Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3

Part 26

Chapter 263,721 wordsPublic domain

Dans toute cette campagne Bonaparte fut inférieur à ses généraux, et particulièrement au maréchal Ney. Les excuses que l'on a données de la fuite de Bonaparte sont inadmissibles: la preuve est là, puisque son départ, qui devait tout sauver, ne sauva rien. Cet abandon, loin de réparer les malheurs, les augmenta et hâta la dissolution de la Fédération rhénane.

Le vingt-neuvième et dernier bulletin de la grande armée, daté de Molodetschino le 3 décembre 1812, arrivé à Paris le 18, n'y précéda Napoléon que de deux jours[380]: il frappa la France de stupeur, quoiqu'il soit loin de s'exprimer avec la franchise dont on l'a loué; des contradictions frappantes s'y remarquent et ne parviennent pas à couvrir une vérité qui perce partout. À Sainte-Hélène (comme on l'a vu ci-dessus), Bonaparte s'exprimait avec plus de bonne foi: ses révélations ne pouvaient plus compromettre un diadème alors tombé de sa tête. Il faut pourtant écouter encore un moment le ravageur:

«Cette armée,» dit-il dans le bulletin du 3 décembre 1812, «si belle le 6, était bien différente dès le 14. Presque sans cavalerie, sans artillerie, sans transports, nous ne pouvions nous éclairer à un quart de lieue...

«Les hommes que la nature n'a pas trempés assez fortement pour être au-dessus de toutes les chances du sort et de la fortune parurent ébranlés, perdirent leur gaieté, leur bonne humeur, et ne rêvèrent que malheurs et catastrophes; ceux qu'elle a créés supérieurs à tout conservèrent leur gaieté, leurs manières ordinaires, et virent une nouvelle gloire dans des difficultés différentes à surmonter.

«Dans tous ces mouvements, l'empereur a toujours marché au milieu de sa garde, la cavalerie commandée par le maréchal duc d'Istrie, et l'infanterie commandée par le duc de Dantzick. Sa Majesté a été satisfaite du bon esprit que sa garde a montré; elle a toujours été prête à se porter partout où les circonstances l'auraient exigé; mais les circonstances ont toujours été telles que sa simple présence a suffi, et qu'elle n'a pas été dans le cas de donner.

«Le prince de Neuchâtel, le grand maréchal[381], le grand écuyer[382] et tous les aides de camp et les officiers militaires de la maison de l'empereur, ont toujours accompagné Sa Majesté.

«Notre cavalerie était tellement démontée, que l'on a dû réunir les officiers auxquels il restait un cheval pour en former quatre compagnies de cent cinquante hommes chacune. Les généraux y faisaient les fonctions de capitaines, et les colonels celles de sous-officiers. Cet escadron sacré, commandé par le général Grouchy, et sous les ordres du roi de Naples, ne perdait pas de vue l'empereur dans tous ses mouvements. La santé de Sa Majesté n'a jamais été meilleure.»

[Note 380: Napoléon arriva à Paris le 20 décembre, deux jours, en effet, après la publication du 29e bulletin. «On était, dit Mme de Chastenay (_Mémoires_, II, 221), dans toute la stupeur causée par le bulletin de consternation, quand on apprit avec un redoublement de surprise que l'empereur était aux Tuileries. Il avait, en effet, parcouru toute l'Allemagne aussi rapidement qu'un courrier; sa voiture s'étant brisée à Meaux, il s'était jeté, avec le duc de Vicence, dans le cabriolet de la poste et avait paru, vers dix heures du soir, à la grille des Tuileries, où, dans ce honteux équipage, la garde avait eu quelque peine à reconnaître son empereur ... Un bain, un bon souper, quelques heures de repos avaient réparé ses forces; les tailleurs avaient travaillé à lui préparer des vêtements,--il n'avait sauvé que ceux dont il était couvert,--et, le lendemain avant midi, tous les corps constitués, en députation au palais, le félicitaient sur son retour, sans lui demander, comme Auguste, ce qu'il avait fait de ses légions.»]

[Note 381: Duroc, grand maréchal du palais.]

[Note 382: Caulaincourt.]

Quel résumé de tant de victoires! Bonaparte avait dit aux Directeurs: «Qu'avez-vous fait de cent mille Français, tous mes compagnons de gloire? Ils sont morts!» La France pouvait dire à Bonaparte: Qu'avez-vous fait dans une seule course des cinq cent mille soldats du Niémen, tous mes enfants ou mes alliés? Ils sont morts!»

Après la perte de ces cent mille soldats républicains regrettés de Napoléon, du moins la patrie fut sauvée: les derniers résultats de la campagne de Russie ont amené l'invasion de la France et la perte de tout ce que notre gloire et nos sacrifices avaient accumulé depuis vingt ans.

Bonaparte a sans cesse été gardé par un _bataillon sacré qui ne le perdit pas de vue dans tous ses mouvements_; dédommagement des trois cent mille existences immolées: mais pourquoi la _nature ne les avait-elle pas trempées assez fortement_? Elles auraient conservé _leurs manières ordinaires_. Cette vile chair à canon méritait-elle que _ses mouvements_ eussent été aussi précieusement surveillés que ceux de Sa Majesté?

Le bulletin conclut, comme plusieurs autres, par ces mots: «_La santé de Sa Majesté n'a jamais été meilleure._»

Familles, séchez vos larmes: Napoléon se porte bien.

À la suite de ce rapport, on lisait cette remarque officielle dans les journaux: «C'est une pièce historique du premier rang; Xénophon et César ont ainsi écrit, l'un la retraite des Dix mille, l'autre ses _Commentaires_.» Quelle démence de comparaison académique! Mais, laissant à part la bénévole réclame littéraire, on devait être satisfait parce que d'effroyables calamités causées par Napoléon lui avaient fourni l'occasion de montrer ses talents comme écrivain! Néron a mis le feu à Rome, et il chante l'incendie de Troie. Nous étions arrivés jusqu'à la féroce dérision d'une flatterie qui déterrait dans ses souvenirs Xénophon et César, afin d'outrager le deuil éternel de la France.

Le Sénat conservateur accourt: «Le Sénat,» dit Lacépède[383], «s'empresse de présenter au pied du trône de V. M. I. et R. l'hommage de ses félicitations sur l'_heureuse arrivée_ de V. M. au milieu de ses peuples. Le Sénat, premier conseil de l'empereur et _dont l'autorité n'existe que lorsque le monarque la réclame et la met en mouvement_, est établi pour la conservation de cette monarchie et de l'hérédité de votre trône, _dans une quatrième dynastie_. La France et la postérité le trouveront, dans toutes les circonstances, fidèle à ce devoir sacré, et tous ses membres seront toujours prêts à périr pour la défense de ce _palladium_ de la sûreté et de la prospérité nationales.» Les membres du Sénat l'ont merveilleusement prouvé en décrétant la déchéance de Napoléon!

[Note 383: Bernard-Germain-Étienne de Laville-sur-Illon, comte de _Lacépède_ (1756-1825), député à l'Assemblée législative en 1791, membre du Sénat conservateur, pair en 1814, pair des Cent-Jours, de nouveau pair de France en 1819. Continuateur de Buffon, il a publié l'_Histoire naturelle des Poissons_, l'_Histoire naturelle des Cétacés_, et aussi celle des _Serpents_: Chateaubriand s'en souviendra tout à l'heure.]

L'empereur répond: «Sénateurs, ce que vous me dites m'est fort agréable. J'ai à coeur LA GLOIRE ET LA PUISSANCE de la France; mais nos premières pensées sont pour tout ce qui peut perpétuer la tranquillité intérieure ..... POUR CE TRÔNE auquel sont attachées DÉSORMAIS les destinées de la patrie ..... J'ai demandé à la Providence un nombre _d'années déterminé_ ..... J'ai réfléchi à ce qui a été fait aux différentes époques; j'y penserai encore.»

L'historien des reptiles, en osant congratuler Napoléon sur les prospérités publiques, est cependant effrayé de son courage; il a peur _d'être_; il a bien soin de dire que l'autorité du Sénat _n'existe_ que lorsque le monarque la réclame _et la met en mouvement_. On avait tant à craindre de l'indépendance du Sénat!

Bonaparte, s'excusant à Saint-Hélène, dit: «Sont-ce les Russes qui m'ont anéanti? Non, ce sont de faux rapports, de sottes intrigues, de la trahison, de la bêtise, bien des choses enfin qu'on saura peut-être un jour et qui pourront atténuer ou justifier les deux fautes grossières, en diplomatie comme en guerre, que l'on a le droit de m'adresser.»

Des fautes qui n'entraînent que la perte d'une bataille ou d'une province permettent des excuses en paroles mystérieuses, dont on renvoie l'explication à l'avenir; mais des fautes qui bouleversent la société, et font passer sous le joug l'indépendance d'un peuple, ne sont pas effacées par les défaites de l'orgueil.

Après tant de calamités et de faits héroïques, il est rude à la fin de n'avoir plus à choisir dans les paroles du Sénat qu'entre l'horreur et le mépris.

Lorsque Bonaparte arriva précédé de son bulletin, la consternation fut générale. «On ne comptait dans l'Empire, dit M. de Ségur, que des hommes vieillis par le temps ou par la guerre, et des enfants; presque plus d'hommes faits! où étaient-ils? Les pleurs des femmes, les cris des mères, le disaient assez! Penchées laborieusement sur cette terre qui sans elles resterait inculte, elles maudissent la guerre en lui.»

Au retour de la Bérésina, il n'en fallut pas moins danser par ordre: c'est ce qu'on apprend des _Souvenirs pour servir à l'histoire_, de la reine Hortense. On fut contraint d'aller au bal, la mort dans le coeur, pleurant intérieurement ses parents ou ses amis. Tel était le déshonneur auquel le despotisme avait condamné la France: on voyait dans les salons ce que l'on rencontre dans les rues, des créatures se distrayant de leur vie en chantant leur misère pour divertir les passants.

Depuis trois ans j'étais retiré à Aulnay: sur mon coteau de pins, en 1811, j'avais suivi des yeux la comète qui pendant la nuit courait à l'horizon des bois; elle était belle et triste, et, comme une reine, elle traînait sur ses pas son long voile. Qui l'étrangère égarée dans notre univers cherchait-elle? à qui adressait-elle ses pas dans le désert du ciel?

Le 23 octobre 1812, gîté un moment à Paris, rue des Saints-Pères, à l'hôtel Lavalette, madame Lavalette mon hôtesse, la sourde, me vint réveiller munie de son long cornet: «Monsieur! monsieur! Bonaparte est mort! Le général Malet a tué Hulin. Toutes les autorités sont changées. La révolution est faite.»

Bonaparte était si aimé que pendant quelques instants Paris fut dans la joie, excepté les autorités burlesquement arrêtées. Un souffle avait presque jeté bas l'Empire. Évadé de prison à minuit, un soldat était maître du monde au point du jour; un songe fut près d'emporter une réalité formidable. Les plus modérés disaient: «Si Napoléon n'est pas mort, il reviendra corrigé par ses fautes et par ses revers; il fera la paix avec l'Europe, et le reste de nos enfants sera sauvé.» Deux heures après sa femme, M. Lavalette entra chez moi pour m'apprendre l'arrestation de Malet: _il ne me cacha pas_ (c'était sa phrase coutumière) _que tout était fini_. Le jour et la nuit se firent au même moment. J'ai raconté comment Bonaparte reçut cette nouvelle dans un champ de neige près de Smolensk.

Le _sénatus-consulte_ du 12 janvier 1813 mit à la disposition de Napoléon revenu deux cent cinquante mille hommes; l'inépuisable France vit sortir de son sang par ses blessures de nouveaux soldats. Alors on entendit une voix depuis longtemps oubliée; quelques vieilles oreilles françaises crurent en reconnaître le son: c'était la voix de Louis XVIII; elle s'élevait du fond de l'exil[384]. Le frère de Louis XVI annonçait des principes à établir un jour dans une charte constitutionnelle; premières espérances de liberté qui nous venaient de nos anciens rois.

[Note 384: Louis XVIII était alors établi, dans le comté de Buckingham, au château de Hartwell, domaine agreste et modeste d'un particulier anglais, M. Sée.]

Alexandre, entré à Varsovie, adresse une proclamation à l'Europe:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Si le Nord imite le sublime exemple qu'offrent les Castillans, le deuil du monde est fini. L'Europe, sur le point de devenir la proie d'_un monstre_, recouvrerait à la fois son indépendance et sa tranquillité. Puisse enfin de ce _colosse sanglant qui menaçait le continent de sa criminelle éternité_ ne rester qu'un long souvenir d'horreur et de pitié!»

Ce _monstre_, ce _colosse sanglant qui menaçait le continent de sa criminelle éternité_, était si peu instruit par l'infortune qu'à peine échappé aux Cosaques, il se jeta sur un vieillard qu'il retenait prisonnier.

* * * * *

Nous avons vu l'enlèvement du pape à Rome, son séjour à Savone, puis sa détention à Fontainebleau. La discorde s'était mise dans le sacré collège: des cardinaux voulaient que le saint-père résistât pour le spirituel, et ils eurent ordre de ne porter que des bas noirs; quelques-uns furent envoyés en exil dans les provinces; quelques chefs du clergé français enfermés à Vincennes: d'autres cardinaux opinaient à la soumission complète du pape; ils conservèrent leurs bas rouges: c'était une seconde représentation des cierges de la Chandeleur.

Lorsqu'à Fontainebleau le pape obtenait quelque relâchement de l'obsession des cardinaux rouges, il se promenait seul dans les galeries de François Ier: il y reconnaissait la trace des arts qui lui rappelaient la ville sacrée, et de ses fenêtres il voyait les pins que Louis XVI avait plantés en face des appartements sombres où Monaldeschi fut assassiné. De ce désert, comme Jésus, il pouvait prendre en pitié les royaumes de la terre. Le septuagénaire à moitié mort, que Bonaparte lui-même vint tourmenter, signa machinalement ce concordat de 1813[385], contre lequel il protesta bientôt après l'arrivée des cardinaux Pacca et Consalvi.

[Note 385: Il fut signé au palais de Fontainebleau, le 25 janvier 1813. En voici les principales dispositions:--La résidence à Paris n'est pas textuellement imposée au Saint-Père; il est seulement indiqué en termes un peu vagues qu'il se fixera en France ou dans le royaume d'Italie.--Les domaines qu'il possédait, et _qui ne sont pas aliénés_, seront administrés par ses agents ou chargés d'affaires. Ceux qui seraient aliénés seront remplacés jusqu'à concurrence de 2,000,000 de francs de revenus.--_Dans les six mois_ qui suivront la notification d'usage de la _nomination par l'empereur aux archevêchés et évêchés de l'Empire et du royaume d'Italie_, le pape donnera l'institution canonique. _Les six mois expirés_ sans que le pape ait accordé l'institution, le _métropolitain_, et, à son défaut, ou s'il s'agit du métropolitain, l'évêque le plus ancien de la province, _procédera à l'institution de l'évêque nommé_.]

Lorsque Pacca rejoignit le captif avec lequel il était parti de Rome, il s'imaginait trouver une grande foule autour de la geôle royale; il ne rencontra dans les cours que de rares serviteurs et une sentinelle placée au haut de l'escalier en fer à cheval. Les fenêtres et les portes du palais étaient fermées: dans la première antichambre des appartements était le cardinal Doria, dans les autres salles se tenaient quelques évêques français. Pacca fut introduit auprès de Sa Sainteté: elle était debout, immobile, pâle, courbée, amaigrie, les yeux enfoncés dans la tête.

Le cardinal lui dit qu'il avait hâté son voyage pour se jeter à ses pieds; le pape répondit: «Ces cardinaux nous ont entraîné à la table et nous ont fait signer.» Pacca se retira à l'appartement qu'on lui avait préparé, confondu qu'il était de la solitude des demeures, du silence des yeux, de l'abattement des visages et du profond chagrin empreint sur le front du pape. Retourné auprès de Sa Sainteté, il «la trouva (c'est lui qui parle) dans un état digne de compassion et qui faisait craindre pour ses jours. Elle était anéantie par une tristesse inconsolable en parlant de ce qui était arrivé; cette pensée de tourment l'empêchait de dormir et ne lui permettait de prendre de nourriture que ce qui suffisait pour ne pas consentir à mourir:--De cela, disait-elle, je mourrai fou comme Clément XIV.»

Dans le secret de ces galeries déshabitées où la voix de saint Louis, de François Ier, de Henri IV et de Louis XIV ne se faisait plus entendre, le saint-père passa plusieurs jours à écrire la minute et la copie de la lettre qui devait être remise à l'empereur. Le cardinal Pacca emportait caché dans sa robe le papier dangereux à mesure que le pape y ajoutait quelques lignes. L'ouvrage achevé, le pape le remit, le 24 mars 1813, au colonel Lagorsse et le chargea de le porter à l'empereur. Il fit lire en même temps une allocution aux divers cardinaux qui se trouvaient près de lui: il regarde comme nul le bref qu'il avait donné à Savone et le concordat du 23 janvier. «Béni soit le Seigneur, dit l'allocution, qui n'a pas éloigné de nous sa miséricorde! Il a bien voulu nous humilier par une salutaire confusion. À nous donc soit l'humiliation pour le bien de notre âme; à lui dans tous les siècles l'exaltation, l'honneur et la gloire!

«Du palais de Fontainebleau, le 24 mars 1813.»

Jamais plus belle ordonnance ne sortit de ce palais. La conscience du pape étant allégée, le visage du martyr devint serein; son sourire et sa bouche retrouvèrent leur grâce et ses yeux le sommeil.

Napoléon menaça d'abord de _faire sauter la tête de dessus les épaules de quelques-uns des prêtres de Fontainebleau_; il pensa à se déclarer chef de la religion de l'État; puis, retombant dans son naturel, il feignit de n'avoir rien su de la lettre du pape. Mais sa fortune décroissait. Le pape, sorti d'un ordre de pauvres moines, rentré par ses malheurs dans le sein de la foule, semblait avoir repris le grand rôle de tribun des peuples, et donné le signal de la déposition de l'oppresseur des libertés publiques.

* * * * *

La mauvaise fortune amène les trahisons et ne les justifie pas; en mars 1813, la Prusse à Kalisch s'allie avec la Russie[386]. Le 3 mars, la Suède fait un traité avec le cabinet de Saint-James: elle s'oblige à fournir trente mille hommes. Hambourg est évacué par les Français, Berlin occupé par les Cosaques, Dresde pris par les Russes et les Prussiens[387].

[Note 386: Le traité d'alliance entre la Prusse et la Russie fut signé le 1er mars 1813.]

[Note 387: Berlin fut occupé par les Cosaques le 4 mars 1813; Hambourg fut évacué par les Français le 12 mars; Dresde fut pris par les Russes et les Prussiens le 21.]

La défection de la Confédération du Rhin se prépare. L'Autriche adhère à l'alliance de la Russie et de la Prusse. La guerre se rouvre en Italie où le prince Eugène s'est transporté.

En Espagne, l'armée anglaise défait Joseph à Vitoria[388], les tableaux dérobés aux églises et aux palais tombent dans l'Èbre: je les avais vus à Madrid et à l'Escurial; je les ai revus lorsqu'on les restaurait à Paris: le flot et Napoléon avaient passé sur ces Murillo et ces Raphaël, _velut umbra_. Wellington, s'avançant toujours, bat le maréchal Soult à Roncevaux[389]: nos grands souvenirs faisaient le fond des scènes de nos nouvelles destinées.

[Note 388: La bataille de Vitoria eut lieu le 21 juin 1813. À la nouvelle de cette défaite, qui consommait pour lui la perte de l'Espagne, Napoléon rappela Joseph et lui enjoignit de se retirer en son château de Mortefontaine, avec défense d'y voir personne, sous peine d'être arrêté.]

[Note 389: 28-31 juillet 1813.]

Le 14 février, à l'ouverture du Corps législatif, Bonaparte déclara qu'il avait toujours voulu la paix et qu'elle était nécessaire au monde. Ce monde ne lui réussissait plus. Du reste, dans la bouche de celui qui nous appelait _ses sujets_, aucune sympathie pour les douleurs de la France: Bonaparte levait sur nous des souffrances, comme un tribut qui lui était dû.

Le 3 avril, le Sénat conservateur ajoute cent quatre-vingt mille combattants à ceux qu'il a déjà alloués; coupes extraordinaires d'hommes au milieu des coupes réglées. Le 10 avril enlève Lagrange[390]; l'abbé Delille expira quelques jours après[391]. Si dans le ciel la noblesse du sentiment l'emporte sur la hauteur de la pensée, le chantre de _la Pitié_ est placé plus près du trône de Dieu que l'auteur de la _Théorie des fonctions analytiques_. Bonaparte avait quitté Paris le 15 avril.

[Note 390: Joseph-Louis, comte _Lagrange_ (1736-1813), célèbre mathématicien, membre de l'Institut, comte de l'Empire, grand-officier de la Légion d'honneur. Ce géomètre plaisait fort à Napoléon, n'étant point un _idéologue_. On lui demandait un jour comment il pouvait voter les terribles conscriptions annuelles: «Cela, répondit-il, ne change pas sensiblement les tables de la mortalité.»--Son corps fut déposé au Panthéon.]

[Note 391: Delille mourut d'apoplexie dans la nuit du 1er au 2 mai 1813. Son corps resta exposé plusieurs jours au Collège de France, sur un lit de parade, la tête couronnée de lauriers et le visage légèrement peint. Son convoi eut quelque chose d'une apothéose, et ses funérailles ont laissé le souvenir d'une grande solennité nationale. Elles égalèrent en éclat celles du maréchal Bessières, duc d'Istrie, mort, lui aussi, le 1er mai, dans le combat qui précéda la bataille de Lützen, et dont les obsèques avaient été, par ordre de l'empereur, entourées d'une pompe extraordinaire.]

* * * * *

Les levées de 1812, se succédant, s'étaient arrêtées en Saxe. Napoléon arrive. L'honneur du vieil ost expiré est remis à deux cent mille conscrits qui se battent comme les grenadiers de Marengo. Le 2 mai, la bataille de Lützen est gagnée: Bonaparte, dans ces nouveaux combats, n'emploie presque plus que l'artillerie. Entré dans Dresde, il dit aux habitants: «Je n'ignore pas à quel transport vous vous êtes livrés lorsque l'empereur Alexandre et le roi de Prusse sont entrés dans vos murs. Nous voyons encore sur le pavé le fumier des fleurs que vos _jeunes filles_ ont semées sur les pas des monarques.» Napoléon se souvenait-il des _jeunes filles de Verdun_? C'était du temps de ses belles années.

À Bautzen[392], autre triomphe, mais où s'ensevelissent le général du génie Kirgener, et Duroc, grand maréchal du palais. «Il y a une autre vie, dit l'empereur à Duroc: nous nous reverrons.» Duroc se souciait-il de le revoir[393]?

[Note 392: 19 mai 1813.]

[Note 393: Le 22 mai 1813, à Wurtzen, Duroc escortait, avec les ducs de Vicence et de Trévise, l'Empereur, qui descendait au galop un petit chemin creux pour gagner une éminence d'où il put juger de l'effet de la charge des 14,000 cavaliers du général Latour-Maubourg, dans la plaine de Reichenbach. Tout à coup, un boulet vint frapper un arbre, ricocha, tua le général Kirgener, de l'escorte, et atteignit mortellement Duroc au bas-ventre; on le transporta dans une petite ferme, où il expira au bout de quelques heures. Ses cendres reposent aux Invalides, à côté de celles de l'Empereur.]

Le 26 et le 27 août, on s'aborde sur l'Elbe dans des champs déjà fameux[394]. Revenu de l'Amérique, après avoir vu Bernadotte à Stockholm, et Alexandre à Prague, Moreau a les deux jambes emportées d'un boulet à Dresde, à côté de l'Empereur de Russie: vieille habitude de la fortune napoléonienne. On apprit la mort du vainqueur de Hohenlinden, dans le camp français, par un chien perdu, sur le collier duquel était écrit le nom du nouveau Turenne; l'animal, demeuré sans maître, courait au hasard parmi les morts: _Te, janitor Orci_[395]!

[Note 394: Bataille de Dresde (26 et 27 août 1813).]

[Note 395:

Te Stygii tremuere lacus, te Janitor Orci. (Virgile, _Énéide_, VIII, 296.)]

Le prince de Suède, devenu généralissime de l'armée du nord de l'Allemagne, avait adressé, le 15 d'août, une proclamation à ses soldats:

«Soldats, le même sentiment qui guida les Français de 1792, et qui les porta à s'unir et à combattre les armées qui étaient sur leur territoire, doit diriger aujourd'hui votre valeur contre celui qui, après avoir envahi le sol qui vous a vus naître, enchaîne encore vos frères, vos femmes et vos enfants.»