Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 6
Infanterie de soldats nobles et d'officiers; quatre compagnies de déserteurs, habillés des différents uniformes des régiments dont ils provenaient; une compagnie d'artillerie; quelques officiers du génie, avec quelques canons, obusiers et mortiers de divers calibres (l'artillerie et le génie, qui embrassèrent presque en entier la cause de la Révolution, en firent le succès au dehors). Une très-belle cavalerie de carabiniers allemands, de mousquetaires sous les ordres du vieux comte de Montmorin, d'officiers de la marine de Brest, de Rochefort et de Toulon, appuyait notre infanterie. L'émigration générale de ces derniers officiers replongea la France maritime dans cette faiblesse dont Louis XVI l'avait retirée. Jamais, depuis Duquesne et Tourville, nos escadres ne s'étaient montrées avec plus {p.057} de gloire. Mes camarades étaient dans la joie: moi j'avais les larmes aux yeux quand je voyais passer ces dragons de l'Océan, qui ne conduisaient plus les vaisseaux avec lesquels ils humilièrent les Anglais et délivrèrent l'Amérique. Au lieu d'aller chercher des continents nouveaux pour les léguer à la France, ces compagnies de La Pérouse s'enfonçaient dans les boues de l'Allemagne. Ils montaient le cheval consacré à Neptune; mais ils avaient changé d'élément, et la terre n'était pas à eux. En vain leur commandant portait à leur tête le pavillon déchiré de _la Belle-Poule_, sainte relique du drapeau blanc, aux lambeaux duquel pendait encore l'honneur, mais d'où était tombée la victoire.
Nous avions des tentes; du reste, nous manquions de tout. Nos fusils, de manufacture allemande, armes de rebut, d'une pesanteur effrayante, nous cassaient l'épaule, et souvent n'étaient pas en état de tirer. J'ai fait toute la campagne avec un de ces mousquets dont le chien ne s'abattait pas.
Nous demeurâmes deux jours à Trèves. Ce me fut un grand plaisir de voir des ruines romaines, après avoir vu les ruines sans nom de l'Ohio, de visiter cette ville si souvent saccagée, dont Salvien disait: «Fugitifs de Trèves, vous voulez des spectacles, vous redemandez aux empereurs les jeux du cirque: pour quel état, je vous prie, pour quel peuple, pour quelle ville?» _Theatra igitur quoeritis, circum a principibus postulatis? cui, quæso, statui, cui populo, cui civitati?_
Fugitifs de France, où était le peuple pour qui nous voulions rétablir les monuments de saint Louis?
{p.058} Je m'asseyais, avec mon fusil, au milieu des ruines; je tirais de mon havresac le manuscrit de mon voyage en Amérique; j'en déposais les pages séparées sur l'herbe autour de moi; je relisais et corrigeais une description de forêt, un passage d'_Atala_, dans les décombres d'un amphithéâtre romain, me préparant ainsi à conquérir la France. Puis, je serrais mon trésor dont le poids, mêlé à celui de mes chemises, de ma capote, de mon bidon de fer-blanc, de ma bouteille clissée et de mon petit Homère, me faisait cracher le sang.
J'essayais de fourrer _Atala_ avec mes inutiles cartouches dans ma giberne; mes camarades se moquaient de moi, et arrachaient les feuilles qui débordaient des deux côtés du couvercle de cuir. La Providence vint à mon secours: une nuit, ayant couché dans un grenier à foin, je ne trouvai plus mes chemises dans mon sac à mon réveil; on avait laissé les paperasses. Je bénis Dieu: cet accident, en assurant ma _gloire_, me sauva la vie, car les soixante livres qui gisaient entre mes deux épaules m'auraient rendu poitrinaire. «Combien ai-je de chemises? disait Henri IV à son valet de chambre.--Une douzaine, sire, encore y en a-t-il de déchirées.--Et de mouchoirs, est-ce pas huit que j'ai?--Il n'y en a pour cette heure que cinq.» Le Béarnais gagna la bataille d'Ivry sans chemises; je n'ai pu rendre son royaume à ses enfants en perdant les miennes.
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L'ordre arriva de marcher sur Thionville. Nous faisions cinq à six lieues par jour. Le temps était affreux; nous cheminions au milieu de la pluie et de la fange, {p.059} en chantant: _Ô Richard! ô mon roi! Pauvre Jacques[61]!_ Arrivés à l'endroit du campement, n'ayant ni fourgons ni vivres, nous allions avec des ânes, qui suivaient la colonne comme une caravane arabe, chercher de quoi manger dans les fermes et les villages. Nous payions très-scrupuleusement: je subis néanmoins une faction correctionnelle pour avoir pris, sans y penser, deux poires dans le jardin d'un château. Un grand clocher, une grande rivière et un grand seigneur, dit le proverbe, sont de mauvais voisins.
[Note 61: _Ô Richard! ô mon roi!_ et _Pauvre Jacques!_ étaient deux romances différentes. La première avait été popularisée par l'opéra-comique de Sedaine et de Grétry, _Richard-Coeur-de-Lion_; les paroles et la musique de la seconde étaient de madame la marquise de Travanet, née de Bombelles, dame de madame Élisabeth. En voici le premier couplet:
Pauvre Jacques, quand j'étais près de toi, Je ne sentais pas ma misère: Mais à présent que tu vis loin de moi, Je manque de tout sur la terre.]
Nous plantions au hasard nos tentes, dont nous étions sans cesse obligés de battre la toile afin d'en élargir les fils et d'empêcher l'eau de la traverser. Nous étions dix soldats par tente; chacun à son tour était chargé du soin de la cuisine: celui-ci allait à la viande, celui-là au pain, celui-là au bois, celui-là à la paille. Je faisais la soupe à merveille; j'en recevais de grands compliments, surtout quand je mêlais à la ratatouille du lait et des choux, à la mode de Bretagne. J'avais appris chez les Iroquois à braver la fumée de sorte que je me comportais bien autour de mon feu de branches vertes et mouillées. Cette vie de soldat est très amusante; je me croyais encore parmi les Indiens. En mangeant notre gamelle sous la tente, {p.060} mes camarades me demandaient des histoires de mes voyages; ils me les payaient en beaux contes; nous mentions tous comme un caporal au cabaret avec un conscrit qui paye l'écot.
Une chose me fatiguait, c'était de laver mon linge; il le fallait, et souvent: car les obligeants voleurs ne m'avaient laissé qu'une chemise empruntée à mon cousin Armand, et celle que je portais sur moi. Lorsque je savonnais mes chausses, mes mouchoirs et ma chemise au bord d'un ruisseau, la tête en bas et les reins en l'air, il me prenait des étourdissements; le mouvement des bras me causait une douleur insupportable à la poitrine. J'étais obligé de m'asseoir parmi les prêles et les cressons, et, au milieu du mouvement de la guerre, je m'amusais à voir couler l'eau paisible. Lope de Vega fait laver le bandeau de l'Amour par une bergère; cette bergère m'eût été bien utile pour un petit turban de toile de bouleau que j'avais reçu de mes Floridiennes.
Une armée est ordinairement composée de soldats à peu près du même âge, de la même taille, de la même force. Bien différente était la nôtre, assemblage confus d'hommes faits, de vieillards, d'enfants descendus de leurs colombiers, jargonnant normand, breton, picard, auvergnat, gascon, provençal, languedocien. Un père servait avec ses fils, un beau-père avec son gendre, un oncle avec ses neveux, un frère avec un frère, un cousin avec un cousin. Cet arrière-ban, tout ridicule qu'il paraissait, avait quelque chose d'honorable et de touchant, parce qu'il était animé de convictions sincères; il offrait le spectacle de la vieille monarchie et donnait une dernière représentation {p.061} d'un monde qui passait. J'ai vu de vieux gentilshommes, à mine sévère, à poil gris, habit déchiré, sac sur le dos, fusil en bandoulière, se traînant avec un bâton et soutenus sous le bras par un de leurs fils, j'ai vu M. de Boishue[62], le père de mon camarade massacré aux États de Rennes auprès de moi, marcher seul et triste, pieds nus dans la boue, portant ses souliers à la pointe de sa baïonnette, de peur de les user; j'ai vu de jeunes blessés couchés sous un arbre, et un aumônier en redingote et en étole, à genoux à leur chevet, les envoyant à saint Louis dont ils s'étaient efforcés de défendre les héritiers. Toute cette troupe pauvre, ne recevant pas un sou des princes, faisait la guerre à ses dépens, tandis que les décrets achevaient de la dépouiller et jetaient nos femmes et nos mères dans les cachots.
[Note 62: Jean-Baptiste-René de Guehenneue, comte de Boishue, marié à Sylvie-Gabrielle de Bruc. Son fils fut tué à Rennes le 27 janvier 1789.--Voir, au tome I des _Mémoires_, la note de la page 265.]
Les vieillards d'autrefois étaient moins malheureux et moins isolés que ceux d'aujourd'hui: si, en demeurant sur la terre, ils avaient perdu leurs amis, peu de chose du reste avait changé autour d'eux; étrangers à la jeunesse, ils ne l'étaient pas à la société. Maintenant, un traînard dans ce monde a non-seulement vu mourir les hommes, mais il a vu mourir les idées: principes, moeurs, goûts, plaisirs, peines, sentiments, rien ne ressemble à ce qu'il a connu. Il est d'une race différente de l'espèce humaine au milieu de laquelle il achève ses jours.
Et pourtant, France du XIXe siècle, apprenez à estimer {p.062} cette vieille France qui vous valait. Vous deviendrez vieille à votre tour et l'on vous accusera, comme on nous accusait, de tenir à des idées surannées. Ce sont vos pères que vous avez vaincus; ne les reniez pas, vous êtes sortie de leur sang. S'ils n'eussent été généreusement fidèles aux antiques moeurs, vous n'auriez pas puisé dans cette fidélité native l'énergie qui a fait votre gloire dans les moeurs nouvelles; ce n'est, entre les deux Frances, qu'une transformation de vertu.
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Auprès de notre camp indigent et obscur, en existait un autre brillant et riche. À l'état-major, on ne voyait que fourgons remplis de comestibles; on n'apercevait que cuisiniers, valets, aides de camp. Rien ne représentait mieux la cour et la province, la monarchie expirante à Versailles et la monarchie mourante dans les bruyères de Du Guesclin. Les aides de camp nous étaient devenus odieux; quand il y avait quelque affaire devant Thionville, nous criions: «En avant, les aides de camp!» comme les patriotes criaient: «En avant, les officiers!»
J'éprouvai un saisissement de coeur lorsque arrivés par un jour sombre en vue des bois qui bordaient l'horizon, on nous dit que ces bois étaient en France. Passer en armes la frontière de mon pays me fit un effet que je ne puis rendre: j'eus comme une espèce de révélation de l'avenir, d'autant que je ne partageais aucune des illusions de mes camarades, ni relativement à la cause qu'ils soutenaient, ni pour le triomphe dont ils se berçaient; j'étais là, comme Falkland[63] dans l'armée {p.063} de Charles Ier. Il n'y avait pas un chevalier de la Manche, malade, écloppé, coiffé d'un bonnet de nuit sous son castor à trois cornes, qui ne se crût très-fermement capable de mettre en fuite, à lui tout seul, cinquante jeunes vigoureux patriotes. Ce respectable et plaisant orgueil, source de prodiges à une autre époque, ne m'avait pas atteint: je ne me sentais pas aussi convaincu de la force de mon invincible bras.
[Note 63: Lucius _Carey_, vicomte de _Falkland_ (1610-1643), membre du Parlement et secrétaire d'État de Charles Ier. Après s'être d'abord prononcé en faveur de la rébellion, il épousa chaudement la cause royale; il fut tué à la bataille de Newbury.]
Nous surgîmes invaincus à Thionville, le 1er septembre; car, chemin faisant, nous ne rencontrâmes personne. La cavalerie campa à droite, l'infanterie à gauche du grand chemin qui conduisait à la ville du côté de l'Allemagne. De l'assiette du camp on ne découvrait pas la forteresse; mais à six cents pas en avant, on arrivait à la crête d'une colline d'où l'oeil plongeait dans la vallée de la Moselle. Les cavaliers de la marine liaient la droite de notre infanterie au corps autrichien du prince de Waldeck[64], et la gauche de la même infanterie se couvrait des dix-huit cents chevaux de la Maison-Rouge et de Royal-Allemand. Nous nous retranchâmes sur le front par un fossé, le long duquel étaient rangés les faisceaux d'armes. Les huit compagnies bretonnes occupaient deux rues transversales du camp, et au-dessous de nous s'alignait la compagnie des officiers de Navarre, mes camarades.
[Note 64: Chrétien-Auguste, prince de _Waldeck_ (1744-1798). Il perdit un bras au siège de Thionville.]
Ces travaux, qui durèrent trois jours, étant achevés, Monsieur et le comte d'Artois arrivèrent; ils firent la {p.064} reconnaissance de la place, qu'on somma en vain, quoique Wimpfen[65] la semblât vouloir rendre. Comme le grand Condé, nous n'avions pas gagné la bataille de Rocroi, ainsi nous ne pûmes nous emparer de Thionville; mais nous ne fûmes pas battus sous ses murs, comme Feuquières[66]. On se logea sur la voie publique, dans la tête d'un village servant de faubourg à la ville, en dehors de l'ouvrage à cornes qui défendait le pont de la Moselle. On se fusilla de maison en maison; notre poste se maintint en possession de celles qu'il avait prises. Je n'assistai point à cette première affaire; Armand, mon cousin, s'y trouva et s'y comporta bien. Pendant qu'on se battait dans ce village, ma compagnie était commandée pour une batterie à établir au bord d'un bois qui coiffait le sommet d'une colline. Sur la déclivité de cette colline, des vignes descendaient {p.065} jusqu'à la plaine adhérente aux fortifications extérieures de Thionville.
[Note 65: Louis-Félix, baron de _Wimpfen_ (1744-1814) était maréchal de camp lorsqu'il fut élu député aux États-Généraux par la noblesse du bailliage de Caen. Nommé commandant de Thionville, lors de l'entrée des Prussiens en France, il défendit intrépidement cette place pendant cinquante-cinq jours, jusqu'au moment où il fut dégagé par la victoire de Valmy. Après la révolution du 31 mai, il mit, quoique royaliste, son épée au service des députés girondins réfugiés à Caen; mais les beaux parleurs de la Gironde, après une bataille pour rire qui reçut le nom de _bataille sans larmes_, se refusèrent à pousser plus loin l'aventure. Wimpfen réussit à se cacher pendant le règne de la Terreur. Le gouvernement consulaire lui rendit son grade de général de division, et l'Empereur le nomma inspecteur des haras. Il fut créé baron en 1809. Le général de Wimpfen a laissé des _Mémoires_.]
[Note 66: Manassès _de Pas_, marquis de _Feuquières_ (1590-1639), lieutenant général sous Louis XIII. Il contribua puissamment à la prise de La Rochelle, et chargé, en 1633, d'une mission diplomatique, il réussit à resserrer l'alliance entre la France, la Suède et les princes protestants de l'Allemagne. Ayant mis, en 1639, le siège devant Thionville, il y fut blessé et pris, et mourut quelques mois après de ses blessures.]
L'ingénieur qui nous dirigeait nous fit élever un cavalier gazonné, destiné à nos canons; nous filâmes un boyau parallèle, à ciel ouvert, pour nous mettre au-dessous du boulet. Ces terrasses allaient lentement, car nous étions tous, officiers jeunes et vieux, peu accoutumés à remuer la pelle et la pioche. Nous manquions de brouettes, et nous portions la terre dans nos habits, qui nous servaient de sacs. Le feu d'une lunette s'ouvrit sur nous; il nous incommodait d'autant plus, que nous ne pouvions riposter: deux pièces de huit et un obusier à la Cohorn, qui n'avait pas la portée, étaient toute notre artillerie. Le premier obus que nous lançâmes tomba en dehors des glacis; il excita les huées de la garnison. Peu de jours après, il nous arriva des canons et des canonniers autrichiens. Cent hommes d'infanterie et un piquet de cavalerie de la marine furent, toutes les vingt-quatre heures, relevés à cette batterie. Les assiégés se disposèrent à l'attaquer; on remarquait avec le télescope du mouvement sur les remparts. À l'entrée de la nuit, on vit une colonne sortir par une poterne et gagner la lunette à l'abri du chemin couvert. Ma compagnie fut commandée de renfort.
À la pointe du jour, cinq ou six cents patriotes engagèrent l'action dans le village, sur le grand chemin, au-dessus de la ville; puis, tournant à gauche, ils vinrent à travers les vignes prendre notre batterie en flanc. La marine chargea bravement, mais elle fut culbutée et nous découvrit. Nous étions trop mal armés pour croiser le feu; nous marchâmes la baïonnette en {p.066} avant. Les assaillants se retirèrent je ne sais pourquoi; s'ils eussent tenu, ils nous enlevaient.
Nous eûmes plusieurs blessés et quelques morts, entre autres le chevalier de La Baronnais[67], capitaine d'une des compagnies bretonnes. Je lui portai malheur: la balle qui lui ôta la vie fit ricochet sur le canon de mon fusil et le frappa d'une telle roideur, qu'elle lui perça les deux tempes; sa cervelle me sauta au visage. Inutile et noble victime d'une cause perdue! Quand le maréchal d'Aubeterre tint les États de Bretagne, il passa chez M. de La Baronnais le père, pauvre gentilhomme, demeurant à Dinard, près de Saint-Malo; le maréchal, qui l'avait supplié de n'inviter personne, aperçut en entrant une table de vingt-cinq couverts, et gronda amicalement son hôte. «Monseigneur, lui dit M. de La Baronnais, je n'ai à dîner que mes enfants.» M. de La Baronnais avait vingt-deux garçons et une fille, tous de la même mère. La Révolution a fauché, avant la maturité, cette riche moisson du père de famille.
[Note 67: Le chevalier de _la Baronnais_ était l'un des nombreux fils de François-Pierre Collas, seigneur de la Baronnais, et de Renée de Kergu, mariés à Ruca, en 1750, et établis, vers 1757, dans la paroisse de Saint-Enogat. Ils avaient déjà cinq enfants, et de 1757 à 1778 ils en eurent quinze autres, vingt en tout. Chateaubriand ne s'éloigne donc pas beaucoup de la vérité, lorsqu'il leur en attribue vingt-trois. Seulement, quand il leur donna _vingt-deux_ garçons et _une_ fille, il fait un peu trop petite la part du sexe faible. Il y avait, chez les la Baronnais, _huit_ filles contre _douze garçons_.]
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Le corps autrichien de Waldeck commença d'opérer. L'attaque devint plus vive de notre côté. C'était un beau spectacle la nuit: des pots-à-feu illuminaient les {p.067} ouvrages de la place, couverts de soldats; des lueurs subites frappaient les nuages ou le zénith bleu lorsqu'on mettait le feu aux canons, et les bombes, se croisant en l'air, décrivaient une parabole de lumière. Dans les intervalles des détonations, on entendait des roulements de tambour, des éclats de musique militaire, et la voix des factionnaires sur les remparts de Thionville et à nos postes; malheureusement, ils criaient en français dans les deux camps: «Sentinelles, prenez garde à vous!»
Si les combats avaient lieu à l'aube, il arrivait que l'hymne de l'alouette succédait au bruit de la mousqueterie, tandis que les canons, qui ne tiraient plus, nous regardaient bouche béante silencieusement par les embrasures. Le chant de l'oiseau, en rappelant les souvenirs de la vie pastorale, semblait faire un reproche aux hommes. Il en était de même lorsque je rencontrais quelques tués parmi des champs de luzerne en fleurs, ou au bord d'un courant d'eau qui baignait la chevelure de ces morts. Dans les bois, à quelques pas des violences de la guerre, je trouvais de petites statues des saints et de la Vierge. Un chevrier, un pâtre, un mendiant portant besace, agenouillés devant ces pacificateurs, disaient leur chapelet au bruit lointain du canon. Toute une commune vint une fois avec son pasteur offrir des bouquets au patron d'une paroisse voisine, dont l'image demeurait dans une futaie, en face d'une fontaine. Le curé était aveugle; soldat de la milice de Dieu, il avait perdu la vue dans les bonnes oeuvres, comme un grenadier sur le camp de bataille. Le vicaire donnait la communion pour son curé, parce que celui-ci n'aurait pu déposer la sainte hostie sur {p.068} les lèvres des communiants. Pendant cette cérémonie, et du sein de la nuit, il bénissait la lumière!
Nos pères croyaient que les patrons des hameaux, Jean le _Silentiaire_, Dominique l'_Encuirassé_, Jacques l'_Intercis_, Paul le _Simple_, Basle l'_Ermite_, et tant d'autres, n'étaient point étrangers au triomphe des armes par qui les moissons sont protégées. Le jour même de la bataille de Bouvines, des voleurs s'introduisirent, à Auxerre, dans un couvent sous l'invocation de saint Germain, et dérobèrent les vases sacrés. Le sacristain se présente devant la châsse du bienheureux évêque, et lui dit en gémissant: «Germain, où étais-tu lorsque ces brigands ont osé violer ton sanctuaire?» Une voix sortant de la châsse répondit: «J'étais auprès de Cisoing, non loin du pont de Bouvines; avec d'autres saints, j'aidais les Français et leur roi, à qui une victoire éclatante a été donnée par notre secours:
«Cui fuit auxilio victoria præstita nostro.»
Nous faisions des battues dans la plaine, et nous les poussions jusqu'aux hameaux sous les premiers retranchements de Thionville. Le village du grand chemin trans-Moselle était sans cesse pris et repris. Je me trouvai deux fois à ces assauts. Les patriotes nous traitaient d'_ennemis de la liberté_, d'_aristocrates_, de _satellites de Capet_; nous les appelions _brigands, coupe-têtes, traîtres et révolutionnaires_. On s'arrêtait quelquefois, et un duel avait lieu au milieu des combattants devenus témoins impartiaux; singulier caractère français que les passions mêmes ne peuvent étouffer!
{p.069} Un jour, j'étais de patrouille dans une vigne, j'avais à vingt pas de moi un vieux gentilhomme chasseur qui frappait avec le bout de son fusil sur les ceps, comme pour débusquer un lièvre, puis il regardait vivement autour de lui, dans l'espoir de voir partir un _patriote_; chacun était là avec ses moeurs.
Un autre jour, j'allai visiter le camp autrichien: entre ce camp et celui de la cavalerie de la marine, se déployait le rideau d'un bois contre lequel la place dirigeait mal à propos son feu; la ville tirait trop, elle nous croyait plus nombreux que nous l'étions, ce qui explique les pompeux bulletins du commandant de Thionville. Comme je traversais ce bois, j'aperçois quelque chose qui remuait dans les herbes; je m'approche: un homme étendu de tout son long, le nez en terre, ne présentait qu'un large dos. Je le crus blessé: je le pris par le chignon du cou, et lui soulevai à demi la tête. Il ouvre des yeux effarés, se redresse un peu en s'appuyant sur ses mains; j'éclate de rire: c'était mon cousin Moreau! Je ne l'avais pas vu depuis notre visite à Mme de Chastenay.
Couché sur le ventre à la descente d'une bombe, il lui avait été impossible de se relever. J'eus toutes les peines du monde à le mettre debout; sa bedaine était triplée. Il m'apprit qu'il servait dans les vivres et qu'il allait proposer des boeufs au prince de Waldeck. Au reste, il portait un chapelet; Hugues Métel parle d'un loup qui résolut d'embrasser l'état monastique; mais, n'ayant pu s'habituer au maigre, il se fit chanoine[68].