Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3

Part 14

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[Note 188: Jean _Sarrazin_ (1770-1840). À la suite de négociations secrètes avec les Anglais, en 1809, le général Sarrazin fut condamné à mort par contumace et passa à l'étranger. Il servit en Espagne contre les Français. À l'époque des Cent-Jours, il eut l'audace d'offrir ses services à Napoléon, qui le fit arrêter. En 1814, il avait recouvré son grade de maréchal de camp; mais en 1817, une ordonnance royale lui retira son grade et sa pension. L'année suivante, il fut traduit devant la cour d'assises de la Seine sous l'inculpation de trigamie et condamné à dix ans de travaux forcés et au carcan. Au bout de trois ans, il fut gracié par Louis XVIII et s'embarqua pour Lisbonne: il n'a plus reparu en France. En 1815, il avait publié une _Histoire de la guerre de Russie et d'Allemagne_, bientôt suivie d'un autre écrit intitulé: _Correspondance entre le général Jomini et le général Sarrazin_.]

* * * * *

Pour s'assurer de la place où il s'était assis, Napoléon avait besoin de se surpasser en miracles.

Le 25 et le 30 avril 1800, les Français franchissent le Rhin, Moreau à leur tête. L'armée autrichienne, battue quatre fois en huit jours, recule d'un côté jusqu'au Voralberg, de l'autre jusqu'à Ulm. Bonaparte passe le Grand Saint-Bernard le 16 mai; et le 20, le Petit Saint-Bernard, le Simplon, le Saint-Gothard, le Mont-Cenis, le Mont-Genèvre, sont escaladés et emportés; nous pénétrons en Italie par trois débouchés réputés imprenables, caverne des ours, rochers des aigles. L'armée s'empare de Milan le 2 juin, et la République cisalpine se réorganise; mais Gênes est obligée de se rendre après un siège mémorable, soutenu par Masséna[189].

[Note 189: La reddition de Gênes eut lieu le 5 juin 1800.]

L'occupation de Pavie[190] et l'affaire heureuse de Montebello[191] précèdent la victoire de Marengo[192].

[Note 190: Le général Lannes occupa la ville de Pavie le 7 juin.]

[Note 191: Le 9 juin.]

[Note 192: La victoire de Marengo est du 14 juin. À quinze ans de là, presque jour pour jour, le 18 juin 1815, aura lieu la défaite de Waterloo.]

Une défaite commence cette victoire: les corps de Lannes et de Victor épuisés cessent de combattre et abandonnent le terrain; la bataille se renouvelle avec quatre mille hommes d'infanterie que conduit Desaix et qu'appuie la brigade de cavalerie de Kellermann[193]: Desaix est tué. Une charge de Kellermann décide le succès de la journée qu'achèvera de compléter la stupidité du général Mélas.

[Note 193: François-Étienne _Kellermann_, duc de Valmy (1770-1835). Fils du maréchal Kellermann, le vainqueur de Valmy, il fut admis à siéger à la Chambre des pairs, par droit héréditaire, le 28 décembre 1820, en remplacement de son père. Il a publié en 1828 la _Réfutation du duc de Rovigo ou la Vérité sur la bataille de Marengo_.]

Desaix, gentilhomme d'Auvergne, sous-lieutenant dans le régiment de Bretagne, aide de camp du général Victor de Broglie, commanda en 1796 une division de l'armée de Moreau, et passa en Orient avec Bonaparte. Son caractère était désintéressé, naïf et facile. Lorsque le traité d'El-Arisch l'eut rendu libre, il fut retenu par lord Keith au lazaret de Livourne. «Quand les lumières étaient éteintes, dit Miot, son compagnon de voyage, notre général nous faisait conter des histoires de voleurs et de revenants; il partageait nos plaisirs et apaisait nos querelles; il aimait beaucoup les femmes et n'aurait voulu mériter leur amour que par son amour pour la gloire.» À son débarquement en Europe, il reçut une lettre du premier consul qui l'appelait auprès de lui; elle l'attendrit, et Desaix disait: «Ce pauvre Bonaparte est couvert de gloire, et il n'est pas heureux.» Lisant dans les journaux la marche de l'armée de réserve, il s'écriait: «Il ne nous laissera rien à faire.» Il lui laissait à lui donner la victoire et à mourir.

Desaix fut inhumé sur le haut des Alpes, à l'hospice du Mont-Saint-Bernard, comme Napoléon sur les mornes de Sainte-Hélène.

Kléber assassiné trouva la mort en Égypte, de même que Desaix la rencontra en Italie. Après le départ du commandant en chef, Kléber avec onze mille hommes défait cent mille Turcs sous les ordres du grand vizir, à Héliopolis[194], exploit auquel Napoléon n'a rien à comparer.

[Note 194: La victoire d'Héliopolis est du 20 mars.]

Le 16 juin, convention d'Alexandrie. Les Autrichiens se retirent sur la rive gauche du bas Pô. Le sort de l'Italie est décidé dans cette campagne appelée de _trente jours_.

Le triomphe d'Hochstedt obtenu par Moreau[195] console l'ombre de Louis XIV[196]. Cependant l'armistice entre l'Allemagne et l'Italie, conclu après la bataille de Marengo, était dénoncé le 20 octobre 1800.

[Note 195: Le 19 juin 1800.]

[Note 196: Comme Moreau, Villars, le 20 septembre 1702, avait remporté à Hochstedt une glorieuse victoire; mais, le 13 août 1704, les Français et les Bavarois, commandés par le maréchal de Tallart et l'Électeur de Bavière, avaient été entièrement défaits par le prince Eugène de Savoie et le duc de Marlborough. Les Anglais ont donné à cette dernière bataille le nom de _Blenheim_, village situé dans la même plaine qu'Hochstedt.]

Le 3 décembre amena la victoire de Hohenlinden au milieu d'une tempête de neige; victoire encore obtenue par Moreau, grand général sur qui dominait un autre grand génie. Le compatriote de Du Guesclin marche sur Vienne. À vingt-cinq lieues de cette capitale, il conclut la suspension d'armes de Steyer[197] avec l'archiduc Charles. Après la bataille de Pozzolo, le passage du Mincio, de l'Adige et de la Brenta, survient, le 9 février 1801, le traité de paix de Lunéville.

[Note 197: Le 25 décembre 1800.]

Et il n'y avait pas neuf mois que Napoléon était au bord du Nil! Neuf mois lui avaient suffi pour renverser la révolution populaire en France et pour écraser les monarchies absolues en Europe.

Je ne sais plus si c'est à cette époque qu'il faut placer une anecdote que l'on trouve dans des mémoires familiers, et si cette anecdote mérite la peine d'être rappelée; mais il ne manque pas d'historiettes sur César; la vie n'est pas toute en plaine, on monte quelquefois, on descend souvent: Napoléon avait reçu dans son lit, à Milan, une Italienne de seize années, belle comme le jour; au milieu de la nuit il la renvoya, de même qu'il aurait fait jeter par la fenêtre un bouquet de fleurs.

Une autre fois, une de ces belles printanières s'était glissée dans le palais qu'il habitait; elle y pénétrait à trois heures du matin, faisait le sabbat et roulait ses jeunes années sur la tête du lion, ce jour-là plus patient.

Ces plaisirs, loin d'être l'amour, n'avaient même pas une vraie puissance sur un homme de la mort: il aurait incendié Persépolis pour son propre compte, non pour les joies d'une courtisane. «François Ier, dit Tavannes, voit les affaires quand il n'a plus de femmes; Alexandre voit les femmes quand il n'a plus d'affaires.»

Les femmes, en général, détestaient Bonaparte comme mères; elles l'aimaient peu comme femmes, parce qu'elles n'en étaient pas aimées: sans délicatesse, il les insultait[198], ou ne les recherchait que pour un moment[199]. Il a inspiré quelques passions d'imagination après sa chute: en ce temps-ci, et pour un coeur de femme, la poésie de la fortune est moins séduisante que celle du malheur; il y a des fleurs de ruines.

[Note 198: «Il n'est jamais sorti de sa bouche un seul mot gracieux ou seulement bien tourné vis-à-vis d'une femme ... Il ne leur parle que de leur toilette, de laquelle il se déclare juge minutieux et sévère, et sur laquelle il leur fait des plaisanteries peu délicates, ou bien du nombre de leurs enfants, leur demandant en termes crus si elles les ont nourris elles-mêmes, ou les admonestant sur leurs relations de société.» C'est pourquoi «il n'y en a pas une qui ne soit charmée de le voir s'éloigner de la place où elle est.» (Mme de Rémusat, _Mémoires_, II, 77, 179.)--Quelquefois, ajoute M. Taine (_Le Régime moderne_, I, 92), il s'amuse à les déconcerter; il est médisant et railleur avec elles, en face, à bout portant comme un colonel avec ses cantinières: «Oui, mesdames, leur dit-il, vous occupez les bons habitants du faubourg Saint-Germain; ils disent, par exemple, que vous, Madame A..., vous avez telle liaison avec M. B...; vous, Madame C, avec M. D...» Si, par des rapports de police, il découvre une intrigue, «il ne tarde guère à mettre le mari au courant de ce qui se passe».--Thibaudeau, _Mémoires sur le Consulat_, p. 18: «Il leur faisait quelquefois de mauvais compliments sur leur toilette ou leurs aventures, c'était sa manière de censurer les moeurs.»--Le comte Chaptal, _Mes Souvenirs sur Napoléon_, p. 321: «Souvent même, il était malhonnête et grossier. Dans une fête de l'Hôtel de Ville, il répondit à Mme ***, qui venait de lui dire son nom: «Ah! bon Dieu! on m'avait dit que vous étiez jolie ...»; à une autre: «C'est un beau temps pour vous que les campagnes de votre mari»; à de jeunes personnes: «Avez-vous des enfants?»]

[Note 199: «Sur ses propres fantaisies, dit M. Taine, p. 93, il n'est pas moins indiscret; ayant brusqué le dénouement, il divulgue le fait et dit le nom: bien mieux, il avertit Joséphine, lui donne des détails intimes et ne tolère pas qu'elle se plaigne: «J'ai le droit de répondre à toutes vos plaintes par un éternel _moi_.»]

À l'instar de l'ordre des chevaliers de Saint-Louis, la Légion d'honneur est créée: par cette institution passe un rayon de la vieille monarchie, et s'introduit un obstacle à la nouvelle égalité[200]. La translation des cendres de Turenne aux Invalides fit estimer Napoléon[201], l'expédition du capitaine Baudin portait sa renommée autour du monde[202]. Tout ce qui pouvait nuire au premier consul échoue: il se débarrasse du complot des prévenus du 18 vendémiaire[203], et échappe le 3 nivôse à la machine infernale[204]; Pitt se retire[205]; Paul meurt[206]; Alexandre lui succède; on n'apercevait point encore Wellington. Mais l'Inde s'ébranle pour nous enlever notre conquête du Nil; l'Égypte est attaquée par la mer Rouge, tandis que le Capitan-Pacha l'aborde par la Méditerranée[207]. Napoléon agite les empires; toute la terre se mêlait de lui.

[Note 200: La loi portant création de la Légion d'honneur (19 mai 1802) avait rencontré au Tribunat et au Corps législatif une opposition à laquelle on n'était plus habitué. Les tribuns Savoye-Rollin et Chauvelin lui reprochèrent de relever une institution de l'ancien régime, de porter une atteinte réelle à l'égalité, en rétablissant la noblesse par voie détournée. Ils signalaient (et en cela ils ne se trompaient point) le germe d'une nouvelle aristocratie qui ne se contenterait pas longtemps d'être viagère. Au Corps législatif, malgré les efforts de Roederer et de Lucien, la loi eut contre elle une puissante minorité.]

[Note 201: La translation du corps de Turenne à l'église des Invalides avait eu lieu, avec un grand appareil, le 22 septembre 1800.]

[Note 202: Le capitaine Nicolas _Baudin_ avait appareillé du Havre, le 19 octobre 1800, avec les corvettes _le Géographe_, _le Naturaliste_ et la goëlette _la Cazuarina_, commandant _Louis Freycinet_, pour une expédition autour du globe, et spécialement aux terres australes. Interrompue au bout de trois ans par la mort de son chef, l'expédition rentra à Lorient, en 1804, après avoir découvert et reconnu une portion considérable des côtes ouest et sud de la Nouvelle-Hollande, et enrichi la science de travaux hydrographiques estimés. Le naturaliste Péron, qui avait été attaché comme médecin à l'expédition, en a écrit la relation, qui fut publiée, de 1811 à 1816, sous ce titre: _Voyage de découverte aux Terres australes_.--L'amiral Charles Baudin (1784-1854), le vainqueur de Saint-Jean d'Ulloa (1838), n'avait aucun lien de parenté avec le capitaine Nicolas Baudin.]

[Note 203: Le complot du 18 vendémiaire an IX (10 octobre 1800) avait pour objet l'assassinat du Premier Consul à l'Opéra, pendant une représentation extraordinaire à laquelle il devait assister. Il était l'oeuvre de quelques jacobins exaltés: le sculpteur Ceracchi, le peintre Topino-Lebrun, un ancien secrétaire de Barère, appelé Demerville, et le corse Aréna, frère d'un ancien député aux Cinq-Cents. Tous les quatre furent condamnés à mort et exécutés le 31 janvier 1801.]

[Note 204: Le 24 décembre 1800 (3 nivôse an IX), comme le Premier Consul, se rendant à l'Opéra, passait dans sa voiture avec Berthier, Lannes et Charles Lebrun, par l'étroite rue Saint-Nicaise, qui, du Carrousel, aboutissait à la rue de Richelieu, un baril de poudre, placé en travers sur une charrette, fit explosion. Sept ou huit personnes furent tuées sur le coup et vingt-cinq furent plus ou moins grièvement blessées; mais la voiture consulaire ne fut pas atteinte: le feu avait été mis quelques secondes trop tard. Bonaparte parut à l'Opéra, où il fut salué par des transports d'enthousiasme. Le complot, cette fois, était l'oeuvre des royalistes. Deux des coupables, Carbon et Saint-Régeant, purent être saisis; traduits devant le Tribunal criminel du département de la Seine, ils furent guillotinés le 20 avril 1801. Le troisième, Picot de Limoëlan, qui avait été le camarade de collège de Chateaubriand, réussit à s'échapper et à gagner l'Amérique.--Sur Limoëlan, voir la note 1 de la page 204 du tome I des _Mémoires_.]

[Note 205: William _Pitt_, après avoir occupé le pouvoir sans interruption pendant dix-sept ans, donna sa démission le 5 février 1801. Ce fut son successeur, Henri Addington, vicomte Sidmouth, qui signa la paix d'Amiens. Redevenu chef du cabinet au mois de mai 1804, il mourut le 23 janvier 1806, à l'âge de 47 ans.]

[Note 206: L'empereur Paul Ier fut assassiné le 23 mars 1801.]

[Note 207: Le 25 mars 1801, le Capitan-Pacha débarqua à Aboukir, avec un corps nombreux de Turcs; le 23 mai suivant, le général Baird débarquait à Kosséïr, port d'Égypte, sur la mer Rouge, amenant de l'Inde 1,000 Anglais et 10,000 Cipayes.]

* * * * *

Les préliminaires de la paix entre la France et l'Angleterre, arrêtés à Londres le 1er octobre 1801, sont convertis en traité à Amiens[208]. Le monde napoléonien n'était point encore fixé; ses limites changeaient avec la crue ou la décroissance des marées de nos victoires.

[Note 208: Le traité de paix d'Amiens entre les républiques française et batave et l'Espagne, d'une part; l'Angleterre, d'autre part; fut signé le 25 mars 1802. Il terminait une guerre de neuf années.]

C'est à peu près alors que le premier consul nommait Toussaint-Louverture gouverneur à vie à Saint-Domingue, et incorporait l'île d'Elbe à la France[209], mais Toussaint, traîtreusement enlevé, devait mourir dans un château-fort du Jura[210], et Bonaparte se nantissait d'une prison à Porto-Ferrajo[211], afin de subvenir à l'empire du monde quand il n'y aurait plus de place.

[Note 209: Le 26 août 1802, l'île d'Elbe fut réunie au territoire français.]

[Note 210: Toussaint-Louverture, que Chateaubriand appelle ailleurs le _Bonaparte noir_, mourut au fort de Joux le 27 avril 1803.]

[Note 211: Porto-Ferrajo était la capitale de l'île d'Elbe. Napoléon y résidera du 4 mai 1814 au 26 février 1815; c'est de là qu'il appareillera pour débarquer au golfe Jouan et pour aller aux Tuileries, à Waterloo, à Sainte-Hélène.]

Le 6 mai 1802, Napoléon est élu consul pour dix ans, et bientôt consul à vie[212]. Il se trouve à l'étroit dans la vaste domination que la paix avec l'Angleterre lui avait laissée: sans s'embarrasser du traité d'Amiens, sans songer aux guerres nouvelles où sa résolution va le plonger, sous prétexte de la non-évacuation de Malte, il réunit les provinces du Piémont aux États français[213], et, en raison des troubles survenus en Suisse, il l'occupe[214]. L'Angleterre rompt avec nous: cette rupture a lieu du 13 au 20 mai 1803, et le 22 mai paraît le décret sauvage qui enjoint d'arrêter tous les Anglais commerçant ou voyageant en France.

[Note 212: Le Sénatus-Consulte proclamant Napoléon Bonaparte consul à vie est du 2 août 1802.]

[Note 213: Le 11 septembre 1802.]

[Note 214: Le 21 octobre 1802.]

Bonaparte envahit le 3 juin l'électorat de Hanovre: à Rome, je fermais alors les yeux d'une femme ignorée.

Le 21 mars 1804 amène la mort du duc d'Enghien: je vous l'ai racontée. Le même jour, le Code civil ou le Code Napoléon est décrété pour nous apprendre à respecter les lois[215].

[Note 215: Ce fut, en effet, la loi du 30 ventôse an XII (21 mars 1804), qui réunit sous le titre de _Code civil des Français_ toutes lois sur les matières civiles précédemment votées par le Corps législatif.]

Quarante jours après la mort du duc d'Enghien, un membre du Tribunat, nommé Curée, fait, le 30 avril 1804, la motion d'élever Bonaparte au suprême pouvoir, apparemment parce qu'on avait juré la liberté: jamais maître plus éclatant n'est sorti de la proposition d'un esclave plus obscur[216].

[Note 216: Jean-François _Curée_ (1756-1835), avait fait successivement partie de l'Assemblée législative, de la Convention, du Conseil des Cinq Cents et du Tribunat. Son nom pourtant était resté ignoré. Ce fut sans doute en raison de son obscurité même qu'il fut choisi pour déposer sur le bureau du Tribunat une motion demandant l'établissement de l'Empire en faveur de Napoléon Bonaparte et de sa famille: «Avec lui, disait-il, _le peuple français sera assuré de conserver sa dignité, son indépendance et son territoire..._» Le tribun Curée n'était pas prophète. Si ses prévisions ne se réalisèrent pas, ses espérances du moins ne furent pas déçues. Six semaines après sa motion, le 14 juin 1804, il était nommé commandeur de la Légion d'honneur. Le 14 août 1807, après la suppression du Tribunat, l'Empereur le fit entrer au Sénat conservateur. Le 15 juin 1808, il était créé comte de la Bédissière.]

Le Sénat conservateur change en décret la proposition du Tribunat[217]. Bonaparte n'imite ni César ni Cromwell: plus assuré devant la couronne, il l'accepte. Le 18 mai il est proclamé empereur à Saint-Cloud[218], dans les salles dont lui-même chassa le peuple, dans les lieux où Henri III fut assassiné, Henriette d'Angleterre empoisonnée, Marie-Antoinette accueillie de quelques joies fugitives qui la conduisirent à l'échafaud, et d'où Charles X est parti pour son dernier exil.

[Note 217: Le 4 mai 1804, le Sénat conservateur, sur le rapport de Lacépède, émit à son tour le voeu que Napoléon fût empereur, que l'Empire fût héréditaire. Il y eut seulement trois opposants, dont deux connus: Grégoire et Lambrechts. Sieyès et Lanjuinais étaient absents.--Au Tribunat, il n'y avait eu qu'un seul vote négatif.]

[Note 218: Le sénatus-consulte voté le 18 mai, portait que l'Empire serait héréditaire de mâle en mâle; que l'Empereur aurait la faculté d'adopter un successeur ou de transmettre son pouvoir en ligne collatérale à ses frères Joseph et Louis, et à leurs descendants; qu'il exercerait une autorité absolue sur tous les princes de sa famille; qu'il jouirait d'une liste civile de vingt-cinq millions, outre les palais royaux; qu'une dotation d'un million serait affectée à chacun des princes.--Lucien et Jérôme étaient privés de l'hérédité pour avoir contracté des mariages peu en rapport avec leur rang, et sans autorisation du chef de leur famille.

Le même jour, 18 mai, les sénateurs se précipitèrent sur la route de Saint-Cloud pour aller porter leurs hommages au nouvel empereur. Celui, qui le premier, le salua du nom de Majesté, fut le régicide Cambacérès, qui, dans la nuit du 19 au 20 janvier, avait dit: «Citoyens représentants, en prononçant la mort du dernier roi des Français, vous avez fait un acte dont la mémoire ne passera jamais, et qui sera gravé par le burin de l'immortalité, dans les fastes des nations ... Qu'une expédition du décret de mort soit envoyée, _à l'instant_, au Conseil exécutif, pour le faire exécuter _dans les 24 heures de la notification_.»]

Les adresses de congratulation débordent. Mirabeau en 1790 avait dit: «Nous donnons un nouvel exemple de cette aveugle et mobile inconsidération qui nous a conduits d'âge en âge à toutes les crises qui nous ont successivement affligés. Il semble que nos yeux ne puissent être dessillés et que nous ayons résolu d'être, jusqu'à la consommation des siècles, des enfants quelquefois mutins et toujours esclaves.»

Le plébiscite du 1er décembre 1804 est présenté à Napoléon[219]; l'empereur répond: _Mes descendants conserveront longtemps ce trône_. Quand on voit les illusions dont la Providence environne le pouvoir, on est consolé par leur courte durée.

[Note 219: L'établissement de l'Empire avait été soumis à la sanction du peuple. Le résultat de 60,000 registres ouverts dans les 108 départements constata 3,572,329 votes affirmatifs et 2,569 négatifs. Ce fut le 1er décembre 1804 que le Sénat présenta à Napoléon les résultats de ce _plébiscite_.]

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Le 2 décembre 1804 eurent lieu le sacre et le couronnement de l'empereur à Notre-Dame de Paris. Le pape prononça cette prière: «Dieu tout-puissant et éternel, qui avez établi Hazaël pour gouverner la Syrie, et Jéhu roi d'Israël, en leur manifestant vos volontés par l'organe du prophète Élie; qui avez également répandu l'onction sainte des rois sur la tête de Saül et de David, par le ministère du prophète Samuel, répandez par mes mains le trésor de vos grâces et de vos bénédictions sur votre serviteur Napoléon, que, malgré notre indignité personnelle, nous consacrons aujourd'hui empereur en votre nom.» Pie VII n'étant encore qu'évêque d'Imola avait dit en 1797: «Oui, mes très chers frères, _siate buoni christiani, e sarete ottimi democratici_. Les vertus morales rendent bons démocrates. Les premiers chrétiens étaient animés de l'esprit de démocratie: Dieu favorisa les travaux de Caton d'Utique et des illustres républicains de Rome.» _Quo turbine fertur vita hominum?_

Le 18 mars 1805, l'empereur déclare au Sénat qu'il accepte la couronne de fer que lui sont venus offrir les collèges électoraux de la République cisalpine[220]: il était à la fois l'inspirateur secret du voeu et l'objet public du voeu. Peu à peu l'Italie entière se range sous ses lois; il l'attache à son diadème, comme au XVIe siècle les chefs de guerre mettaient un diamant en guise de bouton à leur chapeau.

[Note 220: Napoléon, dans ce discours du 18 mars, prononça des paroles que sa conduite devait singulièrement démentir: «... Le génie du mal cherchera en vain des prétextes pour mettre le continent en guerre. Ce qui a été réuni à notre empire, par les lois constitutionnelles de l'État, y restera réuni. _Aucune nouvelle province ne sera incorporée dans l'Empire ... Dans toutes les circonstances et dans toutes les occasions, nous montrerons la même modération;_ et nous espérons que _notre peuple n'aura plus besoin_ de déployer ce courage et cette énergie qu'il a toujours montrés pour défendre ses légitimes droits.»]

L'Europe blessée voulut mettre un appareil à sa blessure: l'Autriche adhère au traité de Pétersbourg[221] conclu entre la Grande-Bretagne et la Russie. Alexandre et le roi de Prusse ont une entrevue à Potsdam, ce qui fournit à Napoléon un sujet d'ignobles moqueries[222]. La troisième coalition continentale s'ourdit. Ces coalitions renaissaient sans cesse de la défiance et de la terreur; Napoléon s'éjouissait dans les tempêtes: il profite de celle-ci.