Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3
Part 13
«Il est parti; il est arrivé; il a dissipé tous les orages; son retour les a fait repasser dans le désert.» Ainsi chantait et se louait le triomphateur repoussé, en rentrant au Caire[177]: il emportait le monde dans des hymnes.
[Note 177: Le 14 juin 1799.]
Pendant son absence, Desaix avait achevé de soumettre la Haute-Égypte. On rencontre en remontant le Nil des débris à qui le langage de Bossuet laisse toute leur grandeur et l'augmente. «On a,» dit l'auteur de l'_Histoire universelle_, «découvert dans le Saïde des temples et des palais presque encore entiers, où ces colonnes et ces statues sont innombrables. On y admire surtout un palais dont les restes semblent n'avoir subsisté que pour effacer la gloire de tous les plus grands ouvrages. Quatre allées à perte de vue, et bordées de part et d'autre par des sphinx d'une matière aussi rare que leur grandeur est remarquable, servent d'avenues à quatre portiques dont la hauteur étonne les yeux. Quelle magnificence et quelle étendue! Encore ceux qui nous ont décrit ce prodigieux édifice n'ont-ils pas eu le temps d'en faire le tour, et ne sont pas même assurés d'en avoir vu la moitié; mais tout ce qu'ils ont vu était surprenant. Une salle, qui apparemment faisait le milieu de ce superbe palais, était soutenue de six-vingt colonnes de six brassées de grosseur, grandes à proportion, et entremêlées d'obélisques que tant de siècles n'ont pu abattre. Les couleurs mêmes, c'est-à-dire ce qui éprouve le plus tôt le pouvoir du temps, se soutiennent encore parmi les ruines de cet admirable édifice et y conservent leur vivacité: tant l'Égypte savait imprimer le caractère d'immortalité à tous ses ouvrages! Maintenant que le nom du roi Louis XIV pénètre aux parties du monde les plus inconnues, ne serait-ce pas un digne objet de cette noble curiosité de découvrir les beautés que la Thébaïde renferme dans ses déserts? Quelles beautés ne trouverait-on pas si on pouvait aborder la ville royale, puisque si loin d'elle on découvre des choses si merveilleuses! La puissance romaine, désespérant d'égaler les Égyptiens, a cru faire assez pour sa grandeur d'emprunter les monuments de leurs rois.»
Napoléon se chargea d'exécuter les conseils que Bossuet donnait à Louis XIV. «Thèbes,» dit M. Denon, qui suivait l'expédition de Desaix, «cette cité reléguée que l'imagination n'entrevoit plus qu'à travers l'obscurité des temps, était encore un fantôme si gigantesque qu'à son aspect l'armée s'arrêta d'elle-même et battit des mains. Dans le complaisant enthousiasme des soldats, je trouvai des genoux pour me servir de table, des corps pour me donner de l'ombre ... Parvenus aux cataractes du Nil, nos soldats, toujours combattant contre les beys et éprouvant des fatigues incroyables, s'amusaient à établir dans le village de Syène des boutiques de tailleurs, d'orfèvres, de barbiers, de traiteurs à prix fixe. Sous une allée d'arbres alignés, ils plantèrent une colonne milliaire avec l'inscription: _Route de Paris_ ... En redescendant le Nil, l'armée eut souvent affaire aux Mecquains. On mettait le feu aux retranchements des Arabes: ils manquaient d'eau; ils éteignaient le feu avec les pieds et les mains; ils l'étouffaient avec leurs corps. Noirs et nus, dit encore M. Denon, on les voyait courir à travers les flammes: c'était l'image des diables dans l'enfer. Je ne les regardais point sans un sentiment d'horreur et d'admiration. Il y avait des moments de silence dans lesquels une voix se faisait entendre; on lui répondait par des hymnes sacrés et des cris de combat.»
Ces Arabes chantaient et dansaient comme les soldats et les moines espagnols dans Saragosse embrasée; les Russes brûlèrent Moscou: la sorte de sublime démence qui agitait Bonaparte, il la communiquait à ses victimes.
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Napoléon rentré au Caire écrivait au général Dugua: «Vous ferez, citoyen général, trancher la tête à Abdalla-Aga, ancien gouverneur de Jaffa. D'après ce que m'ont dit les habitants de Syrie, c'est un monstre dont il faut délivrer la terre ... Vous ferez fusiller les nommés Hassan, Joussef, Ibrahim, Saleh, Mahamet, Bekir, Hadj-Saleh, Mustapha, Mahamed, tous mameloucks.» Il renouvelle souvent ces ordres contre des Égyptiens qui ont _mal parlé des Français_: tel était le cas que Bonaparte faisait des lois; le droit même de la guerre permettait-il de sacrifier tant de vies sur ce simple ordre d'un chef: _vous ferez fusiller!_ Au sultan du Darfour il écrit: «Je désire que vous me fassiez passer _deux mille esclaves_ mâles, ayant plus de seize ans.» Il aimait les esclaves.
Une flotte ottomane de cent voiles mouille à Aboukir et débarque une armée: Murat, appuyé du général Lannes, la jette dans la mer; Bonaparte instruit le Directoire de ses succès: «Le rivage où l'année dernière les courants ont porté les cadavres anglais et français est aujourd'hui couvert de ceux de nos ennemis[178].» On se fatigue à marcher dans ces monceaux de victoires comme dans les sables étincelants de ces déserts.
[Note 178: La victoire d'Aboukir eut lieu le 25 juillet 1799.]
Le billet suivant frappe tristement l'esprit: «J'ai été peu satisfait, citoyen général, de toutes vos opérations pendant le mouvement qui vient d'avoir lieu. Vous avez reçu l'ordre de vous porter au Caire, et vous n'en avez rien fait. Tous les événements qui peuvent survenir ne doivent jamais empêcher un militaire d'obéir, et le talent à la guerre consiste à lever les difficultés qui peuvent rendre difficile une opération, et non pas à la faire manquer. Je vous dis ceci pour l'avenir.»
Ingrat d'avance, cette rude instruction de Bonaparte est adressée à Desaix qui offrait à la tête des braves, dans la Haute-Égypte, autant d'exemples d'humanité que de courage, marchant au pas de son cheval, causant de ruines, regrettant sa patrie, sauvant des femmes et des enfants, aimé des populations qui l'appelaient le _Sultan juste_, enfin à ce Desaix tué depuis à Marengo dans la charge par laquelle le premier consul devint le maître de l'Europe. Le caractère de l'homme perce dans le billet de Napoléon: domination et jalousie; on pressent celui que toute renommée afflige, le prédestinateur auquel est donné la parole qui reste et qui contraint; mais sans cet esprit de commandement Bonaparte aurait-il pu tout abattre devant lui?
Prêt à quitter le sol antique où l'homme d'autrefois s'écriait en expirant: «Puissances qui dispensez la vie aux hommes, recevez-moi et accordez-moi une demeure parmi les dieux immortels!» Bonaparte ne songe qu'à son avenir de la terre: il fait avertir par la mer Rouge les gouverneurs de l'île de France et de l'île de Bourbon: il envoie ses salutations au sultan du Maroc et au bey de Tripoli; il leur fait part de ses affectueuses sollicitudes pour les caravanes et les pèlerins de la Mecque; Napoléon cherche en même temps à détourner le grand vizir de l'invasion que la Porte médite, assurant qu'il est prêt à tout vaincre, comme à entrer dans toute négociation.
Une chose ferait peu d'honneur à notre caractère, si notre imagination et notre amour de nouveauté n'étaient plus coupables que notre équité nationale; les Français s'extasient sur l'expédition d'Égypte, et ils ne remarquent pas qu'elle blessait autant la probité que le droit politique; en pleine paix avec la plus vieille alliée de la France, nous l'attaquons, nous lui ravissons sa féconde province du Nil, sans déclaration de guerre, comme des Algériens qui, dans une de leurs _algarades_, se seraient emparés de Marseille et de la Provence. Quand la Porte arme pour sa défense légitime, fiers de notre illustre guet-apens, nous lui demandons ce qu'elle a, et pourquoi elle se fâche; nous lui déclarons que nous n'avons pris les armes que pour faire la police chez elle, que pour la débarrasser de ces brigands de mameloucks qui tenaient son pacha prisonnier. Bonaparte mande au grand vizir: «Comment Votre Excellence ne sentirait-elle pas qu'il n'y a pas un Français de tué qui ne soit un appui de moins pour la Porte? Quant à moi, je tiendrai pour le plus beau jour de ma vie celui où je pourrai contribuer à faire terminer une guerre à la fois _impolitique et sans objet_.» Bonaparte voulait s'en aller: la guerre alors était sans objet et impolitique! L'ancienne Monarchie fut du reste aussi coupable que la République: les archives des affaires étrangères conservent plusieurs plans de colonies françaises à établir en Égypte; Leibnitz lui-même avait conseillé la colonie égyptienne à Louis XIV. Les Anglais n'estiment que la politique positive, celle des intérêts; la fidélité aux traités et les scrupules moraux leur semblent puérils.
Enfin l'heure était sonnée; arrêté aux frontières orientales de l'Asie, Bonaparte va saisir d'abord le sceptre de l'Europe, pour chercher ensuite au nord, par un autre chemin, les portes de l'Himalaya et les splendeurs de Cachemire. Sa dernière lettre à Kléber, datée d'Alexandrie, 22 août 1799, est de toute excellence et réunit la raison, l'expérience et l'autorité. La fin de cette lettre s'élève à un pathétique sérieux et pénétrant.
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«Vous trouverez ci-joint, citoyen général, un ordre pour prendre le commandement en chef de l'armée. La crainte que la croisière anglaise ne reparaisse d'un moment à l'autre me fait précipiter mon voyage de deux ou trois jours.
«J'emmène avec moi les généraux Berthier, Andréossy, Murat, Lannes et Marmont, et les citoyens Monge et Berthollet.
«Vous trouverez ci-joints les papiers anglais et de Francfort jusqu'au 10 juin. Vous y verrez que nous avons perdu l'Italie, que Mantoue, Turin et Tortone sont bloqués. J'ai lieu d'espérer que la première tiendra jusqu'à la fin de novembre. J'ai l'espérance, si la fortune me sourit, d'arriver en Europe avant le commencement d'octobre.»
Suivent des instructions particulières.
«Vous savez apprécier aussi bien que moi combien la possession de l'Égypte est importante à la France: cet empire turc, qui menace ruine de tous côtés, s'écroule aujourd'hui, et l'évacuation de l'Égypte serait un malheur d'autant plus grand, que nous verrions de nos jours cette belle province passer en d'autres mains européennes.
«Les nouvelles des succès et des revers qu'aura la République doivent aussi entrer puissamment dans vos calculs.
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«Vous connaissez, citoyen général, quelle est ma manière de voir sur la politique intérieure de l'Égypte: quelque chose que vous fassiez, les chrétiens seront toujours nos amis. Il faut les empêcher d'être trop insolents, afin que les Turcs n'aient pas contre nous le même fanatisme que contre les chrétiens, ce qui nous les rendrait irréconciliables.
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«J'avais déjà demandé plusieurs fois une troupe de comédiens; je prendrai un soin particulier de vous en envoyer. Cet article est très important pour l'armée et pour commencer à changer les moeurs du pays.
«La place importante que vous allez occuper en chef va vous mettre à même enfin de déployer les talents que la nature vous a donnés. L'intérêt de ce qui se passera ici est vif, et les résultats en seront immenses pour le commerce, pour la civilisation; ce sera l'époque d'où dateront les grandes révolutions.
«Accoutumé à voir la récompense des peines et des travaux de la vie dans l'opinion de la postérité, j'abandonne avec le plus grand regret l'Égypte. L'intérêt de la patrie, sa gloire, l'obéissance, les événements extraordinaires qui viennent de se passer, me décident seuls à passer au milieu des escadres ennemies pour me rendre en Europe. Je serai d'esprit et de coeur avec vous. Vos succès me seront aussi chers que ceux où je me trouverais en personne, et je regarderai comme mal employés tous les jours de ma vie où je ne ferai pas quelque chose pour l'armée, dont je vous laisse le commandement, et pour consolider le magnifique établissement dont les fondements viennent d'être jetés.
«L'armée que je vous confie est toute composée de mes enfants; j'ai eu dans tous les temps, même dans les plus grandes peines, des marques de leur attachement. Entretenez-les dans ces sentiments; vous le devez à l'estime et à l'amitié toute particulière que j'ai pour vous et à l'attachement vrai que je leur porte.
«BONAPARTE.»
Jamais le guerrier n'a retrouvé d'accents pareils; c'est Napoléon qui finit; l'empereur, qui suivra, sera sans doute plus étonnant encore; mais combien aussi plus haïssable! Sa voix n'aura plus le son des jeunes années: le temps, le despotisme, l'ivresse de la prospérité, l'auront altérée.
Bonaparte aurait été bien à plaindre s'il eût été contraint, en vertu de l'ancienne loi égyptienne, à tenir trois jours embrassés les _enfants_ qu'il avait fait mourir. Il avait songé, pour les soldats qu'il laissait exposés à l'ardeur du soleil, à ces distractions que le capitaine Parry[179] employa trente-deux ans après pour ses matelots dans les nuits glacées du pôle. Il envoie le testament de l'Égypte à son brave successeur, qui sera bientôt assassiné[180], et il se dérobe furtivement[181], comme César se sauva à la nage dans le port d'Alexandrie. Cette reine que le poète appelait un _fatal prodige_, Cléopâtre, ne l'attendait pas; il allait au rendez-vous secret que lui avait donné le destin, autre puissance infidèle. Après s'être plongé dans l'Orient, source des renommées merveilleuses, il nous revient, sans toutefois être monté à Jérusalem, de même qu'il n'entra jamais dans Rome. Le Juif qui criait: Malheur! malheur! rôda autour de la ville sainte, sans pénétrer dans ses habitacles éternels. Un poète, s'échappant d'Alexandrie, monte le dernier sur la frégate aventureuse. Tout imprégné des miracles de la Judée et des souvenirs de la tombe aux Pyramides, Bonaparte franchit les mers, insouciant de leurs vaisseaux et de leurs abîmes: tout était guéable pour ce géant, événements et flots.
[Note 179: Sir William _Parry_ (1790-1856), navigateur anglais. Il s'est illustré par quatre périlleux voyages au pôle Nord (1819-1826). Il a publié lui-même le récit de ses quatre expéditions.]
[Note 180: Kléber fut assassiné au Caire, le 14 juin 1800, par un jeune fanatique appelé Soliman, qui le frappa de quatre coups de poignard. Kléber disparaissait le jour même où Bonaparte triomphait à Marengo.]
[Note 181: Bonaparte s'embarqua secrètement le 22 août 1799, avec Berthier, Lannes, Murat, Andréossy, Marmont, Berthollet et Monge.]
Napoléon prend la route que j'ai suivie: il longe l'Afrique par des vents contraires; au bout de vingt-un jours, il double le cap Bon; il gagne les côtes de Sardaigne, est forcé de relâcher à Ajaccio[182], promène ses regards sur les lieux de sa naissance, reçoit quelque argent du cardinal Fesch, et se rembarque; il découvre une flotte anglaise qui ne le poursuit pas. Le 8 octobre, il rentre dans la rade de Fréjus, non loin de ce golfe Juan où il se devait manifester une terrible et dernière fois. Il aborde à terre, part, arrive à Lyon, prend la route du Bourbonnais, entre à Paris le 16 octobre. Tout paraît disposé contre lui, Barras, Sieyès, Bernadotte, Moreau; et tous ces opposants le servent comme par miracle. La conspiration s'ourdit; le gouvernement est transféré à Saint-Cloud. Bonaparte veut haranguer le conseil des Anciens: il se trouble, il balbutie les mots de frères d'armes, de volcan, de victoire, de César; on le traite de Cromwell, de tyran, d'hypocrite: il veut accuser et on l'accuse; il se dit accompagné du dieu de la guerre et du dieu de la fortune; il se retire en s'écriant: «Qui m'aime me suive!» On demande sa mise en accusation; Lucien, président du conseil des Cinq-Cents, descend de son fauteuil pour ne pas mettre Napoléon hors la loi. Il tire son épée et jure de percer le sein de son frère si jamais il essaye de porter atteinte à la liberté. On parlait de faire fusiller le soldat déserteur, l'infracteur des lois sanitaires, le porteur de la peste, et on le couronne. Murat fait sauter par les fenêtres les représentants: le 18 brumaire s'accomplit[183]; le gouvernement consulaire naît, et la liberté meurt.
[Note 182: Le 30 septembre 1799.]
[Note 183: 9 novembre 1799.]
Alors s'opère dans le monde un changement absolu: l'homme du dernier siècle descend de la scène, l'homme du nouveau siècle y monte; Washington, au bout de ses prodiges, cède la place à Bonaparte[184], qui recommence les siens. Le 9 novembre, le président des États-Unis ferme l'année 1799; le premier consul de la République française ouvre l'année 1800:
Un grand destin commence, un grand destin s'achève. (CORNEILLE.)
[Note 184: Washington mourut le 9 novembre 1799.]
C'est sur ces événements immenses qu'est écrite la partie de mes _Mémoires_ que vous avez vue, ainsi qu'un texte moderne profanant d'antiques manuscrits. Je comptais mes abattements et mes obscurités à Londres sur les élévations et l'éclat de Napoléon; le bruit de ses pas se mêlait au silence des miens dans mes promenades solitaires; son nom me poursuivait jusque dans les réduits où se rencontraient les tristes indigences de mes compagnons d'infortune, et les joyeuses détresses, ou, comme aurait dit notre vieille langue, les misères _hilareuses_ de Peltier. Napoléon était de mon âge: partis tous les deux du sein de l'armée, il avait gagné cent batailles que je languissais encore dans l'ombre de ces émigrations qui furent le piédestal de sa fortune. Resté si loin derrière lui, le pouvais-je jamais rejoindre? Et néanmoins quand il dictait des lois aux monarques, quand il les écrasait de ses armées et faisait jaillir leur sang sous ses pieds, quand, le drapeau à la main, il traversait les ponts d'Arcole et de Lodi, quand il triomphait aux Pyramides, aurais-je donné pour toutes ces victoires une seule de ces heures oubliées qui s'écoulaient en Angleterre dans une petite ville inconnue? Oh! magie de la jeunesse!
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Je quittai l'Angleterre quelques mois après que Napoléon eut quitté l'Égypte; nous revînmes en France presque en même temps, lui de Memphis, moi de Londres: il avait saisi des villes et des royaumes, ses mains étaient pleines de puissantes réalités; je n'avais encore pris que des chimères.
Que s'était-il passé en Europe pendant l'absence de Napoléon?
La guerre recommencée en Italie, au royaume de Naples et dans les États de Sardaigne; Rome et Naples momentanément occupées; Pie VI prisonnier, amené pour mourir en France; un traité d'alliance est conclu entre les cabinets de Pétersbourg et de Londres.
Deuxième coalition continentale contre la France. Le 8 avril 1799, le congrès de Rastadt est rompu, les plénipotentiaires français sont assassinés. Suwaroff, arrivé en Italie, bat les Français à Cassano. La citadelle de Milan se rend au général russe. Une de nos armées, forcée d'évacuer Naples, se soutient à peine, commandée par le général Macdonald. Masséna défend la Suisse.
Mantoue succombe après un blocus de soixante-douze jours et un siège de vingt. Le 15 octobre 1799, le général Joubert, tué à Novi, laisse le champ libre à Bonaparte; il était destiné à jouer le rôle de celui-ci: malheur à qui barrait une fortune fatale, témoin Hoche, Moreau et Joubert! Vingt mille Anglais descendus au Helder y restent inutiles; leur flotte en partie est bloquée par les glaces; notre cavalerie charge sur des vaisseaux et les prend. Dix-huit mille Russes, auxquels les combats et les fatigues ont réduit l'armée de Suwaroff, ayant passé le Saint-Gothard le 24 septembre, se sont engagés dans la vallée de la Reuss. Masséna sauve la France à la bataille de Zurich[185]. Suwaroff, rentré en Allemagne, accuse les Autrichiens et se retire en Pologne. Telle était la position de la France, lorsque Bonaparte reparaît, renverse le Directoire et établit le Consulat.
[Note 185: 25 septembre 1799.]
Avant de m'engager plus loin, je rappellerai une chose dont on doit déjà être convaincu: je ne m'occupe pas d'une vie particulière de Bonaparte; je trace l'abrégé et le résumé de ses actions; je peins ses batailles, je ne les décris pas; on les trouve partout, depuis Pommereul, qui a donné les _Campagnes d'Italie_[186], jusqu'à nos généraux, critiques et censeurs des combats où ils assistèrent, jusqu'aux tacticiens étrangers, anglais, russes, allemands, italiens, espagnols. Les bulletins publics de Napoléon et ses dépêches secrètes forment le fil très peu sûr de ces narrations. Les travaux du lieutenant général Jomini[187] fournissent la meilleure source d'instruction: l'auteur est d'autant plus croyable, qu'il a fait preuve d'études dans son _Traité de la grande tactique_ et dans son _Traité des grandes opérations militaires_. Admirateur de Napoléon jusqu'à l'injustice, attaché à l'état-major du maréchal Ney, on a de lui l'histoire critique et militaire des campagnes de la Révolution; il a vu de ses propres yeux la guerre en Allemagne, en Prusse, en Pologne et en Russie jusqu'à la prise de Smolensk; il était présent en Saxe aux combats de 1813; de là il passa aux alliés; il fut condamné à mort par un conseil de guerre de Bonaparte, et nommé au même moment aide de camp de l'empereur Alexandre. Attaqué par le général Sarrazin[188], dans son _Histoire de la guerre de Russie et d'Allemagne_, Jomini lui répliqua. Jomini a eu à sa disposition les matériaux déposés au ministère de la guerre et aux autres archives de royaume; il a contemplé à l'envers la marche rétrograde de nos armées, après avoir servi à les guider en avant. Son récit est lucide et entremêlé de quelques réflexions fines et judicieuses. On lui a souvent emprunté des pages entières sans le dire; mais je n'ai point la vocation de copiste et je n'ambitionne point le renom suspect d'un césar méconnu, auquel il n'a manqué qu'un casque pour soumettre de nouveau la terre. Si j'avais voulu venir au secours de la mémoire des vétérans, en manoeuvrant sur des cartes, en courant autour des champs de bataille couverts de paisibles moissons, en extrayant tant et tant de documents, en entassant descriptions sur descriptions toujours les mêmes, j'aurais accumulé volumes sur volumes, je me serais fait une réputation de capacité, au risque d'ensevelir sous mes labeurs moi, mon lecteur et mon héros. N'étant qu'un petit soldat, je m'humilie devant la science des Végèce; je n'ai point pris pour mon public les officiers à demi-solde; le moindre caporal en sait plus que moi.
[Note 186: _Campagnes du général Bonaparte en Italie, pendant les année IV et V de la République française, par un officier général_ (M. de Pommereul). An VI.]
[Note 187: Henri, baron de _Jomini_, né à Payerne (canton de Vaud) le 6 mars 1779, décédé à Passy le 22 mars 1869. D'abord au service de la France, il passa, en 1813, à celui de la Russie. Ses principaux écrits, également importants au point de vue de l'histoire militaire de son temps et de la science stratégique, sont: le _Traité des grandes opérations militaires_ (1803); l'_Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution, de 1792 à 1801_ (1805); la 3e édition, celle de 1719-1824, n'a pas moins de 15 vol. in-8º; la _Vie politique et militaire de l'empereur Napoléon_, racontée par lui-même au tribunal de César, d'Alexandre et de Frédéric (1827).]