'une antique forêt, les asiles conservateurs de la _Burschenschaft_. La reine de Prusse était devenue leur patronne, en place de la reine des nuits.

Du haut d'une colline, du milieu des ruines, les écoliers-soldats, avec leurs professeurs-capitaines, découvraient le faîte des salles de leurs universités chéries: émus au souvenir de leur docte antiquité, attendris à la vue du sanctuaire de l'étude et des jeux de leur enfance, ils juraient d'affranchir leur pays, comme Melchthal, Furst et Stauffacher prononcèrent leur triple serment à l'aspect des Alpes, par eux immortalisées, illustrés par elles. Le génie allemand a quelque chose de mystérieux; la Thécla de Schiller est encore la fille teutonne douée de prescience et formée d'un élément divin. Les Allemands adorent aujourd'hui la liberté dans un vague indéfinissable, de même qu'autrefois ils appelaient _Dieu_ le secret des bois: _Deorum nominibus appellant secretum illud_ ... L'homme dont la vie était un dithyrambe en action ne tomba que quand les poètes de la jeune Allemagne eurent chanté et pris le glaive contre leur rival Napoléon, le poète armé.

Alexandre était digne d'avoir été le héraut envoyé aux jeunes Allemands: il partageait leurs sentiments élevés, et il était dans cette position de force qui rend possibles les projets; mais il se laissa effrayer de la terreur des monarques qui l'environnaient. Ces monarques ne tinrent point leurs promesses; ils ne donnèrent point à leurs peuples des institutions généreuses. Les enfants de la Muse (flamme par qui les masses inertes des soldats avaient été animées) furent plongés dans des cachots en récompense de leur dévouement et de leur noble crédulité. Hélas! la génération qui rendit l'indépendance aux Teutons est évanouie; il n'est demeuré en Germanie que de vieux cabinets usés. Ils appellent le plus haut qu'ils peuvent Napoléon un grand homme, pour faire servir leur présente admiration d'excuse à leur bassesse passée. Dans le sot enthousiasme pour l'homme qui continue à aplatir les gouvernements après les avoir fouettés, à peine se souvient-on de Koerner: «Arminius, libérateur de la Germanie, dit Tacite, fut inconnu aux Grecs qui n'admirent qu'eux, peu célèbre chez les Romains qu'il avait vaincus; mais les nations barbares le chantent encore, _caniturque barbaras apud gentes_.»

* * * * *

Le 18 et le 19 octobre se donna dans les champs de Leipsick ce combat que les Allemands ont appelé la _bataille des nations_. Vers la fin de la seconde journée, les Saxons et les Wurtembergeois, passant du camp de Napoléon sous les drapeaux de Bernadotte, décidèrent le résultat de l'action; victoire entachée de trahison. Le prince de Suède, l'empereur de Russie et le roi de Prusse pénètrent dans Leipsick à travers trois portes différentes. Napoléon, ayant éprouvé une perte immense, se retira. Comme il n'entendait rien aux retraites de sergent, ainsi qu'il l'avait dit, il fit sauter des ponts derrière lui. Le prince Poniatowski, blessé deux fois, se noie dans l'Elster: la Pologne s'abîma avec son dernier défenseur[405].

[Note 405: Le prince Poniatowski avait été nommé maréchal de France sur le champ de bataille, le 16 octobre 1813, à la première des trois journées de Leipsick. Trois jours après, quand la grande défaite fut consommée, chargé de protéger la retraite de l'armée, il fit des prodiges de valeur, et lorsqu'il ne fut plus possible de résister, il s'élança dans l'Elster plutôt que de se rendre, et s'y noya (19 octobre).]

Napoléon ne s'arrêta qu'à Erfurt: de là son bulletin annonça que son armée, toujours victorieuse, _arrivait comme une armée battue_: Erfurt, peu de temps auparavant, avait vu Napoléon au faîte de la prospérité.

Enfin les Bavarois, déserteurs après les autres d'une fortune abandonnée, essayent d'exterminer à Hanau[406] le reste de nos soldats. Wrède[407] est renversé par les seuls gardes d'honneur: quelques conscrits, déjà vétérans, lui passent sur le ventre; ils sauvent Bonaparte et prennent position derrière le Rhin. Arrivé en fugitif à Mayence, Napoléon se retrouve à Saint-Cloud le 9 novembre; l'infatigable de Lacépède revient lui dire: «Votre Majesté a tout surmonté.» M. de Lacépède avait parlé convenablement des ovipares[408]; mais il ne se pouvait tenir debout.

[Note 406: Après le désastre de Leipsick, Napoléon et les débris de son armée suivirent, pour rentrer en France, la route de Weissenfeld, Erfurt, Gotha, Fulde, jusqu'à Hanau, où l'armée autrichienne et bavaroise, commandée par le général Wrède, voulut lui barrer le chemin. L'armée française, si affaiblie, si épuisée, retrouva son énergie pour combattre d'anciens alliés devenus inopinément nos ennemis. On leur passa sur le corps; ils perdirent 6,000 hommes, tués ou blessés, et 4,000 prisonniers. Notre perte totale fut d'environ 5,000 hommes. Ce dernier effort termina les opérations de la Grande Armée en Allemagne.]

[Note 407: Charles-Philippe, prince de _Wrède_ (1769-1838), feld-maréchal bavarois. Par suite de l'étroite alliance qui unissait la Bavière à la France, il servit Napoléon de 1805 à 1809, et il le fit avec autant de vaillance que de talent. Pendant la campagne de Russie, il se couvrit de gloire, surtout à Polotsk et à Valontina-Cora. À Leipsick, il se battait encore dans nos rang, mais le désastre éprouvé par Napoléon détacha de lui la Bavière. Lors de la campagne de France, en 1814, il battit Oudinot à Bar-sur-Aube, et fut fait prince; il avait été fait feld-maréchal après Wagram. Le général de Wrède est un des généraux les plus remarquables de la période napoléonienne.]

[Note 408: Lacépède avait publié en 1788 l'_Histoire générale et particulière des quadrupèdes ovipares_.]

La Hollande reprend son indépendance et rappelle le prince d'Orange[409]. Le 1er décembre les puissances alliées déclarent «qu'elles ne font point la guerre à la France, mais à l'empereur seul, ou plutôt à cette prépondérance qu'il a trop longtemps exercée, hors des limites de son empire, pour le malheur de l'Europe et de la France[410].»

[Note 409: Le 24 novembre 1813, le gouvernement provisoire établi à Amsterdam à la suite du soulèvement de cette ville (16 novembre), proclama l'indépendance des Provinces-Unies, et rappela le prince d'Orange.]

[Note 410: Déclaration de Francfort, signée dans cette ville par les souverains alliés. Elle est datée du 1er décembre 1813, mais elle ne parut que dans la _Gazette de Francfort_ du 7.]

Quand on voit s'approcher le moment où nous allions être renfermés dans notre ancien territoire, on se demande à quoi donc avaient servi le bouleversement de l'Europe et le massacre de tant de millions d'hommes? Le temps nous engloutit et continue tranquillement son cours.

Par le traité de Valençay du 11 décembre, le misérable Ferdinand VII est renvoyé à Madrid: ainsi se termina obscurément à la hâte cette criminelle entreprise d'Espagne, première cause de la perte de Napoléon. On peut toujours aller au mal, on peut toujours tuer un peuple ou un roi; mais le retour est difficile: Jacques Clément raccommodait ses sandales pour le voyage de Saint-Cloud; ses confrères lui demandèrent en riant combien son ouvrage durerait: «Assez pour le chemin que j'ai à faire, répondit-il: je dois aller, non revenir.»

* * * * *

Le Corps législatif est assemblé le 19 décembre 1813. Étonnant sur le champ de bataille, remarquable dans son conseil d'État, Bonaparte n'a plus la même valeur en politique: la langue de la liberté, il l'ignore: s'il veut exprimer des affections congéniales, des sentiments paternels, il s'attendrit tout de travers, et il plaque des paroles émues à son insensibilité: «Mon coeur,» dit-il au Corps législatif, «a besoin de la présence et de l'affection de mes _sujets_. Je n'ai jamais été séduit par la prospérité; l'adversité me trouvera au-dessus de ses atteintes. J'avais conçu et exécuté de grands desseins pour la prospérité et le bonheur du monde. _Monarque et père_, je sens que la paix ajoute à la sécurité des trônes et à celle des familles.»

Un article officiel du _Moniteur_ avait dit, au mois de juillet 1804, _sous l'Empire_, que _la France ne passerait jamais le Rhin, et que ses armées ne le passeraient plus_.

Les alliés traversèrent ce fleuve le 21 décembre 1813, depuis Bâle, jusqu'à Schaffouse, avec plus de cent mille hommes; le 31 du même mois, l'armée de Silésie, commandée par Blücher, le franchit à son tour, depuis Manheim jusqu'à Coblentz.

Par ordre de l'empereur, le Sénat et le Corps législatif avaient nommé deux commissions chargées de prendre connaissance des documents relatifs aux négociations avec les puissances coalisées; prévision d'un pouvoir qui, se refusant à des conséquences devenues inévitables, voulait en laisser la responsabilité à une autre autorité[411].

[Note 411: Le Sénat avait désigné comme commissaires MM. de Fontanes, de Talleyrand, de Saint-Marsan, de Barbé-Marbois, de Beurnonville.--Le Corps législatif avait choisi MM. Lainé, Raynouard, Maine de Biran, Flaugergues et Gallois.]

La commission du Corps législatif, que présidait M. Lainé, osa dire «que les moyens de paix auraient des effets assurés, si les Français étaient convaincus que leur sang ne serait versé que pour défendre une patrie et des lois protectrices; que Sa Majesté doit être suppliée de maintenir l'entière et constante exécution des lois qui garantissent aux Français les droits de la liberté, de la propriété, et à la nation le libre exercice de ses droits politiques[412].»

[Note 412: Le Corps législatif, réuni en comité secret, le 29 décembre, entendit le rapport de la commission. M. Raynouard l'avait terminé par le conseil de rédiger une adresse à l'Empereur. On décida, à la majorité de 223 voix sur 254, que le rapport serait imprimé pour les membres seuls du Corps législatif, afin qu'ils pussent le méditer, et voter sur le projet d'adresse en connaissance de cause. Le 30, Napoléon assembla un conseil de gouvernement, auquel furent appelés les ministres et les grands dignitaires. Malgré l'opposition de l'archichancelier Cambacérès et celle de plusieurs autres membres du conseil, Napoléon signa le décret qui prononçait pour le lendemain, 31 décembre, l'ajournement du Corps législatif, et il ordonna au duc de Rovigo de faire enlever à l'imprimerie et partout où il en serait trouvé les copies du rapport de M. Lainé.]

Le ministre de la police, duc de Rovigo, fait enlever les épreuves du rapport; un décret du 31 décembre ajourne le Corps législatif; les portes de la salle sont fermées. Bonaparte traite les membres de la commission législative d'_agents payés par l'Angleterre_: «Le nommé Lainé, disait-il, est un traître qui correspond avec le prince régent par l'intermédiaire de Desèze; Raynouard, Maine de Biran et Flaugergues sont des factieux[413].»

[Note 413: Allocution de Napoléon adressée, le 1er janvier, à la députation du Corps législatif.]

Le soldat s'étonnait de ne plus retrouver ces Polonais qu'il abandonnait et qui, en se noyant pour lui obéir, criaient encore: «Vive l'empereur!» Il appelait le rapport de la commission une motion sortie d'un club de Jacobins. Pas un discours de Bonaparte dans lequel n'éclate son aversion pour la République dont il était sorti; mais il en détestait moins les crimes que les libertés. À propos de ce même rapport il ajoutait: «Voudrait-on rétablir la souveraineté du peuple? Eh bien, dans ce cas, je me fais peuple; car je prétends être toujours là où réside la souveraineté.» Jamais despote n'a expliqué plus énergiquement sa nature: c'est le mot retourné de Louis XIV: «L'État, c'est moi.»

À la réception du premier jour de l'an 1814, on s'attendait à quelque scène. J'ai connu un homme attaché à cette cour, lequel se préparait à tout hasard à mettre l'épée à la main. Napoléon ne dépassa pas néanmoins la violence des paroles, mais il s'y laissa aller avec cette plénitude qui causait quelquefois de la confusion à ses hallebardiers mêmes: «Pourquoi, s'écria-t-il, parler devant l'Europe de ces débats domestiques? Il faut laver son linge sale en famille. Qu'est-ce qu'un trône? un morceau de bois recouvert d'un morceau d'étoffe: tout dépend de celui qui s'y assied. La France a plus besoin de moi que je n'ai besoin d'elle. Je suis un de ces hommes qu'on tue, mais qu'on ne déshonore pas. Dans trois mois nous aurons la paix, ou l'ennemi sera chassé de notre territoire, ou je serai mort.»

C'était dans le sang que Bonaparte était accoutumé à laver le linge des Français. Dans trois mois on n'eut point la paix, l'ennemi ne fut point chassé de notre territoire, Bonaparte ne perdit point la vie: la mort n'était point son fait. Accablée de tant de malheurs et de l'ingrate obstination du maître qu'elle s'était donné, la France se voyait envahie avec l'inerte stupeur qui naît du désespoir.

Un décret impérial avait mobilisé cent vingt-un bataillons de gardes nationales[414]; un autre décret avait formé un conseil de régence présidé par Cambacérès et composé de ministres, à la tête duquel était placée l'impératrice. Joseph, monarque en disponibilité, revenu d'Espagne avec ses pillages, est déclaré commandant général de Paris. Le 25 janvier 1814, Bonaparte quitte son palais pour l'armée, et va jeter une éclatante flamme en s'éteignant.

[Note 414: Décret du 6 janvier 1814.]

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