Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 9
La mort nous touche plus avant qu'après le trépas d'un ami: c'est une partie de nous qui se détache, un monde de souvenirs d'enfance, d'intimités de famille, d'affections et d'intérêts communs, qui se dissout. Mon frère me précéda dans le sein de ma mère; il habita le premier ces mêmes et saintes entrailles dont je sortis après lui; il s'assit avant moi au foyer paternel; il m'attendit plusieurs années pour me recevoir, me donner mon nom en Jésus-Christ et s'unir à toute ma jeunesse. Mon sang, mêlé à son sang dans la vase révolutionnaire, aurait eu la même saveur, comme un lait {p.096} fourni par le pâturage de la même montagne. Mais si les hommes ont fait tomber la tête de mon aîné, de mon parrain, avant l'heure, les ans n'épargneront pas la mienne: déjà mon front se dépouille; je sens un Ugolin, le temps, penché sur moi, qui me ronge le crâne:
...Come 'l pan per fame si manduca.
Le docteur ne revenait pas de son étonnement: il regardait cette petite vérole sortante et rentrante qui ne me tuait pas, qui n'arrivait à aucune de ses crises naturelles, comme un phénomène dont la médecine n'offrait pas d'exemple. La gangrène s'était mise à ma blessure; on la pansa avec du quinquina. Ces premiers secours obtenus, je m'obstinai à partir pour Ostende. Bruxelles m'était odieux, je brûlais d'en sortir; il se remplissait de nouveau de ces héros de la domesticité, revenus de Verdun en calèche, et que je n'ai pas revus dans ce même Bruxelles lorsque j'ai suivi le roi pendant les Cent-Jours.
J'arrivai doucement à Ostende par les canaux: j'y trouvai quelques Bretons, mes compagnons d'armes. Nous nolisâmes une barque pontée et nous dévalâmes la Manche. Nous couchions dans la cale, sur les galets qui servaient de lest. La vigueur de mon tempérament était enfin épuisée. Je ne pouvais plus parler; les mouvements d'une grosse mer achevèrent de m'abattre. Je humais à peine quelques gouttes d'eau et de citron, et, quand le mauvais temps nous força de relâcher à Guernesey, on crut que j'allais expirer; un prêtre émigré me lut les prières des agonisants. Le capitaine, {p.097} ne voulant pas que je mourusse à son bord, ordonna de me descendre sur le quai: on m'assit au soleil, le dos appuyé contre un mur, la tête tournée vers la pleine mer, en face de cette île d'Aurigny, où, huit mois auparavant, j'avais vu la mort sous une autre forme.
J'étais apparemment voué à la pitié. La femme d'un pilote anglais vint à passer; elle fut émue, appela son mari qui, aidé de deux ou trois matelots, me transporta dans une maison de pêcheur, moi, l'ami des vagues; on me coucha sur un bon lit, dans des draps bien blancs. La jeune marinière prit tous les soins possibles de l'étranger: je lui dois la vie. Le lendemain, on me rembarqua. Mon hôtesse pleurait presque en se séparant de son malade; les femmes ont un instinct céleste pour le malheur. Ma blonde et belle gardienne, qui ressemblait à une figure des anciennes gravures anglaises, pressait mes mains bouffies et brûlantes dans ses fraîches et longues mains; j'avais honte d'approcher tant de disgrâces de tant de charmes.
Nous mîmes à la voile, et nous abordâmes la pointe occidentale de Jersey. Un de mes compagnons, M. du Tilleul, se rendit à Saint-Hélier, auprès de mon oncle. M. de Bedée le renvoya me chercher le lendemain avec une voiture. Nous traversâmes l'île entière: tout expirant que je me sentais, je fus charmé de ses bocages: mais je n'en disais que des radoteries, étant tombé dans le délire.
Je demeurai quatre mois entre la vie et la mort. Mon oncle, sa femme, son fils et ses trois filles se relevaient à mon chevet. J'occupais un appartement dans une des maisons que l'on commençait à bâtir le {p.098} long du port: les fenêtres de ma chambre descendaient à fleur de plancher, et du fond de mon lit j'apercevais la mer. Le médecin, M. Delattre, avait défendu de me parler de choses sérieuses et surtout de politique. Dans les derniers jours de janvier 1793, voyant entrer chez moi mon oncle en grand deuil, je tremblai, car je crus que nous avions perdu quelqu'un de notre famille: il m'apprit la mort de Louis XVI. Je n'en fus pas étonné: je l'avais prévue. Je m'informai des nouvelles de mes parents; mes soeurs et ma femme étaient revenues en Bretagne après les massacres de septembre; elles avaient eu beaucoup de peine à sortir de Paris. Mon frère, de retour en France, s'était retiré à Malesherbes.
Je commençais à me lever; la petite vérole était passée; mais je souffrais de la poitrine et il me restait une faiblesse que j'ai gardée longtemps.
Jersey, la _Cæsarea_ de l'itinéraire d'Antonin, est demeurée sujette de la couronne d'Angleterre depuis la mort de Robert, duc de Normandie; nous avons voulu plusieurs fois la prendre, mais toujours sans succès. Cette île est un débris de notre primitive histoire: les saints venant d'Hibernie et d'Albion dans la Bretagne-Armorique se reposaient à Jersey.
Saint-Hélier, solitaire, demeurait dans les rochers de Césarée; les Vandales le massacrèrent. On retrouve à Jersey un échantillon des vieux Normands; on croit entendre parler Guillaume le Bâtard ou l'auteur du _Roman de Rou_.
L'île est féconde; elle a deux villes et douze paroisses; elle est couverte de maisons de campagne et de troupeaux. Le vent de l'Océan, qui semble {p.099} démentir sa rudesse, donne à Jersey du miel exquis, de la crème d'une douceur extraordinaire et du beurre d'un jaune foncé, qui sent la violette. Bernardin de Saint-Pierre présume que le pommier nous vient de Jersey; il se trompe: nous tenons la pomme et la poire de la Grèce, comme nous devons la pêche à la Perse, le citron à la Médie, la prune à la Syrie, la cerise à Césaronte, la châtaigne à Castane, le coing à Cydon et la grenade à Chypre.
J'eus un grand plaisir à sortir aux premiers jours de mai. Le printemps conserve à Jersey toute sa jeunesse; il pourrait encore s'appeler _primevère_ comme autrefois, nom qu'en devenant vieux il a laissé à sa fille, la première fleur dont il se couronne.
Ici je vous transcrirai deux pages de la vie du duc de Berry; c'est toujours vous raconter la mienne:
«Après vingt-deux ans de combats, la barrière d'airain qui fermait la France fut forcée: l'heure de la Restauration approchait; nos princes quittèrent leurs retraites. Chacun d'eux se rendit sur différents points des frontières, comme ces voyageurs qui cherchent, au péril de leur vie, à pénétrer dans un pays dont on raconte des merveilles. MONSIEUR partit pour la Suisse; monseigneur le duc d'Angoulême pour l'Espagne et son frère pour Jersey. Dans cette île, où quelques juges de Charles Ier moururent ignorés de la terre, monseigneur le duc de Berry retrouva des royalistes français, vieillis dans l'exil et oubliés pour leurs vertus, comme jadis les régicides anglais pour leur crime. Il rencontra de vieux prêtres, désormais consacrés à la solitude; il réalisa avec eux la fiction du poète qui fait aborder un {p.100} Bourbon dans l'île de Jersey, après un orage. Tel confesseur et martyr pouvait dire à l'héritier de Henri IV, comme l'ermite de Jersey à ce grand roi:
Loin de la cour alors, dans cette grotte obscure, De ma religion je viens pleurer l'injure. (_Henriade_.)
«Monseigneur le duc de Berry passa quelques mois à Jersey; la mer, les vents, la politique, l'y enchaînèrent. Tout s'opposait à son impatience; il se vit au moment de renoncer à son entreprise, et de s'embarquer pour Bordeaux. Une lettre de lui à madame la maréchale Moreau nous retrace vivement ses occupations sur son rocher:
«8 février 1814.
«Me voici donc comme Tantale, en vue de cette malheureuse France qui a tant de peine à briser ses fers. Vous dont l'âme est si belle, si française, jugez de tout ce que j'éprouve; combien il m'en coûterait de m'éloigner de ces rivages qu'il ne me faudrait que deux heures pour atteindre! Quand le soleil les éclaire, je monte sur les plus haut rochers, et, ma lunette à la main, je suis toute la côte; je vois les rochers de Coutances. Mon imagination s'exalte, je me vois sautant à terre, entouré de Français, cocardes blanches aux chapeaux; j'entends le cri de _Vive le roi!_ ce cri que jamais Français n'a entendu de sang-froid; la plus belle femme de la province me ceint d'une écharpe blanche, car l'amour et la gloire vont toujours ensemble. Nous marchons sur Cherbourg; quelque vilain fort, avec {p.101} une garnison d'étrangers, veut se défendre: nous l'emportons d'assaut, et un vaisseau part pour aller chercher le roi, avec le pavillon blanc qui rappelle les jours de gloire et de bonheur de la France! Ah! Madame, quand on n'est qu'à quelques heures d'un rêve si probable, peut-on penser à s'éloigner[89]!»
[Note 89: _Mémoires sur la vie et la mort du duc de Berry_, première partie, livre troisième, chapitre VI.]
Il y a trois ans que j'écrivais ces pages à Paris; j'avais précédé M. le duc de Berry de vingt-deux années à Jersey, ville de bannis; j'y devais laisser mon nom, puisque Armand de Chateaubriand s'y maria et que son fils Frédéric y est né[90].
[Note 90: La veuve d'Armand de Chateaubriand vint se fixer en France à la chute de l'Empire. Sur sa requête à l'effet d'obtenir que la naissance de ses enfants fût mentionnée dans les registres d'état civil de Saint-Malo, le tribunal de cette ville rendit, le 12 juillet 1816, un jugement qui a été transcrit, le 22 du même mois, sur le registre des naissances de l'année, et dont voici un extrait:
«Considérant qu'il est prouvé par les pièces servies qu'Armand-Louis de Chateaubriand, obligé de quitter la France, sa patrie, se rendit à l'île de Guernesey; que le 14 septembre 1795 il épousa dans cette île Jeanne le Brun, originaire de Jersey; que ces époux se fixèrent à Jersey et que de leur mariage sont issus à Jersey, savoir: _Jeanne_, née le 16 juin 1796 (ou 28 prairial an IV); _Frédéric_, né le 11 novembre 1799 (ou 20 brumaire an VIII).
«Considérant que le père de ces enfants est _décédé_ à Vaugirard, en France, le 31 mars 1809, et que la pétitionnaire (Jeanne le Brun) et ses enfants, désirant se fixer en France, leur patrie, il leur devient nécessaire que leur naissance soit constatée sur les registres destinés à assurer l'état civil des Français...»--Sur Armand de Chateaubriand et sa descendance, voy. au tome III, l'_Appendice_ sur _Armand de Chateaubriand_.]
La joyeuseté n'avait point abandonné la famille de {p.102} mon oncle de Bedée; ma tante choyait toujours un grand chien descendant de celui dont j'ai raconté les vertus; comme il mordait tout le monde et qu'il était galeux, mes cousines le firent pendre en secret, malgré sa noblesse. Madame de Bedée se persuada que des officiers anglais, charmés de la beauté d'Azor, l'avaient volé, et qu'il vivait comblé d'honneurs et de dîners dans le plus riche château des trois royaumes. Hélas! notre hilarité présente ne se composait que de notre gaieté passée. En nous retraçant les scènes de Monchoix, nous trouvions le moyen de rire à Jersey. La chose est assez rare, car dans le coeur humain les plaisirs ne gardent pas entre eux les relations que les chagrins y conservent: les joies nouvelles ne rendent point le printemps aux anciennes joies, mais les douleurs récentes font reverdir les vieilles douleurs.
Au surplus, les émigrés excitaient alors la sympathie générale; notre cause paraissait la cause de l'ordre européen: c'est quelque chose qu'un malheur honoré, et le nôtre l'était.
M. de Bouillon[91] protégeait à Jersey les réfugiés français: il me détourna du dessein de passer en Bretagne, {p.103} hors d'état que j'étais de supporter une vie de cavernes et de forêts; il me conseilla de me rendre en Angleterre et d'y chercher l'occasion d'y prendre du service régulier. Mon oncle, très peu pourvu d'argent, commençait à se sentir mal à l'aise avec sa nombreuse famille; il s'était vu forcé d'envoyer son fils à Londres se nourrir de misère et d'espérance. Craignant d'être à charge à M. de Bedée, je me décidai à le débarrasser de ma personne.
[Note 91: Philippe d'Auvergne, prince de _Bouillon_, né à Jersey en 1754, mort à Londres en 1816. Fils d'un pauvre lieutenant de la marine britannique, Charles d'Auvergne, il avait été adopté par le duc Godefroy de Bouillon, qui voyait sa race menacée de s'éteindre. Philippe d'Auvergne se prêta avec un indéniable courage, à l'aventure qui l'avait changé en prince. S'il lui arriva parfois d'amoindrir, par des minuties d'étiquette, la valeur d'un dévouement entier à ses compatriotes d'adoption, il ne faillit jamais au devoir de soutenir avec énergie, devant les gouverneurs anglais de l'île, la cause des malheureux réfugiés. Rien d'ailleurs de ce qui fait les meilleure romans ne manque à son inconcevable carrière, ni les pages d'amour, ni les heures de prison, ni la fin mystérieuse.--Voy. _Le Dernier prince de Bouillon_, par _H. Forneron_, et, dans _Émigrés et Chouans_, par le comte _G. de Contades_, le chapitre sur _Armand de Chateaubriand_.]
Trente louis qu'un bateau fraudeur de Saint-Malo m'apporta me mirent à même d'exécuter mon dessein et j'arrêtai ma place au paquebot de Southampton. En disant adieu à mon oncle, j'étais profondément attendri: il venait de me soigner avec l'affection d'un père; à lui se rattachait le peu d'instants heureux de mon enfance; il connaissait tout ce qui fut aimé de moi; je retrouvais sur son visage quelques ressemblances de ma mère. J'avais quitté cette excellente mère, et je ne devais plus la revoir; j'avais quitté ma soeur Julie et mon frère, et j'étais condamné à ne plus les retrouver; je quittais mon oncle, et sa mine épanouie ne devait plus réjouir mes yeux. Quelques mois avaient suffi à toutes ces pertes, car la mort de nos amis ne compte pas du moment où ils meurent, mais de celui où nous cessons de vivre avec eux.
Si l'on pouvait dire au temps: «Tout beau!» on l'arrêterait aux heures des délices; mais comme on ne le peut, ne séjournons pas ici-bas; allons-nous-en avant d'avoir vu fuir nos amis et ces années que le {p.104} poète trouvait seules dignes de la vie: _Vitâ dignior ætas_. Ce qui enchante dans l'âge des liaisons devient dans l'âge délaissé un objet de souffrance et de regret. On ne souhaite plus le retour des mois riant à la terre; on le craint plutôt: les oiseaux, les fleurs, une belle soirée de la fin d'avril, une belle nuit commencée le soir avec le premier rossignol, achevée le matin avec la première hirondelle, ces choses que donnent le besoin et le désir du bonheur, vous tuent. De pareils charmes, vous les sentez encore, mais ils ne sont plus pour vous: la jeunesse qui les goûte à vos côtés, et qui vous regarde dédaigneusement, vous rend jaloux et vous fait mieux comprendre la profondeur de votre abandon. La fraîcheur et la grâce de la nature, en vous rappelant vos félicités passées, augmentent la laideur de vos misères. Vous n'êtes plus qu'une tache dans cette nature, vous en gâtez les harmonies et la suavité par votre présence, par vos paroles, et même par les sentiments que vous oseriez exprimer. Vous pouvez aimer, mais on ne peut plus vous aimer. La fontaine printanière a renouvelé ses eaux sans vous rendre votre jouvence, et la vue de tout ce qui renaît, de tout ce qui est heureux, vous réduit à la douloureuse mémoire de vos plaisirs.
Le paquebot sur lequel je m'embarquai était encombré de familles émigrées. J'y fis connaissance avec M. Hingant, ancien collègue de mon frère au parlement de Bretagne, homme d'esprit et de goût dont j'aurai trop à parler[92]. Un officier de marine jouait {p.105} aux échecs dans la chambre du capitaine; il ne se remit pas mon visage, tant j'étais changé; mais moi, je reconnus Gesril. Nous ne nous étions pas vus depuis Brest; nous devions nous séparer à Southampton. Je lui racontai mes voyages, il me raconta les siens. Ce jeune homme, né auprès de moi parmi les vagues, embrassa pour la dernière fois son premier ami au milieu des vagues qu'il allait prendre à témoin de sa glorieuse mort. Lamba Doria, amiral des Génois, ayant battu la flotte des Vénitiens[93], apprend que son fils a été tué: _Qu'on le jette à la mer_, dit ce père, à la façon des Romains, comme s'il eût dit: _Qu'on le jette à sa victoire_. Gesril ne sortit volontairement des flots dans lesquels il s'était précipité que pour mieux leur montrer sa _victoire_ sur leur rivage.
[Note 92: François-Marie-Anne-Joseph Hingant de la Tiemblais, fils de messire Hyacinthe-Louis Hingant, seigneur de la Tiemblais et de Juigné-sur-Loire, et de Jeanne-Émilie Chauvel, né à Dinan, paroisse de Saint-Malo, le 9 août 1761. Il fut reçu conseiller au parlement de Bretagne le 5 décembre 1782. Dévoué à la cause royale, il aurait probablement partagé le sort de vingt-deux membres de sa famille, victimes de leur foi politique et religieuse, s'il n'avait réussi à émigrer en Angleterre. Fort instruit et très laborieux, il fournit, dit-on, des matériaux à Chateaubriand pour son _Génie du Christianisme_. Rentré en France, il consacra ses loisirs à des travaux littéraires et scientifiques. Outre deux savants Mémoires couronnés, en 1810 et en 1822, par l'Académie de La Rochelle et par la Société centrale d'agriculture du département de la Seine-Inférieure, il publia, en 1826, une intéressante nouvelle sous ce titre: _Le Capucin, anecdote historique_. Le conseiller Hingant de la Tiemblais est mort au Verger, en Plouer, le 16 août 1827.]
[Note 93: Lamba Doria, dans la guerre de Gênes contre Venise, battit la flotte vénitienne, commandée par l'amiral André Dandolo, devant l'île Curzola, sur la côte de Dalmatie.]
J'ai déjà donné au commencement du sixième livre de ces _Mémoires_ le certificat de mon débarquement de Jersey à Southampton. Voilà donc qu'après mes {p.106} courses dans les bois de l'Amérique et dans les camps de l'Allemagne, j'arrive en 1793, pauvre émigré, sur cette terre où j'écris tout ceci en 1822 et où je suis aujourd'hui magnifique ambassadeur.
{p.107} LIVRE VIII[94]
[Note 94: Ce livre a été écrit à Londres, d'avril à septembre 1822. Il a été revu en décembre 1846.]
Literary Fund. -- Grenier de Holborn. -- Dépérissement de ma santé. -- Visite aux médecins. -- Émigrés à Londres. -- Peltier. -- Travaux littéraires. -- Ma société avec Hingant. -- Nos promenades. -- Une nuit dans l'église de Westminster. -- Détresse. -- Secours imprévu. -- Logement sur un cimetière. -- Nouveaux camarades d'infortune. -- Nos plaisirs. -- Mon cousin de la Boüétardais. -- Fête somptueuse. -- Fin de mes quarante écus. -- Nouvelle détresse. -- Table d'hôte. -- Évêques. -- Dîner à London-Tavern. -- Manuscrits de Camden. -- Mes occupations dans la province. -- Mort de mon frère. -- Malheurs de ma famille. -- Deux Frances. -- Lettres de Hingant. -- Charlotte. -- Retour à Londres. -- Rencontre extraordinaire. -- Défaut de mon caractère. -- L'_Essai historique sur les révolutions_. -- Son effet. -- Lettre de Lemierre, neveu du poète. -- Fontanes. -- Cléry.
Il s'est formé à Londres une société pour venir au secours des gens de lettres, tant anglais qu'étrangers. Cette société m'a invité à sa réunion annuelle; je me suis fait un devoir de m'y rendre et d'y porter ma souscription. S. A. R. le duc d'York[95] occupait le fauteuil du président; à sa droite étaient le duc de {p.108} Somerset, les lords Torrington et Bolton; il m'a fait placer à sa gauche. J'ai rencontré là mon ami M. Canning. Le poète, l'orateur, le ministre illustre a prononcé un discours où se trouve ce passage trop honorable pour moi, que les journaux ont répété: «Quoique la personne de mon noble ami, l'ambassadeur de France, soit encore peu connue ici, son caractère et ses écrits sont bien connus de toute l'Europe. Il commença sa carrière par exposer les principes du christianisme; il l'a continuée en défendant ceux de la monarchie, et maintenant il vient d'arriver dans ce pays pour unir les deux États par les liens communs des principes monarchiques et des vertus chrétiennes.»
[Note 95: Frédéric, duc d'York et d'Albany, deuxième fils de George III, né en 1763, marié à la princesse Frédérique de Prusse, dont il n'avait pas d'enfants. Il avait exercé, sans aucun succès d'ailleurs, plusieurs commandements militaires importants. Il était, en 1822, _field-marshal_ et commandant en chef de l'armée britannique.]
Il y a bien des années que M. Canning, homme de lettres, s'instruisait à Londres aux leçons de la politique de M. Pitt; il y a presque le même nombre d'années que je commençai à écrire obscurément dans cette même capitale de l'Angleterre. Tous les deux, arrivés à une haute fortune, nous voilà membres d'une société consacrée au soulagement des écrivains malheureux. Est-ce l'affinité de nos grandeurs ou le rapport de nos souffrances qui nous a réunis ici? Que feraient au banquet des Muses affligées le gouverneur des Indes orientales et l'ambassadeur de France? C'est Georges Canning et François de Chateaubriand qui s'y sont assis, en souvenir de leur adversité et peut-être de leur félicité passées; ils ont bu à la mémoire d'Homère, chantant ses vers pour un morceau de pain.
Si le _Literary fund_ eût existé lorsque j'arrivai de Southampton à Londres, le 21 mai 1793, il aurait {p.109} peut-être payé la visite du médecin dans le grenier de Holborn, où mon cousin de La Boüétardais[96], fils de mon oncle de Bedée, me logea. On avait espéré merveille du changement d'air pour me rendre les forces nécessaires à la vie d'un soldat; mais ma santé, au lieu de se rétablir, déclina. Ma poitrine s'entreprit; j'étais maigre et pâle, je toussais fréquemment, je respirais avec peine; j'avais des sueurs et des crachements de sang. Mes amis, aussi pauvres que moi, me traînaient de médecin en médecin. Ces Hippocrates faisaient attendre cette bande de gueux à leur porte, puis me déclaraient, au prix d'une guinée, qu'il fallait prendre mon mal en patience, ajoutant: _T'is done, dear sir_: «C'est fait, cher monsieur.» Le docteur Godwin, célèbre par ses expériences relatives aux noyés et faites sur sa propre personne d'après ses ordonnances, fut plus généreux: il m'assista gratuitement de ses conseils; mais il me dit, avec la dureté dont il usait pour lui-même, que je {p.110} pourrais _durer_ quelques mois, peut-être une ou deux années, pourvu que je renonçasse à toute fatigue. «Ne comptez pas sur une longue carrière;» tel fut le résumé de ses consultations.