Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3

Part 21

Chapter 213,715 wordsPublic domain

Ainsi crucifiée pour le rachat des nations, la Pologne a été abandonnée; on a lâchement insulté sa passion; on lui a présenté l'éponge pleine de vinaigre, lorsque sur la croix de la liberté elle a dit: «J'ai soif, _sitio_.» «Quand la liberté, s'écrie Mickiewicz, s'assiéra sur le trône du monde, elle jugera les nations. Elle dira à la France: Je t'ai appelée, tu ne m'as pas écoutée: va donc à l'esclavage.»

«Tant de sacrifices, tant de travaux,» dit l'abbé de Lamennais, «doivent-ils être stériles? Les sacrés martyrs n'auraient-ils semé dans les champs de la patrie qu'un esclavage éternel? Qu'entendez-vous dans ces forêts? Le murmure triste des vents. Que voyez-vous passer sur ces plaines? L'oiseau voyageur qui cherche un lieu pour se reposer.»

* * * * *

Le 9 mai 1812, Napoléon partit pour l'armée et se rendit à Dresde[330]. C'est à Dresde qu'il rassembla les ressorts épars de la Confédération du Rhin, et que, pour la première et la dernière fois, il mit en mouvement cette machine qu'il avait fabriquée.

[Note 330: Il y arriva le 16 mai.]

Parmi les chefs-d'oeuvre exilés qui regrettent le soleil de l'Italie, a lieu une réunion de l'empereur Napoléon et de l'impératrice Marie-Louise, de l'empereur et de l'impératrice d'Autriche, d'une cohue de souverains grands et petits[331]. Ces souverains aspirent à former de leurs diverses cours les cercles subordonnés de la cour première: ils se disputent le vasselage; l'un veut être l'échanson du sous-lieutenant de Brienne, l'autre son pannetier. L'histoire de Charlemagne est mise à contribution par l'érudition des chancelleries allemandes: plus on était élevé, plus on était rampant: «Une dame de Montmorency, dit Bonaparte dans Las Cases, se serait précipitée pour renouer les souliers de l'impératrice.»

[Note 331: Les princes de Weimar, de Cobourg, de Mecklembourg; le grand-duc de Wurtzbourg, primat de la Confédération du Rhin; la reine Catherine de Westphalie, le roi de Prusse et son fils le prince royal.]

Lorsque Bonaparte traversait le palais de Dresde pour se rendre à un gala préparé, il marchait le premier et en avant, le chapeau sur la tête; François II suivait, chapeau bas, accompagnant sa fille, l'impératrice Marie-Louise; la tourbe des princes venait pêle-mêle derrière, dans un respectueux silence. L'impératrice d'Autriche manquait au cortège; elle se disait souffrante, ne sortait de ses appartements qu'en chaise à porteurs, pour éviter de donner le bras à Napoléon, qu'elle détestait. Ce qui restait de sentiments nobles s'était retiré au coeur des femmes.

Un seul roi, le roi de Prusse, fut d'abord tenu à l'écart: «Que me veut ce prince?» s'écriait Bonaparte avec impatience. «N'est-ce pas assez de l'importunité de ses lettres? Pourquoi veut-il me persécuter encore de sa présence? Je n'ai pas besoin de lui.»

Le grand crime de Frédéric-Guillaume auprès du _républicain_ Bonaparte était d'_avoir abandonné la cause des rois_. Les négociations de la cour de Berlin avec le Directoire _décelaient en ce prince_, disait Bonaparte, _une politique timide, intéressée, sans noblesse, qui sacrifiait sa dignité et la cause générale des trônes à de petits agrandissements_. Quand il regardait sur une carte la nouvelle Prusse, il s'écriait: «Se peut-il que j'aie laissé à cet homme tant de pays!» Des trois commissaires des alliés qui le conduisirent à Fréjus, le commissaire prussien fut le seul que Bonaparte reçut mal et avec lequel il ne voulut avoir aucun rapport. On a cherché la cause secrète de cette aversion de l'empereur pour Guillaume; on l'a cru trouver dans telle et telle circonstance particulière: en parlant de la mort du duc d'Enghien, je pense avoir touché de plus près la vérité.

Bonaparte attendit à Dresde les progrès des colonnes de ses armées: Marlborough, dans cette même ville, allant saluer Charles XII, aperçut sur une carte un tracé aboutissant à Moscou; il devina que le monarque prendrait cette route, et ne se mêlerait pas de la guerre de l'Occident. En n'avouant pas tout haut son projet d'invasion, Bonaparte ne pouvait néanmoins le cacher; avec les diplomates il mettait en avant trois griefs: l'ukase du 31 décembre 1810, prohibant certaines importations en Russie, et détruisant, par cette prohibition, le _système continental_; la protestation d'Alexandre contre la réunion du duché d'Oldenbourg; les armements de la Russie. Si l'on n'était accoutumé à l'abus des mots, on s'étonnerait de voir donner pour cause légitime de guerre les règlements de douanes d'un État indépendant et la violation d'un système que cet État n'a pas adopté. Quant à la réunion du duché d'Oldenbourg et aux armements de la Russie, vous venez de voir que le duc de Vicence avait osé montrer à Napoléon l'outrecuidance de ces reproches. La justice est si sacrée, elle semble si nécessaire au succès des affaires, que ceux-là mêmes qui la foulent aux pieds prétendent n'agir que d'après ses principes. Cependant le général Lauriston fut envoyé à Saint-Pétersbourg et le comte de Narbonne au quartier général d'Alexandre: messagers de paroles suspectes de paix et de bon vouloir. L'abbé de Pradt avait été dépêché à la Diète polonaise; il en revint surnommant son maître _Jupiter-Scapin_. Le comte de Narbonne rapporta qu'Alexandre, sans abattement et sans jactance, préférait la guerre à une paix honteuse. Le czar professait toujours pour Napoléon un enthousiasme naïf; mais il disait que la cause des Russes était juste, et que son ambitieux ami avait tort. Cette vérité, exprimée dans les bulletins moscovites, prit l'empreinte du génie national: Bonaparte devint l'_Antechrist_.

Napoléon quitte Dresde le 29 mai 1812, passe à Posen et à Thorn; il y vit piller les Polonais par ses autres alliés. Il descend la Vistule, s'arrête à Dantzick, Koenigsberg et Gumbinnen.

Chemin faisant, il passe en revue ses différentes troupes: aux vieux soldats il parle des Pyramides, de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland; avec les jeunes gens il s'occupe de leur besoins, de leurs équipements, de leur solde, de leurs capitaines: il jouait dans ce moment à la bonté.

* * * * *

Lorsque Bonaparte franchit le Niémen, quatre-vingt-cinq millions cinq cent mille âmes reconnaissaient sa domination ou celle de sa famille; la moitié de la population de la chrétienté lui obéissait; ses ordres étaient exécutés dans un espace qui comprenait dix-neuf degrés de latitude et trente degrés de longitude. Jamais expédition plus gigantesque ne s'était vue, ne se reverra.

Le 22 juin, à son quartier général de Wilkowisky, Napoléon proclame la guerre: «Soldats, la seconde guerre de la Pologne est commencée; la première s'est terminée à Tilsit; la Russie est entraînée par la fatalité: ses _destins_ doivent s'accomplir.»

Moscou répond à cette voix jeune encore par la bouche de son métropolitain, âgé de cent dix ans: «La ville de Moscou reçoit Alexandre, son Christ, comme une mère dans les bras de ses fils zélés, et chante Hosanna! Béni soit celui qui arrive!» Bonaparte s'adressait au Destin, Alexandre à la Providence.

Le 23 juin 1812, Bonaparte reconnut de nuit le Niémen; il ordonna d'y jeter trois ponts. À la chute du jour suivant, quelques sapeurs passent le fleuve dans un bateau; ils ne trouvent personne sur l'autre rive. Un officier de Cosaques, commandant une patrouille, vient à eux et leur demande qui ils sont. «Français.--Pourquoi venez-vous en Russie?--Pour vous faire la guerre[332].» Le Cosaque disparaît dans le bois; trois sapeurs tirent sur la forêt; on ne leur répond point: silence universel.

[Note 332: _Ségur_, livre IV, ch. II.]

Bonaparte était demeuré toute une journée étendu sans force et pourtant sans repos: il sentait quelque chose se retirer de lui. Les colonnes de nos armées s'avancèrent à travers la forêt de Pilwisky, à la faveur de l'obscurité, comme les Huns conduits par une biche dans les Palus-Méotides. On ne voyait pas le Niémen; pour le reconnaître, il en fallut toucher les bords.

Au milieu du jour, au lieu des bataillons moscovites, ou des populations lithuaniennes, s'avançant au-devant de leurs libérateurs, on ne vit que des sables nus et des forêts désertes: «À trois cents pas du fleuve, sur la hauteur la plus élevée, on apercevait la tente de l'empereur. Autour d'elle toutes les collines, leurs pentes, les vallées, étaient couvertes d'hommes et de chevaux.» (Ségur[333].)

[Note 333: _Ségur_, livre IV, ch. II.]

L'ensemble des forces obéissant à Napoléon se montait à six cent quatre-vingt-mille trois cents fantassins, à cent soixante-seize mille huit cent cinquante chevaux. Dans la guerre de la succession, Louis XIV avait sous les armes six cent mille hommes, tous Français. L'infanterie active, sous les ordres immédiats de Bonaparte, était répartie en dix corps. Ces corps se composaient de vingt mille Italiens, de quatre-vingt-mille hommes de la Confédération du Rhin, de trente mille Polonais, de trente mille Autrichiens, de vingt mille Prussiens et de deux cent soixante-dix mille Français.

L'armée franchit le Niémen; Bonaparte passe lui-même le pont fatal et pose le pied sur la terre russe. Il s'arrête et voit défiler ses soldats, puis il échappe à la vue et galope au hasard dans une forêt, comme appelé au conseil des esprits sur la bruyère. Il revient, il écoute; l'armée écoutait: on se figure entendre gronder le canon lointain; on était plein de joie: ce n'était qu'un orage; les combats reculaient. Bonaparte s'abrita dans un couvent abandonné: double asile de paix.

On a raconté que le cheval de Napoléon s'abattit et qu'on entendit murmurer: «c'est un mauvais présage; un Romain reculerait[334].» Vieille histoire de Scipion, de Guillaume le Bâtard, d'Édouard III, et de Malesherbes partant pour le tribunal révolutionnaire.

[Note 334: _Ibid._]

Trois jours furent employés au passage des troupes[335]; elles prenaient rang et s'avançaient. Napoléon s'empressait sur la route; le temps lui criait: «Marche! marche!» comme parle Bossuet.

[Note 335: Les 24, 25 et 26 juin. «Il en passa pendant quarante-huit heures, le 24 et le 25, jour et nuit. Le 26, on voyait encore arriver au fleuve les cuirassiers et les dragons de Grouchy, complétant l'ensemble des effectifs déversés sur la rive droite par l'Empereur lui-même.» _Albert Vandal_, tome III, p. 487.]

À Wilna, Bonaparte reçut le sénateur Wibicki, de la Diète de Varsovie: un parlementaire russe, Balachof, se présente à son tour; il déclare qu'on pouvait encore traiter, qu'Alexandre n'était point l'agresseur, que les Français se trouvaient en Russie sans aucune déclaration de guerre. Napoléon répond qu'Alexandre n'est qu'un général à la parade; qu'Alexandre n'a que trois généraux: Kutuzof, dont lui, Bonaparte, ne se soucie pas parce qu'il est Russe; Benningsen, déjà trop vieux il y a six ans, et maintenant en enfance; Barclay, général de retraite. Le duc de Vicence, s'étant cru insulté par Bonaparte dans la conversation, l'interrompit d'une voix irritée: «Je suis bon Français; je l'ai prouvé: je le prouverai encore, en répétant que cette guerre est impolitique, dangereuse, qu'elle perdra l'armée, la France et l'empereur.»

Bonaparte avait dit à l'envoyé russe: «Croyez-vous que je me soucie de vos jacobins de Polonais?» Madame de Staël rapporte ce dernier propos; ses hautes liaisons la tenaient bien informée: elle affirme qu'il existait une lettre écrite à M. de Romanzof par un ministre de Bonaparte, lequel proposait de rayer des actes européens le nom de Pologne et de Polonais: preuve surabondante du dégoût de Napoléon pour ses braves suppliants.

Bonaparte s'enquit devant Balachof du nombre des églises de Moscou; sur la réponse, il s'écrie: «Comment, tant d'églises à une époque où l'on n'est plus chrétien?--Pardon, sire, reprit le Moscovite, les Russes et les Espagnols le sont encore.»

Balachof renvoyé avec des propositions inadmissibles, la dernière lueur de paix s'évanouit. Les bulletins disaient: «Le voilà donc, cet empire de Russie, de loin si redoutable! c'est un désert. Il faut plus de temps à Alexandre pour rassembler ses recrues qu'à Napoléon pour arriver à Moscou.»

* * * * *

Bonaparte, parvenu à Witepsk[336], eut un moment l'idée de s'y arrêter. Rentrant à son quartier général, après avoir vu Barclay se retirer encore, il jeta son épée sur des cartes et s'écria: «Je m'arrête ici! ma campagne de 1812 est finie: celle de 1813 fera le reste.» Heureux s'il eût tenu à cette résolution que tous ses généraux lui conseillaient! Il s'était flatté de recevoir de nouvelles propositions de paix: ne voyant rien venir, il s'ennuya; il n'était qu'à vingt journées de Moscou. «Moscou la ville sainte!» répétait-il. Son regard devenait étincelant, son air farouche: l'ordre de partir est donné. On lui fait des observations; il les dédaigne; Daru, interrogé, lui répond: «qu'il ne conçoit ni le but ni la nécessité d'une pareille guerre». L'empereur réplique: «Me prend-on pour un insensé? Pense-t-on que je fais la guerre par goût?» Ne lui avait-on pas entendu dire à lui, empereur, «que la guerre d'Espagne et celle de Russie étaient deux chancres qui rongeaient la France?» Mais pour faire la paix il fallait être deux, et l'on ne recevait pas une seule lettre d'Alexandre.

[Note 336: Le 28 juillet 1812.]

Et ces _chancres_ de qui venaient-ils? Ces inconséquences passent inaperçues et se changent même au besoin en preuves de la candide sincérité de Napoléon.

Bonaparte se croirait dégradé s'il s'arrêtait dans une faute qu'il reconnaît. Ses soldats se plaignent de ne plus le voir qu'aux moments des combats, toujours pour les faire mourir, jamais pour les faire vivre; il est sourd à ces plaintes. La nouvelle de la paix entre les Russes et les Turcs le frappe et ne le retient pas: il se précipite à Smolensk. Les proclamations des Russes disaient: «Il vient (Napoléon), la trahison dans le coeur et la loyauté sur les lèvres, il vient nous enchaîner avec ses légions d'esclaves. Portons la croix dans nos coeurs et le fer dans nos mains; arrachons les dents à ce lion; renversons le tyran qui renverse la terre.»

Sur les hauteurs de Smolensk, Napoléon retrouve l'armée russe, composée de cent vingt mille hommes: «Je les tiens!» s'écrie-t-il. Le 17, au point du jour[337], Belliard poursuit une bande de Cosaques et la jette dans le Dniéper; le rideau replié, on aperçoit l'armée ennemie sur la route de Moscou; elle se retirait. Le rêve de Bonaparte lui échappe encore. Murat, qui avait trop contribué à la vaine poursuite, dans son désespoir voulait mourir. Il refusait de quitter une de nos batteries écrasée par le feu de la citadelle de Smolensk non encore évacuée: «Retirez-vous tous: laissez-moi seul ici!» s'écriait-il. Une attaque effroyable avait lieu contre cette citadelle: rangée sur des hauteurs qui s'élèvent en amphithéâtre, notre armée contemplait le combat au-dessous: quand elle vit les assaillants s'élancer à travers le feu et la mitraille, elle battit des mains comme elle avait fait à l'aspect des ruines de Thèbes.

[Note 337: Le 17 août.]

Pendant la nuit un incendie attire les regards. Un sous-officier de Davout escalade les murs, parvient dans la citadelle au milieu de la fumée; le son de quelques voix lointaines arrive à son oreille; le pistolet à la main, il se dirige de ce côté et, à son grand étonnement, il tombe dans une patrouille d'amis. Les Russes avaient abandonné la ville, et les Polonais de Poniatowski l'avaient occupée.

Murat, par son costume extraordinaire, par le caractère de sa vaillance qui ressemblait à la leur, excitait l'enthousiasme des Cosaques. Un jour qu'il faisait sur leurs bandes une charge furieuse, il s'emporte contre elles, les gourmande et leur commande: les Cosaques ne comprennent pas, mais ils devinent, tournent bride et obéissent à l'ordre du général ennemi.

Lorsque nous vîmes à Paris l'hetman Platof, nous ignorions ses affections paternelles: en 1812 il avait un fils beau comme l'Orient; ce fils montait un superbe cheval blanc de l'Ukraine; le guerrier de dix-sept ans combattait avec l'intrépidité de l'âge qui fleurit et espère: un uhlan polonais le tua. Étendu sur une peau d'ours, les Cosaques vinrent respectueusement baiser sa main. Ils prononcent des prières funèbres, l'enterrent sur une butte couverte de pins; ensuite, tenant en main leurs chevaux, ils défilent autour de la tombe, la pointe de leur lance renversée contre terre: on croyait voir les funérailles décrites par l'historien des Goths, ou les cohortes prétoriennes renversant leurs faisceaux devant les cendres de Germanicus, _versi fasces_. «Le vent fait tomber les flocons de neige que le printemps du nord porte dans ses cheveux.» (Edda de Soemund.)

* * * * *

Bonaparte écrivit de Smolensk en France qu'il était maître des salines russes et que son ministre du Trésor pouvait compter sur quatre-vingts millions de plus.

La Russie fuyait vers le pôle: les seigneurs, désertant leurs châteaux de bois, s'en allaient avec leurs familles, leurs serfs et leurs troupeaux. Le _Dniéper_, ou l'ancien _Borysthène_, dont les eaux avaient jadis été déclarées saintes par Wladimir, était franchi: ce fleuve avait envoyé aux peuples civilisés des invasions de Barbares; il subissait maintenant les invasions des peuples civilisés. Sauvage déguisé sous un nom grec, il ne se rappelait même plus les premières migrations des Slaves; il continuait de couler inconnu parmi ses forêts, portant dans ses barques, au lieu des enfants d'Odin, des châles et des parfums aux femmes de Saint-Pétersbourg et de Varsovie. Son histoire pour le monde ne commence qu'à l'orient des montagnes où sont les _autels d'Alexandre_.

De Smolensk on pouvait également conduire une armée à Saint-Pétersbourg et à Moscou. Smolensk aurait dû avertir le vainqueur de s'arrêter; il en eut un moment l'envie: «L'empereur, dit M. Fain[338], découragé, parla du projet de s'arrêter à Smolensk.» Aux ambulances on commençait déjà à manquer de tout. Le général Gourgaud[339] raconte que le général Lariboisière[340] fut obligé de délivrer l'étoupe de ses canons pour panser les blessés. Mais Bonaparte était entraîné; il se délectait à contempler aux deux bouts de l'Europe les deux aurores qui éclairaient ses armées dans des plaines brûlantes et sur des plateaux glacés.

[Note 338: _Manuscrit de 1812, contenant le précis des événements de cette année, pour servir à l'histoire de Napoléon._--Agathon-Jean-François, baron _Fain_ (1778-1837), fut successivement attaché au secrétariat du Comité de Salut public, du Directoire et du Consulat. Il devint, en 1806, secrétaire-archiviste et, en 1809, secrétaire au cabinet de l'empereur. Il le suivit dès lors dans toutes ses campagnes et ne le quitta qu'après l'abdication de Fontainebleau. Il reprit son poste auprès de Napoléon le 20 mars 1815. Après la révolution de 1830, il fut nommé premier secrétaire du cabinet du roi Louis-Philippe.--Outre le _Manuscrit de 1812_, le baron Fain a publié le _Manuscrit de l'an III_, le _Manuscrit de 1813_ et le _Manuscrit de 1814_.]

[Note 339: Gaspard, baron _Gourgaud_ (1783-1852). Officier d'ordonnance de l'empereur pendant la guerre de Russie, il fut blessé à Smolensk, et, entré le premier au Kremlin, y découvrit une mine de 400,000 livres de poudre qui devait faire sauter la citadelle. Ce service lui valut le titre de baron de l'Empire. En 1814, à Brienne, il sauva la vie à l'empereur en tuant un cosaque dont la lance allait le frapper. À la première Restauration, il entra dans les gardes du corps du roi, mais, aux Cent-Jours, il reprit ses fonctions auprès de Napoléon, qui le nomma général de brigade et son premier aide de camp. Il accompagna l'empereur déchu à Sainte-Hélène, où il resta jusqu'en 1818. Il a publié, en 1822-1823, avec le comte de Montholon, les huit volumes des _Mémoires pour servir à l'histoire de France sous Napoléon_, et, en 1825, _Napoléon et la Grande-Armée en Russie, ou Examen critique de l'ouvrage de M. le comte Philippe de Ségur_. Aide de camp de Louis-Philippe (1832), lieutenant général (1835), pair de France (1841), il fut élu, le 13 mai 1849, représentant des Deux-Sèvres à l'Assemblée législative et soutint la politique personnelle du prince-président.]

[Note 340: Jean-Ambroise Bastou, comte de _Lariboisière_ (1759-1814), lieutenant d'artillerie en 1781, général de brigade en l'an XI, général de division en 1807, comte de l'Empire en 1808, commandant l'artillerie de la garde impériale, premier inspecteur de l'artillerie en 1811.]

Roland, dans son cercle étroit de chevalerie, courait après Angélique; les conquérants de première race poursuivent une plus haute souveraine: point de repos pour eux qu'ils n'aient pressé dans leurs bras cette divinité couronnée de tours, épouse du Temps, fille du Ciel et mère des dieux. Possédé de sa propre existence, Bonaparte avait tout réduit à sa personne; Napoléon s'était emparé de Napoléon; il n'y avait plus que lui en lui. Jusqu'alors il n'avait exploré que des lieux célèbres; maintenant il parcourait une voie sans nom le long de laquelle Pierre avait à peine ébauché les villes futures d'un empire qui ne comptait pas un siècle. Si les exemples instruisaient, Bonaparte aurait pu s'inquiéter au souvenir de Charles XII qui traversa Smolensk en cherchant Moscou. À Kolodrina il y eut une affaire meurtrière: on avait enterré à la hâte les cadavres des Français, de sorte de Napoléon ne put juger de la grandeur de sa perte. À Dorogobouj, rencontre d'un Russe avec une barbe éblouissante de blancheur descendant sur sa poitrine: trop vieux pour suivre sa famille, resté seul à son foyer, il avait vu les prodiges de la fin du règne de Pierre le Grand, et il assistait, dans une silencieuse indignation, à la dévastation de son pays.

Une suite de batailles présentées et refusées amenèrent les Français sur le champ de la Moskowa. À chaque bivouac, l'empereur allait discutant avec ses généraux, écoutant leurs contentions, tandis qu'il était assis sur des branches de sapin ou se jouait avec quelque boulet russe qu'il poussait du pied.

Barclay, pasteur de Livonie, et puis général, était l'auteur de ce système de retraite qui laissait à l'automne le temps de le rejoindre: une intrigue de cour le renversa[341]. Le vieux Kutuzof[342], battu à Austerlitz parce qu'on n'avait pas suivi son opinion, laquelle était de refuser le combat jusqu'à l'arrivée du prince Charles, remplaça Barclay. Les Russes voyaient dans Kutuzof un général de leur nation, l'élève de Suwarof, le vainqueur du grand vizir en 1811, et l'auteur de la paix avec la Porte, alors si nécessaire à la Russie. Sur ces entrefaites, un officier moscovite se présente aux avant-postes de Davout; il n'était chargé que de propositions vagues; sa mission réelle semblait être de regarder et d'examiner: on lui montra tout. La curiosité française, insouciante et sans frayeur, lui demanda ce qu'on trouverait de Viazma à Moscou: «Pultava,» répondit-il.

[Note 341: Michel _Barclay de Tolly_, né en 1750, en Livonie, d'une famille originaire d'Écosse; mort en 1818. Replacé à la tête des troupes russes en 1813, après la bataille de Bautzen, il battit Vandamme à Kulm, contribua puissamment au gain de la bataille de Leipzig et fit capituler Paris (30 mars 1814). En récompense de ses services, il fut nommé feld-maréchal et fait prince.]

[Note 342: Michel _Kutusof_ était né en 1745. Il avait donc 67 ans en 1812. Il mourut en 1813 à Bunzlau, en Silésie, étant encore à la tête de ses troupes.]

Arrivé sur les hauteurs de Borodino, Bonaparte voit enfin l'armée russe arrêtée et formidablement retranchée. Elle comptait cent vingt mille hommes et six cents pièces de canon; du côté des Français, égale force. La gauche des Russes examinée, le maréchal Davout propose à Napoléon de tourner l'ennemi: «Cela me ferait perdre trop de temps,» répond l'empereur. Davout insiste; il s'engage à avoir accompli sa manoeuvre avant six heures du matin; Napoléon l'interrompt brusquement: «Ah! vous êtes toujours pour tourner l'ennemi.»