Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3

Part 18

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[Note 284: Sextius-Alexandre-François, comte _Miollis_ (1759-1828), fit ses premières armes en Amérique, fut général de brigade en 1795, divisionnaire en 1799. Il était en 1809 commandant militaire des États-Romains. Ami des lettres, il avait, en 1797, à Mantoue, établi une fête en l'honneur de Virgile. Plus tard, il fit élever une colonne à l'Arioste dans la ville de Ferrare. Son frère, Charles-François-Melchior-Bienvenu de Miollis, évêque de Digne, de 1805 à 1838, a servi de modèle à Victor Hugo, lorsqu'il a peint, dans _les Misérables_, avec de si admirables couleurs, le portrait de _M. Charles-François-Bienvenu Myriel, évêque de D._]

Si quelque chose pouvait rendre à l'excommunication un peu de son ancienne force, c'était la vertu de Pie VII: chez les anciens, la foudre qui éclatait dans un ciel serein passait pour la plus menaçante. Mais la bulle conservait encore un caractère de faiblesse: Napoléon, compris parmi les _spoliateurs_ de l'Église, n'était pas _expressément_ nommé. Le temps était aux frayeurs; les timides se réfugièrent en sûreté de conscience dans cette absence d'excommunication nominale. Il fallait combattre à coups de tonnerre; il fallait rendre foudre pour foudre, puisqu'on n'avait pas pris le parti de se défendre; il fallait faire cesser le culte, fermer les portes des temples, mettre les églises en interdit, ordonner aux prêtres de ne plus administrer les sacrements. Que le siècle fût propre ou non à cette haute aventure, utile était de la tenter: Grégoire VII n'y eût pas manqué. Si d'une part il n'y avait pas assez de foi pour soutenir une excommunication, de l'autre il n'y en avait plus assez pour que Bonaparte, devenant un Henri VIII, se fît chef d'une Église séparée. L'empereur, par l'excommunication complète, se fût trouvé dans des difficultés inextricables: la violence peut fermer les églises, mais elle ne les peut ouvrir; on ne saurait ni forcer le peuple à prier, ni contraindre le prêtre à offrir le saint sacrifice. Jamais on n'a joué contre Napoléon toute la partie qu'on pouvait jouer.

Un prêtre de soixante et onze ans, sans un soldat, tenait en échec l'empire. Murat dépêcha sept cents Napolitains à Miollis, l'inaugurateur de la fête de Virgile à Mantoue. Radet[285], général de gendarmerie qui se trouvait à Rome, fut chargé d'enlever le pape et le cardinal Pacca. Les précautions militaires furent prises, les ordres donnés dans le plus grand secret et tout juste comme dans la nuit de la Saint-Barthélemy: lorsqu'une heure après minuit frapperait à l'horloge du Quirinal, les troupes rassemblées en silence devaient monter intrépidement à l'escalade de la geôle de deux prêtres décrépits.

[Note 285: Étienne _Radet_ (1762-1825). Il était l'homme des missions pénibles. Pendant les Cent-Jours, l'Empereur le chargea de conduire à Cette le duc d'Angoulême qui devait s'y embarquer pour l'Espagne. Cette nouvelle besogne accomplie, il fut nommé inspecteur général de gendarmerie et grand prévôt de l'armée. Arrêté en 1816 et condamné par un conseil de guerre à neuf ans de détention, il fut rendu à la liberté par une ordonnance royale du mois de mars 1818.]

À l'heure attendue[286], le général Radet pénétra dans la cour du Quirinal par la grande entrée; le colonel Siry, qui s'était glissé dans le palais, lui en ouvrit en dedans les portes. Le général monte aux appartements: arrivé dans la salle des sanctifications, il y trouve la garde suisse, forte de quarante hommes; elle ne fit aucune résistance, ayant reçu l'ordre de s'abstenir: le pape ne voulait avoir devant lui que Dieu.

[Note 286: C'était dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809.]

Les fenêtres du palais donnant sur la rue qui va à la Porta Pia avaient été brisées à coups de hache. Le pape, levé à la hâte, se tenait en rochet et en mosette dans la salle de ses audiences ordinaires avec le cardinal Pacca, le cardinal Despuig, quelques prélats et des employés de la secrétairerie. Il était assis devant une table entre les deux cardinaux. Radet entre; on reste de part et d'autre en silence. Radet pâle et déconcerté prit enfin la parole: il déclare à Pie VII qu'il doit renoncer à la souveraineté temporelle de Rome, et que si Sa Sainteté refuse d'obéir, il a ordre de la conduire au général Miollis.

Le pape répondit que si les serments de fidélité obligeaient Radet d'obéir aux injonctions de Bonaparte, à plus forte raison lui, Pie VII, devait tenir les serments qu'il avait faits en recevant la tiare; il ne pouvait ni céder ni abandonner le domaine de l'Église qui ne lui appartenait pas, et dont il n'était que l'administrateur.

Le pape ayant demandé s'il devait partir seul: «Votre Sainteté, répondit le général, peut emmener avec elle son ministre.» Pacca courut se revêtir dans une chambre voisine de ses habits de cardinal.

Dans la nuit de Noël, Grégoire VII, célébrant l'office à Sainte-Marie-Majeure, fut arraché de l'autel, blessé à la tête, dépouillé de ses ornements et conduit dans une tour par ordre du préfet Cencius. Le peuple prit les armes; Cencius effrayé tomba aux pieds de son captif: Grégoire apaisa le peuple, fut ramené à Sainte-Marie-Majeure, et acheva l'office.

Le 8 septembre 1303, Nogaret et Colonne entrèrent la nuit dans Agnani, forcèrent la maison de Boniface VIII qui les attendait le manteau pontifical sur les épaules, la tête ceinte de la tiare, les mains armées des clefs et de la croix. Colonne le frappa au visage: Boniface en mourut de rage et de douleur.

Pie VII, humble et digne, ne montra ni la même audace humaine, ni le même orgueil du monde; les exemples étaient plus près de lui; ses épreuves ressemblaient à celles de Pie VI. Deux papes du même nom, successeurs l'un de l'autre, ont été victimes de nos révolutions: tous deux furent traînés en France par la _voie douloureuse_! l'un, âgé de quatre-vingt-deux ans, est venu expirer à Valence; l'autre, septuagénaire, a subi la prison à Fontainebleau. Pie VII semblait être le fantôme de Pie VI, repassant sur le même chemin.

Lorsque Pacca dans sa robe de cardinal revint, il trouva son auguste maître déjà entre les mains des sbires et des gendarmes qui le forçaient de descendre les escaliers sur les débris des portes jetées à terre. Pie VI, enlevé du Vatican le 20 février 1798[287], trois heures avant le lever du soleil, abandonna le monde de chefs-d'oeuvre qui semblait le pleurer et sortit de Rome, au murmure des fontaines de la place Saint-Pierre, par la porte Angélique. Pie VII, enlevé du Quirinal le 6 juillet au point du jour, sortit par la Porte Pia; il fit le tour des murailles jusqu'à la porte du Peuple. Cette Porte Pia, où tant de fois je me suis promené seul, fut celle par laquelle Alaric entra dans Rome. En suivant le chemin de ronde, où Pie VII avait passé, je ne voyais du côté de la villa Borghèse que la retraite de Raphaël, et du côté du Mont-Pincio que les refuges de Claude Lorrain et du Poussin; merveilleux souvenirs de la beauté des femmes et de la lumière de Rome; souvenirs du génie des arts que protégea la puissance pontificale, et qui pouvaient suivre et consoler un prince captif et dépouillé.

[Note 287: Dans toutes les éditions des _Mémoires_, on a imprimé jusqu'ici: «le 20 février 1800». C'est le 20 février 1798 que le Directoire fit enlever le pape Pie VI. Le général Berthier, le futur major-général de Napoléon, commandait alors à Rome. «Ici, je voudrais pouvoir me taire, dit l'historien Botta, mais l'amour de la vérité l'emporte, et je dirai que dans l'état d'abaissement où était tombé le vénérable Pontife, il eut à supporter de la part des républicains français des insultes telles, que ce n'eût pas été une faute beaucoup plus grave de lui ôter la vie.» (Botta, _Histoire d'Italie de 1789 à 1814_, t. 3, p. 134.)]

Quand Pie VII partit de Rome, il avait dans sa poche un _papetto_ de vingt-deux sous comme un soldat à cinq sous par étape: il a recouvré le Vatican. Bonaparte, au moment des exploits du général Radet, avait les mains pleines de royaumes: que lui en est-il resté? Radet a imprimé le récit de ses exploits; il en a fait faire un tableau qu'il a laissé à sa famille: tant les notions de la justice et de l'honneur sont brouillées dans les esprits.

Dans la cour du Quirinal le pape avait rencontré les Napolitains ses oppresseurs; il les bénit ainsi que la ville: cette bénédiction apostolique se mêlant à tout, dans le malheur comme dans la prospérité, donne un caractère particulier aux événements de la vie de ces rois-pontifes qui ne ressemblent point aux autres rois.

Des chevaux de poste attendaient en dehors de la porte du Peuple. Les persiennes de la voiture où monta Pie VII étaient clouées du côté où il s'assit; le pape entré, les portières furent fermées à double tour, et Radet mit les clefs dans sa poche; le chef des gendarmes devait accompagner le pape jusqu'à la Chartreuse de Florence.

À Monterossi il y avait sur le seuil des portes des femmes qui pleuraient: le général pria Sa Sainteté de baisser les rideaux de la voiture pour se cacher. La chaleur était accablante. Vers le soir Pie VII demanda à boire; le maréchal des logis Cardigny remplit une bouteille d'une eau sauvage qui coulait sur le chemin; Pie VII but avec grand plaisir. Sur la montagne de Radicofani le pape descendit à une pauvre auberge; ses habits étaient trempés de sueur, et il n'avait pas de quoi se changer; Pacca aida la servante à faire le lit de Sa Sainteté. Le lendemain le pape rencontra des paysans; il leur dit: «Courage et prières!» On traversa Sienne; on entra dans Florence, une des roues de la voiture se brisa; le peuple ému s'écriait: «_Santo padre! santo padre!_» Le pape fut tiré hors de la voiture renversée par une portière. Les uns se prosternaient, les autres touchaient les vêtements de Sa Sainteté, comme le peuple de Jérusalem la robe du Christ.

Le pape put enfin se remettre en route pour la Chartreuse; il hérita dans cette solitude de la couche que dix ans auparavant avait occupée Pie VI, lorsque deux palefreniers hissaient celui-ci dans la voiture et qu'il poussait des gémissements de souffrance. La Chartreuse appartenait au site de Vallombrosa; par une succession de forêts de pins on arrivait aux Camaldules, et de là, de rocher en rocher, à ce sommet de l'Apennin qui voit les deux mers. Un ordre subit contraignit Pie VII de repartir pour Alexandrie; il n'eut que le temps de demander un bréviaire au prieur; Pacca fut séparé du souverain pontife.

De la Chartreuse à Alexandrie la foule accourut de toutes parts; on jetait des fleurs au captif, on lui donnait de l'eau, on lui présentait des fruits; des gens de la campagne prétendaient le délivrer et lui disaient: «_Vuole? dica._» Un pieux larron lui déroba une épingle, relique qui devait ouvrir au ravisseur les portes du ciel.

À trois mille de Gênes une litière conduisit le pape au bord de la mer; une felouque le transporta de l'autre côté de la ville à Saint-Pierre d'Arena. Par la route d'Alexandrie et de Mondovi, Pie VII gagna le premier village français; il y fut accueilli avec des effusions de tendresse religieuse; il disait: «Dieu pourrait-il nous ordonner de paraître insensible à ces marques d'affection?»

Les Espagnols faits prisonniers à Saragosse étaient détenus à Grenoble: de même que ces garnisons d'Européens oubliées sur quelques montagnes des Indes, ils chantaient la nuit et faisaient retentir ces climats étrangers des airs de la patrie. Tout à coup le pape descend; il semblait avoir entendu ces voix chrétiennes. Les captifs volent au-devant du nouvel opprimé; ils tombent à genoux; Pie VII jette presque tout son corps hors de la portière; il étend ses mains amaigries et tremblantes sur ces guerriers qui avaient défendu la liberté de l'Italie avec l'épée, comme il avait défendu la liberté de l'Espagne avec la foi; les deux glaives se croisent sur des têtes héroïques.

De Grenoble Pie VII atteignit Valence. Là, Pie VI avait expiré[288]; là, il s'était écrié quand on le montra au peuple: «_Ecce homo!_» Là, Pie VI se sépara de Pie VII; le mort, rencontrant sa tombe, y rentra; il fit cesser la double apparition, car jusqu'alors on avait vu comme deux papes marchant ensemble, ainsi que l'ombre accompagne le corps. Pie VII portait l'anneau que Pie VI avait au doigt lorsqu'il expira: signe qu'il avait accepté les misères et les destinées de son devancier.

[Note 288: Pie VI, traîné par le Directoire de prison en prison, avait été amené à Valence le 11 juillet 1799; il mourut dans cette ville le 29 août de la même année, en pardonnant à ceux qui depuis dix-huit mois l'avaient traité avec tant de lâcheté et de barbarie: «Recommandez surtout à mon successeur de pardonner aux Français comme je leur pardonne de tout mon coeur.» Comme lui, son successeur sera odieusement persécuté, et il pardonnera comme lui.]

À deux lieues de Comana, saint Chrysostome logea aux établissements de saint Basilisque; ce martyr lui apparut pendant la nuit et lui dit: «Courage, mon frère Jean! demain nous serons ensemble.» Jean répliqua: «Dieu soit loué de tout!» Il s'étendit à terre et mourut.

À Valence, Bonaparte commença la carrière d'où il s'élança sur Rome. On ne laissa pas le temps à Pie VII de visiter les cendres de Pie VI; on le poussa précipitamment à Avignon: c'était le faire rentrer dans la petite Rome; il y put voir la glacière dans les souterrains du palais d'une autre lignée de pontifes, et entendre la voix de l'ancien poète couronné[289], qui rappelait les successeurs de Saint Pierre au Capitole.

[Note 289: Le poète Pétrarque, solennellement couronné au Capitole, le jour de Pâques, 8 avril 1341, de lauriers qu'il consacra sur le grand-autel de Saint Pierre. Il vécut longtemps à Avignon, qui était alors la résidence des papes.]

Conduit au hasard, il rentra dans les Alpes maritimes; au pont du Var, il le voulut traverser à pied; il rencontra la population divisée en ordres de métiers, les ecclésiastiques vêtus de leurs habits sacerdotaux, et dix mille personnes à genoux dans un profond silence. La reine d'Étrurie avec ses deux enfants, à genoux aussi, attendait le saint-père au bout du pont. À Nice, les rues de la ville étaient jonchées de fleurs. Le commandant, qui menait le pape à Savone, prit la nuit un chemin infréquenté par les bois; à son grand étonnement, il tomba au milieu d'une illumination solitaire; un lampion avait été attaché à chaque arbre. Le long de la mer, la Corniche était pareillement illuminée; les vaisseaux aperçurent de loin ces phares que le respect, l'attendrissement et la piété allumaient pour le naufrage d'un moine captif. Napoléon revint-il ainsi de Moscou? Était-ce du bulletin de ses bienfaits et des bénédictions des peuples qu'il était précédé?

Durant ce long voyage la bataille de Wagram avait été gagnée[290], le mariage de Napoléon avec Marie-Louise arrêté. Treize des cardinaux mandés à Paris furent exilés[291], et la consulte romaine formée par la France avait de nouveau prononcé la réunion du saint-siège à l'empire[292].

[Note 290: 6 juillet 1809.]

[Note 291: Ils avaient refusé d'assister au mariage de Napoléon et de Marie-Louise. Après avoir juré de maintenir dans leur intégrité les droits du Saint-Siège, et les voyant lésés par l'annulation du mariage de l'Empereur, ils ne s'étaient pas cru permis de légitimer par leur présence une seconde union. Napoléon les exila, confisqua leurs biens, saisit leurs revenus, supprima leurs traitements, et leur interdit de porter les marques de la dignité cardinalice. Au lieu de la soutane, du chapeau, de la barrette et des bas rouges, ils durent porter des vêtements noirs. De là l'appellation que les contemporains leur donnèrent et qui devait rester pour eux un titre d'honneur: les _Cardinaux noirs_. Voici leurs noms: Consalvi, di Pietro, Mattei, Litta, Pignatelli, Scotti, della Somaglia, Brancadoro, Saluzzo, Galeffi, Ruffo-Scilla, Oppizoni et Gabrielli.]

[Note 292: Le Sénatus-consulte organique du 17 février 1810 sanctionna le décret du 17 mai 1809, qui avait ordonné la réunion à l'Empire français de Rome et des États du pape.]

Le pape, détenu à Savone, fatigué et assiégé par les créatures de Napoléon, émit un bref dont le cardinal Roverella fut le principal auteur, et qui permettait d'envoyer des bulles de confirmation à différents évêques nommés[293]. L'empereur n'avait pas compté sur tant de complaisance; il rejeta le bref parce qu'il lui eût fallu mettre le souverain pontife en liberté. Dans un accès de colère il avait ordonné que les cardinaux opposants quittassent la pourpre; quelques-uns furent enfermés à Vincennes.

[Note 293: Bref du 20 septembre 1811.]

Le préfet de Nice écrivit à Pie VII que «défense lui était faite de communiquer avec aucune église de l'empire, sous peine de désobéissance; que lui, Pie VII, a cessé d'être l'organe de l'Église parce qu'il prêche la rébellion et que _son âme est toute de fiel_; que, puisque rien ne peut le rendre sage, il verra que Sa Majesté est assez puissante pour déposer un pape.»

Était-ce bien le vainqueur de Marengo qui avait dicté la minute d'une pareille lettre?

Enfin, après trois ans de captivité à Savone, le 9 de juin 1812, le pape fut mandé en France. On lui enjoignit de changer d'habits: dirigé sur Turin, il arriva à l'hospice du Mont-Cenis au milieu de la nuit. Là, près d'expirer, il reçut l'extrême-onction. On ne lui permit de s'arrêter que le temps nécessaire à l'administration du dernier sacrement; on ne souffrit pas qu'il séjournât près du ciel. Il ne se plaignit point; il renouvelait l'exemple de la mansuétude de la martyre de Verceil. Au bas de la montagne, au moment qu'elle allait être décollée, voyant tomber l'agrafe de la chlamyde du bourreau, elle dit à cet homme: «Voilà une agrafe d'or qui vient de tomber de ton épaule; ramasse-la, de crainte de perdre ce que tu n'as gagné qu'avec beaucoup de travail.»

Pendant sa traversée de la France, on ne permit pas à Pie VII de descendre de voiture. S'il prenait quelque nourriture, c'était dans cette voiture même, que l'on enfermait dans les remises de la poste. Le 20 juin au matin, il arriva à Fontainebleau; Bonaparte trois jours après franchissait le Niémen pour commencer son expiation. Le concierge refusa de recevoir le captif, parce qu'aucun ordre ne lui était encore parvenu. L'ordre envoyé de Paris, le pape entra dans le château; il y fit entrer avec lui la justice céleste: sur la même table où Pie VII appuyait sa main défaillante, Napoléon signa son abdication.

Si l'inique invasion de l'Espagne souleva contre Bonaparte le monde politique, l'ingrate occupation de Rome lui rendit contraire le monde moral: sans la moindre utilité, il s'aliéna comme à plaisir les peuples et les autels, l'homme et Dieu. Entre les deux précipices qu'il avait creusés aux deux bords de sa vie, il alla, par une étroite chaussée, chercher sa destruction au fond de l'Europe, comme sur ce pont que la Mort, aidée du mal, avait jeté à travers le chaos.

Pie VII n'est point étranger à ces _Mémoires_: c'est le premier souverain auprès duquel j'aie rempli une mission dans ma carrière politique, commencée et subitement interrompue sous le Consulat. Je le vois encore me recevant au Vatican, le _Génie du christianisme_ ouvert sur sa table, dans le même cabinet où j'ai été admis aux pieds de Léon XII et de Pie VIII. J'aime à rappeler ce qu'il a souffert: les douleurs qu'il a bénies à Rome en 1803 payeront aux siennes par mon souvenir une dette de reconnaissance.

* * * * *

Le 9 avril 1809, entre l'Angleterre, l'Autriche et l'Espagne, se déclara la cinquième coalition, sourdement appuyée par le mécontentement des autres souverains. Les Autrichiens, se plaignant de l'infraction de traités, passent tout à coup l'Inn à Braunau: on leur avait reproché leur lenteur, ils voulurent faire les Napoléon; cette allure ne leur allait pas. Heureux de quitter l'Espagne, Bonaparte accourt en Bavière; il se met à la tête des Bavarois sans attendre les Français; tout soldat lui était bon. Il défait à Abensberg l'archiduc Louis[294], à Eckmühl l'archiduc Charles[295]; il scie en deux l'armée autrichienne, il effectue le passage de la Salza[296].

[Note 294: 20 avril 1809.]

[Note 295: 22 avril.]

[Note 296: 28, 29, 30 avril.]

Il entre à Vienne[297]. Le 21 et le 22 mai a lieu la terrible affaire d'Essling. La relation de l'archiduc Charles porte que, le premier jour, deux cent quatre-vingt-huit pièces autrichiennes tirèrent cinquante et un mille coups de canon, et que le lendemain plus de quatre cents pièces jouèrent de part et d'autre. Le maréchal Lannes y fut blessé mortellement. Bonaparte lui dit un mot et puis l'oublia; l'attachement des hommes se refroidit aussi vite que le boulet qui les frappe.

[Note 297: Le 13 mai.]

La bataille de Wagram (6 juillet 1809) résume les différents combats livrés en Allemagne: Bonaparte y déploie tout son génie. Le colonel César de Laville, chargé de l'aller prévenir d'un désastre qu'éprouve l'aile gauche, le trouve à l'aile droite dirigeant l'attaque du maréchal Davout. Napoléon revient sur-le-champ à la gauche et répare l'échec essuyé par Masséna. Ce fut alors, au moment où l'on croyait la bataille perdue, que, jugeant seul du contraire par les manoeuvres de l'ennemi, il s'écria: «La bataille est gagnée!» Il oppose sa volonté à la victoire hésitante; il la ramène au feu comme César ramenait par la barbe au combat ses vétérans étonnés. Neuf cents bouches de bronze rugissent; la plaine et les moissons sont en flammes; de grands villages disparaissant; l'action dure douze heures. Dans une seule charge, Lauriston[298] marche au trot à l'ennemi, à la tête de cent pièces de canon. Quatre jours après on ramassait au milieu des blés des militaires qui achevaient de mourir aux rayons du soleil sur des épis piétinés, couchés et collés par du sang: les vers s'attachaient déjà aux plaies des cadavres avancés.

[Note 298: Jacques-Alexandre-Bernard _Law_, comte puis marquis de _Lauriston_, né à Pondichéry le 1er février 1763. Il était le petit-neveu du célèbre contrôleur John Law et le fils d'un maréchal de camp gouverneur des possessions françaises dans l'Inde. Camarade de Bonaparte à Briennne, il devint son aide de camp et assista à ses côtés à la bataille de Marengo. Général de division d'artillerie et comte de l'Empire (29 juin 1808), il se signala sur les champs de bataille, particulièrement à Raab, à Wagram, à la Moskowa, à Lützen, à Weissig, à Bautzen et à Wurtschen; très apprécié de l'Empereur, il se vit chargé par lui de plusieurs missions diplomatiques, notamment de l'ambassade de Pétersbourg en 1811. Louis XVIII le nomma grand-cordon de la Légion d'honneur (29 juillet 1814), et capitaine-lieutenant aux mousquetaires gris (20 février 1815). Pendant les Cent-Jours, il resta fidèle au roi, qui le fit pair de France (17 août 1815) et le créa marquis (20 décembre 1817). Il entra dans le cabinet du duc de Richelieu comme ministre de la Maison du roi, le 1er novembre 1820. Maréchal de France le 6 juin 1823, il prit part à la guerre d'Espagne, assiégea et prit Pampelune et devint, le 9 octobre 1823, chevalier du Saint-Esprit. Le 4 août de l'année suivante, il abandonna ses fonctions de ministre de la Maison du roi pour celles de grand veneur et de ministre d'État. Il mourut d'une attaque d'apoplexie foudroyante dans la nuit du 10 au 11 juin 1828.]