Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3
Part 16
Erfurt capitule[243]; Leipsick est saisi par Davout[244]; les passages de l'Elbe sont forcés[245]; Spandau cède; Bonaparte fait prisonnière à Potsdam l'épée de Frédéric[246]. Le 27 octobre 1806, le grand roi de Prusse, dans sa poussière autour de ses palais vides à Berlin, entend porter les armes d'une façon qui lui révèle des grenadiers étrangers: Napoléon est arrivé. Pendant que le monument de la philosophie s'écroulait au bord de la Sprée, je visitais à Jérusalem le monument impérissable de la religion.
[Note 243: Le 16 octobre 1806.]
[Note 244: Le 18 octobre.]
[Note 245: Le 20 octobre, les maréchaux Davout et Lannes forcent le passage de l'Elbe à Wittembourg et à Dessau.]
[Note 246: Le 25 octobre.]
Stettin, Custrin se rendent[247]; à Lubeck nouvelle victoire; la capitale de la Wagrie est emportée d'assaut[248]; Blücher, destiné à pénétrer deux fois dans Paris, demeure entre nos mains. C'est l'histoire de la Hollande et de ses quarante-six villes emportées dans un voyage en 1672 par Louis XIV.
[Note 247: Le 29 octobre, le général Lasalle, à la tête de 1200 hussards, fait capituler Stettin, place très forte sur l'Oder, et capitale de la Poméranie prussienne. On y prend 5,000 hommes, 150 canons, d'immenses magasins.--Le 1er novembre, la place de Custrin, située au milieu d'un vaste marais, bien approvisionnée, défendue par près de 4,000 hommes et 90 pièces d'artillerie, se rend sans coup férir au maréchal Davout. Par son occupation, l'armée française est maîtresse du bas Oder.]
[Note 248: La prise de Lubeck est du 6 novembre. Le général Blücher, le duc de Brunswick-Oells, fils du vaincu d'Auërstaedt, dix autres généraux, 12 à 13,000 officiers ou soldats, tombent au pouvoir des Français.--Deux jours après, le 8 novembre, avait lieu la reddition de Magdebourg, la plus forte place de la monarchie prussienne. Le maréchal Ney y prend vingt généraux, 18,000 officiers ou soldats, plus de 700 canons et d'immenses magasins en tous genres.]
Le 21 novembre paraît le décret de Berlin sur le système continental, décret gigantesque qui mit l'Angleterre au ban du monde, et fut au moment de s'accomplir; ce décret paraissait fou, il n'était qu'immense. Nonobstant, si le blocus continental créa d'un côté les manufactures de la France, de l'Allemagne, de la Suisse et de l'Italie, de l'autre il étendit le commerce anglais sur le reste du globe: en gênant les gouvernements de notre alliance, il révolta des intérêts industriels, fomenta des haines, et contribua à la rupture entre le cabinet des Tuileries et le cabinet de Saint-Pétersbourg. Le blocus fut donc un acte douteux: Richelieu ne l'aurait pas entrepris[249].
[Note 249: M. P. Lanfrey, dans son _Histoire de Napoléon Ier_ (tome III, p. 511), juge en ces termes le décret de Berlin: «Une chose lui manqua radicalement dès son origine, c'est de pouvoir être exécuté; car son exécution supposait non plus la docilité, mais le zèle et le concours des populations qui devaient en être victimes! Aussi produisit-il beaucoup de maux et de vexations, mais il ne fut jamais une loi que sur le papier, et l'on doit moins y voir un acte que le défi d'une colère impuissante. Ce roi des rois, qui ne pouvait pas, en réunissant toutes ses forces et tous ses moyens, parvenir à mettre une barque à la mer, il décrétait avec un sang-froid superbe «_que les îles britanniques seraient désormais en état de blocus!_» Il interdisait tout commerce et toute correspondance avec elles, il décidait que «tout individu, sujet de l'Angleterre, trouvé dans les pays occupés par nos troupes, serait fait prisonnier de guerre,» que les marchandises d'origine anglaise seraient saisies partout où on les découvrirait; que «_toute propriété quelconque_, appartenant à un sujet anglais, serait déclarée de bonne prise» ... Le décret fut envoyé au Sénat avec un message dans lequel Napoléon disait en substance que _son extrême modération_ ayant seule amené le renouvellement de la guerre, il avait dû en venir à des dispositions «qui répugnaient à son coeur; car il lui en coûtait de faire dépendre les intérêts des particuliers de la querelle des rois, et _de revenir, après tant d'années de civilisation, aux principes qui caractérisent la barbarie des premiers actes des nations_.» On ne pouvait mieux qualifier ce monument de folie et d'orgueil.»]
Bientôt, à la suite des autres États de Frédéric, la Silésie est parcourue. La guerre avait commencé le 9 octobre entre la France et la Prusse: en dix-sept jours nos soldats, comme une volée d'oiseaux de proie, ont plané sur les défilés de la Franconie, sur les eaux de la Saale et de l'Elbe; le 6 décembre les trouve au delà de la Vistule[250]. Murat, depuis le 29 novembre, tenait garnison à Varsovie, d'où s'étaient retirés les Russes, venus trop tard au secours des Prussiens. L'électeur de Saxe, enflé en roi napoléonien, accède à la confédération du Rhin, et s'engage à fournir en cas de guerre un contingent de vingt mille hommes[251].
[Note 250: Le 6 décembre, le maréchal Ney enleva aux Prussiens la place forte de Thorn, située sur la rive droite de la Vistule.]
[Note 251: Un traité de paix et d'alliance fut signé à Posen, le 11 décembre, entre l'empereur Napoléon et l'Électeur de Saxe. Napoléon donnait à l'Électeur le titre de roi, moyennant l'accession du prince à la Confédération du Rhin, le payement de vingt-cinq millions, l'engagement de fournir un contingent militaire et de livrer en tout temps aux troupes de l'Empereur le passage de l'Elbe.]
L'hiver de 1807 suspend les hostilités entre les deux empires de France et de Russie; mais ces empires se sont abordés, et une altération s'observe dans les destinées. Toutefois, l'astre de Bonaparte monte encore malgré ses aberrations. En 1807, le 8 février, il garde le champ de bataille à Eylau: il reste de ce lieu de carnage un des plus beaux tableaux de Gros, orné de la tête idéalisée de Napoléon[252]. Après cinquante et un jours de tranchée, Dantzick ouvre ses portes au maréchal Lefebvre[253], qui n'avait cessé de dire aux artilleurs pendant le siège; «Je n'y entends rien; mais fichez-moi un trou et j'y passerai.» L'ancien sergent aux gardes françaises devint duc de Dantzick[254].
[Note 252: «La nuit était venue, dit Lanfrey (t. IV, p. 56) mais il n'était pas de ténèbres assez épaisses pour voiler les horreurs de ce champ de carnage où gisaient près de _quarante mille hommes_ morts, mourants et blessés ... La moitié au moins des victimes de cette tuerie était tombée de nos rangs, car si la canonnade du commencement de l'action avait été plus meurtrière pour les Russes que pour nous, nos attaques avaient été repoussées à plusieurs reprises, et rien à la guerre n'entraîne plus de pertes qu'une attaque qui échoue.»--Dans ses _Souvenirs militaires de 1804 à 1814_, page 148, le général de Fezensac, qui faisait partie du 6e corps (celui du maréchal Ney), raconte en ces termes sa visite au champ de bataille: «Le 9, au matin, l'ennemi s'était retiré. Le 6e corps devait occuper Eylau et les environs. Avant de rentrer, nous allâmes voir le champ de bataille. Il était horrible et littéralement couvert de morts. Le célèbre tableau de Gros n'en peut donner qu'une bien faible idée. Il peint du moins avec une effrayante vérité l'effet de ces torrents de sang répandus sur la neige. Le maréchal, que nous accompagnions, parcourut le terrain en silence, sa figure trahissait son émotion; et il finit par dire en se détournant de cet affreux spectacle: «_Quel massacre, et sans résultat!_» Nous rentrâmes à Eylau, dont le lugubre aspect ne pouvait pas adoucir l'impression que nous avait laissée le champ de bataille. Les maisons étaient remplies de blessés auxquels on ne pouvait donner aucun secours, les rues pleines de morts, les habitants en fuite ...»]
[Note 253: Le 24 mai 1807.]
[Note 254: François-Joseph _Lefebvre_ (1755-1820). Il s'engagea aux gardes-françaises le 10 septembre 1773 et y devint premier sergent le 9 avril 1788. Général de brigade le 2 décembre 1793, général de division le 10 janvier 1794, maréchal de France le 20 mai 1804, il fut _créé duc de Dantzick_ le 28 mai 1807, quatre jours après la prise de cette ville. Louis XVIII le fit pair de France le 4 juin 1814. Il eut de sa femme, la célèbre _Madame Sans-Gêne_, 14 enfants, dont 12 fils, qui moururent tous avant leur père.]
Le 14 juin 1807, Friedland coûte aux Russes dix-sept mille morts et blessés, autant de prisonniers et soixante-dix canons; nous payâmes trop cher cette victoire: nous avions changé d'ennemi; nous n'obtenions plus de succès sans que la veine française ne fût largement ouverte. Koenigsberg est emporté[255]; à Tilsit un armistice est conclu[256].
[Note 255: Le maréchal Soult l'occupa deux jours après la victoire de Friedland, le 16 juin. Koenigsberg était la seconde capitale de la Prusse. Cette place servait d'entrepôt général aux armées ennemies. Soult lui imposa une contribution de huit millions de francs, s'y empara d'une quantité énorme de magasins, de munitions, de fusils anglais, et se rendit maître du fort de Pillau, qui assure la navigation de la Baltique.]
[Note 256: Le 21 juin.]
Napoléon et Alexandre ont une entrevue dans un pavillon, sur un radeau[257]. Alexandre menait en laisse le roi de Prusse qu'on apercevait à peine: le sort du monde flottait sur le Niémen, où plus tard il devait s'accomplir. À Tilsit on s'entretint d'un traité secret en dix articles. Par ce traité, la Turquie européenne était dévolue à la Russie, ainsi que les conquêtes que les armées moscovites pourraient faire en Asie. De son côté, Bonaparte devenait maître de l'Espagne et du Portugal, réunissait Rome et ses dépendances au royaume d'Italie, passait en Afrique, s'emparait de Tunis et d'Alger, possédait Malte, envahissait l'Égypte, ouvrant la Méditerranée aux seules voiles françaises, russes, espagnoles et italiennes: c'étaient des cantates sans fin dans la tête de Napoléon. Un projet d'invasion de l'Inde par terre avait déjà été concerté en 1800 entre Napoléon et l'empereur Paul Ier.
[Note 257: La première entrevue des empereurs Napoléon et Alexandre eut lieu le 25 juin.]
La paix est conclue le 7 juillet. Napoléon, odieux dès le début pour la reine de Prusse[258], ne voulut rien accorder à ses intercessions. Elle habitait une petite maison esseulée sur la rive droite du Niémen, et on lui fit l'honneur de la prier deux fois aux festins des empereurs[259]. La Silésie, jadis injustement envahie par Frédéric, fut rendue à la Prusse: on respectait le droit de l'ancienne injustice; ce qui venait de la violence était sacré. Une partie des territoires polonais passa en souveraineté à la Saxe; Dantzick fut rétabli dans son indépendance; on compta pour rien les hommes tués dans ses rues et dans ses fossés: ridicules et inutiles meurtres de la guerre! Alexandre reconnut la confédération du Rhin et les trois frères de Napoléon, Joseph, Louis et Jérôme, comme rois de Naples, de Hollande et de Westphalie.
[Note 258: Depuis le début de la campagne, et jusqu'à la fin, Napoléon, dans ses _Bulletins_, n'avait cessé de cribler d'épigrammes la reine de Prusse; il n'avait pas rougi de descendre contre elle jusqu'à l'insulte:
_1er bulletin de la Grande-Armée_, 8 octobre 1806:--«Maréchal, dit l'Empereur au maréchal Berthier, on nous donne un rendez-vous d'honneur pour le 8; jamais un Français n'y a manqué; mais comme on dit _qu'il y a une belle reine qui veut être témoin des combats_, soyons courtois, et marchons sans nous coucher pour la Saxe.» L'Empereur avait raison de parler ainsi, car la reine de Prusse est à l'armée, habillée en amazone, portant l'uniforme de son régiment de dragons, écrivant vingt lettres par jour pour exciter de toutes parts l'incendie. Il semble voir _Armide dans son égarement_, mettant le feu à son propre palais.»
_8e bulletin_, Weimar, 16 octobre.--«La reine de Prusse a été plusieurs fois en vue de nos postes; elle est dans des transes et dans des alarmes continuelles. La veille, elle avait passé son régiment en revue. Elle excite sans cesse le roi et les généraux. _Elle voulait du sang; le sang le plus précieux a coulé._»
_9e bulletin_, 16 octobre.--«La reine de Prusse était ici pour souffler le feu de la guerre. C'est une femme d'une jolie figure, mais de peu d'esprit.»
_17e bulletin_, Postdam, 25 octobre.--«C'est de ce moment que la reine a quitté le soin de ses affaires intérieures et _les graves occupations de sa toilette_, pour se mêler des affaires d'État, influencer le roi et _susciter partout ce feu dont elle était possédée_ ... (Vient ici le passage déjà cité à la note 2 de la page 195, sur la gravure où la reine de Prusse est représentée _appuyant la main sur son coeur et ayant l'air de regarder l'empereur de Russie_.)
_19e bulletin_, Charlottembourg, 27 octobre 1806.--«La reine, à son retour de ses _ridicules et tristes voyages_ à Erfurth et à Weimar, a passé la nuit à Berlin sans voir personne ... Tout le monde avoue que _la reine est l'auteur des maux que soufre la nation prussienne_... On a trouvé _dans l'appartement_ que la reine occupait à Postdam le _portrait de l'empereur de Russie, dont ce prince lui avait fait présent_ ... On a trouvé à Charlottembourg sa correspondance avec le roi pendant trois ans ... Ces pièces démontreraient, si cela avait besoin d'une démonstration, combien sont malheureux les princes qui laissent prendre aux femmes l'influence sur les affaires politiques. Les notes, les rapports, _les papiers d'État étaient musqués_ et se trouvaient _mêlés avec les chiffres et d'autres objets de toilette de la reine_. Cette princesse avait exalté les têtes de toutes les femmes de Berlin, mais aujourd'hui elles ont bien changé...»
_23e bulletin_, 30 octobre.--«Jusqu'à cette heure, nous avons 150 drapeaux, parmi lesquels sont ceux brodés des mains de la belle reine, _beauté aussi funeste aux peuples de Prusse que le fut Hélène aux Troyens_.»]
[Note 259: Napoléon lui-même a raconté avec des insinuations peu délicates les inutiles efforts que la reine fit pour le fléchir. Pour toute concession il lui offrit une rose: «--Au moins avec Magdebourg? lui dit la reine suppliante.--Je ferai observer à Votre Majesté, lui répondit-il durement, que c'est moi qui l'offre, et vous qui la recevez.»--Louise-Auguste-Wilhelmine-Amélie, fille du duc de Mecklembourg-Strélitz, et de Caroline de Hesse-Darmstadt, née en 1776, avait épousé en 1793 le prince héréditaire de Prusse, devenu en 1797 Frédéric-Guillaume III. Elle mourut en 1810. Elle laissait deux fils, dont l'un sera le roi Frédéric-Guillaume IV, dont l'autre sera l'empereur Guillaume Ier, qui recevra, le 2 septembre 1870, à Sedan, l'épée du neveu de Napoléon.--La reine Louise fut enterrée dans le parc de Charlottembourg. Ambassadeur à Berlin, en 1821, Chateaubriand composa sur son tombeau une pièce de vers, dont voici la fin:
LE VOYAGEUR
Qui pour elle, à ces murs de marbre revêtus, A suspendu ces couronnes fanées?
LE GARDIEN
Les beaux enfants dont ses vertus Ici-bas furent couronnées.
LE VOYAGEUR
On vient.
LE GARDIEN
C'est un époux: il porte ici ses pas Pour nourrir en secret un souvenir funeste.
LE VOYAGEUR
Il a donc tout perdu?
LE GARDIEN
Non: un trône lui reste.
LE VOYAGEUR
Un trône ne console pas.]
* * * * *
Cette fatalité dont Bonaparte menaçait les rois le menaçait lui-même; presque simultanément il attaque la Russie, l'Espagne et Rome: trois entreprises qui l'ont perdu. Vous avez vu dans le _Congrès de Vérone_[260], dont la publication a devancé celle de ces _Mémoires_, l'histoire de l'envahissement de l'Espagne. Le traité de Fontainebleau fut signé le 27 octobre 1807[261]. Junot arrivé en Portugal avait déclaré, d'après le décret de Bonaparte, que la maison de Bragance _avait cessé de régner_; protocole adopté: vous savez qu'elle règne encore. On était si bien instruit à Lisbonne de ce qui se passait sur la terre, que Jean VI[262] ne connut ce décret que par un numéro du _Moniteur_ apporté par hasard, et déjà l'armée française était à trois marches de la capitale de la Lusitanie[263]. Il ne restait à la cour qu'à fuir sur ces mers qui saluèrent les voiles de Gama et entendirent les chants de Camoëns.
[Note 260: _Congrès de Vérone, guerre d'Espagne, négociations, colonies espagnoles_, par _M. de Chateaubriand_. Deux volumes in-8º, 1838.]
[Note 261: Le traité entre la France et l'Espagne, signé à Fontainebleau, était destiné à demeurer secret. Il était fait trois parts du Portugal,--qui pourtant n'était pas encore conquis et ne devait jamais l'être entièrement. La partie nord,--sous le titre de _Lusitanie septentrionale_, était attribuée à la princesse Marie-Louise-Joséphine de Bourbon, et à son jeune fils, Charles-Louis de Bourbon, roi d'Étrurie, dont le royaume (l'ancien grand-duché de Toscane) était cédé à la France.--La partie sud (les Algarves et l'Alentejo) était donnée en souveraineté à Godoï (prince de la Paix), favori de la reine et du roi d'Espagne.--La partie centrale (les provinces de Beira, Tras os Montès, Estrémadure) devait être occupée par les troupes de Napoléon, mais s'il gardait ainsi en dépôt le centre et le coeur du Portugal, c'était uniquement, disait le traité, «_pour en disposer à la paix générale_». On promettait au roi d'Espagne la moitié des colonies portugaises, et on lui donnait le titre pompeux d'_Empereur des deux Amériques_. Puis venait un petit article, jeté négligemment à la fin d'un annexe et qui était, en réalité, tout le traité. Cet article stipulait «qu'un nouveau corps de 40,000 hommes serait réuni à Bayonne, pour être prêt à entrer en Espagne et à se porter en Portugal dans le cas où les Anglais enverraient des renforts et menaceraient de l'attaquer.»]
[Note 262: Jean VI (1767-1826), fils de Pierre III et de la reine Marie Ire, avait été nommé régent du royaume en 1792, lorsque sa mère fut tombée en enfance. En 1807, à la suite de l'invasion française, il se retira avec la famille royale au Brésil, colonie portugaise, et y prit le titre d'Empereur. Il fut proclamé roi du Portugal en 1816 à la mort de sa mère, mais il ne revint dans ce pays qu'en 1821.]
[Note 263: Une armée d'environ 25,000 hommes, sous les ordres de Junot, s'était mise en mouvement de Bayonne, le 17 octobre 1807, et s'était portée en Portugal. Moins de dix jours après, le 26 octobre, son avant-garde était à Abrantès, à vingt lieues de la capitale, et le conseil du Régent ignorait encore son approche. Ce prince n'avait connu la gravité de sa position qu'en recevant, le 25, le numéro du _Moniteur_, en date du 13, apporté à Lisbonne par un bâtiment extraordinairement expédié de Londres à l'ambassadeur anglais,--numéro renfermant cette sentence impériale: _La maison de Bragance a cessé de régner en Europe._]
En même temps que pour son malheur Bonaparte avait au nord touché la Russie, le rideau se leva au midi; on vit d'autres régions et d'autres scènes, le soleil de l'Andalousie, les palmiers du Guadalquivir que nos grenadiers saluèrent en portant les armes. Dans l'arène on aperçut des taureaux combattant, dans les montagnes des guérillas demi-nues, dans les cloîtres des moines priant.
Par l'envahissement de l'Espagne, l'esprit de la guerre changea; Napoléon se trouva en contact avec l'Angleterre, son génie funeste, et il lui apprit la guerre: l'Angleterre détruisit la flotte de Napoléon à Aboukir, l'arrêta à Saint-Jean-d'Acre, lui enleva ses derniers vaisseaux à Trafalgar, le contraignit d'évacuer l'Ibérie, s'empara du midi de la France jusqu'à la Garonne, et l'attendit à Waterloo: elle garde aujourd'hui sa tombe à Sainte-Hélène de même qu'elle occupa son berceau en Corse.
Le 5 mai 1808, le traité de Bayonne cède à Napoléon, au nom de Charles IV, tous les droits de ce monarque: le rapt des Espagnes ne fait plus de Bonaparte qu'un prince d'Italie, à la façon de Machiavel, sauf l'énormité du vol. L'occupation de la Péninsule diminue ses forces contre la Russie dont il est encore ostensiblement l'ami et l'allié, mais dont il porte au coeur la haine cachée. Dans sa proclamation. Napoléon avait dit aux Espagnols: «Votre nation périssait: j'ai vu vos maux, je vais y porter remède; je veux que vos derniers neveux conservent mon souvenir et disent: _Il fut le régénérateur de notre patrie_[264].» Oui, il a été le régénérateur de l'Espagne, mais il prononçait des paroles qu'il comprenait mal. Un catéchisme d'alors, composé par des Espagnols, explique le sens véritable de la prophétie:
[Note 264: _Proclamation de Napoléon aux Espagnols_, en date du 24 mai 1808.]
«Dis-moi, mon enfant, qui es-tu?--Espagnol par la grâce de Dieu.--Quel est l'ennemi de notre félicité?--L'empereur des Français.--Qui est-ce?--Un méchant.--Combien a-t-il de natures?--Deux, la nature humaine et la nature diabolique.--De qui dérive Napoléon?--Du péché.--Quel supplice mérite l'Espagnol qui manque à ses devoirs?--La mort et l'infamie des traîtres.--Que sont les Français?--D'anciens chrétiens devenus hérétiques[265].»
[Note 265: Ce Catéchisme renfermait encore d'autres questions et d'autres réponses. En voici quelques-unes:
«Combien y a-t-il d'empereurs des Français?--Un véritable en trois personnes trompeuses.--Comment les nomme-t-on?--_Napoléon_, _Murat_ et _Manuel Godoï_ (le prince de la Paix).--Lequel des trois est le plus méchant?--Ils le sont tous trois également.--De qui dérive Napoléon?--Du péché.--Murat?--De Napoléon.--Et Godoï?--De la fornication des deux.--Quel est l'esprit du premier?--L'orgueil et le despotisme.--Du second?--La rapine et la cruauté.--Du troisième?--La cupidité, la trahison et l'ignorance.--Comment les Espagnols doivent-ils se conduire?--D'après les maximes de N.-S.-J.-C.--Qui nous délivrera de nos ennemis?--La confiance entre nous autres et les armes.--Est-ce un péché de mettre un Français à mort?--Non, mon père, on gagne le ciel en tuant un de ces chiens d'hérétiques.» (Mignet, _Histoire de la Révolution française_, t. II, p. 836.)]
Bonaparte tombé a condamné en termes non équivoques son entreprise d'Espagne: «J'embarquai, dit-il, fort mal toute cette affaire. _L'immoralité dut se montrer par trop patente, l'injustice par trop cynique_, et le tout demeure fort vilain, puisque j'ai succombé; car l'_attentat_ ne se présente plus que dans sa honteuse nudité, privé de tout le grandiose et des nombreux bienfaits qui remplissaient mon intention. La postérité l'eût préconisé pourtant si j'avais réussi, et avec raison peut-être, à cause de ses grands et heureux résultats. Cette combinaison m'a perdu. Elle a perdu ma moralité en Europe, ouvert une école aux soldats anglais. Cette malheureuse guerre d'Espagne a été une véritable plaie, la cause première des malheurs de la France.»
Cet aveu, pour réemployer la phrase de Napoléon, _est par trop cynique_; mais ne nous y trompons pas: en s'accusant, le but de Bonaparte est de chasser dans le désert, chargé de malédictions, un attentat-émissaire, afin d'appeler sans réserve l'admiration sur toutes ses autres actions.
L'affaire de Baylen perdue[266], les cabinets de l'Europe, étonnés du succès des Espagnols, rougissent de leur pusillanimité. Wellington[267] se lève pour la première fois sur l'horizon, au point où le soleil se couche; une armée anglaise débarque le 31 juillet 1808 près de Lisbonne, et le 30 août les troupes françaises évacuent la Lusitanie[268]. Soult avait en portefeuille des proclamations où il s'intitulait Nicolas Ier roi de Portugal[269]. Napoléon rappela de Madrid le grand-duc de Berg. Entre Joseph, son frère, et Joachim, son beau-frère, il lui plut d'opérer une transmutation: il prit la couronne de Naples sur la tête du premier et la posa sur la tête du second; il enfonça d'un coup de main ces coiffures sur le front des deux nouveaux rois, et ils s'en allèrent, chacun de son côté, comme deux conscrits qui ont changé de shako[270].