Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3
Part 11
D'après les proclamations, les ordres du jour, les discours de Bonaparte, il est évident qu'il visait à se faire passer pour l'envoyé du ciel, à l'instar d'Alexandre. Callisthène[146], à qui le Macédonien infligea dans la suite un si rude traitement, en punition sans doute de la flatterie du philosophe, fut chargé de prouver que le fils de Philippe était fils de Jupiter; c'est ce que l'on voit dans un fragment de Callisthène conservé par Strabon. _Le pourparler d'Alexandre_, de Pasquier[147], est un dialogue des morts entre Alexandre le grand conquérant et Rabelais le grand moqueur: «Cours-moi de l'oeil», dit Alexandre à Rabelais, «toutes ces contrées que tu vois être en ces bas lieux, tu ne trouveras aucun personnage d'étoffe qui, pour autoriser ses pensées, n'ait voulu donner à entendre qu'il eût familiarité avec les dieux.» Rabelais répond: «Alexandre, pour te dire le vrai, je ne m'amusai jamais à reprendre tes petites particularités, mêmement en ce qui appartient au vin. Mais quel profit sens-tu de ta grandeur maintenant? en es-tu autre que moi? Le regret que tu as te doit causer telle fâcherie qu'il te seroit beaucoup plus expédient qu'avec ton corps tu eusses perdu la mémoire.»
[Note 146: _Callisthène_, disciple et petit-neveu d'Aristote, né vers 365 av. J.-C. Il suivit Alexandre dans ses expéditions. De moeurs sévères, il blâma les excès auxquels se livrait le Macédonien; impliqué dans la conspiration d'Hermolaüs, il fut, dit-on, enfermé dans une cage de fer, puis mis à mort à Cariate en Bactriane, l'an 328 av. J.-C.]
[Note 147: Étienne _Pasquier_ (1529-1615).]
Et pourtant, en s'occupant d'Alexandre, Bonaparte se méprenait et sur lui-même et sur l'époque du monde et sur la religion: aujourd'hui, on ne peut se faire passer pour un dieu. Quant aux exploits de Napoléon dans le Levant, ils n'étaient pas encore mêlés à la conquête de l'Europe; ils n'avaient pas obtenu d'assez hauts résultats pour imposer à la foule islamiste, quoiqu'on le surnommât le _sultan de feu_. «Alexandre, à l'âge de trente-trois ans», dit Montaigne, «avoit passé victorieux toute la terre habitable, et, dans une demi-vie, avoit atteint tout l'effort de l'humaine nature. Plus de rois et de princes ont écrit ses gestes que d'autres historiens n'ont écrit les gestes d'autre roi.»
Du Caire, Bonaparte se rendit à Suez: il vit la mer qu'ouvrit Moïse et qui retomba sur Pharaon. Il reconnut les traces d'un canal que commença Sésostris, qu'élargirent les Perses, que continua le second des Ptolémées, que réentreprirent les soudans dans le dessein de porter à la Méditerranée le commerce de la mer Rouge. Il projeta d'amener une branche du Nil dans le golfe Arabique: au fond de ce golfe son imagination traça l'emplacement d'un nouvel Ophir, où se tiendrait tous les ans une foire pour les marchands de parfums, d'aromates, d'étoffes de soie, pour tous les objets précieux de Mascate, de la Chine, de Ceylan, de Sumatra, des Philippines et des Indes. Les cénobites descendent du Sinaï, et le prient d'inscrire son nom auprès de celui de Saladin, dans le livre de leurs _garanties_.
Revenu au Caire, Bonaparte célèbre la fête anniversaire de la fondation de la République, en adressant ces paroles à ses soldats: «Il y a cinq ans l'indépendance du peuple français était menacée; mais vous prîtes Toulon: ce fut le présage de la ruine de vos ennemis. Un an après, vous battiez les Autrichiens à Dego; l'année suivante, vous étiez sur le sommet des Alpes; vous luttiez contre Mantoue, il y a deux ans, et vous remportiez la célèbre victoire de Saint-Georges; l'an passé, vous étiez aux sources de la Drave et de l'Isonzo, de retour de l'Allemagne. Qui eût dit alors que vous seriez aujourd'hui sur les bords du Nil, au centre de l'ancien continent!»
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Mais Bonaparte, au milieu des soins dont il était occupé et des projets qu'il avait conçus, était-il réellement fixé dans ces idées? Tandis qu'il avait l'air de vouloir rester en Égypte, la fiction ne l'aveuglait pas sur la réalité, et il écrivait à Joseph, son frère: «Je pense être en France dans deux mois; fais en sorte que j'aie une campagne à mon arrivée, soit près de Paris ou en Bourgogne: je compte y passer l'hiver.» Bonaparte ne calculait point ce qui pouvait s'opposer à son retour: sa volonté était sa destinée et sa fortune. Cette correspondance tombée aux mains de l'Amirauté[148], les Anglais ont osé avancer que Napoléon n'avait eu d'autre mission que de faire périr son armée. Une des lettres de Bonaparte contient des plaintes sur la coquetterie de sa femme.
[Note 148: Elle fut publiée à Londres, et bientôt après à Paris, sous ce titre: _Correspondance de l'Armée française en Égypte, interceptée par l'escadre de Nelson; publiée à Londres avec une introduction et des notes de la Chancellerie anglaise, traduites en français; suivies d'Observations_, par _E.-T. Simon_. Un vol. in-8º, an VII.]
Les Français, en Égypte, étaient d'autant plus héroïques qu'ils sentaient vivement leurs maux. Un maréchal des logis écrit à l'un de ses amis: «Dis à Ledoux qu'il n'ait jamais la faiblesse de s'embarquer pour venir dans ce maudit pays.»
Avrieury: «Tous ceux qui viennent de l'intérieur disent qu'Alexandrie est la plus belle ville; hélas! que doit donc être le reste? Figurez-vous un amas confus de maisons mal bâties, à un étage; les belles avec terrasse, petite porte en bois, serrure _idem_; point de fenêtres, mais un grillage en bois si rapproché qu'il est impossible de voir quelqu'un au travers. Rues étroites, hormis le quartier des Francs et le côté des grands. Les habitants pauvres, qui forment le plus grand nombre, au naturel, hormis une chemise bleue jusqu'à mi-cuisse, qu'ils retroussent la moitié du temps dans leurs mouvements, une ceinture et un turban de guenilles. J'ai de ce charmant pays jusque par-dessus la tête. Je m'enrage d'y être. La maudite Égypte! Sable partout! Que de gens attrapés, cher ami! Tous ces faiseurs de fortune, ou bien tous ces voleurs, ont le nez bas; ils voudraient retourner d'où ils sont partis: je le crois bien!»
Rozis, capitaine: «Nous sommes très réduits; avec cela il existe un mécontentement général dans l'armée; le despotisme n'a jamais été au point qu'il l'est aujourd'hui; nous avons des soldats qui se sont donné la mort en présence du général en chef, en lui disant: Voilà ton ouvrage!»
Le nom de Tallien terminera la liste de ces noms aujourd'hui presque inconnus:
TALLIEN À MADAME TALLIEN[149].
[Note 149: Jeanne-Marie-Ignace-Thérésia _Cabarrus_ (1773-1835). Elle fut mariée: 1º en 1788, à Jean-Jacques Devin ou Davin _de Fontenay_, avec lequel elle divorça en 1793; 2º en 1794, au conventionnel _Tallien_, avec lequel elle divorça en 1802; 3º en 1805, au comte de Caraman, plus tard prince de _Chimay_.]
«Quant à moi, ma chère amie, je suis ici, comme tu le sais, bien contre mon gré; ma position devient chaque jour plus désagréable, puisque, séparé de mon pays, de tout ce qui m'est cher, je ne prévois pas le moment où je pourrai m'en rapprocher.
«Je te l'avoue bien franchement, je préférerais mille fois être avec toi et ta fille retiré dans un coin de terre, loin de toutes les passions, de toutes les intrigues, et je t'assure que si j'ai le bonheur de retoucher le sol de mon pays, ce sera pour ne le quitter jamais. _Parmi les quarante mille Français qui sont ici, il n'y en a pas quatre qui pensent autrement._
«Rien de plus triste que la vie que nous menons ici! Nous manquons de tout. Depuis cinq jours je n'ai pas fermé l'oeil; je suis couché sur le carreau; les mouches, les punaises, les fourmis, les cousins, tous les insectes nous dévorent, et vingt fois chaque jour je regrette notre charmante _chaumière_[150]. Je t'en prie, ma chère amie, ne t'en défais pas.
«Adieu, ma bonne Thérésia, les larmes inondent mon papier. Les souvenirs les plus doux de ta bonté, de notre amour, l'espoir de te retrouver toujours aimable, toujours fidèle, d'embrasser ma chère fille, soutiennent seuls l'infortuné[151].»
[Note 150: Tallien avait donné ce nom à l'opulente maison de campagne qu'il possédait dans le voisinage de Paris.]
[Note 151: Cette lettre est datée de _Rosette, le 17 thermidor an IV_ (4 août 1798). Voir _Correspondance de l'armée française en Égypte_, pages 197 et suiv.]
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La fidélité n'était pour rien dans tout cela.
Cette unanimité de plaintes est l'exagération naturelle d'hommes tombés de la hauteur de leurs illusions: de tout temps les Français ont rêvé l'Orient; la chevalerie leur en avait tracé la route; s'ils n'avaient plus la foi qui les menait à la délivrance du saint tombeau, ils avaient l'intrépidité des croisés, la croyance des royaumes et des beautés qu'avaient créées, autour de Godefroi, les chroniqueurs et les troubadours. Les soldats vainqueurs de l'Italie avaient vu un riche pays à prendre, des caravanes à détrousser, des chevaux, des armes et des sérails à conquérir; les romanciers avaient aperçu la princesse d'Antioche, et les savants ajoutaient leurs songes à l'enthousiasme des poètes. Il n'y a pas jusqu'au _Voyage d'Anténor_[152] qui ne passât au début pour une docte réalité: on allait pénétrer la mystérieuse Égypte, descendre dans les catacombes, fouiller les Pyramides, retrouver des manuscrits ignorés, déchiffrer des hiéroglyphes et réveiller Thermosiris. Quand, au lieu de tout cela, l'Institut en s'abattant sur les Pyramides, les soldats en ne rencontrant que des fellahs nus, des cahutes de boue desséchée, se trouvèrent en face de la peste, des Bédouins et des mameloucks, le mécompte fut énorme. Mais l'injustice de la souffrance aveugla sur le résultat définitif. Les Français semèrent en Égypte ces germes de civilisation que Méhémet a cultivés: la gloire de Bonaparte s'accrut, un rayon de lumière se glissa dans les ténèbres de l'islamisme, et une brèche fut faite à la barbarie.
[Note 152: Le _Voyage d'Anténor en Grèce et en Asie_, par Étienne Lantier, parut en 1798, l'année même de l'expédition d'Égypte. Il eut un succès prodigieux et fut traduit dans presque toutes les langues. Dans cet ouvrage, imité du _Voyage du jeune Anacharsis_, l'auteur s'est attaché surtout à peindre le côté galant et licencieux des moeurs grecques, ce qui lui valut d'être surnommé l'_Anacharsis des boudoirs_.]
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Pour prévenir les hostilités des pachas de la Syrie et poursuivre quelques mameloucks, Bonaparte entra le 22 février[153] dans cette partie du monde à laquelle le commandant d'Aboukir l'avait légué. Napoléon trompait; c'était un de ses rêves de puissance qu'il poursuivait. Plus heureux que Cambyse, il franchit les sables sans rencontrer le vent du midi; il campe parmi les tombeaux; il escalade El-Arisch, et triomphe à Gaza[154]: «Nous étions,» écrit-il le 6[155], «aux colonnes placées sur les limites de l'Afrique et de l'Asie; nous couchâmes le soir en Asie.» Cet homme immense marchait à la conquête du monde; c'était un conquérant pour des climats qui n'étaient pas à conquérir.
[Note 153: Le 22 février 1799 (4 ventôse an VII).]
[Note 154: Le 24 février.]
[Note 155: Le 6 ventôse an VII (24 février 1799).]
Jaffa est emporté[156]. Après l'assaut, une partie de la garnison, estimée par Bonaparte à douze cents hommes et portée par d'autres à deux ou trois mille, se rendit et fut reçue à merci: deux jours après, Bonaparte ordonna de la passer par les armes[157].
[Note 156: Le 7 mars.]
[Note 157: «Le 7 mars, les Français prirent la ville d'assaut, et pendant trente heures massacrèrent sans distinction soldats et habitants. Il restait à peu près trois mille hommes de la garnison qui s'étaient réfugiés dans les mosquées et avaient mis bas les armes. Bonaparte les fit fusiller en masse, bien que son armée désapprouvât cet égorgement décrété de sang-froid. Pour justifier cette boucherie, on prétendit qu'il aurait été impossible de nourrir un si grand nombre de prisonniers, et que parmi eux se trouvaient les soldats de la garnison d'El-Arisch qui avaient violé leur serment de ne plus servir contre les Français. Mais, d'après les rapports de Bonaparte, on avait trouvé à Jaffa, et précédemment à Gaza et à Ramla, des quantités de vivres plus que suffisantes pour nourrir, avec tous les captifs, une armée bien plus nombreuse que la sienne. Comme les soldats de la garnison d'El-Arisch ne formaient pas le tiers des prisonniers de Jaffa, Bonaparte commettait évidemment un acte de barbarie atroce en faisant égorger avec eux deux mille malheureux qui n'avaient fait que leur devoir.» Ludovic Sciout, _le Directoire_, tome IV, page 621.]
Walter Scott[158] et sir Robert Wilson[159] ont raconté ces massacres; Bonaparte, à Sainte-Hélène, n'a fait aucune difficulté de les avouer à lord Ebrington et au docteur O'Meara. Mais il en rejetait l'odieux sur la position dans laquelle il se trouvait: il ne _pouvait nourrir les prisonniers;_ il ne _les pouvait renvoyer en Égypte sous escorte_. Leur laisser la liberté sur parole? _ils ne comprendraient_ même pas ce point d'honneur et ces procédés européens. «Wellington dans ma place, disait-il, _aurait agi comme moi_.»
[Note 158: _Vie de Napoléon_, par Walter Scott (1827), tome II.]
[Note 159: Sir Robert-Thomas _Wilson_ (1777-1849). Il avait combattu les Français en Égypte, avec le régiment formé par le baron de Hompesch. Après son retour en Angleterre, il publia une _Relation historique de l'expédition anglaise en Égypte_ (2 vol. in-8, Londres, 1802). En 1811, il fit paraître la _Relation des campagnes de Pologne en 1806 et 1807, avec des remarques sur le caractère et la composition de l'armée russe_. Lors de la campagne de 1812, il fut attaché au quartier général de l'armée russe et y joua un rôle des plus importants. On le retrouve en 1815 à Paris, où avec deux autres officiers anglais, MM. Bruce et Hutchinson, il favorise l'évasion de Lavallette, et, en 1823, en Espagne, où il met son épée au service des Cortès. Après l'avènement de Guillaume IV (1830), il fut élevé au grade de lieutenant général. Nommé en 1842 gouverneur de Gibraltar, il quitta ce poste quelques semaines seulement avant sa mort.]
«Napoléon se décida, dit M. Thiers, à une mesure terrible et qui est le seul acte cruel de sa vie; il fit passer au fil de l'épée les prisonniers qui lui restaient; l'armée consomma avec obéissance, mais avec une espèce d'effroi, l'exécution qui lui était commandée.»
_Le seul acte cruel de sa vie_, c'est beaucoup affirmer après les massacres de Toulon, après tant de campagnes où Napoléon compta à néant la vie des hommes. Il est glorieux pour la France que nos soldats aient protesté par _une espèce d'effroi_ contre la cruauté de leur général.
Mais les massacres de Jaffa sauvaient-ils notre armée? Bonaparte ne vit-il pas avec quelle facilité une poignée de Français renversa les forces du pacha de Damas? À Aboukir, ne détruisit-il pas avec quelques chevaux treize mille Osmanlis? Kléber, plus tard, ne fit-il pas disparaître le grand vizir et ses myriades de mahométans? S'il s'agissait de droit, quel droit les Français avaient-ils eu d'envahir l'Égypte? Pourquoi égorgeaient-ils des hommes qui n'usaient que du droit de la défense? Enfin Bonaparte ne pouvait invoquer les lois de la guerre, puisque les prisonniers de la garnison de Jaffa avaient _mis bas les armes_ et que leur _soumission avait été acceptée_. Le fait que le conquérant s'efforçait de justifier le gênait: ce fait est passé sous silence ou indiqué vaguement dans les dépêches officielles et dans les récits des hommes attachés à Bonaparte. «Je me dispenserai, dit le docteur Larrey, de parler des suites horribles qu'entraîne ordinairement l'assaut d'une place: j'ai été le triste témoin de celui de Jaffa.» Bourrienne s'écrie: «Cette scène atroce me fait encore frémir, lorsque j'y pense, comme le jour où je la vis, et j'aimerais mieux qu'il me fût possible de l'oublier que d'être forcé de la décrire. Tout ce qu'on peut se figurer d'affreux dans un jour de sang serait encore au-dessous de la réalité[160].» Bonaparte écrit au Directoire que: «Jaffa fut livré au pillage et à toutes les horreurs de la guerre, qui jamais ne lui a paru si hideuse.» Ces horreurs, qui les avait commandées?
[Note 160: _Mémoires de M. de Bourrienne_, tome II, p. 226.]
Berthier, compagnon de Napoléon en Égypte, étant au quartier général de l'Ens, en Allemagne, adressa, le 5 mai 1809, au major général de l'armée autrichienne une dépêche foudroyante contre une prétendue fusillade exécutée dans le Tyrol où commandait Chasteller: «Il a laissé égorger (Chasteller) sept cents prisonniers français et dix-huit à dix-neuf cents Bavarois; crime inouï dans l'histoire des nations, qui eût pu exciter une terrible représaille, si S. M. ne regardait _les prisonniers comme placés sous sa foi et sous son honneur_.»
Bonaparte dit ici tout ce que l'on peut dire contre l'exécution des prisonniers de Jaffa. Que lui importaient de telles contradictions? Il connaissait la vérité et il s'en jouait; il en faisait le même usage que du mensonge; il n'appréciait que le résultat, le moyen lui était égal; le nombre des prisonniers l'embarrassait, il les tua.
Il y a toujours eu deux Bonaparte: l'un grand, l'autre petit. Lorsque vous croyez être en sûreté dans la vie de Napoléon, il rend cette vie affreuse.
Miot[161], dans la première édition de ses _Mémoires_ (1804), se tait sur les massacres; on ne les lit que dans l'édition de 1814. Cette édition a presque disparu; j'ai eu de la peine à la retrouver. Pour affirmer une aussi douloureuse vérité, il ne me fallait rien moins que le récit d'un témoin oculaire. Autre est de savoir en gros l'existence d'une chose, autre d'en connaître les particularités: la vérité morale d'une action ne se décèle que dans les détails de cette action; les voici d'après Miot:
«Le 20 ventôse (10 mars), dans l'après-midi, les prisonniers de Jaffa furent mis en mouvement au milieu d'un vaste bataillon carré formé par les troupes du général Bon. Un bruit sourd du sort qu'on leur préparait me détermina, ainsi que beaucoup d'autres personnes, à monter à cheval et à suivre cette colonne silencieuse de victimes, pour m'assurer si ce qu'on m'avait dit était fondé. Les Turcs, marchant pêle-mêle, prévoyaient déjà leur destinée; ils ne versaient point de larmes; ils ne poussaient point de cris: ils étaient résignés. Quelques-uns blessés, ne pouvant suivre aussi promptement, furent tués en route à coups de baïonnette. Quelques autres circulaient dans la foule, et semblaient donner des avis salutaires dans un danger aussi imminent. Peut-être les plus hardis pensaient-ils qu'il ne leur était pas impossible d'enfoncer le bataillon qui les enveloppait; peut-être espéraient-ils qu'en se disséminant dans les champs qu'ils traversaient, un certain nombre échapperait à la mort. Toutes les mesures avaient été prises à cet égard, et les Turcs ne firent aucune tentative d'évasion.
«Arrivés enfin dans les dunes de sable au sud-ouest de Jaffa, on les arrêta auprès d'une mare d'eau jaunâtre. Alors l'officier qui commandait les troupes fit diviser la masse par petites portions, et ces pelotons, conduits sur plusieurs points différents, y furent fusillés. Cette horrible opération demanda beaucoup de temps, malgré le nombre des troupes réservées pour ce funeste sacrifice, et qui, je dois le déclarer, ne se prêtaient qu'avec une extrême répugnance au ministère abominable qu'on exigeait de leurs bras victorieux. Il y avait près de la mare d'eau un groupe de prisonniers, parmi lesquels étaient quelques vieux chefs au regard noble et assuré, et un jeune homme dont le moral était fort ébranlé. Dans un âge si tendre, il devait se croire innocent, et ce sentiment le porta à une action qui parut choquer ceux qui l'entouraient. Il se précipita dans les jambes du cheval que montait le chef des troupes françaises; il embrassa les genoux de cet officier, en implorant grâce de la vie. Il s'écriait: «De quoi suis-je coupable? quel mal ai-je fait?» Les larmes qu'il versait, ses cris touchants, furent inutiles; ils ne purent changer le fatal arrêt prononcé sur son sort. À l'exception de ce jeune homme, tous les autres Turcs firent avec calme leur ablution dans cette eau stagnante dont j'ai parlé, puis, se prenant la main, après l'avoir portée sur le coeur et à la bouche, ainsi que se saluent les musulmans, ils donnaient et recevaient un éternel adieu. Leurs âmes courageuses paraissaient défier la mort; on voyait dans leur tranquillité la confiance que leur inspirait, à ces derniers moments, leur religion et l'espérance d'un avenir heureux. Ils semblaient se dire: «Je quitte ce monde pour aller jouir auprès de Mahomet d'un bonheur durable.» Ainsi ce bien-être après la vie, que lui promet le Coran, soutenait le musulman vaincu, mais fier de son malheur.
«Je vis un vieillard respectable, dont le ton et les manières annonçaient un grade supérieur, je le vis ... faire creuser froidement devant lui, dans le sable mouvant, un trou assez profond pour s'y enterrer vivant: sans doute il ne voulut mourir que par la main des siens. Il s'étendit sur le dos dans cette tombe tutélaire et douloureuse, et ses camarades en adressant à Dieu des prières suppliantes, le couvrirent bientôt de sable, et trépignèrent ensuite sur la terre qui lui servait de linceul, probablement dans l'idée d'avancer le terme de ses souffrances.
«Ce spectacle, qui fait palpiter mon coeur et que je peins encore trop faiblement, eut lieu pendant l'exécution des pelotons répartis dans les dunes. Enfin il ne restait plus de tous les prisonniers que ceux placés près de la mare d'eau. Nos soldats avaient épuisé leurs cartouches; il fallut frapper ceux-ci à la baïonnette et à l'arme blanche. Je ne pus soutenir cette horrible vue; je m'enfuis, pâle et prêt à défaillir. Quelques officiers me rapportèrent le soir que ces infortunés, cédant à ce mouvement irrésistible de la nature qui nous fait éviter le trépas, même quand nous n'avons plus l'espérance de lui échapper, s'élançaient les uns dessus les autres, et recevaient dans les membres les coups dirigés au coeur et qui devaient sur-le-champ terminer leur triste vie. Il se forma, puisqu'il faut le dire, une pyramide effroyable de morts et de mourants dégouttant de sang, et il fallut retirer les corps déjà expirés pour achever les malheureux qui, à l'abri de ce rempart affreux, épouvantable, n'avaient point encore été frappés. Ce tableau est exact et fidèle, et le souvenir fait trembler ma main qui n'en rend point toute l'horreur.»
[Note 161: François _Miot_, né à Versailles en 1779. Il fit la campagne d'Égypte en qualité de commissaire-adjoint des guerres. Entré dans l'armée comme capitaine en 1803, il passa en 1806 au service du roi Joseph à Naples, et le suivit en Espagne, où il devint son écuyer, avec le grade de colonel (1809); il ne revint en France qu'après la bataille de Vittoria (1813). Sous la Restauration, il fut réintégré dans l'armée comme colonel, grade qu'il n'avait eu jusque-là qu'à titre espagnol, et il fut nommé chef du bureau de recrutement, au ministère de la Guerre. En 1804, il avait publié ses _Mémoires pour servir à l'histoire des expéditions en Égypte et en Syrie pendant les années VI à VIII de la République française_. Une seconde édition, plus complète, parut en 1814.--François Miot était le frère d'André _Miot_, comte de _Melito_ (1762-1841), auteur des _Mémoires sur le Consulat, l'Empire et le roi Joseph_, publiés en 1858, avec un grand et légitime succès. Ces _Mémoires_ sont considérés, à juste titre, comme un document de premier ordre pour l'histoire de la période napoléonienne.]
La vie de Napoléon opposée à de telles pages explique l'éloignement que l'on ressent pour lui.