Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3
Part 19
Dans ma jeunesse, on s'occupait de lire les commentaires de Folard[299] et de Guischardt[300], de Tempelhoff[301] et de Lloyd[302]; on étudiait l'ordre _profond_ et l'ordre _mince_; j'ai fait manoeuvrer sur ma table de sous-lieutenant bien des petits carrés de bois. La science militaire a changé comme tout le reste par la Révolution; Bonaparte a inventé la grande guerre, dont les conquêtes de la République lui avaient fourni l'idée par les masses réquisitionnaires. Il méprisa les places fortes qu'il se contenta de masquer, s'aventura dans le pays envahi et gagna tout à coups de batailles. Il ne s'occupait point de retraites; il allait droit devant lui comme ces voies romaines qui traversent sans se détourner les précipices et les montagnes. Il portait toutes ses forces sur un point, puis ramassait au demi-cercle les corps isolés dont il avait rompu la ligne. Cette manoeuvre, qui lui fut propre, était d'accord avec la _furie française_; mais elle n'eût point réussi avec des soldats moins impétueux et moins agiles. Il faisait aussi, vers la fin de sa carrière, charger l'artillerie et emporter les redoutes par la cavalerie. Qu'en est-il résulté? En menant la France à la guerre, on a appris à l'Europe à marcher: il ne s'est plus agi que de multiplier les moyens; les masses ont équipollé les masses. Au lieu de cent mille hommes on en a pris six cent mille; au lieu de cent pièces de canon on en a traîné cinq cents: la science ne s'est point accrue; l'échelle seulement s'est élargie. Turenne en savait autant que Bonaparte, mais il n'était pas maître absolu et ne disposait pas de quarante millions d'hommes. Tôt ou tard il faudra rentrer dans la guerre civilisée que savait encore Moreau, guerre qui laisse les peuples en repos tandis qu'un petit nombre de soldats font leur devoir; il faudra en revenir à l'art des retraites, à la défense d'un pays au moyen des places fortes, aux manoeuvres patientes qui ne coûtent que des heures en épargnant des hommes. Ces énormes batailles de Napoléon sont au delà de la gloire; l'oeil ne peut embrasser ces champs de carnage qui, en définitive, n'amènent aucun résultat proportionné à leurs calamités. L'Europe, à moins d'événements imprévus, est pour longtemps dégoûtée de combats. Napoléon a tué la guerre en l'exagérant: notre guerre d'Afrique n'est qu'une école expérimentale ouverte à nos soldats.
[Note 299: Le chevalier de _Folard_ (1669-1752), auteur des _Nouvelles découvertes sur la guerre_ et du _Commentaire, formant un corps de science militaire_. Ses écrits sur la tactique lui valurent le nom de _Végèce français_.]
[Note 300: Karl-Gotlieb _Guischardt_ (1724-1775), écrivain militaire allemand, auteur des _Mémoires militaires sur les Grecs et les Romains_ et de _Mémoires critiques et historiques sur plusieurs points d'antiquités militaires_.]
[Note 301: Georges-Frédéric de _Tempelhoff_ (1737-1807), général et écrivain militaire prussien. Son principal ouvrage est une _Histoire de la guerre de Sept ans en Allemagne_.]
[Note 302: Henri _Lloyd_ (1729-1783), écrivain militaire anglais, auteur de l'_Introduction à l'histoire de la guerre en Allemagne_, de _Mémoires politiques et militaires_ et de _la Philosophie de la guerre_.]
Au milieu des morts, sur le champ de bataille de Wagram, Napoléon montra l'impassibilité qui lui était propre et qu'il affectait afin de paraître au-dessus des autres hommes; il dit froidement ou plutôt il répéta son mot habituel dans de telles circonstances: «Voilà une grande consommation!»
Lorsqu'on lui recommandait des officiers blessés, il répondait: «Ils sont absents.» Si la vertu militaire enseigne quelques vertus, elle en affaiblit plusieurs: le soldat trop humain ne pourrait accomplir son oeuvre; la vue du sang et des larmes, les souffrances, les cris de douleur, l'arrêtant à chaque pas, détruiraient en lui ce qui fait les Césars, race dont, après tout, on se passerait volontiers.
Après la bataille de Wagram, un armistice est convenu à Znaïm[303]. Les Autrichiens, quoi qu'en disent nos bulletins, s'étaient retirés en bon ordre et n'avaient pas laissé derrière eux un seul canon monté. Bonaparte, en possession de Schoenbrünn, y travaillait à la paix. «Le 13 octobre, dit le duc de Cadore[304], j'étais venu de Vienne pour travailler avec l'empereur. Après quelques moments d'entretien, il me dit: «Je vais passer la revue; restez dans mon cabinet; vous rédigerez cette note que je verrai après la revue.» Je restai dans son cabinet avec M. de Méneval, son secrétaire intime; il rentra bientôt.--«Le prince de Lichtenstein, me dit Napoléon, ne vous a-t-il pas fait connaître qu'on lui faisait souvent la proposition de m'assassiner?--Oui, sire; il m'a exprimé l'horreur avec laquelle il rejetait ces propositions.--Eh bien! on vient d'en faire la tentative. Suivez-moi.» J'entrai avec lui dans le salon. Là étaient quelques personnes qui paraissaient très agitées et qui entouraient un jeune homme de dix-huit à vingt ans, d'une figure agréable, très douce, annonçant une sorte de candeur, et qui seul paraissait conserver un grand calme. C'était l'assassin. Il fut interrogé avec une grande douceur par Napoléon lui-même, le général Rapp servant d'interprète. Je ne rapporterai que quelques-unes de ses réponses, qui me frappèrent davantage.
[Note 303: Le 12 juillet 1809.]
[Note 304: M. de _Champagny_. Il avait été fait _duc de Cadore_ le 15 août 1809. Ancien membre de l'Assemblée constituante, emprisonné sous la Terreur, conseiller d'État après le 18 brumaire, ambassadeur à Vienne en 1801, il avait pris le portefeuille de l'Intérieur (8 août 1804) en remplacement de Chaptal. Trois ans après, le 8 août 1807, la disgrâce de Talleyrand l'avait fait passer du ministère de l'Intérieur à celui des Relations extérieures. Il quitta ce dernier ministère le 16 avril 1811 et devint ministre d'État, intendant des domaines de la couronne et sénateur. En 1814, il adhéra des premiers aux Bourbons, qui le firent pair de France. Pendant les Cent-Jours, Napoléon lui rendit l'intendance des domaines de la couronne et le nomma pair de l'Empire. La seconde Restauration le rendit à la vie privée; mais, en 1819, M. Decazes le comprit dans la fournée des soixante nouveaux pairs destinée à rendre la majorité au ministère. M. de Champagny vécut encore assez pour prêter serment au gouvernement de Juillet, et continua de siéger dans la Chambre des pairs jusqu'à sa mort, arrivée le 3 juillet 1834.]
«Pourquoi vouliez-vous m'assassiner?--Parce qu'il n'y aura jamais de paix pour l'Allemagne tant que vous serez au monde.--Qui vous a inspiré ce projet?--L'amour de mon pays.--Ne l'avez-vous concerté avec personne?--Je l'ai trouvé dans ma conscience.--Ne saviez-vous pas à quels dangers vous vous exposiez?--Je le savais; mais je serais heureux de mourir pour mon pays.--Vous avez des principes religieux; croyez-vous que Dieu autorise l'assassinat?--J'espère que Dieu me pardonnera en faveur de mes motifs.--Est-ce que, dans les écoles que vous avez suivies, on enseigne cette doctrine?--Un grand nombre de ceux qui les ont suivies avec moi sont animés de ces sentiments et disposés à dévouer leur vie au salut de la patrie.--Que feriez-vous si je vous mettais en liberté?--Je vous tuerais.»
«La terrible naïveté de ces réponses, la froide et inébranlable résolution qu'elles annonçaient, et ce fanatisme, si fort au-dessus de toutes les craintes humaines, firent sur Napoléon une impression que je jugeai d'autant plus profonde qu'il montrait plus de sang-froid. Il fit retirer tout le monde, et je restai seul avec lui. Après quelques mots sur un fanatisme aussi aveugle et aussi réfléchi, il me dit: «Il faut faire la paix.» Ce récit du duc de Cadore méritait d'être cité en entier[305].
[Note 305: Le récit du général Rapp, dans ses _Mémoires_, p. 141 et suiv., est de tous points conforme à celui du duc de Cadore.--Chateaubriand ne donne pas le nom du jeune Allemand qui avait voulu tuer Napoléon. Il s'appelait Frédéric Stapss. C'était le 12 octobre, au moment où l'Empereur, passant une grande revue à Schoenbrünn, assistait au défilé des troupes entre le maréchal Berthier, son chef d'état-major, et le général Rapp, son aide de camp. Un jeune homme, presque un enfant, la main droite enfoncée sous sa redingote, dans une poche d'où sortait un papier, s'avança vers lui. Berthier, s'imaginant que ce jeune homme voulait présenter une pétition, se plaça entre lui et l'Empereur, et lui dit de remettre sa pétition à l'aide de camp Rapp. Stapss répondit qu'il voulait parler à Napoléon lui-même; puis, comme il s'était avancé de nouveau et s'approchait de très près, Rapp lui signifia de se retirer, en ajoutant que, s'il avait quelque chose à demander, on l'écouterait après la parade. Son regard et son air résolus donnèrent des soupçons à l'aide de camp; appelant un officier de gendarmerie qui se trouvait là, il le fit arrêter et conduire au château. On trouva sur lui un couteau de cuisine. Stapss déclara qu'il avait voulu s'en servir pour frapper Napoléon, mais qu'il ne pouvait rendre compte de sa conduite qu'à Napoléon lui-même. (_Mémoires_ de Rapp, p. 141.)
Napoléon, ne pouvant croire que ce jeune homme n'eût point de complice, recourut, pour le contraindre à les découvrir, à une nouvelle espèce de torture, à la torture de la faim. Dans la lettre qu'il adressa au ministre de la police, pour lui enjoindre d'étouffer le bruit de la tentative de Stapss, il écrivait: «La fièvre d'exaltation où il était a empêché d'en savoir davantage; _on l'interrogera quand il sera refroidi et à jeun_». Il fera, d'ailleurs, plus tard, des aveux complets. À Sainte-Hélène, il dira un jour au médecin O'Meara, qu'il avait prescrit de ne donner au prisonnier _aucune nourriture pendant vingt-quatre heures, et seulement de l'eau_.» (_Napoléon en exil_, par O'Meara, 1822.)--M. de Bausset, préfet du palais impérial, dit, dans ses _Mémoires_ (t. II, p. 228): «On le garda au secret pendant quelques jours, lui faisant éprouver les privations du sommeil, lui donnant des fruits pour nourriture, afin d'affaiblir sa constitution et de le forcer à révéler le nom de ses complices.» Rapp constate que Stapss, lorsqu'il fut exécuté, n'avait rien pris depuis trois jours. Au moment d'aller à la mort, on lui offrit de la nourriture; il la refusa en disant _qu'il lui restait encore assez de force pour marcher au supplice_. Sa fermeté ne se démentit pas un instant. Son dernier cri fut: _Vive la liberté! Vive l'Allemagne! Mort à son tyran!_ (_Mémoires_ de Rapp, 147.)]
Les nations commençaient leur levée; elles annonçaient à Bonaparte des ennemis plus puissants que les rois; la résolution d'un seul homme du peuple sauvait alors l'Autriche. Cependant la fortune de Napoléon ne voulait pas encore tourner la tête. Le 14 août 1809, dans le palais même de l'empereur d'Autriche, il fait la paix[306]; cette fois la fille des Césars est la palme remportée, mais Joséphine avait été sacrée, et Marie-Louise ne le fut pas: avec sa première femme, la vertu de l'onction divine sembla se retirer du triomphateur. J'aurais pu voir dans Notre-Dame de Paris la même cérémonie que j'ai vue dans la cathédrale de Reims; à l'exception de Napoléon, les mêmes hommes y figuraient.
[Note 306: Ce traité est appelé dans l'histoire _la paix de Vienne_. L'Autriche abandonnait quatre cent mille âmes sur la frontière de Bavière, qui fut déterminée par une ligne entre Linz et Passau, couvrant cette dernière ville; plus d'un million sur la frontière d'Italie, Villach en Corinthie, Laybach et la rive droite de la Save; enfin dix-sept cent mille en Galicie. Les territoires détachés de la Haute-Autriche furent donnés à la Bavière; les autres cédés à la France sous le nom de provinces Illyriennes. Les territoires Galiciens furent donnés au roi de Saxe, comme duc de Varsovie, sauf les deux cercles de Solkiew et de Zloczow, livrés à la Russie. L'empereur d'Autriche reconnaissait tous les changements survenus _ou qui pourraient survenir_ en Espagne, en Portugal, en Italie; il adhérait au système prohibitif adopté par la France et la Russie à l'égard de l'Angleterre et s'engageait à cesser toute relation commerciale avec cette dernière puissance. Ce traité, qui démantelait entièrement la monarchie autrichienne, ouvrant ses provinces polonaises, lui ôtant ses défenses de l'Inn et des Alpes Carniques, était fait moins en vue de la paix qu'en prévision d'une guerre future: la _paix de Vienne_ devait durer quatre ans.]
Un des acteurs secrets qui eut le plus de part dans la conduite intérieure de cette affaire fut mon ami Alexandre de Laborde, blessé dans les rangs des émigrés, et honoré de la croix de Marie-Thérèse pour ses blessures[307].
[Note 307: Le comte Alexandre de Laborde avait servi pendant la Révolution dans un régiment de hussards autrichiens. Nommé auditeur au Conseil d'État en 1808, il avait accompagné Napoléon pendant la campagne de 1809, et il venait de jouer un rôle actif dans la pacification avec l'Autriche. Après la signature du traité et le départ de l'armée française, il était demeuré à Vienne avec la mission tout officieuse d'aplanir certaines difficultés de détail, surtout d'observer et de rendre compte: il était particulièrement propre à cette tâche, ayant ses entrées chez les ministres, de nombreuses relations dans le monde de la cour et du gouvernement. Ce fut à lui que Metternich fit la première ouverture sur la possibilité d'un mariage de l'empereur Napoléon avec une princesse de la maison d'Autriche. (Voir _Napoléon et Alexandre Ier_, par Albert Vandal, tome II, chapitre VI.)]
Le 11 mars, le prince de Neuchâtel[308] épousa à Vienne, par procuration, l'archiduchesse Marie-Louise. Celle-ci partit pour la France, accompagnée de la princesse Murat: Marie-Louise était parée sur la route des emblèmes de la souveraine. Elle arriva à Strasbourg le 22 mars, et le 28 au château de Compiègne, où Bonaparte l'attendait[309]. Le mariage civil eut lieu à Saint-Cloud le 1er avril; le 2, le cardinal Fesch donna dans le Louvre la bénédiction nuptiale aux deux époux. Bonaparte apprit à cette seconde femme à lui devenir infidèle, ainsi que l'avait été la première, en trompant lui-même son propre lit par son intimité avec Marie-Louise avant la célébration du mariage religieux: mépris de la majesté des moeurs royales et des lois saintes qui n'était pas d'un heureux augure[310].
[Note 308: Le maréchal Berthier, prince de Neuchâtel.]
[Note 309: Napoléon n'avait point attendu Marie-Louise à Compiègne. «Profitant, dit Norvins (_Mémorial_, t. III, p. 279), du trouble du palais, de l'obscurité et du mauvais temps, l'Empereur s'était esquivé par un escalier dérobé et était sorti par une petite porte du parc. Il y avait trouvé une simple calèche bien attelée où, précédé d'un seul courrier, il se jeta avec Murat, enveloppés l'un et l'autre dans de grands manteaux, et à toutes brides il alla s'embusquer à deux lieues de Soissons, au village de Courcelles, sous le porche de l'église, pour y guetter l'arrivée de Marie-Louise ... Enfin parut la voiture si désirée; à l'instant, comme un sous-lieutenant qui revoit sa cousine, Napoléon s'élança de la calèche, ouvrit brusquement la portière de la berline impériale, mit sa soeur Caroline sur le devant, prit sa place et embrassa l'Impératrice. Tout cela se fit si rapidement qu'il avait embrassé dix fois la jeune archiduchesse, qu'elle savait à peine à qui elle devait cet impromptu. Ce fut une affaire d'avant-postes, conçue et exécutée militairement: Marie-Louise fut surprise et conquise.»]
[Note 310: «Un courrier vint tout à coup annoncer le cortège. Il pleuvait à verse ... Tout Compiègne se précipita dans les cours, et surtout dans la cour d'honneur ... Enfin à dix heures, par une pluie battante, le canon annonça l'entrée dans la ville de l'auguste couple. À l'instant toutes nos royautés des deux sexes vinrent s'étager sur les marches du perron et se trouvèrent à la descente de la voiture impériale. L'Empereur en sortit, donnant la main à l'Impératrice, et lui présenta rapidement toute sa famille. Ainsi fit-il dans la galerie, comme au pas de course ... Le souper fut servi dans l'appartement de Marie-Louise. Il n'y eut en tiers que la reine de Naples, qui, mourant de sommeil, se congédia en sortant de table. Or, qui de trois ôte un, reste deux ... Le lendemain, à midi, l'Empereur déjeunait auprès du lit de l'Impératrice ... Ce fut la chancellerie qui resta vierge, et Napoléon un simple mortel.» Norvins, _Mémorial_, t. III, p. 280.--Voir aussi les _Mémoires_ de M. de Bausset.]
Tout paraît achevé; Bonaparte a obtenu la seule chose qui lui manquait: comme Philippe-Auguste s'alliant à Isabelle de Hainaut, il confond la dernière race avec la _race des grands rois_; le passé se réunit à l'avenir. En arrière comme en avant, il est désormais le maître des siècles s'il se veut enfin fixer au sommet; mais il a la puissance d'arrêter le monde et n'a pas celle de s'arrêter: il ira jusqu'à ce qu'il ait conquis la dernière couronne qui donne du prix à toutes les autres, la couronne du malheur.
L'archiduchesse Marie-Louise, le 20 mars 1811, accouche d'un fils[311]: sanction supposée des félicités précédentes. De ce fils éclos, comme les oiseaux du pôle, au soleil de minuit, il ne restera qu'une valse triste, composée par lui-même à Schoenbrünn, et jouée sur des orgues dans les rues de Paris, autour du palais de son père.
[Note 311: Le _Moniteur_ du 21 mars contenait, à la date du 20, cet avis solennel: «Aujourd'hui, 20 mars, à neuf heures du matin, l'espoir de la France a été rempli. Sa Majesté l'Impératrice est heureusement accouchée d'un prince. Le _Roi de Rome_ et son auguste Mère sont en parfaite santé.»--Le 17 février 1810, trois jours après l'adhésion officielle de l'empereur d'Autriche au mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon, le ministre d'État, comte Regnaud de Saint-Jean d'Angély, avait lu aux sénateurs réunis en séance solennelle l'exposé des motifs du sénatus-consulte qui réunissait l'État de Rome à l'Empire. Après avoir félicité Napoléon de placer une seconde fois sur sa tête la couronne de Charlemagne, le ministre, dévoilant la pensée maîtresse de son souverain, avait ajouté: «Il veut que l'héritier de cette couronne porte le titre de _Roi de Rome_; qu'un prince y tienne la cour impériale, y exerce un pouvoir protecteur, y répande ses bienfaits en renouvelant les splendeurs des arts.» L'article du 7 Sénatus-consulte, que le Sénat s'empressa de voter, était ainsi libellé: «Le prince impérial porte le titre et reçoit les honneurs de roi de Rome.» L'article 10 stipulait que les Empereurs, après avoir été couronnés à Notre-Dame de Paris, le seraient à Saint-Pierre de Rome avant la dixième année de leur règne.» Et trois ans après sa naissance, le prince impérial, le roi de Rome n'aura déjà plus de couronne et ne sera plus pour l'Europe qu'un prince autrichien! La parole du Psalmiste sera devenue une prophétie: «_Cogitaverunt consilia quoe non potuerunt stabilire_»; et la menace qu'elle contient sera en voie d'accomplissement: «_Fructum eorum de terra perdes et semen eorum a filiis hominum._» Voir _le Roi de Rome_, par Henri Welschinger, p. 6.]
LIVRE II
Projets et préparatifs de la guerre de Russie. -- Embarras de Napoléon. -- Réunion à Dresde. -- Bonaparte passe en revue son armée et arrive au bord du Niémen. -- Invasion de la Russie. -- Wilna. -- Le Sénateur polonais Wibicki. -- Le parlementaire russe Balachof. -- Smolensk. -- Murat. -- Le fils de Platof. -- Retraite des Russes. -- Le Borysthène. -- Obsession de Bonaparte. -- Kutuzof succède à Barclay dans le commandement de l'armée russe. -- Bataille de la Moskowa ou de Borodino. -- Bulletin. -- Aspect du champ de bataille. -- Extrait du dix-huitième bulletin de la Grande-Armée. -- Marche en avant des Français. -- Rostopschin. -- Bonaparte au Mont-du-Salut. -- Vue de Moscou. -- Entrée de Napoléon au Kremlin. -- Incendie de Moscou. -- Bonaparte gagne avec peine Petrowski. -- Écriteau de Rostopschin. -- Séjour sur les ruines de Moscou. -- Occupations de Bonaparte. -- Retraite. -- Smolensk. -- Suite de la retraite. -- Passage de la Bérésina. -- Jugement sur la campagne de Russie. -- Dernier bulletin de la Grande-Armée. -- Retour de Bonaparte à Paris. -- Harangue du Sénat. -- Malheurs de la France. -- Joies forcées. -- Séjour à ma vallée. -- Réveil de la légitimité. -- Le pape à Fontainebleau. -- Défections. -- Mort de Lagrange et de Delille. -- Batailles de Lützen, de Bautzen et de Dresde. -- Revers en Espagne. -- Campagne de Saxe ou des poètes. -- Bataille de Leipzick. -- Retour de Bonaparte à Paris. -- Traité de Valençay. -- Le corps législatif convoqué, puis ajourné. -- Les alliés passent le Rhin. -- Colère de Bonaparte. -- Premier jour de l'an 1814. -- Notes qui devinrent la brochure: _De Bonaparte et des Bourbons._ -- Je prends un appartement rue de Rivoli. -- Admirable campagne de France, 1814. -- Je commence à imprimer ma brochure. -- Une note de Madame de Chateaubriand. -- La guerre établie aux barrières de Paris. -- Vue de Paris. -- Combat de Belleville. -- Faits de Marie-Louise et de la régence, -- M. de Talleyrand reste à Paris. -- Proclamation du prince généralissime Schwarzenberg. -- Discours d'Alexandre. -- Capitulation de Paris.
Bonaparte ne voyait plus d'ennemis; ne sachant où prendre des empires, faute de mieux il avait pris le royaume de Hollande à son frère. Mais une inimitié secrète, qui remontait à l'époque de la mort du duc d'Enghien, était restée au fond du coeur de Napoléon contre Alexandre. Une rivalité de puissance l'animait; il savait ce que la Russie pouvait faire et à quel prix il avait acheté les victoires de Friedland et d'Eylau. Les entrevues de Tilsit et d'Erfurt, des suspensions d'armes forcées, une paix que le caractère de Bonaparte ne pouvait supporter, des déclarations d'amitié, des serrements de main, des embrassades, des projets fantastiques de conquêtes communes, tout cela n'était que des ajournements de haine. Il restait sur le continent un pays et des capitales où Napoléon n'était point entré, un empire debout en face de l'empire français: les deux colosses se devaient mesurer. À force d'étendre la France, Bonaparte avait rencontré les Russes, comme Trajan, en passant le Danube, avait rencontré les Goths.
Un calme naturel, soutenu d'une piété sincère depuis qu'il était revenu à la religion, inclinait Alexandre à la paix: il ne l'aurait jamais rompue si l'on n'était venu le chercher. Toute l'année 1811 se passa en préparatifs. La Russie invitait l'Autriche domptée et la Prusse pantelante à se réunir à elle dans le cas où elle serait attaquée; l'Angleterre arrivait avec sa bourse. L'exemple des Espagnols avait soulevé les sympathies des peuples; déjà commençait à se former le lien de la vertu (Tugendbund) qui enserrait peu à peu la jeune Allemagne.