Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3
Part 1
MÉMOIRES
D'OUTRE-TOMBE
TOME III
CHATEAUBRIAND
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
NOUVELLE ÉDITION
Avec une Introduction, des Notes et des Appendices
par
EDMOND BIRÉ
TOME III
PARIS LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES 6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6
MÉMOIRES
LIVRE V[1]
[Note 1: Ce livre a été composé à Paris en 1839 et revu en juin 1847.]
Années 1807, 1808, 1809 et 1810. -- Article du _Mercure_ du mois de juillet 1807. -- J'achète la _Vallée-aux-Loups_ et je m'y retire. -- _Les Martyrs._ -- Armand de Chateaubriand. -- Années 1811, 1812, 1813, 1814. -- Publication de l'_Itinéraire_. -- Lettre du cardinal de Bausset. -- Mort de Chénier. -- Je suis reçu membre de l'Institut. -- Affaire de mon discours. -- Prix décennaux. -- L'_Essai sur les Révolutions_. -- _Les Natchez._
Madame de Chateaubriand avait été très malade pendant mon voyage; plusieurs fois mes amis m'avaient cru perdu. Dans quelques notes que M. de Clausel a écrites pour ses enfants et qu'il a bien voulu me permettre de parcourir, je trouve ce passage:
«M. de Chateaubriand partit pour le voyage de Jérusalem au mois de juillet 1806: pendant son absence j'allais tous les jours chez Madame de Chateaubriand. Notre voyageur me fit l'amitié de m'écrire une lettre en plusieurs pages, de Constantinople, que vous trouverez dans le tiroir de notre bibliothèque, à Coussergues. Pendant l'hiver de 1806 à 1807, nous savions que M. de Chateaubriand était en mer pour revenir en Europe; un jour, j'étais à me promener dans le jardin des Tuileries avec M. de Fontanes par un vent d'ouest affreux; nous étions à l'abri de la terrasse du bord de l'eau. M. de Fontanes me dit:--Peut-être, dans ce moment-ci, un coup de cette horrible tempête va le faire naufrager. Nous avons su depuis que ce pressentiment faillit se réaliser. Je note ceci pour exprimer la vive amitié, l'intérêt pour la gloire littéraire de M. de Chateaubriand, qui devait s'accroître par ce voyage; les nobles, les profonds et rares sentiments qui animaient M. de Fontanes, homme excellent dont j'ai reçu aussi de grands services, et dont je vous recommande de vous souvenir devant Dieu.»
Si je devais vivre et si je pouvais faire vivre dans mes ouvrages les personnes qui me sont chères, avec quel plaisir j'emmènerais avec moi tous mes amis!
Plein d'espérance, je rapportai sous mon toit ma poignée de glanes; mon repos ne fut pas de longue durée.
Par une suite d'arrangements, j'étais devenu seul propriétaire du _Mercure_[2]. M. Alexandre de Laborde publia, vers la fin du mois de juin 1807, son voyage en Espagne; au mois de juillet, je fis dans le _Mercure_ l'article dont j'ai cité des passages en parlant de la mort du duc d'Enghien: _Lorsque dans le silence de l'abjection_, etc. Les prospérités de Bonaparte, loin de me soumettre, m'avaient révolté; j'avais pris une énergie nouvelle dans mes sentiments et dans les tempêtes. Je ne portais pas en vain un visage brûlé par le soleil, et je ne m'étais pas livré au courroux du ciel pour trembler avec un front noirci devant la colère d'un homme. Si Napoléon en avait fini avec les rois, il n'en avait pas fini avec moi. Mon article, tombant au milieu de ses prospérités et de ses merveilles, remua la France: on en répandit d'innombrables copies à la main; plusieurs abonnés du _Mercure_ détachèrent l'article et le firent relier à part; on le lisait dans les salons, on le colportait de maison en maison. Il faut avoir vécu à cette époque pour se faire une idée de l'effet produit par une voix retentissant seule dans le silence du monde. Les nobles sentiments refoulés au fond des coeurs se réveillèrent. Napoléon s'emporta: on s'irrite moins en raison de l'offense reçue qu'en raison de l'idée que l'on s'est formée de soi. Comment! mépriser jusqu'à sa gloire; braver une seconde fois celui aux pieds duquel l'univers était prosterné! «Chateaubriand croit-il que je suis un imbécile, que je ne le comprends pas! je le ferai sabrer sur les marches des Tuileries.» Il donna l'ordre de supprimer le _Mercure_ et de m'arrêter. Ma propriété périt; ma personne échappa par miracle: Bonaparte eut à s'occuper du monde; il m'oublia, mais je demeurai sous le poids de la menace[3].
[Note 2: Chateaubriand l'avait acheté de M. de Fontanes pour une somme de 20,000 francs (Préface des _Mélanges littéraires_, tome XVI des _Oeuvres complètes_).]
[Note 3: Voir l'_Appendice_ nº I; _L'Article du Mercure_.]
C'était une déplorable position que la mienne; quand je croyais devoir agir par les inspirations de mon honneur, je me trouvais chargé de ma responsabilité personnelle et des chagrins que je causais à ma femme. Son courage était grand, mais elle n'en souffrait pas moins, et ces orages, appelés successivement sur ma tête, troublaient sa vie. Elle avait tant souffert pour moi pendant la Révolution; il était naturel qu'elle désirât un peu de repos. D'autant plus que madame de Chateaubriand admirait Bonaparte sans restriction; elle ne se faisait aucune illusion sur la légitimité: elle me prédisait sans cesse ce qui m'arriverait au retour des Bourbons.
Le premier livre de ces _Mémoires_ est daté de _la Vallée-aux-Loups_, le 4 octobre 1811: là se trouve la description de la petite retraite que j'achetai pour me cacher à cette époque[4]. Quittant notre appartement chez madame de Coislin, nous allâmes d'abord demeurer rue des Saints-Pères, hôtel de Lavalette, qui tirait son nom de la maîtresse et du maître de l'hôtel.
[Note 4: L'acquisition de la _Vallée-aux-Loups_ est du mois d'août 1807. Joubert écrivait à Chênedollé le 1er septembre: «Chateaubriand viendra tard à Villeneuve, car il a acheté au delà de Sceaux un enclos de quinze arpents de terre et une petite maison. Il va être occupé à rendre la maison logeable, ce qui lui coûtera un mois de temps au moins et sans doute aussi beaucoup d'argent. Le prix de cette acquisition, contrat en main, monte déjà à plus de 30,000 francs. Préparez-vous à passer quelques jours d'hiver dans cette solitude, qui porte un nom charmant pour la sauvagerie. On l'appelle dans le pays: _Maison de la Vallée-aux-Loups_. J'ai vu cette _Vallée-aux-Loups_: cela forme un creux de taillis assez breton et même assez périgourdin. Un poète normand pourra aussi s'y plaire. Le nouveau possesseur en paraît enchanté, et, au fond, il n'y a point de retraite au monde où l'on puisse mieux pratiquer le précepte de Pythagore: _Quand il tonne, adorez l'écho_.»]
M. de Lavalette, trapu, vêtu d'un habit prune de Monsieur, et marchant avec une canne à pomme d'or, devint mon homme d'affaires, si j'ai jamais eu des affaires. Il avait été officier du gobelet chez le roi, et ce que je ne mangeais pas, il le buvait[5].
[Note 5: «En attendant d'aller prendre possession de la _Vallée-aux-Loups_, nous prîmes un appartement dans un hôtel garni, rue des Saints-Pères. Cet hôtel, où depuis longtemps nous avions coutume de loger quand nous n'avions pas d'appartement, était tenu par un ancien officier du Gobelet de Louis XVI, coiffé à l'oiseau royal, et royaliste enragé. _Sa chère femme_ était une demoiselle de très bonne maison, veuve d'un marquis de Béville pour lequel elle conservait un souvenir d'orgueil qui ne nuisait en rien à la tendresse qu'elle portait à son nouvel époux. Elle était sourde au point de ne rien entendre avec un cornet long d'une demi-aune et qui ne quittait jamais son oreille. M. de La Valette--c'est ainsi qu'il s'appelait--était le meilleur homme du monde; il se serait mis au feu pour nous et même nous aurait donné sa bourse, si ce n'est qu'il prenait souvent la nôtre pour la sienne. Le pauvre homme, Dieu ait son âme! ne pouvait aimer quelqu'un sans se mettre de suite en communauté de biens avec lui. Il était d'une obligeance extrême, et, pour être plus tôt prêt à se mettre en course pour rendre un service, il ne quittait jamais sa canne à pomme d'or.» _Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.]
Vers la fin de novembre, voyant que les réparations de ma chaumière n'avançaient pas, je pris le parti de les aller surveiller. Nous arrivâmes le soir à la vallée. Nous ne suivîmes pas la route ordinaire, nous entrâmes par la grille au bas du jardin. La terre des allées, détrempée par la pluie, empêchait les chevaux d'avancer; la voiture versa. Le buste en plâtre d'Homère, placé auprès de madame de Chateaubriand, sauta par la portière et se cassa le cou: mauvais augure pour _les Martyrs_, dont je m'occupais alors.
La maison, pleine d'ouvriers qui riaient, chantaient, cognaient, était chauffée avec des copeaux et éclairée par des bouts de chandelle; elle ressemblait à un ermitage illuminé la nuit par des pèlerins, dans les bois. Charmés de trouver deux chambres passablement arrangées et dans l'une desquelles on avait préparé le couvert, nous nous mîmes à table. Le lendemain, réveillé au bruit des marteaux et des chants des colons, je vis le soleil se lever avec moins de souci que le maître des Tuileries.
J'étais dans des enchantements sans fin; sans être madame de Sévigné, j'allais, muni d'une paire de sabots, planter mes arbres dans la boue, passer et repasser dans les mêmes allées, voir et revoir tous les petits coins, me cacher partout où il y avait une broussaille, me représentant ce que serait mon parc dans l'avenir, car alors l'avenir ne manquait point. En cherchant à rouvrir aujourd'hui par ma mémoire l'horizon qui s'est fermé, je ne retrouve plus le même, mais j'en rencontre d'autres. Je m'égare dans mes pensées évanouies; les illusions sur lesquelles je tombe sont peut-être aussi belles que les premières; seulement elles ne sont plus si jeunes; ce que je voyais dans la splendeur du midi, je l'aperçois à la lueur du couchant.--Si je pouvais néanmoins cesser d'être harcelé par des songes! Bayard sommé de rendre une place, répondit: «Attendez que j'aie fait un pont de corps morts, pour pouvoir passer avec ma garnison.» Je crains qu'il ne me faille, pour sortir, passer sur le ventre de mes chimères.
Mes arbres, étant encore petits, ne recueillaient pas les bruits des vents de l'automne; mais, au printemps, les brises qui haleinaient les fleurs des prés voisins en gardaient le souffle, qu'elles reversaient sur ma vallée.
Je fis quelques additions à la chaumière; j'embellis sa muraille de briques d'un portique soutenu par deux colonnes de marbre noir et deux cariatides de femmes de marbre blanc: je me souvenais d'avoir passé à Athènes. Mon projet était d'ajouter une tour au bout de mon pavillon; en attendant, je simulai des créneaux sur le mur qui me séparait du chemin: je précédais ainsi la manie du moyen âge qui nous hébète à présent. La Vallée-aux-Loups, de toutes les choses qui me sont échappées, est la seule que je regrette; il est écrit que rien ne me restera. Après ma Vallée perdue, j'avais planté l'_Infirmerie de Marie-Thérèse_[6], et je viens pareillement de la quitter. Je défie le sort de m'attacher à présent au moindre morceau de terre; je n'aurai dorénavant pour jardin que ces avenues honorées de si beaux noms autour des Invalides, et où je me promène avec mes confrères manchots ou boiteux. Non loin de ces allées, s'élève le cyprès de madame de Beaumont; dans ces espaces déserts, la grande et légère duchesse de Châtillon s'est jadis appuyée sur mon bras. Je ne donne plus le bras qu'au temps: il est bien lourd!
[Note 6: L'_Infirmerie de Marie-Thérèse_, située rue d'Enfer, au numéro 86 (aujourd'hui rue Denfert-Rochereau nº 92), avait été fondée par M. et Mme de Chateaubriand, qui y consacrèrent des sommes considérables. Mme de Chateaubriand a été enterrée sous l'autel de la chapelle. Derrière l'autel, sur une tablette de marbre noir, on lit cette inscription:
_Distinguée par l'exercice des bonnes oeuvres qu'inspire la religion, elle a voulu faire bénir sa mémoire par la pieuse fondation de l'Infirmerie de Marie-Thérèse, faite de concert avec son époux._]
Je travaillais avec délices à mes _Mémoires_, et _les Martyrs_ avançaient; j'en avais déjà lu quelques livres à M. de Fontanes. Je m'étais établi au milieu de mes souvenirs comme dans une grande bibliothèque: je consultais celui-ci et puis celui-là, ensuite je fermais le registre en soupirant, car je m'apercevais que la lumière, en y pénétrant, en détruisait le mystère. Éclairez les jours de la vie, ils ne seront plus ce qu'ils sont.
Au mois de juillet 1808, je tombai malade, et je fus obligé de revenir à Paris. Les médecins rendirent la maladie dangereuse[7]. Du vivant d'Hippocrate, il y avait disette de morts aux enfers, dit l'épigramme: grâce à nos Hippocrates modernes, il y a aujourd'hui abondance.
[Note 7: «Quand nous quittions le jardin, M. de Chateaubriand se mettait à travailler à ses _Martyrs_ et à son _Itinéraire_, et nous passions ainsi très heureusement notre vie, quand, au mois d'avril 1808, M. de Chateaubriand fut atteint d'une fièvre lente, avant-coureur d'une grave maladie qu'il fit pendant l'été 1808. Vers le mois de juillet (ou juin) il tomba tout à fait malade. Nous revînmes loger à l'hôtel de Rivoli. Cette maladie fut longue et extrêmement douloureuse.» _Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.]
C'est peut-être le seul moment où, près de mourir, j'aie eu envie de vivre. Quand je me sentais tomber en faiblesse, ce qui m'arrivait souvent, je disais à madame de Chateaubriand: «Soyez tranquille; je vais revenir.» Je perdais connaissance, mais avec une grande impatience intérieure, car je tenais, Dieu sait à quoi. J'avais aussi la passion d'achever ce que je croyais et ce que je crois encore être mon ouvrage le plus correct. Je payais le fruit des fatigues que j'avais éprouvées dans ma course au Levant.
Girodet[8] avait mis la dernière main à mon portrait. Il le fit noir comme j'étais alors; mais il le remplit de son génie. M. Denon[9] reçut le chef-d'oeuvre pour le Salon[10]; en noble courtisan, il le mit prudemment à l'écart. Quand Bonaparte passa sa revue de la galerie après avoir regardé les tableaux, il dit: «Où est le portrait de Chateaubriand?» Il savait qu'il devait y être: on fut obligé de tirer le proscrit de sa cachette. Bonaparte, dont la bouffée généreuse était exhalée, dit, en regardant le portrait: «Il a l'air d'un conspirateur qui descend par la cheminée.»
[Note 8: Anne-Louis _Girodet_ (1767-1824), le peintre d'_Endymion_, de la _Scène du déluge_, etc. Il avait exposé dans un précédent Salon les _Funérailles d'Atala_. Chateaubriand lui paya sa dette au premier chant des _Martyrs_, où, après avoir décrit le sommeil d'Eudore, il ajoute: «Tel, un successeur d'Apelles a représenté le sommeil d'Endymion.» Et, dans une note de son poème: «Il était bien juste, dit-il, que je rendisse ce faible hommage à l'auteur de l'admirable tableau d'Atala au tombeau. Malheureusement je n'ai pas l'art de M. Girodet, et tandis qu'il embellit mes peintures, j'ai bien peur de gâter les siennes.»]
[Note 9: Dominique _Vivant_, baron Denon (1745-1825). Il était, sous l'Empire, directeur général des Musées.]
[Note 10: Le portrait de Chateaubriand fut exposé au Salon de 1808.]
Étant un jour retourné seul à la vallée, Benjamin, le jardinier[11], m'avertit qu'un gros monsieur étranger m'était venu demander; que, ne m'ayant point trouvé, il avait déclaré vouloir m'attendre; qu'il s'était fait faire une omelette, et qu'ensuite il s'était jeté sur mon lit. Je monte, j'entre dans ma chambre, j'aperçois quelque chose d'énorme endormi; secouant cette masse, je m'écrie: «Eh! eh! qui est là?» La masse tressaillit et s'assit sur son séant. Elle avait la tête couverte d'un bonnet à poil, elle portait une casaque et un pantalon de laine mouchetée qui tenaient ensemble, son visage était barbouillé de tabac et sa langue tirée. C'était mon cousin Moreau! Je ne l'avais pas revu depuis le camp de Thionville. Il revenait de Russie et voulait entrer dans la régie. Mon ancien _cicérone_ à Paris est allé mourir à Nantes. Ainsi a disparu un des premiers personnages de ces _Mémoires_. J'espère qu'étendu sur une couche d'asphodèle, il parle encore de mes vers à madame de Chastenay, si cette ombre agréable est descendue aux Champs-Élysées.
[Note 11: «Maître Benjamin, le plus fripon des jardiniers...» _Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.]
* * * * *
Au printemps de 1809 parurent _les Martyrs_[12]. Le travail était de conscience: j'avais consulté des critiques de goût et de savoir, MM. de Fontanes, Bertin, Boissonade[13], Malte-Brun[14] et je m'étais soumis à leurs raisons. Cent et cent fois j'avais fait, défait et refait la même page. De tous mes écrits, c'est celui où la langue est la plus correcte.
[Note 12: «À la fin de l'été de 1808, M. de Chateaubriand ayant achevé ses _Martyrs_, voulut, pour en surveiller l'impression, passer l'hiver à Paris; nous louâmes un appartement rue Saint-Honoré, au coin de la rue Saint-Florentin.» _Souvenirs de Mme de Chateaubriand_.--Les _Martyrs_ parurent au mois de mars 1809.]
[Note 13: Jean-François _Boissonade_ (1774-1857). Attaché au _Journal des Débats_ depuis 1802, il y donna régulièrement jusqu'en 1813 des articles bibliographiques qui ont été recueillis par M. Colincamp, sous le titre de: _Critique littéraire sous le premier Empire_ (1863, 2 vol. in-8º).]
[Note 14: Malte-Conrad _Brun_, dit _Malte-Brun_, né à Thisted (Jutland) le 12 août 1775, mort à Paris le 14 décembre 1826. Il écrivait, comme Boissonade, dans le _Journal des Débats_.]
Je ne m'étais pas trompé sur le plan; aujourd'hui que mes idées sont devenues vulgaires, personne ne nie que les combats de deux religions, l'une finissant, l'autre commençant, n'offrent aux Muses un des sujets les plus riches, les plus féconds et les plus dramatiques. Je croyais donc pouvoir un peu nourrir des espérances par trop folles; mais j'oubliais la réussite de mon premier ouvrage: dans ce pays, ne comptez jamais sur deux succès rapprochés; l'un détruit l'autre. Si vous avez quelque talent en prose, donnez-vous de garde d'en montrer en vers; si vous êtes distingué dans les lettres, ne prétendez pas à la politique: tel est l'esprit français et sa misère. Les amours-propres alarmés, les envies surprises par le début heureux d'un auteur, se coalisent et guettent la seconde publication du poète, pour prendre une éclatante vengeance:
Tous, la main dans _l'encre_, jurent de se venger.
Je devais payer la sotte admiration que j'avais pipée lors de l'apparition du _Génie du christianisme_; force m'était de rendre ce que j'avais volé. Hélas! point ne se fallait donner tant de peine pour me ravir ce que je croyais moi-même ne pas mériter! Si j'avais délivré la Rome chrétienne, je ne demandais qu'une couronne obsidionale, une tresse d'herbe cueillie dans la ville éternelle.
L'exécuteur de la justice des vanités fut M. Hoffman[15], à qui Dieu fasse paix! Le _Journal des Débats_ n'était plus libre; ses propriétaires n'y avaient plus de pouvoir, et la censure y consigna ma condamnation. M. Hoffman fit pourtant grâce à la bataille des Francs et à quelques autres morceaux de l'ouvrage; mais si Cymodocée lui parut gentille, il était trop excellent catholique pour ne pas s'indigner du rapprochement profane des vérités du christianisme et des fables de la mythologie. Velléda ne me sauvait pas. On m'imputa à crime d'avoir transformé la druidesse germaine de Tacite en gauloise, comme si j'avais voulu emprunter autre chose qu'un nom harmonieux! et ne voilà-t-il pas que les chrétiens de France, à qui j'avais rendu de si grands services en relevant leurs autels, s'avisèrent bêtement de se scandaliser sur la parole évangélique de M. Hoffman! Ce titre des _Martyrs_ les avait trompés; ils s'attendaient à lire un martyrologe, et le tigre, qui ne déchirait qu'une fille d'Homère, leur parut un sacrilège.
[Note 15: François Benoît _Hoffman_ (1760-1828).--Il avait débuté dans le _Journal des Débats_, en 1807, par des _Lettres champenoises_, où un soi-disant provincial, membre de l'Académie de Châlons, rend compte à un cousin de tout ce qu'il voit de curieux à Paris. Elles obtinrent un très vif succès. Ses articles sur les _Martyrs_ parurent dans les _Débats_. Ils ont été recueillis au tome IX des _Oeuvres complètes_ d'Hoffman, p. 125 et suiv.]
Le martyre réel du pape Pie VII, que Bonaparte avait amené prisonnier à Paris, ne les scandalisait pas, mais ils étaient tout émus de mes fictions, peu chrétiennes, disaient-ils. Et ce fut M. l'évêque de Chartres[16] qui se chargea de faire justice des horribles impiétés de l'auteur du _Génie du christianisme_. Hélas! il doit s'apercevoir qu'aujourd'hui son zèle est appelé à bien d'autres combats.
[Note 16: L'abbé Clausel de Montals qui devait devenir, sous la Restauration, évêque de Chartres. Mme de Chateaubriand qui était beaucoup moins bonne que son mari, a fait durement expier au pauvre abbé sa critique des _Martyrs_. «Nous vîmes, écrit-elle dans ses _Souvenirs_, des gens se disant royalistes, des prêtres mêmes, sous prétexte que les _Martyrs_ n'étaient pas tout à fait exempts des censures ecclésiastiques, se mettre à en dire pis que pendre. C'était une manière un peu hypocrite de faire sa cour ... Ce fut ensuite, je le dis à regret, M. l'abbé H. de Clausel, aujourd'hui évêque de Chartres et frère de notre meilleur ami: il était alors grand vicaire d'Amiens et il pensa avec raison que ses diatribes lui vaudraient la croix d'honneur: il reçut effectivement quelque temps après cette insigne faveur».--Voir, au tome II, l'Appendice sur _les Quatre Clausel_.]
M. l'évêque de Chartres est le frère de mon excellent ami, M. de Clausel, très grand chrétien, qui ne s'est pas laissé emporter par une vertu aussi sublime que le critique, son frère.
Je pensai devoir répondre à la censure, comme je l'avais fait à l'égard du _Génie du christianisme_. Montesquieu, par sa défense de _l'Esprit des lois_, m'encourageait. J'eus tort. Les auteurs attaqués diraient les meilleures choses du monde, qu'ils n'excitent que le sourire des esprits impartiaux et les moqueries de la foule. Ils se placent sur un mauvais terrain: la position défensive est antipathique au caractère français. Quand, pour répondre à des objections, je montrais qu'en stigmatisant tel passage, on avait attaqué quelque beau reste de l'antique; battu sur le fait, on se tirait d'affaire en disant alors que _les Martyrs_ n'étaient qu'un _pastiche_. Si je justifiais la présence simultanée des deux religions par l'autorité même des Pères de l'Église, on répliquait qu'à l'époque où je plaçais l'action des _Martyrs_, le paganisme n'existait plus chez les grands esprits.
Je crus de bonne fois l'ouvrage tombé; la violence de l'attaque avait ébranlé ma conviction d'auteur. Quelques amis me consolaient; ils soutenaient que la proscription n'était pas justifiée, que le public, tôt ou tard, porterait un autre arrêt; M. de Fontanes surtout était ferme: je n'étais pas Racine, mais il pouvait être Boileau, et il ne cessait de me dire: «Ils y reviendront.» Sa persuasion à cet égard était si profonde, qu'elle lui inspira des stances charmantes:
Le Tasse, errant de ville en ville, etc., etc.,
sans crainte de compromettre son goût et l'autorité de son jugement.
En effet, _les Martyrs_ se sont relevés; ils ont obtenu l'honneur de quatre éditions consécutives; ils ont même joui auprès des gens de lettres d'une faveur particulière: on m'a su gré d'un ouvrage qui témoigne d'études sérieuses, de quelque travail de style, d'un grand respect pour la langue et le goût.
La critique du fond a été promptement abandonnée. Dire que j'avais mêlé le profane au sacré, parce que j'avais peint deux cultes qui existaient ensemble, et dont chacun avait ses croyances, ses autels, ses prêtres, ses cérémonies, c'était dire que j'aurais dû renoncer à l'histoire. Pour qui mouraient les martyrs? Pour Jésus-Christ. À qui les immolait-on? Aux dieux de l'empire. Il y avait donc deux cultes.