Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3
Part 23
La nuit descend: des émissaires vont frapper mystérieusement aux portes, annoncent qu'il faut partir et que Ninive est condamnée. Des matières inflammables sont introduites dans les édifices publics et les bazars, dans les boutiques et les maisons particulières; les pompes sont enlevées. Alors Rostopschin ordonne d'ouvrir les prisons: du milieu d'une troupe immonde on fait sortir un Russe et un Français; le Russe, appartenant à une secte d'illuminés allemands, est accusé d'avoir voulu livrer sa patrie et d'avoir traduit la proclamation des Français; son père accourt; le gouverneur lui accorde un moment pour bénir son fils: «Moi, bénir un traître!» s'écrie le vieux Moscovite, et il le maudit. Le prisonnier est livré à la populace et abattu.
«Pour toi, dit Rostopschin au Français, tu devais désirer l'arrivée de tes compatriotes: sois libre. Va dire aux tiens que la Russie n'a eu qu'un seul traître et qu'il est puni.»
Les autres malfaiteurs relâchés reçoivent, avec leur grâce, les instructions pour procéder à l'incendie, quand le moment sera venu. Rostopschin sort le dernier de Moscou, comme un capitaine de vaisseau quitte le dernier son bord dans un naufrage.
Napoléon, monté à cheval, avait rejoint son avant-garde. Une hauteur restait à franchir; elle touchait à Moscou de même que Montmartre à Paris; elle s'appelait le _Mont-du-Salut_, parce que les Russes y priaient à la vue de la ville sainte, comme les pèlerins en apercevant Jérusalem. Moscou _aux coupoles dorées_, disent les poètes slaves, resplendissait à la lumière du jour, avec ses deux cent quatre-vingt-quinze églises, ses quinze cents châteaux, ses maisons ciselées, colorées en jaune, en vert, en rose: il n'y manquait que les cyprès et le Bosphore. Le Kremlin faisait partie de cette masse couverte de fer poli ou peinturé. Au milieu d'élégantes villas de briques et de marbre, la Moskowa coulait parmi des parcs ornés de bois de sapins, palmiers de ce ciel: Venise, aux jours de sa gloire, ne fut pas plus brillante dans les flots de l'Adriatique. Ce fut le 14 septembre, à deux heures de l'après-midi, que Bonaparte, par un soleil orné des diamants du pôle, aperçut sa nouvelle conquête. Moscou, comme une princesse européenne aux confins de son empire, parée de toutes les richesses de l'Asie, semblait amenée là pour épouser Napoléon.
Une acclamation s'élève: «Moscou! Moscou!» s'écrient nos soldats; ils battent encore des mains: au temps de la vieille gloire, ils criaient, revers ou prospérités, vive le roi! «Ce fut un beau moment,» dit le lieutenant-colonel de Baudus, «que celui où le magnifique panorama présenté par l'ensemble de cette immense cité s'offrit tout à coup à mes regards. Je me rappellerai toujours l'émotion qui se manifesta dans les rangs de la division polonaise; elle me frappa d'autant plus qu'elle se fit jour par un mouvement empreint d'une pensée religieuse. En apercevant Moscou, les régiments entiers se jetèrent à genoux et remercièrent le Dieu des armées de les avoir conduits par la victoire dans la capitale de leur ennemi le plus acharné[356].»
[Note 356: _Baudus_, t. II, p. 102]
Les acclamations cessent; on descend muets vers la ville; aucune députation ne sort des portes pour présenter les clefs dans un bassin d'argent. Le mouvement de la vie était suspendu dans la grande cité. Moscou chancelait silencieuse devant l'étranger: trois jours après elle avait disparu; la Circassienne du Nord, la belle fiancée, s'était couchée sur son bûcher funèbre.
Lorsque la ville était encore debout, Napoléon en marchant vers elle s'écriait: «La voilà donc cette ville fameuse!» et il regardait: Moscou, délaissée, ressemblait à la cité pleurée dans les _Lamentations_. Déjà Eugène et Poniatowski ont débordé les murailles; quelques-uns de nos officiers pénètrent dans la ville; ils reviennent et disent à Napoléon: «Moscou est déserte!--Moscou est déserte? c'est invraisemblable! qu'on m'amène les boyards.» Point de boyards, il n'est resté que des pauvres qui se cachent. Rues abandonnées, fenêtres fermées: aucune fumée ne s'élève des foyers d'où s'en échapperont bientôt des torrents. Pas le plus léger bruit. Bonaparte hausse les épaules.
Murat, s'étant avancé jusqu'au Kremlin, y est reçu par les hurlements des prisonniers devenus libres pour délivrer leur patrie: on est contraint d'enfoncer les portes à coups de canon.
Napoléon s'était porté à la barrière de Dorogomilow; il s'arrêta dans une des premières maisons du faubourg, fit une course le long de la Moskowa, ne rencontra personne. Il revint à son logement, nomma le maréchal Mortier[357] gouverneur de Moscou, le général Durosnel[358] commandant de la place et M. de Lesseps[359] chargé de l'administration en qualité d'intendant. La garde impériale et les troupes étaient en grande tenue pour paraître devant un peuple absent. Bonaparte apprit bientôt avec certitude que la ville était menacée de quelque événement. À deux heures du matin on lui vient dire que le feu commence. Le vainqueur quitte le faubourg de Dorogomilow et vient s'abriter au Kremlin: c'était dans la matinée du 15. Il éprouva un moment de joie en pénétrant dans le palais de Pierre le Grand; son orgueil satisfait écrivit quelques mots à Alexandre, à la réverbération du bazar qui commençait à brûler, comme autrefois Alexandre vaincu lui écrivait un billet du champ d'Austerlitz.
[Note 357: Adolphe-Édouard-Casimir-Joseph _Mortier_ (1768-1835). Maréchal de France le 19 mai 1804, duc de Trévise le 2 juillet 1808, il était, lors de la campagne de Russie, commandant de la jeune garde. En 1814, il partagea le commandement de Paris avec Marmont et, comme lui, défendit héroïquement la capitale dans la journée du 30 mars. Pair de France pendant les Cent-Jours et sous la Restauration, il fut, sous la monarchie de Juillet, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, grand-chancelier de la Légion d'honneur, ministre de la guerre et président du Conseil (18 novembre 1834-12 mars 1835). Le 28 juillet 1835, il fut tué sur le boulevard du Temple, aux côtés du roi Louis-Philippe, par l'explosion de la machine Fieschi.]
[Note 358: Antoine-Jean-Auguste _Durosnel_ (1771-1849). Napoléon le fit comte en 1808 et le choisit pour un de ses aides de camp. Après la campagne de Russie, il fut nommé, en 1813, gouverneur de la ville de Dresde, où il resta jusqu'à la capitulation. Après la révolution de Juillet, il devint aide de camp de Louis-Philippe, fut député de 1830 à 1837 et pair de France de 1837 à 1848.]
[Note 359: Jean-Baptiste-Barthélemy, baron de _Lesseps_ (1766-1834). Attaché à la carrière des consulats, il était en Russie avec le titre de commissaire général des relations commerciales, lorsqu'éclata la guerre de 1812, et il fut forcé de suivre l'armée dans sa retraite. De 1815 à 1833, il remplit avec distinction les fonctions de consul général à Lisbonne. Il était l'oncle de M. Ferdinand de Lesseps, le créateur de l'isthme de Suez.]
Dans le bazar on voyait de longues rangées de boutiques toutes fermées. On contient d'abord l'incendie; mais dans la seconde nuit il éclate de toutes parts; des globes lancés par des artifices crèvent, retombent en gerbes lumineuses sur les palais et les églises. Une bise violente pousse les étincelles et lance les flammèches sur le Kremlin: il renfermait un magasin à poudre; un parc d'artillerie avait été laissé sous les fenêtres mêmes de Bonaparte. De quartier en quartier nos soldats sont chassés par les effluves du volcan. Des Gorgones et des Méduses, la torche à la main, parcourent les carrefours livides de cet enfer; d'autres attisent le feu avec des lances de bois goudronné. Bonaparte, dans les salles du nouveau Pergame, se précipite aux croisées, s'écrie: «Quelle résolution extraordinaire! quels hommes! ce sont des Scythes![360]»
[Note 360: _Ségur_, livre VIII, chap. VI.]
Le bruit se répand que le Kremlin est miné: des serviteurs se trouvent mal, des militaires se résignent. Les bouches des divers brasiers en dehors s'élargissent, se rapprochent, se touchent: la tour de l'Arsenal, comme un haut cierge, brûle au milieu d'un sanctuaire embrasé. Le Kremlin n'est plus qu'une île noire contre laquelle se brise une mer ondoyante de feu. Le ciel, reflétant l'illumination, est comme traversé des clartés mobiles d'une aurore boréale.
La troisième nuit descendait; on respirait à peine dans une vapeur suffocante: deux fois des mèches ont été attachées au bâtiment qu'occupait Napoléon. Comment fuir? les flammes attroupées bloquent les portes de la citadelle. En cherchant de tous les côtés, on découvre une poterne qui donnait sur la Moskowa. Le vainqueur avec sa garde se dérobe par ce guichet de salut. Autour de lui dans la ville, des voûtes se fendent en mugissant, des clochers d'où découlaient des torrents de métal liquéfié se penchent, se détachent et tombent. Des charpentes, des poutres, des toits craquant, pétillant, croulant, s'abîment dans un Phlégéthon dont ils font rejaillir la lame ardente et des millions de paillettes d'or. Bonaparte ne s'échappe que sur les charbons refroidis d'un quartier déjà réduit en cendres; il gagna Petrowski, villa du czar.
Le général Gourgaud, critiquant l'ouvrage de M. de Ségur, accuse l'officier d'ordonnance de l'empereur de s'être trompé[361]: en effet, il demeure prouvé, par le récit de M. de Baudus[362], aide de camp du maréchal Bessières, et qui servit lui-même de guide à Napoléon, que celui-ci ne s'évada pas par une poterne, mais qu'il sortit par la grande porte du Kremlin. Du rivage de Sainte-Hélène, Napoléon revoyait brûler la ville des Scythes: «Jamais,» dit-il, «en dépit de la poésie, toutes les fictions de l'incendie de Troie n'égaleront la réalité de celui de Moscou.»
[Note 361: _Napoléon et la Grande-Armée en Russie, ou Examen critique de l'ouvrage de M. le comte Philippe de Ségur_. 1824.]
[Note 362: _Baudus_, _t._ II, _p._ 127.]
Remémorant antérieurement cette catastrophe, Bonaparte écrit encore: «_Mon mauvais génie m'apparut et m'annonça ma fin, que j'ai trouvée à l'île d'Elbe._» Kutuzof avait d'abord pris sa route à l'orient; ensuite il se rabattit au midi. Sa marche de nuit était à demi éclairée par l'incendie lointain de Moscou, dont il sortait un bourdonnement lugubre; on eût dit que la cloche qu'on n'avait jamais pu monter à cause de son énorme poids eût été magiquement suspendue au haut d'un clocher brûlant pour tinter les glas. Kutuzof atteignit Voronowo, possession du comte Rostopschin; à peine avait-il entrevu la superbe demeure, qu'elle s'enfonce dans le gouffre de nouvelle conflagration. Sur la porte de fer d'une église, on lisait cet écriteau, la _scritta morta_, de la main du propriétaire: «J'ai embelli pendant huit ans cette campagne, et j'y ai vécu heureux au sein de ma famille; les habitants de cette terre, au nombre de dix-sept cent vingt, la quittent à votre approche, et moi je mets le feu à ma maison pour qu'elle ne soit pas souillée par votre présence. Français, je vous ai abandonné mes deux maisons de Moscou, avec un mobilier d'un demi-million de roubles. Ici vous ne trouverez que des cendres.
«ROSTOPSCHIN.»
Bonaparte avait au premier moment admiré les feux et les Scythes comme un spectacle apparenté à son imagination; mais bientôt le mal que cette catastrophe lui faisait le refroidit et le fit retourner à ses injurieuses diatribes. En envoyant la lettre de Rostopchin en France, il ajoute: «Il paraît que Rostopschin est aliéné; les Russes le regardent comme une espèce de Marat.» Qui ne comprend pas la grandeur dans les autres ne la comprendra pas pour soi quand le temps des sacrifices sera venu.
Alexandre avait appris sans abattement son adversité. «Reculerons-nous,» écrivait-il dans ses instructions circulaires, «quand l'Europe nous encourage de ses regards? Servons-lui d'exemple; saluons la main qui nous choisit pour être la première des nations dans la cause de la vertu et de la liberté.» Suivait une invocation au Très-Haut.
Un style dans lequel se trouvent les mots de Dieu, de vertu, de liberté, est puissant: il plaît aux hommes, les rassure et les console; combien il est supérieur à ces phrases affectées, tristement empruntées des locutions païennes, et fatalisées à la turque: _il fut, ils ont été, la fatalité les entraîne_! phraséologie stérile, toujours vaine, alors même qu'elle est appuyée sur les plus grandes actions.
Sorti de Moscou dans la nuit du 15 septembre, Napoléon y rentra le 18. Il avait rencontré, en revenant, des foyers allumés sur la fange, nourris avec des meubles d'acajou et des lambris dorés. Autour de ces foyers en plein air étaient des militaires noircis, crottés, en lambeaux, couchés sur des canapés de soie ou assis dans des fauteuils de velours, ayant pour tapis sous leurs pieds, dans la boue, des châles de cachemire, des fourrures de la Sibérie, des étoffes d'or de la Perse, mangeant dans des plats d'argent une pâte noire ou de la chair sanguinolente de cheval grillé.
Un pillage irrégulier ayant commencé, on le régularisa; chaque régiment vint à son tour à la curée. Des paysans chassés de leurs huttes, des Cosaques, des déserteurs de l'ennemi, rôdaient autour des Français et se nourrissaient de ce que nos escouades avaient rongé. On emportait tout ce qu'on pouvait prendre; bientôt, surchargé de ces dépouilles, on les jetait, quand on venait à se souvenir qu'on était à six cents lieues de son toit.
Les courses que l'on faisait pour trouver des vivres produisaient des scènes pathétiques: une escouade française ramenait une vache; une femme s'avança, accompagnée d'un homme qui portait dans ses bras un enfant de quelques mois; ils montraient du doigt la vache qu'on venait de leur enlever. La mère déchira les misérables vêtements qui couvraient son sein, pour montrer qu'elle n'avait plus de lait; le père fit un mouvement comme s'il eût voulu briser la tête de l'enfant sur une pierre. L'officier fit rendre la vache, et il ajoute: «L'effet que produisit cette scène sur mes soldats fut tel, que, pendant longtemps, il ne fut pas prononcé une seule parole dans les rangs.»
Bonaparte avait changé de rêve; il déclarait qu'il voulait marcher à Saint-Pétersbourg; il traçait déjà la route sur ses cartes; il expliquait l'excellence de son plan nouveau, la certitude d'entrer dans la seconde capitale de l'empire: «Qu'a-t-il à faire désormais sur des ruines? Ne suffit-il pas à sa gloire qu'il soit monté au Kremlin?» Telles étaient les nouvelles chimères de Napoléon; l'homme touchait à la folie, mais ses songes étaient encore ceux d'un esprit immense.
«Nous ne sommes qu'à quinze marches de Saint-Pétersbourg, dit M. Fain: Napoléon pense à se rabattre sur cette capitale.» Au lieu de quinze marches, à cette époque et dans de pareilles circonstances, il faut lire _deux mois_. Le général Gourgaud ajoute que toutes les nouvelles qu'on recevait de Saint-Pétersbourg annonçaient la peur qu'on avait du mouvement de Napoléon. Il est certain qu'à Saint-Pétersbourg on ne doutait point du succès de l'empereur s'il se présentait; mais on se préparait à lui laisser une seconde carcasse de cité, et la retraite sur Archangel était jalonnée. On ne soumet point une nation dont le pôle est la dernière forteresse. De plus les flottes anglaises, pénétrant au printemps dans la Baltique, auraient réduit la prise de Saint-Pétersbourg à une simple destruction.
Mais tandis que l'imagination sans frein de Bonaparte jouait avec l'idée d'un voyage à Saint-Pétersbourg, il s'occupait sérieusement de l'idée contraire: sa foi dans son espérance n'était pas telle qu'elle lui ôtât tout bon sens. Son projet dominant était d'apporter à Paris une paix signée à Moscou. Par là il se serait débarrassé des périls de la retraite, il aurait accompli une étonnante conquête, et serait rentré aux Tuileries le rameau d'olivier à la main. Après le premier billet qu'il avait écrit à Alexandre en arrivant au Kremlin, il n'avait négligé aucune occasion de renouveler ses avances. Dans un entretien bienveillant avec un officier russe, M. de Toutelmine, sous-directeur de l'hôpital des Enfants trouvés à Moscou, hôpital miraculeusement épargné de l'incendie, il avait glissé des paroles favorables à un accommodement. Par M. Jacowlef, frère de l'ancien ministre russe à Stuttgard, il écrivit directement à Alexandre, et M. Jacowlef prit l'engagement de remettre cette lettre au czar sans intermédiaire. Enfin le général Lauriston fut envoyé à Kutuzof: celui-ci promit ses bons offices pour une négociation pacifique; mais il refusa au général Lauriston de lui délivrer un sauf-conduit pour Saint-Pétersbourg.
Napoléon était toujours persuadé qu'il exerçait sur Alexandre l'empire qu'il avait exercé à Tilsit et à Erfurt, et cependant Alexandre écrivait le 21 octobre au prince Michel Larcanowitz: «J'ai appris, à mon extrême mécontentement, que le général Benningsen a eu une entrevue avec le roi de Naples ................... Toutes les déterminations dans les ordres qui vous sont adressés par moi doivent vous convaincre que ma résolution est inébranlable, que dans ce moment aucune proposition de l'ennemi ne pourrait m'engager à terminer la guerre et à affaiblir par là le devoir sacré de venger la patrie.»
Les généraux russes abusaient de l'amour-propre et de la simplicité de Murat, commandant de l'avant-garde; toujours charmé de l'empressement des Cosaques, il empruntait des bijoux de ses officiers pour faire des présents à ses courtisans du Don; mais les généraux russes, loin de désirer la paix, la redoutaient. Malgré la résolution d'Alexandre, ils connaissaient la faiblesse de leur empereur, et ils craignaient la séduction du nôtre. Pour la vengeance, il ne s'agissait que de gagner un mois, que d'attendre les premiers frimas: les voeux de la chrétienté moscovite suppliaient le ciel de hâter ses tempêtes.
Le général Wilson, en qualité de commissaire anglais à l'armée russe, était arrivé; il s'était déjà trouvé sur le chemin de Bonaparte en Égypte. Fabvier, de son côté, était revenu de notre armée du midi à celle du nord. L'Anglais poussait Kutuzof à l'attaque, et l'on savait que les nouvelles apportées par Fabvier n'étaient pas bonnes. Des deux bouts de l'Europe, les deux seuls peuples qui combattaient pour leur liberté se donnaient la main par-dessus la tête du vainqueur à Moscou. La réponse d'Alexandre n'arrivait point; les estafettes de France s'attardèrent; l'inquiétude de Napoléon augmentait; des paysans avertissaient nos soldats: «Vous ne connaissez pas notre climat, leur disaient-ils; dans un mois le froid vous fera tomber les ongles.» Milton, dont le grand nom agrandit tout, s'exprime aussi naïvement dans sa _Moscovie_: «Il fait si froid dans ce pays, que la sève des branches mises au feu gèle en sortant du bout opposé à celui qui brûle.»
Bonaparte, sentant qu'un pas rétrograde rompait le prestige et faisait évanouir la terreur de son nom, ne pouvait se résoudre à descendre: malgré l'avertissement du prochain péril, il restait, attendant de minute en minute des réponses de Saint-Pétersbourg; lui, qui avait commandé avec tant d'outrages, soupirait après quelques mots miséricordieux du vaincu. Il s'occupe au Kremlin d'un règlement pour la Comédie Française; il met trois soirées à achever ce majestueux ouvrage[363]; il discute avec ses aides de camp le mérite de quelques vers nouveaux arrivés de Paris; autour de lui on admirait le sang-froid du grand homme, tandis qu'il y avait encore des blessés de ses derniers combats expirant dans des douleurs atroces, et que, par ce retard de quelques jours, il dévouait à la mort les cent mille hommes qui lui restaient. La servile stupidité du siècle prétend faire passer cette pitoyable affectation pour la conception d'un esprit incommensurable.
[Note 363: Décret sur la surveillance, l'organisation, l'administration, la comptabilité, la police et la discipline du Théâtre-Français, daté du quartier impérial de Moscou, le 15 octobre 1812. Modifié sur quelques points, ce décret est encore en vigueur dans ses dispositions principales.]
Bonaparte visita les édifices du Kremlin. Il descendit et remonta l'escalier sur lequel Pierre le Grand fit égorger les Strélitz; il parcourut la salle des festins où Pierre se faisait amener les prisonniers, abattant une tête entre chaque rasade, proposant à ses convives, princes et ambassadeurs, de se divertir de la même façon. Des hommes furent roués alors, et des femmes enterrées vives; on pendit deux mille Strélitz dont les corps restèrent accrochés autour des murailles.
Au lieu de l'ordonnance sur les théâtres, Bonaparte eût mieux fait d'écrire au Sénat conservateur la lettre que des bords du Pruth, Pierre écrivait au sénat de Moscou: «Je vous annonce que, trompé par de faux avis, et sans qu'il y ait de ma faute, je me trouve ici enfermé dans mon camp par une armée quatre fois plus forte que la mienne. S'il arrive que je sois pris, vous n'avez plus à me considérer comme votre czar et seigneur, ni à tenir compte d'aucun ordre qui pourrait vous être porté de ma part, quand même vous y reconnaîtriez ma propre main. Si je dois périr, vous choisirez pour mon successeur le plus digne d'entre vous.»
Un billet de Napoléon, adressé à Cambacérès, contenait des ordres inintelligibles: on délibéra, et quoique la signature du billet portât un nom allongé d'un nom antique, l'écriture ayant été reconnue pour être celle de Bonaparte, on déclara que les ordres inintelligibles devaient être exécutés.
Le Kremlin renfermait un double trône pour deux frères: Napoléon ne partageait pas le sien. On voyait encore dans les salles le brancard brisé d'un coup de canon sur lequel Charles XII blessé se faisait porter à la bataille de Pultava. Toujours vaincu dans l'ordre des instincts magnanimes, Bonaparte, en visitant les tombeaux des czars, se souvint-il qu'aux jours de fête on les couvrait de draps mortuaires superbes; que lorsqu'un sujet avait quelque grâce à solliciter, il déposait sa supplique sur un des tombeaux, et que le czar avait seul le droit de l'en retirer?
Ces placets de l'infortune, présentés par la mort à la puissance, n'étaient point du goût de Napoléon. Il était occupé d'autres soins: moitié désir de tromper, moitié nature, il prétendait, comme en quittant l'Égypte, faire venir des comédiens de Paris à Moscou, et il assurait qu'un chanteur italien arrivait. Il dépouilla les églises du Kremlin, entassa dans ses fourgons des ornements sacrés et des images de saints avec les croissants et les queues de cheval conquis sur les mahométans. Il enleva l'immense croix de la tour du grand Yvan; son projet était de la planter sur le dôme des Invalides: elle eût fait le pendant des chefs-d'oeuvre du Vatican dont il avait décoré le Louvre. Tandis qu'on détachait cette croix, des corneilles vagissantes voletaient autour: «Que me veulent ces oiseaux?» disait Bonaparte.
On touchait au moment fatal: Daru élevait des objections contre divers projets qu'exposait Bonaparte: Quel parti prendre donc? s'écria l'empereur.--Rester ici, faire de Moscou un grand camp retranché: y passer l'hiver; faire saler les chevaux qu'on ne pourra nourrir; attendre le printemps: nos renforts et la Lithuanie armée viendront nous délivrer et achever la conquête.--C'est un conseil de lion, répond Napoléon: mais que dirait Paris? La France ne s'accoutumerait pas à mon absence[364].»--«Que dit-on de moi à Athènes?» disait Alexandre.
[Note 364: _Ségur_, liv. VIII, chap. XI.]
Il se replonge aux incertitudes: partira-t-il? ne partira-t-il pas? Il ne sait. Maintes délibérations se succèdent. Enfin une affaire engagée à Winkovo, le 18 octobre, le détermine subitement à sortir des débris de Moscou avec son armée: ce jour-là même, sans appareil, sans bruit, sans tourner la tête, voulant éviter la route directe de Smolensk, il s'achemine par l'une des deux routes de Kalouga.