Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3
Part 22
On avait remarqué un grand mouvement dans le camp moscovite: les troupes étaient sous les armes; Kutuzof, entouré des popes et des archimandrites, précédé des emblèmes de la religion et d'une image sacrée sauvée des ruines de Smolensk, parle à ses soldats du ciel et de la patrie; il nomme Napoléon le despote universel.
Au milieu de ces chants de guerre, de ces choeurs de triomphe mêlés à des cris de douleur, on entend aussi dans le camp français une voix chrétienne; elle se distingue de toutes les autres; c'est l'hymne saint qui monte seul sous les voûtes du temple. Le soldat dont la voix tranquille, et pourtant émue, retentit la dernière, est l'aide de camp du maréchal qui commandait la cavalerie de la garde. Cet aide de camp s'est mêlé à tous les combats de la campagne de Russie; il parle de Napoléon comme ses plus grands admirateurs; mais il lui reconnaît des infirmités; il redresse des récits menteurs et déclare que les fautes commises sont venues de l'orgueil du chef et de l'oubli de Dieu dans les capitaines. «Dans le camp russe,» dit le lieutenant-colonel de Baudus[343], «on sanctifia cette vigile d'un jour qui devait être le dernier pour tant de braves. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . «Le spectacle offert à mes yeux par la piété de l'ennemi, ainsi que les plaisanteries qu'il dicta à un trop grand nombre d'officiers placés dans nos rangs, me rappela que le plus grand de nos rois, Charlemagne, se disposa, lui aussi à commencer la plus périlleuse de ses entreprises par des cérémonies religieuses . . . . . . . . «Ah! sans doute, parmi ces chrétiens égarés, il s'en trouva un grand nombre dont la bonne foi sanctifia les prières; car si les Russes furent vaincus à la Moskowa, notre entier anéantissement, dont ils ne peuvent se glorifier en aucune façon, puisqu'il fut l'oeuvre manifeste de la Providence, vint prouver quelques mois plus tard que leur demande n'avait été que trop favorablement écoutée[344].»
[Note 343: _Études sur Napoléon_, par le lieutenant-colonel de _Baudus_, ancien aide de camp de Bessières et de Soult; deux volumes in-8º; Paris, 1841. Cet ouvrage est peut-être le meilleur qui ait été écrit sur Napoléon; c'est à coup sûr le plus impartial, et il mériterait d'être réimprimé.]
[Note 344: _Baudus_, t. II, p. 76.]
Mais où était le czar? Il venait de dire modestement à madame de Staël fugitive qu'il regrettait _de n'être pas un grand général_. Dans ce moment paraissait à nos bivouacs M. de Bausset[345], officier du palais: sorti des bois tranquilles de Saint-Cloud, et suivant les traces horribles de notre armée, il arrivait la veille des funérailles à la Moskowa; il était chargé du portrait du roi de Rome que Marie-Louise envoyait à l'empereur. M. Fain[346] et M. de Ségur[347] peignent les sentiments dont Bonaparte fut saisi à cette vue; selon le général Gourgaud, Bonaparte s'écria après avoir regardé le portrait: «Retirez-le, il voit de trop bonne heure un champ de bataille.»
[Note 345: Louis-François-Joseph de _Bausset_ (1770-1835). Il était depuis 1805 préfet du palais et chambellan de l'empereur. Il a laissé des _Mémoires anecdotiques sur l'intérieur du palais et sur quelques événements de l'Empire depuis 1805 jusqu'au 1er mai 1814, pour servir à l'histoire de Napoléon_. Quatre volumes in-8º, 1827-1828.]
[Note 346: _Manuscrit de 1812._]
[Note 347: _Ségur_, livre VI, chap. VIII.]
Le jour qui précéda l'orage fut extrêmement calme: «Cette espèce de sagesse que l'on met,» dit M. de Baudus, «à préparer de si cruelles folies, a quelque chose d'humiliant pour la raison humaine quand on y pense de sang-froid à l'âge où je suis arrivé: car, dans ma jeunesse, je trouvais cela bien beau.»
Vers le soir du 6[348], Bonaparte dicta cette proclamation; elle ne fut connue de la plupart des soldats qu'après la victoire:
[Note 348: 6 septembre 1812.]
«Soldats, voilà la bataille que vous avez tant désirée. Désormais la victoire dépend de vous; elle nous est nécessaire, elle nous donnera l'abondance et un prompt retour dans la patrie. Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Witepsk et à Smolensk, et que la postérité la plus reculée cite votre conduite dans cette journée; que l'on dise de vous: Il était à cette grande bataille sous les murs de Moscou.»
Bonaparte passa la nuit dans l'anxiété: tantôt il croyait que les ennemis se retiraient, tantôt il redoutait le dénûment de ses soldats et la lassitude de ses officiers. Il savait que l'on disait autour de lui. «Dans quel but nous a-t-on fait faire huit cents lieues pour ne trouver que de l'eau marécageuse, la famine et des bivouacs sur des cendres? Chaque année la guerre s'aggrave; de nouvelles conquêtes forcent d'aller chercher de nouveaux ennemis. Bientôt l'Europe ne lui suffira plus; il lui faudra l'Asie.» Bonaparte, en effet, n'avait pas vu avec indifférence les cours d'eau qui se jettent dans le Volga; né pour Babylone, il l'avait déjà tentée par une autre route. Arrêté à Jaffa à l'entrée occidentale de l'Asie, arrêté à Moscou à la porte septentrionale de cette même Asie, il vint mourir dans les mers qui bordent cette partie du monde d'où se levèrent l'homme et le soleil.
Napoléon, au milieu de la nuit, fit appeler un de ses aides de camp; celui-ci le trouva la tête appuyée dans ses deux mains: «Qu'est-ce que la guerre?» disait-il; «un métier de barbares où tout l'art consiste à être le plus fort sur un point donné[349]». Il se plaint de l'inconstance de la fortune: il envoie examiner la position de l'ennemi: on lui rapporte que les feux brillent du même éclat et en égal nombre; il se tranquillise. À cinq heures du matin, Ney lui envoie demander l'ordre d'attaque; Bonaparte sort et s'écrie: Allons ouvrir les portes de Moscou.» Le jour paraît; Napoléon montrant l'Orient qui commençait à rougir: «Voilà le soleil d'Austerlitz!» s'écria-t-il...................
[Note 349: _Ségur_, livre VII, chap. VIII.]
«Le 6, à deux heures du matin, l'empereur parcourut les avant-postes ennemis: on passa la journée à se reconnaître. L'ennemi avait une position très resserrée...............
«Cette position parut belle et forte. _Il était facile de manoeuvrer et d'obliger l'ennemi à l'évacuer; mais cela aurait remis la partie._..........................
«Le 7, à six heures du matin, le général comte Sorbier, qui avait armé la batterie droite avec l'artillerie de la réserve de la garde, commença le feu.
«À six heures et demie, le général Compans est blessé. À sept heures, le prince d'Eckmühl a son cheval tué...............
«À sept heures, le maréchal duc d'Elchingen se remet en mouvement et, sous la protection de soixante pièces de canon que le général Foucher avait placées la veille contre le centre de l'ennemi, se porte sur le centre. Mille pièces de canon vomissent de part et d'autre la mort.
«À huit heures, les positions de l'ennemi sont enlevées, ses redoutes prises, et notre artillerie couronne ses mamelons .............................
«Il restait à l'ennemi ses redoutes de droite; le général comte Morand y marche et les enlève; mais à neuf heures du matin, attaqué de tous côtés, il ne peut s'y maintenir. L'ennemi, encouragé par ce succès, fit avancer sa réserve et ses dernières troupes pour tenter encore la fortune. La garde impériale russe en fait partie. Il attaque notre centre sur lequel avait pivoté notre droite. On craint pendant un moment qu'il n'enlève le village brûlé; la division Friant s'y porte: quatre-vingts pièces de canon françaises arrêtent d'abord et écrasent ensuite les colonnes ennemies qui se tiennent pendant deux heures serrées sous la mitraille, n'osant pas avancer, ne voulant pas reculer, et renonçant à l'espoir de la victoire. Le roi de Naples décide leur incertitude; il fait charger le quatrième corps de cavalerie qui pénètre dans les brèches que la mitraille de nos canons a faites dans les masses serrées des Russes et les escadrons de leurs cuirassiers; ils se débandent de tous côtés...........................
«Il est deux heures après midi, toute espérance abandonne l'ennemi: la bataille est finie, la canonnade continue encore; il se bat pour sa retraite et pour son salut, mais non pour la victoire.
«Notre perte totale peut être évaluée à dix mille hommes; celle de l'ennemi à quarante ou cinquante mille. Jamais on n'a vu pareil champ de bataille. Sur six cadavres il y en avait un français et cinq russes. Quarante généraux russes ont été tués, blessés ou pris: le général Bagration a été blessé.
«Nous avons perdu le général de division comte Montbrun, tué d'un coup de canon; le général comte Caulaincourt, qui avait été envoyé pour le remplacer, tué d'un même coup une heure après.
«Les généraux de brigade Compère, Plauzonne, Marion, Huart, ont été tués; sept ou huit généraux ont été blessés, la plupart légèrement. Le prince d'Eckmühl n'a eu aucun mal. Les troupes françaises se sont couvertes de gloire et ont montré leur grande supériorité sur les troupes russes.
«Telle est en peu de mots l'esquisse de la bataille de la Moskowa, donnée à deux lieues en arrière de Mojaïsk et à vingt-cinq lieues de Moscou.
«L'empereur n'a jamais été exposé; la garde, ni à pied ni à cheval, n'a pas donné et n'a pas perdu un seul homme. La victoire n'a jamais été incertaine. Si l'ennemi, forcé dans ses positions, n'avait pas voulu les reprendre, notre perte aurait été plus forte que la sienne; mais il a détruit son armée en la tenant depuis huit heures jusqu'à deux sous le feu de nos batteries et en s'opiniâtrant à reprendre ce qu'il avait perdu. C'est la cause de son immense perte[350].»
[Note 350: Extrait du dix-huitième bulletin de la Grande-Armée.]
Ce bulletin froid et rempli de réticences est loin de donner une idée de la bataille de Moskowa, et surtout des affreux massacres à la grande redoute: quatre-vingt mille hommes furent mis hors de combat; trente mille d'entre eux appartenaient à la France. Auguste de La Rochejaquelein[351] eut le visage fendu d'un coup de sabre et demeura prisonnier des Moscovites: il rappelait d'autres combats et un autre drapeau. Bonaparte, passant en revue le 61e régiment presque détruit, dit au colonel: «Colonel, qu'avez-vous fait d'un de vos bataillons?--Sire, il est dans la redoute.» Les Russes ont toujours soutenu et soutiennent encore avoir gagné la bataille: ils vont élever une colonne triomphale funèbre sur les hauteurs de Borodino.
[Note 351: Auguste du Vergier, comte de _La Rochejaquelein_ (1783-1868). Il était le second frère de _Monsieur Henri_. L'ardeur de son royalisme ne l'avait pas empêché de prendre du service dans les armées impériales, où il entra avec le titre de sous-lieutenant. La blessure qu'il avait reçue à la Moskowa et dont il porta la trace toute sa vie lui valut d'être surnommé _le Balafré_. Sous la Restauration, devenu colonel des grenadiers à cheval, puis maréchal de camp, il prit part à la guerre d'Espagne en 1823 et combattit en 1828 dans les rangs de l'armée russe, alors en guerre contre les Turcs. Mis en non-activité pour refus de serment, après la révolution de 1830, il fut condamné à mort par contumace, en 1833, sous l'inculpation d'avoir essayé de soulever la Vendée.--Il avait épousé, en 1819, la fille aînée de la duchesse de Duras, qui fut l'une des amies les plus dévouées de Chateaubriand.]
Le récit de M. de Ségur va suppléer à ce qui manque au bulletin de Bonaparte: «L'empereur parcourut,» dit-il, «le champ de bataille. Jamais aucun ne fut d'un si horrible aspect. Tout y concourait: un ciel obscur, une pluie froide, un vent violent, des habitations en cendres, une plaine bouleversée, couverte de ruines et de débris; à l'horizon, la triste et sombre verdure des arbres du Nord; partout des soldats errants parmi des cadavres et cherchant des subsistances jusque dans les sacs de leurs compagnons morts; d'horribles blessures, car les balles russes sont plus grosses que les nôtres; des bivouacs silencieux; plus de chants, point de récits: une morne taciturnité.
«On voyait autour des aigles le reste des officiers et sous-officiers, et quelques soldats, à peine ce qu'il en fallait pour garder le drapeau. Leurs vêtements étaient déchirés par l'acharnement du combat, noircis de poudre, souillés de sang; et pourtant, au milieu de ces lambeaux, de cette misère, de ce désastre, un air fier, et même, à l'aspect de l'empereur, quelques cris de triomphe, mais rares et excités: car, dans cette armée, capable à la fois d'analyse et d'enthousiasme, chacun jugeait de la position de tous.............................
«L'empereur ne put évaluer sa victoire que par les morts. La terre était tellement jonchée de Français étendus sur les redoutes, qu'elles paraissaient leur appartenir plus qu'à ceux qui restaient debout. Il semblait y avoir là plus de vainqueurs tués que de vainqueurs vivants.
«Dans cette foule de cadavres, sur lesquels il fallait marcher pour suivre Napoléon, le pied d'un cheval rencontra un blessé et lui arracha un dernier signe de vie ou de douleur. L'empereur, jusque-là muet comme sa victoire, et que l'aspect de tant de victimes oppressait, éclata; il se soulagea par des cris d'indignation, et par une multitude de soins qu'il fit prodiguer à ce malheureux. Puis il dispersa les officiers qui le suivaient pour qu'ils secourussent ceux qu'on entendait crier de toutes parts.
«On en trouvait surtout dans le fond des ravines où la plupart des nôtres avaient été précipités, et où plusieurs s'étaient traînés pour être plus à l'abri de l'ennemi et de l'ouragan. Les uns prononçaient en gémissant le nom de leur patrie ou de leur mère: c'étaient les plus jeunes. Les plus anciens attendaient la mort d'un air ou impassible ou sardonique, sans daigner implorer ni se plaindre: d'autres demandaient qu'on les tuât sur-le-champ: mais on passait vite à côté de ces malheureux, qu'on n'avait ni l'inutile pitié de secourir, ni la pitié cruelle d'achever[352].»
[Note 352: _Ségur_, livre VII, chap. XII.]
Tel est le récit de M de Ségur. Anathème aux victoires non remportées pour la défense de la patrie et qui ne servent qu'à la vanité d'un conquérant!
La garde, composée de vingt-cinq mille hommes d'élite, ne fut point engagée à la Moskowa: Bonaparte la refusa sous divers prétextes. Contre sa coutume, il se tint à l'écart du feu et ne pouvait suivre de ses propres yeux les manoeuvres. Il s'asseyait ou se promenait près d'une redoute emportée la veille: lorsqu'on venait lui apprendre la mort de quelques-uns de ses généraux, il faisait un geste de résignation. On regardait avec étonnement cette impassibilité; Ney s'écriait: «Que fait-il derrière l'armée? Là, il n'est à portée que des revers, et non des succès. Puisqu'il ne fait plus la guerre par lui-même, qu'il n'est plus général, qu'il veut faire partout l'empereur, qu'il retourne aux Tuileries et nous laisse être généraux pour lui[353].» Murat avouait que dans cette grande journée il n'avait plus reconnu le génie de Napoléon.
[Note 353: _Ségur_, livre VII, chap. XI.]
Des admirateurs sans réserve ont attribué l'engourdissement de Napoléon à la complication des souffrances, dont, assurent-ils, il était alors accablé; ils affirment qu'à tous moments il était obligé de descendre de cheval, et que souvent il restait immobile, le front appuyé contre des canons. Cela peut être: un malaise passager pouvait contribuer dans ce moment à la prostration de son énergie; mais si l'on remarque qu'il retrouva cette énergie dans la campagne de Saxe et dans sa fameuse campagne de France, il faudra chercher une autre cause de son inaction à Borodino. Comment! vous avouez dans votre bulletin qu'_il était facile de manoeuvrer et d'obliger l'ennemi à évacuer sa belle position, mais que cela aurait remis la partie_; et vous, qui avez assez d'_activité d'esprit_ pour condamner à la mort tant de milliers de nos soldats, vous n'avez pas assez de _force de corps_ pour ordonner à votre garde d'aller au moins à leur secours? Il n'y a d'autre explication à ceci que la nature même de l'homme: l'adversité arrivait; sa première atteinte le glaça. La grandeur de Napoléon n'était pas de cette qualité qui appartient à l'infortune; la prospérité seule lui laissait ses facultés entières; il n'était point fait pour le malheur.
Entre la Moskowa et Moscou, Murat engagea une affaire devant Mojaïsk. On entra dans la ville où l'on trouva dix mille morts et mourants; on jeta les morts par les fenêtres pour loger les vivants. Les Russes se repliaient en bon ordre sur Moscou.
Dans la soirée du 13 septembre, Kutuzof avait assemblé un conseil de guerre: tous les généraux déclarèrent que _Moscou n'était pas la patrie_. Buturlin (_Histoire de la campagne de Russie_), le même officier qu'Alexandre envoya au quartier de monseigneur le duc d'Angoulême en Espagne, Barclay, dans son _Mémoire justificatif_, donnent les motifs qui déterminèrent l'opinion du conseil. Kutuzof proposa au roi de Naples une suspension d'armes, tandis que les soldats russes traverseraient l'ancienne capitale des czars. La suspension fut acceptée, car les Français voulaient conserver la ville; Murat seulement serrait de près l'arrière-garde ennemie, et nos grenadiers emboîtaient le pas du grenadier russe qui se retirait. Mais Napoléon était loin du succès auquel il croyait toucher: Kutuzof cachait Rostopschin.
Le comte Rostopschin[354] était gouverneur de Moscou. La vengeance promettait de descendre du ciel: un ballon monstrueux, construit à grands frais, devait planer sur l'armée française, choisir l'empereur entre mille, s'abattre sur sa tête dans une pluie de fer et de feu. À l'essai les ailes de l'aérostat se brisèrent; force fut de renoncer à la bombe des nuées; mais les artifices restèrent à Rostopschin. Les nouvelles du désastre de Borodino étaient arrivées à Moscou, tandis que, sur un bulletin de Kutuzof, on se flattait encore de la victoire dans le reste de l'empire. Rostopschin avait fait diverses proclamations en prose rimée; il disait:
«Allons, mes amis les Moscovites, marchons aussi! Nous rassemblerons cent mille hommes, nous prendrons l'image de la sainte Vierge, cent cinquante pièces de canon, et nous mettrons fin à tout.»
[Note 354: Le comte Foedor _Rostopchin_ (1765-1826), lieutenant général d'infanterie et grand chambellan de l'empereur Alexandre, qui le nomma gouverneur de Moscou, à la veille de la guerre, le 29 mai 1812. Une de ses filles épousa le comte Eugène de Ségur, neveu de l'historien de _Napoléon et la Grande-Armée_; elle a écrit pour l'enfance des Contes qui ont eu une grande vogue. Mgr de Ségur, si connu par ses vertus, sa charité et ses nombreux écrits en faveur de la Religion, était le petit-fils de Rostopchin. Un autre de ses petits-fils, le comte Anatole de Ségur, a publié, en 1874, la _Vie de Rostopchin_.]
Il conseillait aux habitants de s'armer simplement de fourches, un Français ne pesant pas plus qu'une gerbe.
On sait que Rostopschin a décliné toute participation à l'incendie de Moscou[355], on sait aussi qu'Alexandre ne s'est jamais expliqué à ce sujet. Rostopschin a-t-il voulu échapper au reproche des nobles et des marchands dont la fortune avait péri? Alexandre a-t-il craint d'être appelé _un Barbare_ par l'Institut? Ce siècle est si misérable, Bonaparte en avait tellement accaparé toutes les grandeurs, que quand quelque chose de digne arrivait, chacun s'en défendait et en repoussait la responsabilité.
[Note 355: Le comte Rostopchin a publié, à Paris, en 1823, une brochure intitulée: _La Vérité sur l'incendie de Moscou_, dans laquelle il repousse la responsabilité de l'acte héroïque et terrible qui a immortalisé son nom. Nul doute pourtant qu'il n'en soit l'auteur. Voici, à cet égard, le témoignage d'un homme bien placé pour savoir la vérité. Joseph de Maistre, alors ambassadeur à Saint-Pétersbourg, écrivait, le 22 novembre 1812, à M. le comte de Front, ministre des affaires étrangères du roi de Sardaigne: «Je puis enfin avoir l'honneur d'apprendre à Sa Majesté, _avec une certitude parfaite, que l'incendie de Moscou est entièrement l'ouvrage des Russes_, et n'est dû qu'à la politique terrible et profonde qui avait résolu que l'ennemi, s'il entrait à Moscou, ne pourrait s'y nourrir, ni s'y enrichir. Dans une campagne très proche de la capitale, on fabriquait depuis plusieurs jours toutes sortes d'artifices incendiaires, et l'on disait au bon peuple qu'on préparait un ballon pour détruire d'un seul coup toute l'armée française. M. le comte Rostopchin, avant de partir, fit ouvrir les prisons et emmener les pompes, ce qui est assez clair; ce qui ne l'est pas moins, c'est que sa maison a été épargnée et que sa bibliothèque même n'a pas perdu un livre. Voilà qui n'est pas équivoque. En y réfléchissant, on voit qu'il ne convenait nullement à Napoléon de brûler cette superbe ville, et, en réalité, il a fait ce qu'il a pu pour la sauver; mais tout a été inutile, les incendiaires observant trop bien les ordres reçus, et le vent à son tour ne servant que trop les incendiaires ... Je doute que depuis l'incendie de Rome, sous Néron, l'oeil humain ait rien vu de pareil. Ceux qui en ont été témoins ne trouvent aucune expression pour le décrire ... Je répète que la perte en richesses de toute espèce se refuse à tout calcul; mais _la Russie et peut-être le monde ont été sauvés par ce grand sacrifice_.» (_Correspondance de Joseph de Maistre_, tome IV, p. 302.)]
L'incendie de Moscou restera une résolution héroïque qui sauva l'indépendance d'un peuple et contribua à la délivrance de plusieurs autres. Numance n'a point perdu ses droits à l'admiration des hommes. Qu'importe que Moscou ait été brûlé! ne l'avait-il pas été déjà sept fois? N'est-il pas aujourd'hui brillant et rajeuni, bien que dans son vingt-unième bulletin Napoléon eût prédit que l'_incendie de cette capitale retarderait la Russie de cent ans_? «Le malheur même de Moscou,» dit admirablement madame de Staël, a régénéré l'empire: cette ville religieuse a péri comme un martyr dont le sang répandu donne de nouvelles forces aux frères qui lui survivent.» (_Dix années d'exil._)
Où en seraient les nations si Bonaparte, du haut du Kremlin, eût couvert le monde de son despotisme comme d'un drap mortuaire? Les droits de l'espèce humaine passent avant tout. Pour moi, la terre fût-elle un globe explosible, je n'hésiterais pas à y mettre le feu s'il s'agissait de délivrer mon pays. Toutefois, il ne faut rien moins que les intérêts supérieurs de la liberté humaine pour qu'un Français, la tête couverte d'un crêpe et les yeux pleins de larmes, puisse se résoudre à raconter une résolution qui devait devenir fatale à tant de Français.
On a vu à Paris le comte Rostopschin, homme instruit et spirituel: dans ses écrits la pensée se cache sous une certaine bouffonnerie; espèce de Barbare policé, de poète ironique, dépravé même, capable de généreuses dispositions, tout en méprisant les peuples et les rois: les églises gothiques admettent dans leur grandeur des décorations grotesques.
La débâcle avait commencé à Moscou; les routes de Cazan étaient couvertes de fugitifs à pied, en voiture, isolés ou accompagnés de serviteurs. Un présage avait un moment ranimé les esprits: un vautour s'était embarrassé dans les chaînes qui soutenaient la croix de la principale église; Rome eût, comme Moscou, vu dans ce présage la captivité de Napoléon.
À l'approche des longs convois de blessés russes qui se présentaient aux portes, toute espérance s'évanouit. Kutuzof avait flatté Rostopschin de défendre la ville avec quatre-vingt-onze mille hommes qui lui restaient: vous venez de voir que le conseil de guerre l'obligeait de se retirer. Rostopschin demeura seul.