Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 7
[Note 68: Hugues _Métel_, écrivain ecclésiastique du XIIe siècle (1080-1157). Il se vantait de composer jusqu'à mille vers en se tenant sur un pied, _stans pede in uno_. Chateaubriand fait ici allusion à un apologue qui se trouve en tête des _Poésies_ de Métel et qui est intitulé: _D'un loup qui se fit hermite_. C'est la meilleure pièce de Métel,--à moins qu'il ne faille l'attribuer, comme le veulent plusieurs érudits, à Marbode, évêque de Rennes, son contemporain.]
{p.070} En rentrant au camp, un officier du génie passa près de moi, menant son cheval par la bride: un boulet atteint la bête à l'endroit le plus étroit de l'encolure et la coupe net; la tête et le cou restent pendus à la main du cavalier qu'ils entraînent à terre de leur poids. J'avais vu une bombe tomber au milieu d'un cercle d'officiers de marine qui mangeaient assis en rond: la gamelle disparut; les officiers culbutés et ensablés criaient comme le vieux capitaine de vaisseau: «Feu de tribord, feu de bâbord, feu partout! feu dans ma perruque!»
Ces coups singuliers semblent appartenir à Thionville: en 1558, François de Guise mit le siège devant cette place. Le maréchal Strozzi y fut tué _parlant dans la tranchée audit sieur de Guise qui lui tenoit lors la main sur l'épaule_.
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Il s'était formé derrière notre camp une espèce de marché. Les paysans avaient amené des quartauts de vin blanc de Moselle, qui demeurèrent sur les voitures: les chevaux dételés mangeaient attachés à un bout des charrettes, tandis qu'on buvait à l'autre bout. Des fouées brillaient çà et là. On faisait frire des saucisses dans des poêlons, bouillir des gaudes dans des bassines, sauter des crêpes sur des plaques de fonte, enfler des pancakes sur des paniers. On vendait des galettes anisées, des pains de seigle d'un sou, des gâteaux {p.071} de maïs, des pommes vertes, des oeufs rouges et blancs, des pipes et du tabac, sous un arbre aux branches duquel pendaient des capotes de gros drap, marchandées par les passants. Des villageoises, à califourchon sur un escabeau portatif, trayaient des vaches, chacun présentant sa tasse à la laitière et attendant son tour. On voyait rôder devant les fourneaux les vivandiers en blouse, les militaires en uniforme. Des cantinières allaient criant en allemand et en français. Des groupes se tenaient debout, d'autres assis à des tables de sapin plantées de travers sur un sol raboteux. On s'abritait à l'aventure sous une toile d'emballage ou sous des rameaux coupés dans la forêt, comme à Pâques fleuries. Je crois aussi qu'il y avait des noces dans les fourgons couverts, en souvenir des rois franks. Les patriotes auraient pu facilement, à l'exemple de Majorien, enlever le chariot de la mariée: _Rapit esseda victor, nubentemque nurum_, (Sidoine Apollinaire.) On chantait, on riait, on fumait. Cette scène était extrêmement gaie la nuit, entre les feux qui l'éclairaient à terre et les étoiles qui brillaient au-dessus.
Quand je n'étais ni de garde aux batteries ni de service à la tente, j'aimais à souper à la foire. Là recommençaient les histoires du camp; mais, animées de rogomme et de chère-lie, elles étaient beaucoup plus belles.
Un de nos camarades, capitaine à brevet, dont le nom s'est perdu pour moi dans celui de _Dinarzade_ que nous lui avions donné, était célèbre par ses contes; il eût été plus correct de dire _Sheherazade_, mais nous n'y regardions pas de si près. Aussitôt que nous le {p.072} voyions, nous courions à lui, nous nous le disputions: c'était à qui l'aurait à son écot. Taille courte, cuisses longues, figure avalée, moustaches tristes, yeux faisant la virgule à l'angle extérieur, voix creuse, grande épée à fourreau café au lait, prestance de poète militaire, entre le suicide et le luron, Dinarzade goguenard sérieux, ne riait jamais et on ne le pouvait regarder sans rire. Il était le témoin obligé de tous les duels et l'amoureux de toutes les dames de comptoir. Il prenait au tragique tout ce qu'il disait et n'interrompait sa narration que pour boire à même d'une bouteille, rallumer sa pipe ou avaler une saucisse.
Une nuit qu'il pleuvinait, nous faisions cercle au robinet d'un tonneau penché vers nous sur une charrette dont les brancards étaient en l'air. Une chandelle collée à la futaille nous éclairait; un morceau de serpillière, tendu du bout des brancards à deux poteaux, nous servait de toit.--Dinarzade, son épée de guingois à la façon de Frédéric II, debout entre une roue de la voiture et la croupe d'un cheval, racontait une histoire à notre grande satisfaction. Les cantinières qui nous apportaient la pitance restaient avec nous pour écouter notre Arabe. La troupe attentive des bacchantes et des silènes qui formaient le choeur accompagnait le récit des marques de sa surprise, de son approbation ou de son improbation.
«Messieurs, dit le ramenteur, vous avez tous connu le chevalier Vert, qui vivait au temps du roi Jean?» Et chacun de répondre: «Oui, oui.» Dinarzade engloutit, en se brûlant, une crêpe roulée.
{p.073} «Ce chevalier Vert, messieurs, vous le savez, puisque vous l'avez vu, était fort beau: quand le vent rebroussait ses cheveux roux sur son casque, cela ressemblait à un tortis de filasse autour d'un turban vert.»
L'assemblée: «Bravo!»
«Par une soirée de mai, il sonna du cor au pont-levis d'un château de Picardie, ou d'Auvergne, n'importe. Dans ce château demeurait la _Dame des grandes compagnies_. Elle reçut bien le chevalier, le fit désarmer, conduire au bain et se vint asseoir avec lui à une table magnifique; mais elle ne mangea point, et les pages-servants étaient muets.»
L'assemblée: «Oh! oh!»
«La dame, messieurs, était grande, plate, maigre et disloquée comme la femme du major; d'ailleurs beaucoup de physionomie et l'air coquet. Lorsqu'elle riait et montrait ses dents longues sous son nez court, on ne savait plus où l'on en était. Elle devint amoureuse du chevalier et le chevalier amoureux de la dame, bien qu'il en eût peur.»
Dinarzade vida la cendre de sa pipe sur la jante de la roue et voulut recharger son brûle-gueule; on le força de continuer:
«Le chevalier Vert, tout anéanti, se résolut de quitter le château; mais, avant de partir, il requiert de la châtelaine l'explication de plusieurs choses étranges; il lui faisait en même temps une offre loyale de mariage, si toutefois elle n'était pas sorcière.»
La rapière de Dinarzade était plantée droite et roide entre ses genoux. Assis et penchés en avant, {p.074} nous faisions au-dessous de lui, avec nos pipes, une guirlande de flammèches comme l'anneau de Saturne. Tout à coup Dinarzade s'écria comme hors de lui:
«Or, messieurs, la Dame des grandes compagnies, c'était la Mort!»
Et le capitaine, rompant les rangs et s'écriant: «La mort! la mort!» mit en fuite les cantinières. La séance fut levée: le brouhaha fut grand et les rires prolongés. Nous nous rapprochâmes de Thionville, au bruit du canon de la place.
* * * * *
Le siège continuait, ou plutôt il n'y avait pas de siège, car on n'ouvrait point la tranchée et les troupes manquaient pour investir régulièrement la place. On comptait sur des intelligences, et l'on attendait la nouvelle des succès de l'armée prussienne ou de celle de Clerfayt[69], avec laquelle se trouvait le corps français du duc de Bourbon[70]. Nos petites ressources s'épuisaient; {p.075} Paris semblait s'éloigner. Le mauvais temps ne cessait; nous étions inondés au milieu de nos travaux; je m'éveillais quelquefois dans un fossé avec de l'eau jusqu'au cou: le lendemain j'étais perclus.
[Note 69: François-Sébastien-Charles-Joseph _de Croix_, comte de _Clerfayt_ (1733-1798), s'était distingué pendant la guerre de Sept ans. Mis en 1792 à la tête du corps d'armée que l'Autriche joignait aux Prussiens, il prit Stenay et le défilé de la Croix-aux-Bois, assista aux batailles de Valmy et de Jemmapes, dirigea la retraite avec beaucoup de talent à cette dernière bataille, surprit les Français à Altenhoven, fit débloquer Maëstricht, eut la plus grande part dans le succès des coalisés à Nerwinde, à Quiévrain et à Furnes (1793). Pendant la campagne de 1794, il dut céder le terrain à Pichegru. Créé feld-maréchal l'année suivante, il entra dans Mayence (28 octobre 1795), après avoir battu isolément trois corps d'armée français envoyés contre lui. Une disgrâce inexplicable fut le prix de ces éclatants triomphes: la cour de Vienne, au mois de janvier 1796, le remplaça par le prince Charles.]
[Note 70: L'armée des émigrés, en 1792, était fractionnée en trois corps. Le premier (dix mille hommes), formé avec les émigrés, de Coblentz, était commandé par les maréchaux de Broglie et de Castries. Le second (cinq mille hommes) était sous les ordres du prince de Condé. Le troisième corps, sous les ordres du duc de Bourbon, comprenait quatre à cinq mille émigrés cantonnés dans les Pays-Bas autrichiens. Les émigrés de Bretagne faisaient partie de ce troisième corps. (_Histoire de l'armée de Condé_, par René Bittard des Portes, p. 27.)]
Parmi mes compatriotes, j'avais rencontré Ferron de La Sigonnière[71], mon ancien camarade de classe à Dinan. Nous dormions mal sous notre pavillon; nos têtes, dépassant la toile, recevaient la pluie de cette espèce de gouttière. Je me levais et j'allais avec Ferron me promener devant les faisceaux, car toutes nos nuits n'étaient pas aussi gaies que celles de Dinarzade. Nous marchions en silence, écoutant la voix des sentinelles, regardant la lumière des rues de nos tentes, de même que nous avions vu autrefois au collège les lampions de nos corridors. Nous causions du passé et de l'avenir, des fautes que l'on avait commises, de celles que l'on commettrait; nous déplorions l'aveuglement des princes, qui croyaient revenir dans leur patrie avec une poignée de serviteurs, et raffermir par le bras de l'étranger la couronne sur la tête de leur frère. Je me souviens d'avoir dit à mon camarade, dans ces conversations, que la France voudrait {p.076} imiter l'Angleterre, que le roi périrait sur l'échafaud, et que, vraisemblablement, notre expédition devant Thionville serait un des principaux chefs d'accusation contre Louis XVI. Ferron fut frappé de ma prédiction: c'est la première de ma vie. Depuis ce temps j'en ai fait bien d'autres tout aussi vraies, tout aussi peu écoutées; l'accident était-il arrivé, on se mettait à l'abri, et l'on m'abandonnait aux prises avec le malheur que j'avais prévu. Quand les Hollandais essuient un coup de vent en haute mer, ils se retirent dans l'intérieur du navire, ferment les écoutilles et boivent du punch, laissant un chien sur le pont pour aboyer à la tempête; le danger passé, on renvoie Fidèle à sa niche au fond de la cale, et le capitaine revient jouir du beau temps sur le gaillard. J'ai été le chien hollandais du vaisseau de la légitimité.
[Note 71: François-Prudent-Malo Ferron de la Sigonnière, né dans la paroisse de Saint-Samson, près de Dinan, le 6 juin 1768. Il était l'un des quatorze enfants de François-Henri-Malo Ferron de la Sigonnière, marié, le 4 mai 1762, à Anne-Gillette-Françoise Anger des Vaux. Le camarade de Chateaubriand est mort au château de la Mettrie, en Saint-Samson, le 14 mai 1815.]
Les souvenirs de ma vie militaire se sont gravés dans ma pensée; ce sont eux que j'ai retracés au sixième livre des _Martyrs_[72].
[Note 72: En plus d'un endroit de ce sixième livre, en effet, c'est Chateaubriand qui parle sous le nom d'Eudore, particulièrement dans cette page sur les veilles nocturnes du camp:--«Épuisé par les travaux de la journée, je n'avais durant la nuit que quelques heures pour délasser mes membres fatigués. Souvent il m'arrivait, pendant ce court repos, d'oublier ma nouvelle fortune; et lorsque aux premières blancheurs de l'aube les trompettes du camp venaient à sonner l'air de Diane, j'étais étonné d'ouvrir les yeux au milieu des bois. Il y a pourtant un charme à ce réveil du guerrier échappé aux périls de la nuit. Je n'ai jamais entendu sans une certaine joie belliqueuse la fanfare du clairon, répétée par l'écho des rochers, et les premiers hennissements des chevaux qui saluaient l'aurore. J'aimais à voir le camp plongé dans le sommeil, les tentes encore fermées d'où sortaient quelques soldats à moitié vêtus, le centurion qui se promenait devant les faisceaux d'armes en balançant son cep de vigne, la sentinelle immobile qui, pour résister au sommeil, tenait un doigt levé dans l'attitude du silence, le cavalier qui traversait le fleuve coloré des feux du matin, le victimaire qui puisait l'eau du sacrifice, et souvent un berger appuyé sur sa houlette, qui regardait boire son troupeau.»]
{p.077} Barbare de l'Armorique au camp des princes, je portais Homère avec mon épée; je préférais ma _patrie, la pauvre, la petite île d'AARON[73], aux cent villes de la Crète_. Je disais comme Télémaque: «L'âpre pays qui ne nourrit que des chèvres m'est plus agréable que ceux où l'on élève des chevaux[74].» Mes paroles auraient fait rire le candide Ménélas, [Grec: agathos Menelaos].
[Note 73: La petite île d'Aaron est la presqu'île où est située le rocher de Saint-Malo.]
[Note 74: _Odyssée_, livre IV, vers 606. Ce vers dit seulement: «Brouté par les chèvres, et qui ne saurait suffire à la nourriture des chevaux.» C'est Mme Dacier qui, la première, a fait honneur à Télémaque de ce doux sentiment de la patrie, qui ne se trouve point dans le texte grec. (Voy. Marcellus, _Chateaubriand et son temps_, p. 89.)]
* * * * *
Le bruit se répandit qu'enfin on allait en venir à une action; le prince de Waldeck devait tenter un assaut, tandis que, traversant la rivière, nous ferions diversion par une fausse attaque sur la place du côté de la France.
Cinq compagnies bretonnes, la mienne comprise, la compagnie des officiers de Picardie et de Navarre, le régiment des volontaires, composé de jeunes paysans lorrains et de déserteurs des divers régiments, furent commandés de service. Nous devions être soutenus de Royal-Allemand, des escadrons des mousquetaires et des différents corps de dragons qui couvraient {p.078} notre gauche: mon frère se trouvait dans cette cavalerie avec le baron de Montboissier qui avait épousé une fille de M. de Malherbes, soeur de madame de Rosambo, et par conséquent tante de ma belle-soeur. Nous escortions trois compagnies d'artillerie autrichienne avec des pièces de gros calibre et une batterie de trois mortiers.
Nous partîmes à six heures du soir; à dix, nous passâmes la Moselle, au-dessus de Thionville, sur des pontons de cuivre:
amoena fluenta Subterlabentis tacito rumore Mosellæ (AUSONE.)
Au lever du jour, nous étions en bataille sur la rive gauche, la grosse cavalerie s'échelonnant aux ailes, la légère en tête. À notre second mouvement, nous nous formâmes en colonne et nous commençâmes de défiler.
Vers neuf heures, nous entendîmes à notre gauche le feu d'une décharge. Un officier de carabiniers, accourant à bride abattue, vint nous apprendre qu'un détachement de l'armée de Kellermann[75] était près de {p.079} nous joindre et que l'action était déjà engagée entre les tirailleurs. Le cheval de cet officier avait été frappé d'une balle au chanfrein; il se cabrait en jetant l'écume par la bouche et le sang par les naseaux: ce carabinier, le sabre à la main sur ce cheval blessé, était superbe. Le corps sorti de Metz manoeuvrait pour nous prendre en flanc: il avait des pièces de campagne dont le tir entama le régiment de nos volontaires. J'entendis les exclamations de quelques recrues touchées du boulet; les derniers cris de la jeunesse arrachée toute vivante de la vie me firent une profonde pitié: je pensai aux pauvres mères.
[Note 75: François-Victor _Kellermann_ (1735-1820), d'une famille noble d'origine saxonne, établie à Strasbourg au XVIe siècle. Il était maréchal de camp en 1788. Appelé, en 1792, au commandement de l'armée de la Moselle, il battit les Prussiens à Valmy, de concert avec Dumouriez. Il n'en fut pas moins destitué le 18 octobre 1793, et envoyé à l'Abbaye, où il resta treize mois enfermé. Mis en liberté après le 9 thermidor, et investi du commandement de l'armée des Alpes, il arrêta en Provence, avec 47,000 hommes, la marche des Autrichiens, forts de 150,000 hommes. Le 20 mai 1804, il fut créé maréchal d'Empire, et, le 3 juin 1808, duc de Valmy. Louis XVIII le fit pair de France, le 4 juin 1814. Il se tint à l'écart pendant les Cent-Jours, quoique compris dans la promotion des pairs du 2 juin 1815, et reprit, à la seconde Restauration, sa place à la Chambre haute, où Chateaubriand et lui se retrouvèrent.]
Les tambours battirent la charge, et nous allâmes en désordre à l'ennemi. On s'approcha de si près que la fumée n'empêchait pas de voir ce qu'il y a de terrible dans le visage d'un homme prêt à verser votre sang. Les patriotes n'avaient point encore acquis cet aplomb que donne la longue habitude des combats et de la victoire: leurs mouvements étaient mous, ils tâtonnaient; cinquante grenadiers de la vieille garde auraient passé sur le ventre d'une masse hétérogène de vieux et jeunes nobles indisciplinés: mille à douze cents fantassins s'étonnèrent de quelques coups de canon de la grosse artillerie autrichienne; ils se retirèrent; notre cavalerie les poursuivit pendant deux lieues.
Une sourde et muette allemande, appelée Libbe ou Libba, s'était attachée à mon cousin Armand et l'avait suivi. Je la trouvai assise sur l'herbe qui ensanglantait sa robe: son coude était posé sur ses genoux pliés {p.080} et relevés; sa main passée sous ses cheveux blonds épars appuyait sa tête. Elle pleurait en regardant trois ou quatre tués, nouveaux sourds et muets gisant autour d'elle. Elle n'avait point ouï les coups de la foudre dont elle voyait l'effet et n'entendait point les soupirs qui s'échappaient de ses lèvres quand elle regardait Armand; elle n'avait jamais entendu le son de la voix de celui qu'elle aimait et n'entendrait point le premier cri de l'enfant qu'elle portait dans son sein; si le sépulcre ne renfermait que le silence, elle ne s'apercevrait pas d'y être descendue.
Au surplus, les champs de carnage sont partout; au cimetière de l'Est, à Paris, vingt-sept mille tombeaux, deux cent trente mille corps, vous apprendront quelle bataille la mort livre jour et nuit à votre porte.
Après une halte assez longue, nous reprîmes notre route, et nous arrivâmes à l'entrée de la nuit sous les murs de Thionville.
Les tambours ne battaient point; le commandement se faisait à voix basse. La cavalerie, afin de repousser toute sortie se glissa le long des chemins et des haies jusqu'à la porte que nous devions canonner. L'artillerie autrichienne, protégée par notre infanterie, prit position à vingt-cinq toises des ouvrages avancés, derrière des gabions épaulés à la hâte. À une heure du matin, le 6 septembre, une fusée lancée du camp du prince de Waldeck, de l'autre côté de la place, donna le signal. Le prince commença un feu nourri auquel la ville répondit vigoureusement. Nous tirâmes aussitôt.
Les assiégés, ne croyant pas que nous eussions des {p.081} troupes de ce côté et n'ayant pas prévu cette insulte, n'avaient rien aux remparts du midi; nous ne perdîmes pas pour attendre: la garnison arma une double batterie, qui perça nos épaulements et démonta deux de nos pièces. Le ciel était en feu; nous étions ensevelis dans des torrents de fumée. Il m'arriva d'être un petit Alexandre: exténué de fatigue, je m'endormis profondément presque sous les roues des affûts où j'étais de garde. Un obus, crevé à six pouces de terre, m'envoya un éclat à la cuisse droite. Réveillé du coup, mais ne sentant point la douleur, je ne m'aperçus de ma blessure qu'à mon sang. J'entourai ma cuisse avec mon mouchoir. À l'affaire de la plaine, deux balles avaient frappé mon havresac pendant un mouvement de conversion. Atala, en fille dévouée, se plaça entre son père et le plomb ennemi; il lui restait à soutenir le feu de l'abbé Morellet[76].
[Note 76: André Morellet (1727-1819), membre de l'Académie française. Nous le retrouverons quand Chateaubriand publiera son roman d'_Atala_.]
À quatre heures du matin, le tir du prince de Waldeck cessa; nous crûmes la ville rendue; mais les portes ne s'ouvrirent point, et il nous fallut songer à la retraite. Nous rentrâmes dans nos positions, après une marche accablante de trois jours.
Le prince de Waldeck s'était approché jusqu'au bord des fossés qu'il avait essayé de franchir, espérant une reddition au moyen de l'attaque simultanée: on supposait toujours des divisions dans la ville, et l'on se flattait que le parti royaliste apporterait les clefs aux princes. Les Autrichiens, ayant tiré à barbette, perdirent un monde considérable; le prince de {p.082} Waldeck eut un bras emporté. Tandis que quelques gouttes de sang coulaient sous les murs de Thionville, le sang coulait à torrents dans les prisons de Paris: ma femme et mes soeurs étaient plus en danger que moi.
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Nous levâmes le siège de Thionville et nous partîmes pour Verdun, rendu le 2 septembre aux alliés. Longwy, patrie de François de Mercy, était tombé le 23 août. De toutes parts des festons et des couronnes attestaient le passage de Frédéric-Guillaume.
Je remarquai, au milieu des paisibles trophées, l'aigle de Prusse attachée sur les fortifications de Vauban: elle n'y devait pas rester longtemps; quant aux fleurs, elles allaient bientôt voir se faner comme elles les innocentes créatures qui les avaient cueillies. Un des meurtres les plus atroces de la Terreur fut celui des jeunes filles de Verdun.
«Quatorze jeunes filles de Verdun, dit Riouffe, d'une candeur sans exemple, et qui avaient l'air de jeunes vierges parées pour une fête publique, furent menées ensemble à l'échafaud. Elles disparurent tout à coup et furent moissonnées dans leur printemps; la _Cour des femmes_ avait l'air, le lendemain de leur mort, d'un parterre dégarni de ses fleurs par un orage. Je n'ai jamais vu parmi nous de désespoir pareil à celui qu'excita cette barbarie[77].»