Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 8
[Note 77: _Mémoires d'un détenu, pour servir à l'histoire de la tyrannie de Robespierre_, par Honoré Riouffe. Publiés peu de temps après le 9 thermidor, ces _Mémoires_, produisirent une immense sensation.--Honoré-Jean Riouffe était né à Rouen, le 1er avril 1764. Après avoir été secrétaire, puis président du Tribunat, il administra successivement, sous l'Empire, les préfectures de la Côte-d'Or et de la Meurthe. Créé baron, le 9 mars 1810, il succomba, le 30 novembre 1813, à Nancy, aux atteintes du typhus, qui s'était déclaré dans cette ville par suite de l'entassement des malades, après les revers de la campagne de Russie.]
{p.083} Verdun est célèbre par ses sacrifices de femmes. Au dire de Grégoire de Tours, Deuteric, voulant dérober sa fille aux poursuites de Théodebert, la plaça dans un tombereau attelé de deux boeufs indomptés et la fit précipiter dans la Meuse. L'instigateur du massacre des jeunes filles de Verdun fut le poétereau régicide Pons de Verdun[78], acharné contre sa ville natale. Ce que l'_Almanach des Muses_ a fourni d'agents de la Terreur est incroyable; la vanité des médiocrités en souffrance produisit autant de révolutionnaires que l'orgueil blessé des culs-de-jatte et des avortons: révolte analogue des infirmités de l'esprit et de celles du corps. Pons attacha à ses épigrammes émoussées la pointe d'un poignard. Fidèle apparemment aux traditions de la Grèce, le poète ne voulait offrir à ses dieux que le sang des vierges: car la Convention décréta, sur son rapport, qu'aucune femme enceinte ne pouvait être mise en jugement[79]. Il fit aussi annuler la sentence qui condamnait à mort madame de Bonchamps[80], {p.084} veuve du célèbre général vendéen. Hélas! nous autres royalistes à la suite des princes, nous arrivâmes aux revers de la Vendée, sans avoir passé par sa gloire.
[Note 78: Philippe-Laurent _Pons_, dit _Pons de Verdun_, né à Verdun, le 17 février 1759, mort à Paris, le 7 mai 1844. Avant la Révolution, il était un des fournisseurs attitrés de l'_Almanach des Muses_. Député de la Meuse à la Convention, cet homme sensible vota la mort du roi et applaudit à l'exécution de Marie-Antoinette, «cette femme scélérate, qui allait enfin expier ses forfaits.» (Séance de la Convention du 15 octobre 1793). Député au Conseil des Cinq-Cents, il se rallia au coup d'État de Bonaparte, et devint, sous l'Empire, avocat général près le tribunal de Cassation.]
[Note 79: Ce fut seulement après le 9 thermidor, que Pons de Verdun fit cette motion. Le décret voté sur son rapport est du 17 septembre 1794.]
[Note 80: Séance de la Convention du 18 janvier 1795.]
Nous n'avions pas à Verdun, pour passer le temps, «cette fameuse comtesse de Saint-Balmont, qui, après avoir quitté les habits de femme, montait à cheval et servait elle-même d'escorte aux dames qui l'accompagnaient et qu'elle avait laissées dans son carrosse[81]...» Nous n'étions pas passionnés pour le _vieux gaulois_, et nous ne nous écrivions pas _des billets en langage d'Amadis_. (Arnauld.)
[Note 81: Alberte-Barbe d'_Ernecourt_, dame _de Saint-Balmon_, née en 1608, au château de Neuville, près de Verdun. Pendant la guerre de Trente ans, alors que les armées françaises et allemandes dévastaient la Lorraine et que son mari avait pris du service dans l'armée impériale, restée seule à Neuville, elle prit le harnais de guerre, et, à la tête de ses vassaux, défendit sa demeure, escorta des convois, poursuivit les maraudeurs. La paix de Westphalie lui ayant fait des loisirs, elle les consacra aux lettres et fit imprimer, en 1650, une tragédie, _les Jumeaux martyrs_. Après la mort de son mari, elle se retira à Bar-le-Duc, chez les religieuses de Sainte-Claire, et mourut dans leur couvent en 1660.]
La maladie des Prussiens se communiqua à notre petite armée; j'en fus atteint. Notre cavalerie était allée rejoindre Frédéric-Guillaume à Valmy. Nous ignorions ce qui se passait, et nous attendions d'heure en heure l'ordre de nous porter en avant; nous reçûmes celui de battre en retraite.
Extrêmement affaibli, et ma gênante blessure ne me permettant de marcher qu'avec douleur, je me traînai comme je pus à la suite de ma compagnie, qui {p.085} bientôt se débanda. Jean Balue[82], fils d'un meunier de Verdun, partit fort jeune de chez son père avec un moine qui le chargea de sa besace. En sortant de Verdun, la _colline du gué_ selon Saumaise (_ver dunum_), je portais la besace de la monarchie, mais je ne suis devenu ni contrôleur des finances, ni évêque, ni cardinal.
[Note 82: Jean _La Balue_ (1421-1491), cardinal et ministre d'État sous Louis XI.]
Si, dans les romans que j'ai écrits, j'ai touché à ma propre histoire, dans les histoires que j'ai racontées j'ai placé des souvenirs de l'histoire vivante dont j'avais fait partie. Ainsi, dans la vie du duc de Berry, j'ai retracé quelques-unes des scènes qui s'étaient passées sous mes yeux:
«Quand on licencie une armée, elle retourne dans ses foyers; mais les soldats de l'armée de Condé avaient-ils des foyers? Où les devait guider le bâton qu'on leur permettait à peine de couper dans les bois de l'Allemagne, après avoir déposé le mousquet qu'ils avaient pris pour la défense de leur roi?»
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«Il fallut se séparer. Les frères d'armes se dirent un dernier adieu, et prirent divers chemins sur la terre. Tous allèrent, avant de partir, saluer leur père et leur capitaine, le vieux Condé en cheveux blancs: le patriarche de la gloire donna sa bénédiction à ses enfants, pleura sur sa tribu dispersée, et vit tomber les tentes de son camp avec la douleur d'un homme qui voit s'écrouler les toits paternels[83].»
[Note 83: _Mémoires_, lettres et pièces authentiques touchant la vie et la mort de S. A. R. Ch.-F. d'Artois, fils de France, _duc de Berry_, par le vicomte de Chateaubriand, livre second, chapitre VIII.]
{p.086} Moins de vingt ans après, le chef de la nouvelle armée française, Bonaparte, prit aussi congé de ses compagnons; tant les hommes et les empires passent vite! tant la renommée la plus extraordinaire ne sauve pas du destin le plus commun!
Nous quittâmes Verdun. Les pluies avaient défoncé les chemins; on rencontrait partout caissons, affûts, canons embourbés, chariots renversés, vivandières avec leurs enfants sur leur dos, soldats expirants ou expirés dans la boue. En traversant une terre labourée, j'y restai enfoncé jusqu'aux genoux; Ferron et un autre de mes camarades m'en arrachèrent malgré moi: je les priais de me laisser là; je préférais mourir.
Le capitaine de ma compagnie, M. de Goyon-Miniac, me délivra le 16 octobre, au camp près de Longwy, un certificat fort honorable. À Arlon, nous aperçûmes sur la grande route une file de chariots attelés: les chevaux, les uns debout, les autres agenouillés, les autres appuyés sur le nez, étaient morts, et leurs cadavres se tenaient roidis entre les brancards: on eût dit des ombres d'une bataille bivouaquant au bord du Styx. Ferron me demanda ce que je comptais faire, je lui répondis: «Si je puis parvenir à Ostende, je m'embarquerai pour Jersey où je trouverai mon oncle de Bedée; de là, je serai à même de rejoindre les royalistes de Bretagne.»
La fièvre me minait; je ne me soutenais qu'avec peine sur ma cuisse enflée. Je me sentis saisi d'un autre mal. Après vingt-quatre heures de vomissements, une ébullition me couvrit le corps et le visage; une petite vérole confluente se déclara; elle rentrait et sortait alternativement selon les impressions de {p.087} l'air. Arrangé de la sorte, je commençai à pied un voyage de deux cents lieues, riche que j'étais de dix-huit livres tournois; tout cela pour la plus grande gloire de la monarchie. Ferron, qui m'avait prêté mes six petits écus de trois francs, étant attendu à Luxembourg, me quitta.
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En sortant d'Arlon, une charrette de paysan me prit pour la somme de quatre sous, et me déposa à cinq lieues de là sur un tas de pierres. Ayant sautillé quelques pas à l'aide de ma béquille, je lavai le linge de mon éraflure devenue plaie, dans une source qui ruisselait au bord du chemin, ce qui me fit grand bien. La petite vérole était complétement sortie, et je me sentais soulagé. Je n'avais point abandonné mon sac, dont les bretelles me coupaient les épaules.
Je passai une première nuit dans une grange, et ne mangeai point. La femme du paysan, propriétaire de la grange, refusa le loyer de ma couchée; elle m'apporta, au lever du jour, une grande écuelle de café au lait avec de la miche noire que je trouvai excellente. Je me remis en route tout gaillard, bien que je tombasse souvent. Je fus rejoins par quatre ou cinq de mes camarades qui prirent mon sac; ils étaient aussi fort malades. Nous rencontrâmes des villageois, de charrettes en charrettes, nous gagnâmes pendant cinq jours assez de chemin dans les Ardennes pour atteindre Attert, Flamizoul et Bellevue. Le sixième jour, je me trouvai seul. Ma petite vérole blanchissait et s'aplatissait.
Après avoir marché deux lieues, qui me coûtèrent six heures de temps, j'aperçus une famille de bohémiens {p.088} campée, avec deux chèvres et un âne, derrière un fossé, autour d'un feu de brandes. À peine arrivais-je, je me laissai choir, et les singulières créatures s'empressèrent de me secourir. Une jeune femme en haillons, vive, brune, mutine, chantait, sautait, tournait, en tenant de biais son enfant sur son sein, comme la vielle dont elle aurait animé sa danse, puis elle s'asseyait sur ses talons tout contre moi, me regardait curieusement à la lueur du feu, prenait ma main mourante pour me dire ma bonne aventure, en me demandant un _petit sou_; c'était trop cher. Il était difficile d'avoir plus de science, de gentillesse et de misère que ma sibylle des Ardennes. Je ne sais quand les nomades dont j'aurais été un digne fils me quittèrent; lorsque, à l'aube, je sortis de mon engourdissement, je ne les trouvai plus. Ma bonne aventurière s'en était allée avec le secret de mon avenir. En échange de mon _petit sou_, elle avait déposé à mon chevet une pomme qui servit à me rafraîchir la bouche. Je me secouai comme Jeannot Lapin parmi le _thym_ et la _rosée_; mais je ne pouvais ni _brouter_, ni _trotter_, ni faire beaucoup de _tours_. Je me levai néanmoins dans l'intention de faire _ma cour à l'aurore_: elle était bien belle, et j'étais bien laid; son visage rose annonçait sa bonne santé; elle se portait mieux que le pauvre Céphale[84] de l'Armorique. Quoique jeunes tous deux, nous étions de vieux amis, et je me figurai que ce matin-là ses pleurs étaient pour moi.
[Note 84: Nous sommes maintenant si brouillés avec la mythologie, qu'il n'est peut-être pas inutile de rappeler que _Céphale_ était un prince de Thessalie, si remarquablement beau que l'Aurore, un beau matin, sentit pour lui les feux d'un désir insensé.]
{p.089} Je m'enfonçai dans la forêt, je n'étais pas trop triste; la solitude m'avait rendu à ma nature. Je chantonnais la romance de l'infortuné Cazotte:
Tout au beau milieu des Ardennes, Est un château sur le haut d'un rocher[85], etc., etc.
[Note 85: C'est le début de la célèbre romance de Cazotte, la _Veillée de la Bonne femme ou le Réveil d'Enguerrand_.]
N'était-ce point dans le donjon de ce château des fantômes que le roi d'Espagne, Philippe II, fit enfermer mon compatriote, le capitaine La Noue, qui eut pour grand'mère une Chateaubriand? Philippe consentait à relâcher l'illustre prisonnier, si celui-ci consentait à se laisser crever les yeux; La Noue fut au moment d'accepter la proposition, tant il avait soif de retrouver sa chère Bretagne[86]. Hélas! j'étais possédé du même désir, et pour m'ôter la vue je n'avais besoin {p.090} que du mal dont il avait plu à Dieu de m'affliger. Je ne rencontrai pas _sire Enguerrand venant d'Espagne_[87], mais de pauvres traîne-malheur, de petits marchands forains qui avaient, comme moi, toute leur fortune sur le dos. Un bûcheron, avec des genouillères de feutre, entrait dans le bois: il aurait dû me prendre pour une branche morte et m'abattre. Quelques corneilles, quelques alouettes, quelques bruants, espèce de gros pinsons, trottaient sur le chemin ou posaient immobiles sur le cordon de pierres, attentifs à l'émouchet qui planait circulairement dans le ciel. De fois à autre, j'entendais le son de la trompe du porcher gardant ses truies et leurs petits à la glandée. Je me reposai à la hutte roulante d'un berger; je n'y trouvai pour maître que chaton qui me fit mille gracieuses caresses. Le berger se tenait au loin, debout, au centre d'un parcours, ses chiens assis à différentes distances autour des moutons; le jour, ce pâtre cueillait des simples, c'était un médecin et un sorcier; la nuit, il regardait les étoiles, c'était un berger chaldéen.
[Note 86: François de _La Noue_, dit _Bras-de-fer_, célèbre capitaine calviniste, né en 1531, au manoir de La Noue-Briord, près de Bourgneuf (Loire-Inférieure). En 1578, les États-Généraux des Pays-Bas, résolus à s'affranchir de la domination de Philippe II, le firent général en chef de leur armée, à la tête de laquelle il se montra le digne adversaire du duc de Parme, l'un des plus habiles généraux du roi d'Espagne. Tombé dans une embuscade aux environs de Lille, il fut enfermé pendant cinq ans dans les forteresses de Limbourg et de Charlemont. Offre lui fut faite de sa liberté, mais «pour donner suffisante caution de ne porter jamais les armes contre le roy catholique, il fallait qu'il se laissât crever les yeux».--Mortellement blessé au siège de Lamballe, il expira quelques jours après à Moncontour où il avait été transporté (4 août 1591). Henri IV, auprès duquel il avait combattu à Arques et à Ivry, fut profondément affligé de sa mort: «C'estait, dit-il, un grand homme de guerre et encore un plus grand homme de bien. On ne peut assez regretter qu'un si petit château ait fait périr un capitaine qui valait mieux que toute une province.»]
[Note 87: C'est toujours la romance de Cazotte, dont le troisième couplet commence ainsi:
Sire Enguerrand venant d'Espagne, Passant par là, cuidait se délasser...]
Je stationnai, une demi-lieue plus haut, dans un viandis de cerfs: des chasseurs passaient à l'extrémité. Une fontaine sourdait à mes pieds; au fond de cette fontaine, dans cette même forêt, Roland _inamorato_, non pas _furioso_, aperçut un palais de cristal rempli de dames et de chevaliers. Si le paladin, qui rejoignit les brillantes naïades, avait du moins laissé {p.091} Bride-d'Or au bord de la source; si Shakespeare m'eût envoyé Rosalinde et le Duc exilé[88], ils m'auraient été bien secourables.
[Note 88: Rosalinde et le Duc exilé sont les principaux personnages de l'une des pièces de Shakespeare, _Comme il vous plaira_, dont plusieurs scènes se passent dans les Ardennes.]
Ayant repris haleine, je continuai ma route. Mes idées affaiblies flottaient dans un vague non sans charme; mes anciens fantômes, ayant à peine la consistance d'ombres aux trois quarts effacées, m'entouraient pour me dire adieu. Je n'avais plus la force des souvenirs; je voyais dans un lointain indéterminé, et mêlées à des images inconnues, les formes aériennes de mes parents et de mes amis. Quand je m'asseyais contre une borne du chemin, je croyais apercevoir des visages me souriant au seuil des distantes cabanes, dans la fumée bleue échappée du toit des chaumières, dans la cime des arbres, dans le transparent des nuées, dans les gerbes lumineuses du soleil traînant ses rayons sur les bruyères comme un râteau d'or. Ces apparitions étaient celles des Muses qui venaient assister à la mort du poète: ma tombe, creusée avec les montants de leurs lyres sous un chêne des Ardennes, aurait assez bien convenu au soldat et au voyageur. Quelques gelinottes, fourvoyées dans le gîte des lièvres sous des troënes, faisaient seules, avec des insectes, quelques murmures autour de moi; vies aussi légères, aussi ignorées que ma vie. Je ne pouvais plus marcher; je me sentais extrêmement mal; la petite vérole rentrait et m'étouffait.
Vers la fin du jour, je m'étendis sur le dos à terre, dans un fossé, la tête soutenue par le sac d'Atala, ma {p.092} béquille à mes côtés, les yeux attachés sur le soleil, dont les regards s'éteignaient avec les miens. Je saluai de toute la douceur de ma pensée l'astre qui avait éclairé ma première jeunesse dans mes landes paternelles: nous nous couchions ensemble, lui pour se lever plus glorieux, moi, selon toutes les vraisemblances, pour ne me réveiller jamais. Je m'évanouis dans un sentiment de religion: le dernier bruit que j'entendis était la chute d'une feuille et le sifflement d'un bouvreuil.
* * * * *
Il paraît que je demeurai à peu près deux heures en défaillance. Les fourgons du prince de Ligne vinrent à passer: un des conducteurs, s'étant arrêté pour couper un scion de bouleau, trébucha sur moi sans me voir: il me crut mort et me poussa du pied; je donnai un signe de vie. Le conducteur appela ses camarades, et, par un instinct de pitié, ils me jetèrent sur un chariot. Les cahots me ressuscitèrent; je pus parler à mes sauveurs; je leur dis que j'étais un soldat de l'armée des princes, que s'ils voulaient me mener jusqu'à Bruxelles, où ils allaient, je les récompenserais de leur peine. «Bien, camarade, me répondit l'un d'eux, mais il faudra que tu descendes à Namur, car il nous est défendu de nous charger de personne. Nous te reprendrons de l'autre côté de la ville.» Je demandai à boire; j'avalai quelques gouttes d'eau-de-vie qui firent reparaître en dehors les symptômes de mon mal et débarrassèrent un moment ma poitrine: la nature m'avait doué d'une force extraordinaire.
Nous arrivâmes vers dix heures du matin dans les faubourgs de Namur. Je mis pied à terre et suivis de {p.093} loin les chariots; je les perdis bientôt de vue. À l'entrée de la ville, on m'arrêta. Tandis qu'on examinait mes papiers, je m'assis sous la porte. Les soldats de garde, à la vue de mon uniforme, m'offrirent un chiffon de pain de munition, et le caporal me présenta, dans un godet de verre bleu, du brandevin au poivre. Je faisais quelques façons pour boire à la coupe de l'hospitalité militaire: «Prends donc!» s'écria-t-il en colère, en accompagnant son injonction d'un _Sacrament der teufel_ (sacrement du diable)!
Ma traversée de Namur fut pénible: j'allais, m'appuyant contre les maisons. La première femme qui m'aperçut sortit de sa boutique, me donna le bras avec un air de compatissance, et m'aida à me traîner; je la remerciai et elle répondit: «Non, non, soldat.» Bientôt d'autres femmes accoururent, apportèrent du pain, du vin, des fruits, du lait, du bouillon, de vieilles nippes, des couvertures. «Il est blessé», disaient les unes dans leur patois français-brabançon; «il a la petite vérole», s'écriaient les autres, et elles écartaient leurs enfants. «Mais, jeune homme, vous ne pourrez marcher; vous allez mourir; restez à l'hôpital.» Elles me voulaient conduire à l'hôpital, elles se relayaient de porte en porte, et me conduisirent ainsi jusqu'à celle de la ville, en dehors de laquelle je retrouvai les fourgons. On a vu une paysanne me secourir, on verra une autre femme me recueillir à Guernesey. Femmes qui m'avez assisté dans ma détresse, si vous vivez encore, que Dieu soit en aide à vos vieux jours et à vos douleurs! Si vous avez quitté la vie, que vos enfants aient en partage le bonheur que le ciel m'a longtemps refusé!
{p.094} Les femmes de Namur m'aidèrent à monter dans le fourgon, me recommandèrent au conducteur et me forcèrent d'accepter une couverture de laine. Je m'aperçus qu'elles me traitaient avec une sorte de respect et de déférence: il y a dans la nature du Français quelque chose de supérieur et de délicat que les autres peuples reconnaissent.
Les gens du prince de Ligne me déposèrent encore sur le chemin à l'entrée de Bruxelles et refusèrent mon dernier écu.
À Bruxelles, aucun hôtelier ne me voulut recevoir. Le Juif errant, Oreste populaire que la complainte conduit dans cette ville:
Quand il fut dans la ville De Bruxelle en Brabant,
y fut mieux accueilli que moi, car il avait toujours cinq sous dans sa poche. Je frappais, on ouvrait; en m'apercevant, on disait: «Passez! passez!» et l'on me fermait la porte au nez. On me chassa d'un café. Mes cheveux pendaient sur mon visage masqué par ma barbe et mes moustaches; j'avais la cuisse entourée d'un torchis de foin; par-dessus mon uniforme en loques, je portais la couverture de laine des Namuriennes, nouée à mon cou en guise de manteau. Le mendiant de l'_Odyssée_ était plus insolent, mais n'était pas si pauvre que moi.
Je m'étais présenté d'abord inutilement à l'hôtel que j'avais habité avec mon frère: je fis une seconde tentative: comme j'approchais de la porte, j'aperçus le comte de Chateaubriand, descendant de voiture avec {p.095} le baron de Montboissier. Il fut effrayé de mon spectre. On chercha une chambre hors de l'hôtel, car le maître refusa absolument de m'admettre. Un perruquier offrait un bouge convenable à mes misères. Mon frère m'amena un chirurgien et un médecin. Il avait reçu des lettres de Paris; M. de Malesherbes l'invitait à rentrer en France. Il m'apprit la journée du 10 août, les massacres de septembre et les nouvelles politiques dont je ne savais pas un mot. Il approuva mon dessein de passer dans l'île de Jersey, et m'avança vingt-cinq louis. Mes regards affaiblis me permettaient à peine de distinguer les traits de mon frère; je croyais que ces ténèbres émanaient de moi, et c'étaient les ombres que l'Éternité répandait autour de lui: sans le savoir, nous nous voyions pour la dernière fois. Tous, tant que nous sommes, nous n'avons à nous que la minute présente; celle qui la suit est à Dieu: il y a toujours deux chances pour ne pas retrouver l'ami que l'on quitte: notre mort ou la sienne. Combien d'hommes n'ont jamais remonté l'escalier qu'ils avaient descendu!