Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3
Part 15
[Note 221: Aux termes du traité de Saint-Pétersbourg, entre la Grande-Bretagne et la Russie, signé le 11 avril 1805, les deux puissances contractantes s'engageaient à aider dans la mesure de leurs forces à la formation d'une grande ligue européenne, destinée à assurer l'évacuation du Hanovre et du nord de l'Allemagne, l'indépendance effective de la Hollande et de la Suisse le rétablissement du roi de Sardaigne en Italie, la consolidation du royaume de Naples, enfin la complète évacuation de l'Italie, y comprise l'île d'Elbe.--L'Autriche accéda, le 9 août 1805, au traité de Saint-Pétersbourg.--Dans toutes les éditions des _Mémoires_, on a imprimé par erreur, au lieu de traité de Pétersbourg, traité de _Presbourg_.]
[Note 222: Une entrevue eut lieu à Potsdam, entre l'empereur Alexandre et le roi Frédéric-Guillaume III, le 1er octobre 1805. Les deux souverains se promirent, sur le tombeau de Frédéric II, d'unir leurs efforts pour réprimer l'ambition de Napoléon.--Les «moqueries» auxquelles Chateaubriand fait ici allusion se trouvent dans le 17e bulletin de la Grande-Armée (campagne de Prusse), daté par Napoléon de _Potsdam, 25 octobre 1806_: «Le résultat du célèbre serment fait sur le tombeau du grand Frédéric a été la bataille d'Austerlitz ... On fit quarante-huit heures après sur ce sujet une gravure qu'on trouve dans toutes les boutiques et qui excite le rire même des paysans. On y voit _le bel empereur de Russie, près de lui la reine_, et, de l'autre côté le roi qui lève la main sur le tombeau du grand Frédéric. La reine elle-même, drapée d'un schall, à peu près comme les gravures de Londres _représentent lady Hamilton, appuie la main sur son coeur et a l'air de regarder l'empereur de Russie_.»]
Du rivage de Boulogne où il décrétait une colonne et menaçait Albion avec des chaloupes, il s'élance. Une armée organisée par Davout se transporte comme un nuage à la rive du Rhin. Le 1er octobre 1805, l'empereur harangue ses cent soixante mille soldats: la rapidité de son mouvement déconcerte l'Autriche. Combat du Lech, combat de Werthingen, combat de Guntzbourg. Le 17 octobre, Napoléon paraît devant Ulm; il fait à Mack le commandement: _Armes bas!_ Mack obéit avec ses trente mille hommes. Munich se rend; l'Inn est passé, Salzbourg pris, la Traun franchie. Le 13 novembre, Napoléon pénètre dans une de ces capitales qu'il visitera tour à tour: Il traverse Vienne; enchaîné à ses propres triomphes, il est emmené à leur suite jusqu'au centre de la Moravie à la rencontre des Russes. À gauche, la Bohême s'insurge; à droite les Hongrois se lèvent; l'archiduc Charles accourt d'Italie. La Prusse, entrée clandestinement dans la coalition et ne s'étant pas encore déclarée, envoie le ministre Haugwitz porteur d'un ultimatum.
Arrive le deux décembre 1805, la journée d'Austerlitz. Les alliés attendaient un troisième corps russe qui n'était plus qu'à huit marches de distance. Kutuzof soutenait qu'on devait éviter de risquer une bataille; Napoléon par ses manoeuvres force les Russes d'accepter le combat: ils sont défaits. En moins de deux mois les Français, partis de la mer du Nord, ont, par delà la capitale de l'Autriche, écrasé les légions de Catherine. Le ministre de Prusse vient féliciter Napoléon à son quartier général: «Voilà, lui dit le vainqueur, un compliment dont la fortune a changé l'adresse.»
François II se présente à son tour au bivouac du soldat heureux: «Je vous reçois, lui dit Napoléon, dans le seul palais que j'habite depuis deux mois.--Vous savez si bien tirer parti de cette habitation, répondit François, qu'elle doit vous plaire.» De pareils souverains valaient-ils la peine d'être abattus? Un armistice est accordé. Les Russes se retirent en trois colonnes à journée d'étape dans un ordre déterminé par Napoléon. Depuis la bataille d'Austerlitz, Bonaparte ne fait presque plus que des fautes.
Le traité de Presbourg est signé le 26 décembre 1805. Napoléon fabrique deux rois, l'électeur de Bavière et l'électeur de Wurtemberg. Les républiques que Bonaparte avait créées, il les dévorait pour les transformer en monarchies; et, contradictoirement à ce système, le 27 décembre 1805, au château de Schoenbrünn, il déclare que _la dynastie de Naples a cessé de régner_; mais c'était pour la remplacer par la sienne: à sa voix, les rois entraient ou sautaient par les fenêtres. Les desseins de la Providence ne s'accomplissaient pas moins avec ceux de Napoléon: on voit marcher à la fois Dieu et l'homme. Bonaparte après sa victoire ordonne de bâtir le pont d'Austerlitz à Paris, et le ciel ordonne à Alexandre d'y passer.
La guerre commencée dans le Tyrol s'était poursuivie tandis qu'elle continuait en Moravie. Au milieu des prosternations, quand on trouve un homme debout, on respire: Hofer le Tyrolien ne capitula pas comme son maître; mais la magnanimité ne touchait point Napoléon; elle lui semblait stupidité ou folie. L'empereur d'Autriche abandonna Hofer. Lorsque je traversai le lac de Garde, qu'immortalisèrent Catulle et Virgile, on me montra l'endroit où fut fusillé le chasseur: c'est ce que j'ai su personnellement du courage du sujet et de la lâcheté du prince[223].
[Note 223: André _Hofer_--le glorieux aubergiste, le Cathelineau du Tyrol, celui que M. Thiers appelle _le nommé_ Hofer, absolument comme on dit, dans un procès-verbal de police dressé contre un cabaretier: _le nommé_ un tel,--André Hofer ne périt point à ce moment, mais cinq ans plus tard, en 1810. Lors de la guerre de 1809, il défendit héroïquement l'indépendance de sa patrie. Après le traité de paix signé à Vienne entre la France et l'Autriche (14 octobre 1809), il mit bas les armes avec les paysans qu'il avait soulevés. Accusé de conserver des intelligences avec les Autrichiens, il fut arrêté et conduit à Mantoue. Le conseil de guerre, devant lequel il fut traduit, n'osa pas le condamner à mort; deux voix se prononcèrent même pour l'acquittement; la majorité vota la détention dans une forteresse. Napoléon ne l'entendait point ainsi, et, le 10 février 1810, il écrivit au prince Eugène: «Mon fils, je vous avais mandé de faire venir Hofer à Paris; mais puisqu'il est à Mantoue, envoyez l'ordre de former, sur le champ, une commission militaire _pour le juger et faire exécuter_ à l'endroit où votre ordre arrivera. Que tout cela soit l'affaire de vingt-quatre heures.» (_Mémoires du prince Eugène_, tome VI).--À peine le vice-roi eut-il reçu cet ordre, qu'il s'empressa de le faire exécuter. Hofer marcha au supplice avec une fermeté calme et sereine: il refusa de se laisser bander les yeux, et lorsqu'on voulut qu'il se mît à genoux: «Je suis debout, dit-il, devant Celui qui m'a créé, et c'est debout que je lui veux rendre mon âme.» Il donna lui-même l'ordre de faire feu; il ne fut tué qu'à la seconde décharge.]
Le prince Eugène, le 14 janvier 1806, épousa la fille du nouveau roi de Bavière[224]: les trônes s'abattaient de toute part dans la famille d'un soldat de la Corse. Le 20 février l'empereur décrète la restauration de l'église de Saint-Denis; il consacre les caveaux reconstruits à la sépulture des princes de sa race, et Napoléon n'y sera jamais enseveli: l'homme creuse la tombe; Dieu en dispose.
[Note 224: La princesse _Augusta-Amélie_, née le 21 juin 1788, fille de Maximilien-Joseph, électeur de Bavière, et de Frédérique-Guillelmine-Caroline, princesse de Bade. Le traité de Presbourg (26 décembre 1805) avait fait de l'électorat de Bavière un royaume auquel avait été annexé le Tyrol. La princesse Augusta-Amélie mourut en 1851.]
Berg et Clèves sont dévolus à Murat[225], les Deux-Siciles à Joseph[226]. Un souvenir de Charlemagne traverse la cervelle de Napoléon et l'Université est érigée[227].
[Note 225: Le 15 mars 1806, Joachim Murat, beau-frère de Napoléon par son mariage avec Caroline Bonaparte (20 janvier 1800), est déclaré grand-duc de _Clèves_ et de _Berg_.]
[Note 226: Le 30 mars 1806, Joseph Bonaparte est déclaré roi des _Deux-Siciles_.]
[Note 227: Elle fut instituée par la loi du 10 mai 1806. Aucune école, aucun _établissement quelconque d'instruction_ ne pouvait être formé hors de l'Université impériale _sans l'autorisation de son chef_. C'était la centralisation et le despotisme appliqués à l'instruction publique. Les esprits eux-mêmes étaient enrégimentés, si bien que le grand-maître de l'Université put s'écrier un jour en tirant sa montre: «Voici que l'on commence à dicter un thème latin dans tous les lycées de l'Empire!»]
La République batave, contrainte à aimer les princes, envoie le 5 juin 1806 implorer Napoléon, afin qu'il daignât lui accorder son frère Louis pour roi[228].
[Note 228: Le 5 juin 1806, Louis Bonaparte est proclamé roi de Hollande, conformément à un traité conclu le 24 mai avec le gouvernement de la république batave.]
L'idée de l'association de la Batavie à la France par une union plus ou moins déguisée ne provenait que d'une convoitise sans règle et sans raison: c'était préférer une petite province à fromage aux avantages qui résulteraient de l'alliance d'un grand royaume ami, en augmentant sans profit les frayeurs et les jalousies de l'Europe; c'était confirmer aux Anglais la position de l'Inde, en les obligeant, pour leur sûreté, de garder le cap de Bonne-Espérance et Ceylan dont ils s'étaient emparés à notre première invasion de la Hollande. La scène de l'octroiement des Provinces-Unies au prince Louis était préparée: on donna au château des Tuileries une seconde représentation de Louis XIV faisant paraître au château de Versailles son petit-fils Philippe V. Le lendemain il y eut déjeuner en grand gala, dans le salon de Diane. Un des enfants de la reine Hortense entre; Bonaparte lui dit: «Chouchou, répète-nous la fable que tu as apprise.» L'enfant aussitôt: _Les grenouilles qui demandent un roi._ Et il continue:
Les grenouilles, se lassant De l'état démocratique, Par leurs clameurs firent tant Que Jupin leur envoie un roi tout pacifique.
Assis derrière la récente souveraine de Hollande, l'empereur, selon une de ses familiarités, lui pinçait les oreilles: s'il était de grande société, il n'était pas toujours de bonne compagnie[229].
[Note 229: «Napoléon avait le ton d'un jeune lieutenant mal élevé.» _Mes Souvenirs sur Napoléon_, par le comte Chaptal, p. 322.]
Le 12 de juillet 1806 a lieu le traité de la confédération des États du Rhin; quatorze princes allemands se séparent de l'Empire, s'unissent entre eux et avec la France: Napoléon prend le titre de protecteur de cette confédération[230].
[Note 230: Aux termes du _Traité de la Confédération des États du Rhin_, entre l'empereur Napoléon et quatorze princes du midi et de l'ouest de l'Allemagne, les intérêts communs des États confédérés devaient être traités dans une Diète siégeant à Francfort-sur-le-Mein et divisée en deux collèges, celui des rois et celui des princes. Dans le premier, siègeraient les représentants des rois de Bavière et de Wurtemberg, des grands-ducs de Bade, de Berg et de Darmstadt, et du _Prince-primat_, archevêque de Mayence. Dans le second collège, siègeraient huit petits princes portant des titres inférieurs. Les contingents de troupes étaient fixés, comme suit: pour la France, 200,000 hommes; la Bavière, 30,000; le Wurtemberg, 12,000; Bade, 8,000; les autres États, 23,000; en tout, 273,000 hommes.
Dans les six années suivantes, la Confédération du Rhin s'augmentera de tous les souverains allemands, anciens ou nouveaux, à l'exception de l'empereur d'Autriche, du roi de Prusse, des ducs de Brunswick, d'Oldenbourg, du roi de Suède en sa qualité de duc de Poméranie et du roi de Danemark comme duc de Holstein.
Cet acte fédératif ne sera d'ailleurs jamais exécuté par Napoléon que sous le rapport des levées d'hommes et des subsides. Il ne servira qu'à resserrer le joug imposé aux Allemands.]
Le 20 juillet la paix de la France avec la Russie étant signée[231], François II, par suite de la confédération du Rhin, renonce le 6 août à la dignité d'empereur électif d'Allemagne et devient empereur héréditaire d'Autriche: le Saint-Empire romain croule[232]. Cet immense événement fut à peine remarqué; après la Révolution française, tout était petit; après la chute du trône de Clovis, on entendait à peine le bruit de la chute du trône germanique.
[Note 231: L'empereur Alexandre refusa de ratifier ce traité, conclu à Paris et signé seulement à titre provisoire par le représentant de la Russie, M. d'Oubril.]
[Note 232: À partir de ce moment, François II se désigna comme _empereur héréditaire d'Autriche_, sous le nom de _François Ier_.]
Au commencement de notre Révolution, l'Allemagne comptait une multitude de souverains. Deux principales monarchies tendaient à attirer vers elles les différents pouvoirs: l'Autriche créée par le temps, la Prusse par un homme. Deux religions divisaient le pays et s'asseyaient tant bien que mal sur les bases du traité de Westphalie. L'Allemagne rêvait l'unité politique; mais il manquait à l'Allemagne, pour arriver à la liberté, l'éducation politique, comme pour arriver à la même liberté l'éducation militaire manque à l'Italie. L'Allemagne, avec ses anciennes traditions, ressemblait à ces basiliques aux clochetons multiples, lesquelles pèchent contre les règles de l'art, mais n'en représentent pas moins la majesté de la religion et la puissance des siècles.
La confédération du Rhin est un grand ouvrage inachevé, qui demandait beaucoup de temps, une connaissance spéciale des droits et des intérêts des peuples; il dégénéra subitement dans l'esprit de celui qui l'avait conçu: d'une combinaison profonde, il ne resta qu'une machine fiscale et militaire. Bonaparte, sa première visée de génie passée, n'apercevait plus que de l'argent et des soldats; l'exacteur et le recruteur prenaient la place du grand homme. Michel-Ange de la politique et de la guerre, il a laissé des cartons remplis d'immenses ébauches.
Remueur de tout, Napoléon imagina vers cette époque le grand Sanhédrin[233]: cette assemblée ne lui adjugea pas Jérusalem; mais, de conséquence en conséquence, elle a fait tomber les finances du monde aux échoppes des Juifs, et produit par là dans l'économie sociale une fatale subversion.
[Note 233: Sur l'ordre de Napoléon, une Assemblée de députés israélites se réunit à Paris, le 26 juillet 1806, à l'effet d'indiquer au gouvernement les moyens de rendre leurs coreligionnaires susceptibles de participer aux droits civils et politiques, en modifiant celles de leurs habitudes et de leurs doctrines qui les retenaient isolés de leurs concitoyens. Cette assemblée adressa à toutes les synagogues de l'empire français, du royaume d'Italie et de l'Europe une proclamation leur annonçant l'ouverture à Paris, pour le 20 octobre 1806, du _grand Sanhédrin_.--C'était le nom donné, à Jérusalem, au Conseil suprême des Juifs, dont les séances se tenaient dans une salle, moitié comprise dans le temple, moitié en dehors de cet édifice.--Ouvertes à Paris le 9 février 1807, les séances du grand Sanhédrin se terminèrent, le 9 mars suivant, par une déclaration solennelle et publique, ainsi conçue:
«Après un intervalle de quinze siècles, 71 docteurs de la loi et notables d'Israël s'étant constitués en grand Sanhédrin, afin de trouver en eux le moyen et la force des ordonnances religieuses, et conformes aux principes de leurs lois, et qui servent d'exemples à tous les Israélites, ils déclarent que leur loi contient des dispositions religieuses et des dispositions politiques; que les premières sont absolues, mais que les dernières, destinées à régir le peuple d'Israël dans la Palestine, ne sauraient être applicables depuis qu'il ne se forme plus en corps de nation.--La polygamie permise par la loi de Moïse, n'étant qu'une simple faculté et hors d'usage en Occident, est interdite.--L'acte civil du mariage doit précéder l'acte religieux.--Nulle répudiation ou divorce ne peut avoir lieu que suivant les formes voulues par les lois civiles.--Les mariages entre Israélites et Chrétiens sont valables.--La loi de Moïse oblige de regarder comme frères les individus des nations qui reconnaissent un Dieu Créateur.--Tous les Israélites doivent exercer, comme devoir essentiellement religieux et inhérent à leur croyance, la pratique habituelle et constante envers tous les hommes reconnaissant un Dieu créateur, des actes de justice et de charité prescrits par les livres saints.--Tout Israélite, traité par les lois comme citoyen, doit obéir aux lois de la patrie, et se conformer, dans toutes les transactions, aux dispositions du code civil qui y est en usage. Appelé au service militaire, il est dispensé, pendant la durée de ce service, de toutes les observances religieuses qui ne peuvent se concilier avec lui.--Les Israélites doivent, de préférence, exercer les professions mécaniques et libérales, et acquérir des propriétés foncières, comme autant de moyens de s'attacher à leur patrie et d'y retrouver la considération générale.--La loi de Moïse n'autorisant pas l'usure et n'admettant que l'intérêt légitime dans le prêt entre Israélites et non Israélites, quiconque transgresse cette loi viole un devoir religieux et pèche notoirement contre la volonté divine.»]
Le marquis de Lauderdale[234] vint à Paris remplacer M. Fox dans les négociations pendantes entre la France et l'Angleterre, pourparlers diplomatiques qui se réduisirent à ce mot de l'ambassadeur anglais sur M. de Talleyrand: «C'est de la boue[235] dans un bas de soie.»
[Note 234: Lord _Lauderdale_ (1759-1839), ami de Fox et l'un des chefs du parti whig. Après la chute de Napoléon, il soutint énergiquement lord Holland dans toutes les propositions que fit ce dernier en faveur du captif de Sainte-Hélène.--À la mort de Pitt, Fox avait été appelé au ministère. Il ouvrit presqu'aussitôt des négociations avec la France, et y apporta un grand désir de les voir aboutir; mais lui-même ne tarda pas à suivre dans la tombe son glorieux rival. Il mourut le 13 septembre 1806. Après lui, les négociations commencées se poursuivirent, mais sans entrain, sans conviction d'aucun côté. Moins d'un mois après la mort de Fox, les conférences étaient tout à coup rompues, et lord Lauderdale, chargé de les suivre à Paris, retournait en Angleterre.]
[Note 235: J'affaiblis l'expression. CH.--D'après Sainte-Beuve, le mot aurait été dit, non par l'ambassadeur anglais, mais par un général français,--ce n'est pas Cambronne,--ou peut-être même par Napoléon. «Selon les uns, écrit-il dans ses _Nouveaux Lundis_, t. XII, p. 30, ce serait Lannes ou Lasalle qui, voyant Talleyrand dans son costume de cour et faisant la belle jambe, autant qu'il le pouvait, aurait dit: «Dans de si beaux bas de soie, f.... de la m....!» Mais, selon une autre version qui m'est affirmée, le général Bertrand racontant une scène terrible dont il aurait été témoin, et dans laquelle Napoléon lança à Talleyrand les plus sanglants reproches, ajoutait que les derniers mots de cette explosion furent: «Tenez, monsieur, vous n'êtes que de la m.... dans un bas de soie.» Le mot, sous cette dernière forme, sent tout à fait la vérité.»]
* * * * *
Dans le courant de 1806, la quatrième coalition éclate. Napoléon part de Saint-Cloud[236], arrive à Mayence, enlève à Saalbourg les magasins de l'ennemi. À Saalfeldt, le prince Ferdinand de Prusse est tué[237] À Auërstaedt et à Iéna, le 14 octobre, la Prusse disparaît dans cette double bataille[238]; je ne la retrouvai plus à mon retour de Jérusalem.
[Note 236: Napoléon quitta Saint-Cloud le 25 septembre 1806.]
[Note 237: Le combat de Saalfeldt, entre la division du général Suchet, appartenant au corps du maréchal Lannes, et le prince Louis de Prusse, commandant l'avant-garde du corps de Hohenlohe, eut lieu le 10 octobre. Le prince _Louis_-Ferdinand de Prusse (et non simplement le _prince Ferdinand_; l'histoire ne l'appelle jamais que le prince Louis) y fut tué. Âgé de vingt-quatre ans, fils du prince Auguste-Ferdinand, frère du grand Frédéric, il était l'idole de l'armée. L'épée à la main, il cherchait à rallier ses régiments, lorsqu'il fut attaqué corps à corps par un maréchal-des-logis du 10e de hussards, nommé Guindé. «Rendez-vous, colonel, lui dit le sous-officier, ou vous êtes mort.» Le prince lui répondit par un coup de sabre; le maréchal-des-logis riposta par un coup de pointe, et le prince tomba mort.]
[Note 238: Des deux batailles qui eurent lieu le 14 octobre, la plus importante est celle d'Auërstaedt, où le maréchal Davout eut sur les bras la plus grande partie de l'armée prussienne, commandée par le roi de Prusse en personne et par le duc de Brunswick. À Iéna, Napoléon n'eut affaire, avec des forces supérieures, qu'à la plus faible partie de l'armée ennemie. Davout avait devant lui soixante mille hommes, et Napoléon quarante mille seulement. L'Empereur intervertit complètement les rôles dans son cinquième bulletin. Tandis qu'il réduisait à _cinquante mille_--au lieu de _soixante_--l'armée contre laquelle avait eu à lutter Davout, il portait à _quatre-vingt mille_--au lieu de _quarante_--celle qu'il avait eu à combattre. Il ne fit de la bataille d'Auërstaedt qu'un épisode très secondaire de la bataille d'Iéna, tandis qu'elle en était l'événement capital et décisif. Et c'est ainsi que l'admirable victoire d'Auërstaedt s'est presque effacée et a comme disparu dans le rayonnement de celle d'Iéna.]
Le bulletin prussien peint tout dans une ligne; «_L'armée du roi a été battue. Le roi et ses frères sont en vie._» Le duc de Brunswick survécut peu à ses blessures[239]: en 1792, sa proclamation avait soulevé la France; il m'avait salué sur le chemin lorsque, pauvre soldat, j'allai rejoindre les frères de Louis XVI.
[Note 239: C'est à Auërstaedt que le duc de Brunswick fut mortellement blessé. Il était âgé de 72 ans.]
Le prince d'Orange[240] et Moellendorf[241], avec plusieurs officiers généraux renfermés dans Halle, ont la permission de se retirer en vertu de la capitulation de la place.
[Note 240: Le prince d'Orange, né en 1772, à la Haye, était fils de Guillaume V, stadhouder de Hollande, dépossédé par les Français en 1794, et mort à Brunswick en 1806. Il rentra en Hollande dès 1813, après la bataille de Leipsick, prit dès lors le titre de _prince souverain_, reçut des Alliés en 1815 celui de _roi des Pays-Bas_, et réunit sous son sceptre la Belgique et la Hollande, qu'il gouverna sous le nom de Guillaume Ier. Réduit, après la révolution de Belgique en 1830, à ne plus régner que sur la Hollande, il abdiqua en 1840, et se retira à Berlin, où il mourut subitement en 1843.]
[Note 241: Richard-Joachim-Henri, comte de _Moellendorf_ (1725-1816), feld-maréchal prussien. Il fut blessé à Auërstaedt et fait prisonnier à Erfurt; Napoléon le rendit aussitôt à la liberté.]
Moellendorf, âgé de plus de quatre-vingts ans, avait été le compagnon de Frédéric, qui en fait l'éloge dans l'_Histoire de son temps_, de même que Mirabeau dans ses _Mémoires secrets_. Il assista à nos désastres de Rosbach et fut témoin de nos triomphes d'Iéna: le duc de Brunswick vit à Clostercamp immoler d'Assas, et tomber à Auërstaedt Ferdinand de Prusse[242], coupable seulement de haine généreuse contre le meurtre du duc d'Enghien. Ces spectres des vieilles guerres de Hanovre et de Silésie ont touché les boulets de nos deux empires: les ombres impuissantes du passé ne pouvaient arrêter la marche de l'avenir; entre les fumées de nos anciennes tentes et de nos bivouacs nouveaux, elles parurent et s'évanouirent.
[Note 242: Il faut lire: «Le duc de Brunswick vit à Clostercamp immoler d'Assas, et tomber à _Saalfeldt_, _Louis_-Ferdinand de Prusse.»]