Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3
Part 20
Bonaparte négociait, il faisait des promesses: il laissait espérer au roi de Prusse la possession des provinces russes allemandes; le roi de Saxe et l'Autriche se flattaient d'obtenir des agrandissements dans ce qui restait encore de la Pologne; des princes de la Confédération du Rhin rêvaient des changements de territoire à leur convenance; il n'y avait pas jusqu'à la France que Napoléon ne méditât d'élargir, quoiqu'elle débordât déjà sur l'Europe; il prétendait l'augmenter nominativement de l'Espagne. Le général Sébastiani lui dit: «Et votre frère?» Napoléon répliqua: «Qu'importe mon frère! est-ce qu'on donne un royaume comme l'Espagne?» Le maître disposait par un mot du royaume qui avait coûté tant de malheurs et de sacrifices à Louis XIV; mais il ne l'a pas gardé si longtemps. Quant aux peuples, jamais homme n'en a moins tenu compte et ne les a plus méprisés que Bonaparte: il en jetait des lambeaux à la meute de rois qu'il conduisait à la chasse, le fouet à la main: «Attila,» dit Jornandès, «menait avec lui une foule de princes tributaires qui attendaient avec crainte et tremblement un signe du maître des monarques pour exécuter ce qui leur serait ordonné.»
Avant de marcher en Russie avec ses alliées l'Autriche et la Prusse, avec la Confédération du Rhin composée de rois et de princes, Napoléon avait voulu assurer ses deux flancs qui touchaient aux deux bords de l'Europe: il négociait deux traités, l'un au midi avec Constantinople, l'autre au nord avec Stockholm. Ces traités manquèrent.
Napoléon, à l'époque de son consulat, avait renoué des intelligences avec la Porte: Sélim[312] et Bonaparte avaient échangé leurs portraits; ils entretenaient une correspondance mystérieuse. Napoléon écrivait à son compère, en date d'Osterode[313], 3 avril 1807: «Tu t'es montré le digne descendant des Sélim et des Soliman. Confie-moi tous tes besoins: je suis assez puissant et assez intéressé à tes succès, tant par amitié que par politique, pour n'avoir rien à te refuser.» Charmante effusion de tendresse entre deux sultans causant bec à bec, comme aurait dit Saint-Simon.
[Note 312: Le sultan _Sélim III_. Il était monté sur le trône en 1789. Lorsque Bonaparte avait envahi l'Égypte, Sélim avait fait cause commune avec l'Angleterre, mais il avait conclu la paix avec la France en 1802. Il fut étranglé en 1808.]
[Note 313: Dans les précédentes éditions des _Mémoires_, on a imprimé à tort _Ostende_, au lieu d'Osterode. Après la campagne de Prusse et de Pologne, Napoléon alla s'établir à Osterode (Hanovre) pour y passer la saison froide, qui, ayant commencé fort tard, cette année, dura plus que de coutume. Il s'y occupa d'amasser des vivres, en les faisant venir par la basse Vistule, de dissoudre le corps décimé d'Augereau, de réorganiser ses troupes, et d'y rétablir la discipline, altérée par les marches, les souffrances et les habitudes de maraude.--Le texte complet de la lettre du 3 avril a été donné par Ségur dans son _Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée_, livre I, chapitre III.]
Sélim renversé, Napoléon revient au système russe et songe à partager la Turquie avec Alexandre; puis, bouleversé encore par un nouveau cataclysme d'idées, il se détermine à l'invasion de l'empire moscovite. Mais ce n'est que le 21 mars 1812 qu'il demande à Mahmoud son alliance, requérant soudain de lui cent mille Turcs au bord du Danube. Pour cette armée, il offre à la Porte la Valachie et la Moldavie. Les Russes l'avaient devancé; leur traité était au moment de se conclure, et il fut signé le 28 mai 1812[314].
[Note 314: Le traité du 28 mai, signé à Bucharest, n'était pas un traité d'alliance entre la Porte et la Russie, mais un traité de paix, mettant fin à la querelle qui depuis longtemps divisait les deux puissances. Le traité rendait à la Turquie la Moldavie et la Valachie, après en avoir détaché cependant la Bessarabie, qu'il incorporait à l'empire russe; il consacrait vaguement l'autonomie des Serbes sous la suzeraineté du sultan et renouvelait implicitement le protectorat mal défini du tsar sur les principautés roumaines et même sur l'ensemble de la chrétienté orthodoxe du Levant. La paix de Bucharest assurait à la Russie l'entière disponibilité de ses forces. Le traité du 28 mai resta ignoré de Napoléon, et ce fut seulement à la fin d'octobre qu'il apprit que l'armée russe de Moldavie s'avançait vers la Lithuanie.]
Au nord, les événements trompèrent également Bonaparte. Les Suédois auraient pu envahir la Finlande, comme les Turcs menacer la Crimée: par cette combinaison la Russie, ayant deux guerres sur les bras, eût été dans l'impossibilité de réunir ses forces contre la France; ce serait de la politique sur une vaste échelle, si le monde n'était aujourd'hui rapetissé au moral comme au physique par la communication des idées et des chemins de fer. Stockholm, se renfermant dans une politique nationale, s'arrangea avec Pétersbourg.
Après avoir perdu en 1807 la Poméranie envahie par les Français, et en 1808 la Finlande envahie par la Russie, Gustave IV avait été déposé. Gustave, loyal et fou, a augmenté le nombre des rois errants sur la terre, et moi, je lui ai donné une lettre de recommandation pour les Pères de Terre sainte; c'est au tombeau de Jésus-Christ qu'il se faut consoler. L'oncle de Gustave fut mis en place de son neveu détrôné. Bernadotte, ayant commandé le corps d'armée français en Poméranie, s'était attiré l'estime des Suédois; ils jetèrent les yeux sur lui; Bernadotte fut choisi pour combler le vide que laissait le prince de Holstein-Augustenbourg, prince héréditaire de Suède, nouvellement élu et mort. Napoléon vit avec déplaisir l'élection de son ancien compagnon[315].
[Note 315: À la suite de la déposition de Gustave IV en 1809, son oncle, le duc de Sudermanie, avait été proclamé roi sous le nom de Charles XIII. Ce prince n'ayant pas d'enfants, les États, le 14 juin 1809, choisirent pour héritier de la couronne le prince de Holstein-Augustenbourg, beau-frère du roi de Danemarck. Moins d'un an après, le 28 mai 1810, pendant une revue, le prince d'Augustenbourg tomba de cheval, frappé d'un mal subit, et mourut sur la place. Dans ces circonstances, quelques officiers suédois, quelques professeurs de l'Université d'Upsal, admirateurs passionnés de la France et de son armée, se mirent en tête de chercher dans l'état-major impérial, chez l'un des maréchaux, l'héritier de la couronne. Leurs préférences allèrent à Bernadotte, dont ils avaient apprécié la conduite et les talents militaires dans la Poméranie suédoise. Le 21 août 1810, les États l'élisaient comme _héritier du trône_ sous le nom de Charles-Jean.]
L'inimitié de Bonaparte et de Bernadotte remontait haut: Bernadotte s'était opposé au 18 brumaire; ensuite il contribua, par des conversations animées et par l'ascendant qu'il exerçait sur les esprits, à ces brouillements qui amenèrent Moreau devant une cour de justice. Bonaparte se vengea à sa façon, en cherchant à ravaler un caractère. Après le jugement de Moreau il fit présent à Bernadotte d'une maison, rue d'Anjou, dépouille du général condamné; par une faiblesse alors trop commune, le beau-frère de Joseph Bonaparte[316] n'osa refuser cette munificence peu honorable. Grosbois[317] fut donné à Berthier. La fortune ayant mis le sceptre de Charles XII aux mains d'un compatriote de Henri IV, Charles-Jean se refusa à l'ambition de Napoléon; il pensa qu'il lui était plus sûr d'avoir pour allié Alexandre, son voisin, que Napoléon, ennemi éloigné; il se déclara neutre, conseilla la paix et se proposa pour médiateur entre la Russie et la France.
[Note 316: Joseph Bonaparte et Bernadotte avaient épousé les deux soeurs, Marie-Julie Clary et Eugénie-Bernardine-Désirée Clary, filles d'un négociant de Marseille. La première devint reine de Naples, puis d'Espagne; la seconde, reine de Suède.]
[Note 317: Comme la maison de la rue d'Anjou, la terre de Grosbois était une dépouille de Moreau.]
Bonaparte entre en fureur; il s'écrie: «Lui, le misérable, il me donne des conseils! il veut me faire la loi! un homme qui tient tout de ma bonté! quelle ingratitude! Je saurai bien le forcer de suivre mon impulsion souveraine!» À la suite de ces violences, Bernadotte signa le 24 mars 1812 le traité de Saint-Pétersbourg[318].
[Note 318: Bernadotte s'engageait à entrer en campagne avec trente mille hommes. La Norwège était promise à la Suède. Le 3 mai 1812, l'Angleterre accéda au traité du 24 mars, qui fut le préliminaire de la sixième coalition.]
Ne demandez pas de quel droit Bonaparte traitait Bernadotte de _misérable_, oubliant qu'il ne sortait, lui Bonaparte, ni d'une source plus élevée, ni d'une autre origine: la Révolution et les armes. Ce langage insultant n'annonçait ni la hauteur héréditaire du rang, ni la grandeur de l'âme. Bernadotte n'était point ingrat, il ne devait rien à la bonté de Bonaparte.
L'empereur s'était transformé en un monarque de vieille race qui s'attribue tout, qui ne parle que de lui, qui croit récompenser ou punir en disant qu'il est satisfait ou mécontent. Beaucoup de siècles passés sous la couronne, une longue suite de tombeaux à Saint-Denis, n'excuseraient pas même ces arrogances. La fortune ramena des États-Unis et du nord de l'Europe deux généraux français sur le même champ de bataille, pour faire la guerre à un homme contre lequel ils s'étaient d'abord réunis et qui les avait séparés. Soldat ou roi, nul ne songeait alors qu'il y eût crime à vouloir renverser l'oppresseur des libertés. Bernadotte triompha, Moreau succomba. Les hommes disparus jeunes sont de vigoureux voyageurs; ils font vite une route que des hommes plus débiles achèvent à pas lents.
* * * * *
Ce ne fut pas faute d'avertissements que Bonaparte s'obstina à la guerre de Russie: le duc de Frioul[319], le comte de Ségur[320], le duc de Vicence, consultés, opposèrent à cette entreprise une foule d'objections: «Il ne faut pas,» disait courageusement le dernier (_Histoire de la Grande-Armée_), «en s'emparant du continent et même des États de la famille de son allié, accuser cet allié de manquer au système continental. Quand les armées françaises couvraient l'Europe, comment reprocher aux Russes leur armée? Fallait-il donc se jeter par delà tous ces peuples de l'Allemagne, dont les plaies faites par nous n'étaient point encore cicatrisées? Les Français ne se reconnaissaient déjà plus au milieu d'une patrie qu'aucune frontière naturelle ne limitait. Qui donc défendra la véritable France abandonnée?--Ma renommée, répliqua l'empereur[321].» Médée avait fourni cette réponse: Napoléon faisait descendre à lui la tragédie.
[Note 319: Gérard-Christophe-Michel _Duroc_ (1772-1813). Aide de camp du général Bonaparte dès 1796, il ne cessa de jouir auprès de lui de la plus entière confiance. Après le 18 brumaire, le premier Consul lui confia les missions les plus délicates, successivement près des cours de Berlin, de Vienne, de Stockholm et de Saint-Pétersbourg. Lors de la formation de la cour impériale en 1805, il fut créé grand maréchal du palais et spécialement chargé de veiller à la sûreté de la personne de Napoléon, qui le fit _duc de Frioul_, le 16 mars 1808. Le 22 mai 1813, pendant la campagne de Saxe, il fut tué, d'un boulet de canon, à côté de l'Empereur.]
[Note 320: Louis-Philippe, comte de _Ségur_ (1753-1830). Il était le fils aîné du maréchal de Ségur. Ambassadeur en Russie sous Louis XVI (1784-1789), il fut, sous Napoléon, conseiller d'État, sénateur et grand maître des cérémonies, ce qui fut à son frère, le très spirituel vicomte de Ségur, l'occasion de s'écrier chez ses amis: _Ségur sans cérémonies._ Pair de France pendant les Cent-Jours, il fut rappelé à la Chambre haute le 19 novembre 1819. Il était membre de l'Académie française depuis 1803. On lui doit un grand nombre d'ouvrages, et en particulier de très intéressants _Mémoires_. Il était le père du général Philippe de Ségur, l'historien de _Napoléon et la Grande-Armée pendant l'année 1812_.]
[Note 321: _Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812_, par le général _comte de Ségur_, livre II, chap. II.]
Il annonçait le dessein d'organiser l'empire en cohortes de ban et d'arrière-ban: sa mémoire était une confusion de temps et de souvenirs. À l'objection des divers partis existants encore dans l'empire, il répondait: «Les royalistes redoutent plus ma perte qu'ils ne la désirent. Ce que j'ai fait de plus utile et de plus difficile a été d'arrêter le torrent révolutionnaire: il aurait tout englouti. Vous craignez la guerre pour mes jours? Me tuer, moi, c'est impossible: ai-je donc accompli les volontés du Destin? Je me sens poussé vers un but que je ne connais pas. Quand je l'aurai atteint, un atome suffira «pour m'abattre[322].» C'était encore une copie: les Vandales en Afrique, Alaric en Italie, disaient ne céder qu'à une impulsion surnaturelle: _divino jussu perurgeri_.
[Note 322: Ségur, livre II, chap. II.]
L'absurde et honteuse querelle avec le pape augmentant les dangers de la position de Bonaparte, le cardinal Fesch le conjurait de ne pas s'attirer à la fois l'inimitié du ciel et de la terre: Napoléon prit son oncle par la main, le mena à une fenêtre (c'était la nuit) et lui dit: «Voyez-vous cette étoile?--Non, sire.--Regardez bien.--Sire, je ne la vois pas.--Eh bien, moi, je la vois[323].»
[Note 323: Ségur, livre II, chap. III.]
«Vous aussi, disait Bonaparte à M. de Caulaincourt, vous êtes devenu Russe.»
«Souvent, assure M. de Ségur, on le voyait (Napoléon) à demi renversé sur un sofa, plongé dans une méditation profonde; puis il en sort tout à coup comme en sursaut, convulsivement et par des exclamations; il croit s'entendre nommer et s'écrie: Qui m'appelle? Alors il se lève, marche avec agitation[324].» Quand le Balafré touchait à sa catastrophe, il monta sur la terrasse du château de Blois, appelée _le Perche aux Bretons_: sous un ciel d'automne, une campagne déserte s'étendant au loin, on le vit se promener à grands pas avec des mouvements furieux. Bonaparte, dans ses hésitations salutaires, dit: «Rien n'est assez établi autour de moi pour une guerre aussi lointaine; il faut la retarder de trois ans.» Il offrait de déclarer au czar qu'il ne contribuerait ni directement, ni indirectement, au rétablissement d'un royaume de Pologne: l'ancienne et la nouvelle France ont également abandonné ce fidèle et malheureux pays.
[Note 324: Ségur, livre II, chap. IV.]
Cet abandon, entre toutes les fautes politiques commises par Bonaparte, est une des plus graves. Il a déclaré, depuis cette faute, que s'il n'avait pas procédé à un rétablissement hautement indiqué, c'est qu'il avait craint de déplaire à son beau-père. Bonaparte était bien homme à être retenu par des considérations de famille! L'excuse est si faible qu'elle ne le mène, en la donnant, qu'à maudire son mariage avec Marie-Louise. Loin d'avoir senti ce mariage de la même manière, l'empereur de Russie s'était écrié: «Me voilà renvoyé au fond de mes forêts.» Bonaparte fut tout simplement aveuglé par l'antipathie qu'il avait pour la liberté des peuples.
Le prince Poniatowski[325], lors de la première invasion de l'armée française, avait organisé des troupes polonaises; des corps politiques s'étaient assemblés; la France maintint deux ambassadeurs successifs à Varsovie, l'archevêque de Malines[326] et M. Bignon[327]. Français du Nord, les Polonais, braves et légers comme nous, parlaient notre langue; ils nous aimaient comme des frères; ils se faisaient tuer pour nous avec une fidélité où respirait leur aversion de la Russie. La France les avait jadis perdus; il lui appartenait de leur rendre la vie: ne devait-on rien à ce peuple sauveur de la chrétienté? Je l'ai dit à Alexandre à Vérone: «Si Votre Majesté ne rétablit pas la Pologne, elle sera obligée de l'exterminer.» Prétendre ce royaume condamné à l'oppression par sa position géographique, c'est trop accorder aux collines et aux rivières: vingt peuples entourés de leur seul courage ont gardé leur indépendance, et l'Italie, remparée des Alpes, est tombée sous le joug de quiconque les a voulu franchir. Il serait plus juste de reconnaître une autre fatalité, savoir: que les peuples belliqueux, habitants des plaines, sont condamnés à la conquête: des plaines sont accourus les divers envahisseurs de l'Europe.
[Note 325: Joseph, prince _Poniatowski_ (1762-1813). Après avoir, dans la campagne de Russie, commandé le cinquième corps de la grande armée, composé des divisions polonaises Dombrowski, Zayouschek et Ficher, il commanda, pendant la campagne de Saxe, le 8e corps (Polonais).]
[Note 326: Dominique-Georges-Frédéric _Dufour de Pradt_ (1759-1837). Député du clergé du bailliage de Caux à l'Assemblée constituante, il siégea au côté droit, émigra dès la fin de la session et s'établit à Hambourg, où il publia, en 1798, sous le voile de l'anonyme, un premier ouvrage, l'_Antidote au Congrès de Rastadt_, qui a été longtemps attribué à Joseph de Maistre. Après le 18 brumaire, son parent, le général Duroc, le présenta au premier Consul, dont il fit si bien la conquête qu'il devint bientôt évêque de Poitiers, archevêque de Malines, premier aumônier de l'Empereur, «l'aumônier du dieu Mars», comme il s'appelait lui-même. En 1812, quand la guerre de Russie fut décidée, Napoléon l'envoya comme ambassadeur dans le grand-duché de Varsovie. En 1814, il prit une part très active au rétablissement du gouvernement royal et fut un moment chancelier de la Légion d'honneur. Sous la seconde Restauration, il se jeta dans l'opposition et composa force brochures, dont l'une même lui valut d'être traduit en cour d'assises. Après la révolution de juillet, l'abbé de Pradt revint à ses premières opinions royalistes, et il s'occupait à réunir les matériaux d'une histoire de la Restauration, lorsqu'il succomba à une attaque d'apoplexie. Sainte-Beuve, qui pourtant ne l'aime guère, a dit de lui: «L'abbé de Pradt était actif, délié, infiniment spirituel en conversation; et, la plume à la main, un écrivain plein de verve et pittoresque». Son _Histoire de l'ambassade dans le grand duché de Varsovie en 1812_ est un pamphlet, mais qui renferme des parties dont l'histoire devra faire son profit.]
[Note 327: Louis-Pierre-Édouard, baron _Bignon_ (1771-1841). Il remplaça l'abbé de Pradt à Varsovie. Sous la Restauration, il fut, à la Chambre des députés, de 1817 à 1830, un des chefs de l'opposition libérale. Après 1830, il fut un instant ministre des Affaires étrangères, puis ministre de l'Instruction publique. Une Ordonnance royale du 3 octobre 1837 l'appela à la Chambre des pairs. Il a publié une _Histoire de France_ depuis _le dix-huit brumaire jusqu'à la paix de Tilsitt_ (1829-1880, 6 vol. in-8º) et une _Histoire de France sous Napoléon, depuis la paix de Tilsitt jusqu'en 1812_ (1838, 4 vol. in-8º). Ces deux ouvrages furent composés en exécution du testament de Napoléon, qui portait: «Je lègue au baron Bignon 100,000 francs; je l'engage à écrire l'histoire de la diplomatie française de 1792 à 1815.»]
Loin de favoriser la Pologne, on voulut que ses soldats prissent la cocarde nationale; pauvre qu'elle était, on la chargeait d'entretenir une armée française de quatre-vingt mille hommes; le grand-duché de Varsovie était promis au roi de Saxe[328]. Si la Pologne eût été reformée en royaume, la race slave depuis la Baltique jusqu'à la mer Noire reprenait son indépendance. Même dans l'abandon où Napoléon laissait les Polonais, tout en se servant d'eux, ils demandaient qu'on les jetât en avant; ils se vantaient de pouvoir seuls entrer sans nous à Moscou: proposition inopportune! Le poète armé, Bonaparte avait reparu; il voulait monter au Kremlin pour y chanter et pour signer un décret sur les théâtres.
[Note 328: Napoléon n'a jamais sérieusement songé, quelque favorables que fussent les circonstances et quelque avantage qu'il y dût trouver lui-même, à relever la nation polonaise, qui versait son sang pour lui sur tous les champs de bataille de l'Europe. Sur les vrais sentiments de Napoléon à l'égard de la Pologne et des Polonais, voir les lettres publiées par la _Correspondance générale_, et en particulier ces deux notes: _Au citoyen Talleyrand_, Paris, 17 octobre 1801: «J'ai oublié, citoyen ministre, dans la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire au sujet de l'_Almanach national_, de vous parler de la Pologne dont le Premier Consul désire qu'il ne soit pas question dans l'état des puissances. Cela est d'une inutilité absolue».--_Notes sur un projet d'exposé de la situation de l'Europe_ (Finkenstein, 18 mai 1807): «Ne pas parler de l'indépendance de la Pologne et supprimer tout ce qui tend à montrer l'Empereur comme le libérateur, attendu qu'il ne s'est pas expliqué à ce sujet. _Napoléon_».--Enfin, dans des instructions au général Bertrand (Eylau, 13 février 1807) on lit: «Il (le général Bertrand) laissera entrevoir (à M. de Zartrow) que quant à la Pologne, depuis que l'Empereur la connaît, il n'y attache plus aucune importance».--_Napoléon Ier peint par lui-même_, par Raudot, p. 192-201.]
Quoi qu'on publie aujourd'hui à la louange de Bonaparte, ce grand démocrate, sa haine des gouvernements constitutionnels était invincible; elle ne l'abandonna point alors même qu'il était entré dans les déserts menaçants de la Russie. Le sénateur Wibicki lui apporta jusqu'à Wilna les résolutions de la Diète de Varsovie[329]: «C'est à vous, disait-il dans son exagération sacrilège, c'est à vous qui dictez au siècle son histoire, et en qui la force de la Providence réside, c'est à vous d'appuyer des efforts que vous devez approuver.» Il venait, lui, Wibicki, demander à Napoléon le Grand de prononcer ces seules paroles: «Que le royaume de Pologne existe,» et le royaume de Pologne existera. «Les Polonais se dévoueront aux ordres du chef devant qui les siècles ne sont qu'un moment, et l'espace qu'un point.»
[Note 329: Le 28 juin 1812, la Diète de Varsovie s'était constituée en confédération générale; elle avait déclaré le royaume de Pologne rétabli; convoqué les diétines, invité toute la Pologne à se confédérer, sommé tous les Polonais de l'armée russe d'abandonner la Russie. Elle avait décidé en même temps qu'une députation se rendrait auprès de l'Empereur des Français, pour l'engager à couvrir de sa puissante protection le berceau de la Pologne renaissante. Napoléon était alors à Wilna, et c'est dans cette ville que, le 11 juillet, il donna audience à la députation polonaise.]
Napoléon répondit:
«Gentilshommes, députés de la Confédération de Pologne, j'ai entendu avec intérêt ce que vous venez de me dire. Polonais, je _penserais_ et _agirais_ comme vous; j'aurais voté comme vous dans l'assemblée de Varsovie. L'amour de son pays est le premier devoir de l'homme civilisé.
«_Dans ma situation, j'ai beaucoup d'intérêts à concilier et beaucoup de devoirs à remplir._ Si j'avais régné pendant le premier, le second, ou le troisième partage de la Pologne, j'aurais armé _mes peuples_ pour la défendre.
«J'aime votre nation! Pendant seize ans j'ai vu vos soldats à mes côtés, dans les champs d'Italie et dans ceux de l'Espagne. J'applaudis à ce que vous avez fait; j'autorise les efforts que vous voulez faire: je ferai tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos résolutions.
«Je vous ai tenu le même langage dès ma première entrée en Pologne. Je dois y ajouter _que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de ses domaines, et que je ne puis sanctionner aucune manoeuvre, ou aucun mouvement qui tende à troubler la paisible possession de ce qui lui reste des provinces de la Pologne_.
«Je récompenserai ce dévouement de vos contrées, qui vous rend si intéressants et vous acquiert tant de titres à mon estime et à ma protection, par tout ce qui _pourra dépendre de moi dans les circonstances_.»