Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3

Part 10

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Tout cela est mêlé de négociations avec les républiques nouvelles, des détails des fêtes pour Virgile et Arioste, des bordereaux explicatifs des vingt tableaux et des cinq cents manuscrits de Venise; tout cela a lieu à travers l'Italie assourdie du bruit des combats, à travers l'Italie devenue une fournaise où nos grenadiers vivaient dans le feu comme des salamandres.

Pendant ces tourbillons d'affaires et de succès advint le 18 fructidor[129], favorisé par les proclamations de Bonaparte et les délibérations de son armée, en jalousie de l'armée de la Meuse. Alors disparut celui qui, peut-être à tort, avait passé pour l'auteur des plans des victoires républicaines; on assure que Danissy, Lafitte, d'Arçon, trois génies militaires supérieurs, dirigeaient ces plans: Carnot se trouva proscrit par l'influence de Bonaparte.

[Note 129: Coup d'État du 18 fructidor an V (4 septembre 1797).]

Le 17 octobre, celui-ci signe le traité de paix de Campo-Formio[130]: la première guerre continentale de la Révolution finit à trente lieues de Vienne.

[Note 130: Campo-Formio est un hameau du Frioul, près d'Udine. L'Autriche cédait à la France les Pays-Bas autrichiens, ainsi que les _pays d'Empire_ jusqu'au Rhin; elle reconnaissait la République cisalpine, à laquelle elle cédait Milan, Mantoue et Modène. L'État de Venise était abandonné à l'empereur, à la réserve des îles Ioniennes, que la France retenait.]

* * * * *

Un congrès étant rassemblé à Rastadt, et Bonaparte ayant été nommé par le Directoire représentant à ce congrès[131], il prit congé de l'armée d'Italie. «Je ne serai consolé, lui dit-il, que par l'espoir de me revoir bientôt avec vous, luttant contre de nouveaux dangers.» Le 16 novembre 1797, son ordre du jour annonce qu'il a quitté Milan pour présider la légation française au congrès et qu'il a envoyé au Directoire le drapeau de l'armée d'Italie.

[Note 131: Bonaparte avait été nommé par le Directoire premier plénipotentiaire; Treilhard et Bonnier d'Arco lui étaient adjoints. Les trois plénipotentiaires de l'Autriche étaient le comte de Metternich, père du futur chancelier, qui représentait l'Empereur; le comte Lehrbach, député de l'Autriche; le comte Cobenzl, envoyé du roi de Hongrie et de Bohême. La Prusse était représentée par le comte de Goërz, le baron Jacobi Kloest et le baron Dohm.]

Sur un des côtés de ce drapeau Bonaparte avait fait broder le résumé de ses conquêtes: «Cent cinquante mille prisonniers, dix-sept mille chevaux, cinq cent cinquante pièces de siège, six cents pièces de campagne, cinq équipages de ponts, neuf vaisseaux de cinquante-quatre canons, douze frégates de trente-deux, douze corvettes, dix-huit galères; armistice avec le roi de Sardaigne, convention avec Gênes; armistice avec le duc de Parme, avec le duc de Modène, avec le roi de Naples, avec le pape; préliminaires de Léoben; convention de Montebello avec la République de Gênes; traité de paix avec l'empereur à Campo-Formio; donné la liberté aux peuples de Bologne, Ferrare, Modène, Massa-Carrara, de la Romagne, de la Lombardie, de Brescia, de Bergame, de Mantoue, de Crème, d'une partie du Véronais, de Chiavenna, Bormio, et de la Valteline; au peuple de Gênes, aux fiefs impériaux, au peuple des départements de Corcyre, de la mer Égée et d'Ithaque.

«Envoyé à Paris tous les chefs-d'oeuvre de Michel-Ange, de Guerchin, du Titien, de Paul Véronèse, Corrége, Albane, des Carrache, Raphaël, Léonard de Vinci, etc., etc.»

«Ce monument de l'armée d'Italie, dit l'ordre du jour, sera suspendu aux voûtes de la salle des séances publiques du Directoire, et il attestera les exploits de nos guerriers quand la génération présente aura disparu.»

Après une convention purement militaire, qui stipulait la remise de Mayence aux troupes de la République et la remise de Venise aux troupes autrichiennes, Bonaparte quitta Rastadt et laissa la suite des affaires du congrès aux mains de Treilhard et de Bonnier.

Dans les derniers temps de la campagne d'Italie, Bonaparte eut beaucoup à souffrir de l'envie de divers généraux et du Directoire: deux fois il avait offert sa démission; les membres du gouvernement la désiraient et n'osaient l'accepter. Les sentiments de Bonaparte ne suivaient pas le penchant du siècle; il cédait à contre-coeur aux intérêts nés de la Révolution: de là les contradictions de ses actes et de ses idées.

De retour à Paris[132], il descendit dans sa maison, rue Chantereine, qui prit et porte encore le nom de _rue de la Victoire_[133]. Le conseil des Anciens voulut faire à Napoléon le don de Chambord, ouvrage de François Ier, qui ne rappelle plus que l'exil du dernier fils de saint Louis. Bonaparte fut présenté au Directoire, le 10 décembre 1797, dans la cour du palais du Luxembourg. Au milieu de cette cour s'élevait un autel de la Patrie, surmonté des statues de la Liberté, de l'Égalité et de la Paix. Les drapeaux conquis formaient un dais au-dessus des cinq directeurs habillés à l'antique; l'ombre de la Victoire descendait de ces drapeaux sous lesquels la France faisait halte un moment. Bonaparte était vêtu de l'uniforme qu'il portait à Arcole et à Lodi. M. de Talleyrand reçut le vainqueur auprès de l'autel, se souvenant d'avoir naguère dit la messe sur un autre autel. Fuyard revenu des États-Unis, chargé par la protection de Chénier du ministère des relations extérieures, l'évêque d'Autun, le sabre au côté, était coiffé d'un chapeau à la Henri IV: les événements forçaient de prendre au sérieux ces travestissements.

[Note 132: Il arriva à Paris le 5 décembre 1797.]

[Note 133: Un arrêté du département de la Seine donne à la rue Chantereine, où demeure Bonaparte, le nom de _rue de la Victoire_. (_Moniteur_ du 20 nivôse an VI, 9 janvier 1798).]

Le prélat fit l'éloge du conquérant de l'Italie: «Il aime, dit-il mélancoliquement, il aime les chants d'Ossian, surtout parce qu'ils détachent de la terre. Loin de redouter ce qu'on appelle son ambition, il nous faudra peut-être le solliciter un jour pour l'arracher aux douceurs de sa studieuse retraite. La France entière sera libre, peut-être lui ne le sera jamais: telle est sa destinée.»

Merveilleusement deviné!

Le frère de saint Louis à Grandella, Charles VIII à Fornoue, Louis XII à Agnadel, François Ier à Marignan, Lautrec à Ravenne, Catinat à Turin, demeurent loin du nouveau général. Les succès de Napoléon n'eurent point de pairs.

Les directeurs, redoutant un despotisme supérieur qui menaçait tous les despotismes, avaient vu avec inquiétude les hommages que l'on rendait à Napoléon; ils songeaient à se débarrasser de sa présence. Ils favorisèrent la passion qu'il montrait pour une expédition dans l'Orient. Il disait: «L'Europe est une taupinière; il n'y a jamais eu de grands empires et de grandes révolutions qu'en Orient; je n'ai déjà plus de gloire: cette petite Europe n'en fournit pas assez.» Napoléon, comme un enfant, était charmé d'avoir été élu membre de l'Institut[134]. Il ne demandait que six ans pour aller aux Indes et pour en revenir: «Nous n'avons que vingt-neuf ans,» remarquait-il en songeant à lui; «ce n'est pas un âge: j'en aurai trente-cinq à mon retour.»

[Note 134: Le Directoire, au lendemain du Coup d'État du 18 fructidor, avait notifié officiellement à l'Institut la loi de déportation, qui lui enlevait, dans la classe des Sciences mathématiques, le directeur Carnot; dans la classe des Sciences morales, Pastoret, du Conseil des Cinq-Cents, et le directeur Barthélemy; dans la classe de Littérature, Sicard et Fontanes. Bonaparte fut élu à la place de Carnot, le 26 décembre 1797. Dix jours après l'élection, le 5 janvier 1798, il parut pour la première fois à une séance publique. L'affluence fut extraordinaire. Le jeune général entra sans faste, vêtu d'un petit frac gris, et prit place entre Lagrange et Laplace. Garat définit son nouveau collègue «un philosophe qui avait paru un moment à la tête des armées.» Chénier lut son _Vieillard d'Ancenis_, poème sur la mort du général Hoche, dont les derniers vers annonçaient la défaite prochaine de l'Angleterre:

Quels rochers, quels remparts deviendront leur asile, Quand Neptune irrité lancera dans leur île D'Arcole et de Lodi les terribles soldats, Tous ces jeunes héros vieux dans l'art des combats, La grande nation à vaincre accoutumée Et le grand général guidant la grande armée.

L'auditoire tout entier se leva et salua de ses acclamations le poète et le _grand général_.]

Nommé général d'une armée dite de l'Angleterre[135], dont les corps étaient dispersés de Brest à Anvers, Bonaparte passa son temps à des inspections, à des visites aux autorités civiles et scientifiques, tandis qu'on assemblait les troupes qui devaient composer l'armée d'Égypte. Survint l'échauffourée du drapeau tricolore et du bonnet rouge, que notre ambassadeur à Vienne, le général Bernadotte, avait planté sur la porte de son palais[136]. Le Directoire se disposait à retenir Napoléon pour l'opposer à la nouvelle guerre possible, lorsque M. de Cobentzel prévint la rupture, et Bonaparte reçut l'ordre de partir. L'Italie devenue républicaine, la Hollande transformée en république, la paix laissant à la France, étendue jusqu'au Rhin, des soldats inutiles, dans sa prévoyance peureuse le Directoire s'empressa d'écarter le vainqueur. Cette aventure d'Égypte change à la fois la fortune et le génie de Napoléon, en surdorant ce génie, déjà trop éclatant, d'un rayon du soleil qui frappa la colonne de nuée et de feu.

[Note 135: Arrêté du Directoire (13 germinal, 2 avril 1798), portant que le général Bonaparte se rendra à Brest dans le courant de la décade, pour y prendre le commandement de l'armée d'Angleterre.]

[Note 136: Le 13 avril 1798, vers six heures du soir, Bernadotte, alors ambassadeur à Vienne, fit suspendre au balcon du premier étage de son hôtel un drapeau tricolore d'environ quatre aunes, attaché à une hampe extrêmement longue avec cette inscription: «République française». Jamais à Vienne les ambassadeurs n'arboraient le drapeau de leur pays. Aussi des groupes se formèrent très vite devant l'hôtel, et le peuple viennois vit une provocation véritable dans le fait d'avoir arboré ce grand drapeau contre tous les usages: l'ambassadeur, disait-on, avait voulu déclarer ainsi qu'il regardait Vienne comme une ville conquise. Bientôt une foule immense se rassembla devant l'ambassade. Un aide de camp de Bernadotte vint à la porte du palais et, la main sur la poignée de son sabre, il harangua les Viennois avec mépris et déclama avec rage contre la police. La foule lança alors des pierres contre les fenêtres; un serrurier grimpe au balcon et en arrache le drapeau qui fut immédiatement brûlé. La police arrivait, mais elle n'était pas encore assez forte pour dissiper un attroupement aussi nombreux. La porte du palais fut enfoncée, et une foule furieuse pénétra dans l'intérieur, et se trouva en face de l'ambassadeur, de ses secrétaires et de ses aides de camp armés de sabres et de pistolets. Bernadotte brandissait son sabre et criait avec fureur: «Qu'ose donc cette canaille? J'en tuerai au moins six», et menaçait de venir châtier ce peuple à coups de canons. Un de ses domestiques tira deux coups de pistolet, dont fort heureusement les envahisseurs ne parurent pas s'émouvoir beaucoup. Ils pénétrèrent dans la cuisine et les écuries, et brisèrent les voitures de l'ambassadeur. Les troupes étaient casernées dans les faubourgs, à une grande distance de l'ambassade. Ce fut seulement à minuit qu'une division d'infanterie et un régiment de cavalerie arrivé de Schoenbrünn vinrent mettre fin à l'émeute. (Ludovic Sciout, _Le Directoire_, tome IV, p. 421.)]

Toulon, 19 mai 1798.

PROCLAMATION.

Soldats,

«Vous êtes une des ailes de l'armée d'Angleterre.

«Vous avez fait la guerre de montagnes, de plaines, de sièges; il vous reste à faire la guerre maritime.

«Les légions romaines, que vous avez quelquefois imitées, mais pas encore égalées, combattaient Carthage tour à tour sur cette même mer, et aux plaines de Zama. La victoire ne les abandonna jamais, parce que constamment elles furent braves, patientes à supporter la fatigue, disciplinées et unies entre elles.

«Soldats, l'Europe a les yeux sur vous! vous avez de grandes destinées à remplir, des batailles à livrer, des dangers, des fatigues à vaincre; vous ferez plus que vous n'avez fait pour la prospérité de la patrie, le bonheur des hommes et votre propre gloire.»

* * * * *

Après cette proclamation de souvenirs, Napoléon s'embarque: on dirait d'Homère ou du héros qui enfermait les chants du Méonide dans une cassette d'or. Cet homme ne chemine pas tout doucement: à peine a-t-il mis l'Italie sous ses pieds, qu'il paraît en Égypte; épisode romanesque dont il agrandit sa vie réelle. Comme Charlemagne, il attache une épopée à son histoire. Dans la bibliothèque qu'il emporta se trouvaient _Ossian_, _Werther_, _la Nouvelle Héloïse_ et _le Vieux Testament_: indication du chaos de la tête de Napoléon. Il mêlait les idées positives et les sentiments romanesques, les systèmes et les chimères, les études sérieuses et les emportements de l'imagination, la sagesse et la folie. De ces productions incohérentes du siècle il tira l'Empire; songe immense, mais rapide comme la nuit désordonnée qui l'avait enfanté.

Entré dans Toulon le 9 mai 1798, Napoléon descend à l'hôtel de la Marine; dix jours après il monte sur le vaisseau amiral _l'Orient_; le 19 mai il met à la voile; il part de la borne où la première fois il avait répandu le sang, et un sang français: les massacres de Toulon l'avaient préparé aux massacres de Jaffa. Il menait avec lui les généraux premiers-nés de sa gloire: Berthier, Caffarelli, Kléber, Desaix, Lannes, Murat, Menou. Treize vaisseaux de ligne, quatorze frégates, quatre cents bâtiments de transport, l'accompagnent.

Nelson le laissa échapper du port et le manqua sur les flots, bien qu'une fois nos navires ne fussent qu'à six lieues de distance des vaisseaux anglais. De la mer de Sicile, Napoléon aperçut le sommet des Apennins; il dit: «Je ne puis voir sans émotion la terre d'Italie; voilà l'Orient: j'y vais.» À l'aspect de l'Ida, explosion d'admiration sur Minos et la sagesse antique. Dans la traversée, Bonaparte se plaisait à réunir les savants et provoquait leurs disputes; il se rangeait ordinairement à l'avis du plus absurde ou du plus audacieux; il s'enquérait si les planètes étaient habitées, quand elles seraient détruites par l'eau ou par le feu, comme s'il eût été chargé de l'inspection de l'armée céleste.

Il aborde à Malte, déniche la vieille chevalerie retirée dans le trou d'un rocher marin[137]; puis il descend parmi les ruines de la cité d'Alexandre[138]. Il voit à la pointe du jour cette colonne de Pompée que j'apercevais du bord de mon vaisseau en m'éloignant de la Libye. Du pied du monument, immortalisé d'un grand et triste nom, il s'élance; il escalade les murailles derrière lesquelles se trouvait jadis _le dépôt des remèdes de l'âme_, et les aiguilles de Cléopâtre, maintenant couchées à terre parmi des chiens maigres. La porte de Rosette est forcée; nos troupes se ruent dans les deux havres et dans le phare. Égorgement effroyable! L'adjudant général Boyer écrit à ses parents: «Les Turcs, repoussés de tous côtés, se réfugient chez leur Dieu et leur prophète; ils remplissent leurs mosquées; hommes, femmes, vieillards, jeunes et enfants, tous sont massacrés.»

[Note 137: Le grand-maître de l'Ordre de Malte, le comte Ferdinand de _Hompesch_, bailli de Brandebourg, capitula le 11 juin 1798. Malte et les îles voisines furent cédées au Directoire. La ville fut rendue dans la journée du 12 juin. Le 13, au matin, Bonaparte y fit son entrée; il trouva quinze cents pièces de canon, trente-cinq mille fusils, douze cents barils de poudre, une infinité d'armes de toute espèce, et de grandes richesses.]

[Note 138: La flotte française arriva le 1er juillet près d'Alexandrie. Le lendemain, les Français s'emparèrent de la ville. Kléber, qui commandait l'assaut, fut blessé d'une balle au front.]

Bonaparte avait dit à l'évêque de Malte: «Vous pouvez assurer vos diocésains que la religion catholique, apostolique et romaine sera non seulement respectée, mais ses ministres spécialement protégés.» Il dit, en arrivant en Égypte: «Peuples d'Égypte, je respecte plus que les mameloucks Dieu, son Prophète et le Coran. Les Français sont amis des musulmans. Naguère ils ont marché sur Rome et renversé le trône du pape, qui aigrissait les chrétiens contre ceux qui professent l'islamisme; bientôt après ils ont dirigé leur course vers Malte, et en ont chassé les incrédules qui se croyaient appelés de Dieu pour faire la guerre aux musulmans ... Si l'Égypte est la ferme des mameloucks, qu'ils montrent le bail que Dieu leur en a fait[139].»

[Note 139: Proclamation du 2 juillet 1798.]

Napoléon marche aux Pyramides[140]; il crie à ses soldats: «Songez que du haut de ces monuments quarante siècles ont les yeux fixés sur vous.» Il entre au Caire[141], sa flotte saute en l'air à Aboukir[142]; l'armée d'Orient est séparée de l'Europe. Jullien (de la Drôme), fils de Jullien le conventionnel, témoin du désastre, le note minute par minute:

[Note 140: 21 juillet.]

[Note 141: 23 juillet.]

[Note 142: 1er août.]

«Il est sept heures; la nuit se fait et le feu redouble encore. À neuf heures et quelques minutes le vaisseau a sauté. Il est dix heures, le feu se ralentit et la lune se lève à droite du lieu où vient de s'élever l'explosion du vaisseau.»

Bonaparte au Caire déclare au chef de la loi qu'il sera le restaurateur des mosquées; il envoie son nom à l'Arabie, à l'Éthiopie, aux Indes. Le Caire se révolte[143]; il le bombarde au milieu d'un orage; l'inspiré dit aux croyants: «Je pourrais demander à chacun de vous compte des sentiments les plus secrets de son coeur, car je sais tout, même ce que vous n'avez dit à personne.» Le grand schérif de la Mecque le nomme, dans une lettre, le _protecteur de la Kaaba_; le pape, dans une missive, l'appelle _mon très cher fils_.

[Note 143: 21 octobre.]

Par une infirmité de nature, Bonaparte préférait souvent son côté petit à son grand côté. La partie qu'il pouvait gagner d'un seul coup ne l'amusait pas. La main qui brisait le monde se plaisait au jeu des gobelets; sûr, quand il usait de ses facultés, de se dédommager de ses pertes; son génie était le réparateur de son caractère. Que ne se présenta-t-il tout d'abord comme l'héritier des chevaliers? Par une position double, il n'était, aux yeux de la multitude musulmane, qu'un faux chrétien et qu'un faux mahométan. Admirer des impiétés de système, ne pas reconnaître ce qu'elles avaient de misérable, c'est se tromper misérablement: il faut pleurer quand le géant se réduit à l'emploi du grimacier. Les infidèles proposèrent à saint Louis dans les fers la couronne d'Égypte, parce qu'il était resté, disent les historiens arabes, le plus fier chrétien qu'on eût jamais vu.

Quand je passai au Caire, cette ville conservait des traces des Français: un jardin public, notre ouvrage, était planté de palmiers; des établissements de restaurateurs l'avaient jadis entouré. Malheureusement, de même que les anciens Égyptiens, nos soldats avaient promené un cercueil autour de leurs festins.

Quelle scène mémorable, si l'on pouvait y croire. Bonaparte assis dans l'intérieur de la pyramide de Chéops sur le sarcophage d'un Pharaon dont la momie avait disparu, et causant avec les muphtis et les imans! Toutefois, prenons le récit du _Moniteur_ comme le travail de la muse. Si ce n'est pas l'histoire matérielle de Napoléon, c'est l'histoire de son intelligence; cela en vaut encore la peine. Écoutons dans les entrailles d'un sépulcre cette voix que tous les siècles entendront.

(_Moniteur_, 27 novembre 1798.)

«Ce jourd'hui, 25 thermidor de l'an VI de la République française une et indivisible, répondant au 28 de la lune de Mucharim, l'an de l'hégire 1213, le général en chef, accompagné de plusieurs officiers de l'état-major de l'armée et de plusieurs membres de l'Institut national, s'est transporté à la grande pyramide, dite de Chéops, dans l'intérieur de laquelle il était attendu par plusieurs muphtis et imans, chargés de lui en montrer la construction intérieure.

«La dernière salle à laquelle le général en chef est parvenu est à voûte plate, et longue de trente-deux pieds sur seize de large et dix-neuf de haut. Il n'y a trouvé qu'une caisse de granit d'environ huit pieds de long sur quatre d'épaisseur, qui renfermait la momie d'un Pharaon. Il s'est assis sur le bloc de granit, a fait asseoir à ses côtés les muphtis et les imans, _Suleiman_, _Ibrahim_ et _Muhamed_, et il a eu avec eux, en présence de sa suite, la conversation suivante:

_Bonaparte_: «Dieu est grand et ses oeuvres sont merveilleuses. Voici un grand ouvrage de main d'homme! Quel était le but de celui qui fit construire cette pyramide?»

_Suleiman_: «C'était un puissant roi d'Égypte, dont on croit que le nom était Chéops. Il voulait empêcher que des sacrilèges ne vinssent troubler le repos de sa cendre.»

_Bonaparte_: «Le grand Cyrus se fit enterrer en plein air, pour que son corps retournât aux éléments: penses-tu qu'il ne fit pas mieux? le penses-tu?»

_Suleiman_ (s'inclinant): «Gloire à Dieu, à qui toute gloire est due!»

_Bonaparte_: «Gloire à Allah! Il n'y a point d'autre Dieu que Dieu; Mohamed est son prophète et je suis de ses amis.»

_Ibrahim_: «Que les anges de la victoire balayent la poussière sur ton chemin et te couvrent de leurs ailes! Le mamelouck a mérité la mort.»

_Bonaparte_: «Il a été livré aux anges noirs Moukir et Quarkir.»

_Suleiman_: «Il étendit les mains de la rapine sur les terres, les moissons, les chevaux de l'Égypte.»

_Bonaparte_: «Les trésors, l'industrie et l'amitié des Francs seront votre partage, en attendant que vous montiez au septième ciel et qu'assis aux côtés des houris aux yeux noirs, toujours jeunes et toujours vierges, vous vous reposiez à l'ombre du laba, dont les branches offriront d'elles-mêmes aux vrais musulmans tout ce qu'ils pourront désirer.»

De telles parades ne changent rien à la gravité des Pyramides:

Vingt siècles, descendus dans l'éternelle nuit, Y sont sans mouvement, sans lumière et sans bruit[144].

[Note 144: Vers du P. Lemoyne, dans son poème épique, _Saint Louis, ou la Sainte couronne reconquise sur les infidèles_, 1653.]

Bonaparte, en remplaçant Chéops dans la crypte séculaire, en aurait augmenté l'immensité; mais il ne s'est jamais traîné dans ce vestibule de la mort[145].

[Note 145: «Bonaparte n'est pas entré dans la grande pyramide; il n'en a pas même eu la volonté, ni la pensée. Certes, je l'y aurais suivi. Je ne l'ai pas quitté une seconde dans le désert. Il fit entrer quelques personnes dans l'une des grandes pyramides. Il se tenait devant, et en sortant on lui rendait compte de ce que l'on voyait dans l'intérieur, c'est-à-dire qu'on lui annonçait que l'on n'avait rien vu. Toute cette conversation avec le muphti, les ulémas, est une mauvaise plaisanterie; il n'y en avait pas plus que de pape et d'archevêques ... Cet entretien de Bonaparte dans l'une des pyramides avec plusieurs imans et muphtis, est de pure invention.» _Mémoires de M. de Bourrienne_, t. II, p. 300.]

«Pendant le reste de notre navigation sur le Nil», dis-je dans l'_Itinéraire_, «je demeurai sur le pont à contempler ces tombeaux ............ Les grands monuments font une partie essentielle de la gloire de toute société humaine: ils portent la mémoire d'un peuple au delà de sa propre existence, et le font vivre contemporain des générations qui viennent s'établir dans ses champs abandonnés.»

Remercions Bonaparte, aux Pyramides, de nous avoir si bien justifiés, nous autres petits hommes d'État entachés de poésie, qui maraudons de chétifs mensonges sur des ruines.