Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 49
Avec son esprit mordant, avec sa verve railleuse et «sa plume vive et leste», Mme de Chateaubriand était donc assez bien armée pour écrire des mémoires. Mais, d'autre part, cette femme d'un homme de génie n'était, à aucun degré, une _femme littéraire_. Chez elle, pas la moindre trace de _bas-bleuisme_. Elle était «adverse aux lettres», selon le mot de son mari, qui ajoute: «Mme de Chateaubriand m'admire sans avoir jamais lu deux lignes de mes ouvrages[471].» Il advint même qu'elle vendit au rabais, petit à petit, au profit de ses pauvres, la bibliothèque de son mari, ce dont celui-ci, d'ailleurs, ne fût pas autrement fâché. Ses lectures se bornaient à quelques ouvrages de piété «où elle trouvait ses délices[472].» Sa grande affaire, c'était la charité, c'était la visite des pauvres ou l'OEuvre de la Sainte-Enfance, c'était surtout l'Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée par elle et où elle passait presque toutes ses journées. En fait de livres, ce qui la préoccupait surtout, c'était de vendre beaucoup de livres... de chocolat. Elle en avait établi une fabrique dans son Infirmerie, et ses amis n'avaient pas le droit de se fournir ailleurs, quitte à eux, pour se consoler, à l'appeler la _vicomtesse Chocolat_, titre dont elle était aussi fière que de celui de vicomtesse de Chateaubriand. Ses succès comme marchande ne se comptaient pas; il lui arriva même un jour de faire un vrai miracle: elle vendit à Victor Hugo trois livres de chocolat, au prix fort! Il est vrai que Victor Hugo était jeune en ce temps-là[473].
[Note 471: _Mémoires d'Outre-tombe_, tome I, p. 408.]
[Note 472: J. Danielo, _loc. cit._]
[Note 473: _Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie_, tome II, p. 12.]
Et maintenant, vous figurez-vous cette sainte femme, {p.596} tout entière vouée aux oeuvres de charité, dont elle ne veut pas se laisser distraire même par les ouvrages de son mari, vous la figurez-vous se mettant à sa table de travail et écrivant l'histoire de sa vie comme Mme George Sand? J'en suis fâché pour M. Maxime du Camp, mais il l'a calomniée, sans le vouloir, lorsqu'il l'a représentée «écrivant ses _Mémoires_».--Et pourtant le _Cahier rouge_ existe. Dans quelles circonstances, comment et pourquoi il a été écrit, c'est ce qu'il nous faut dire.
En 1834, lorsqu'eurent lieu, à l'Abbaye-au-Bois, les premières lectures des _Mémoires d'Outre-tombe_, Chateaubriand avait terminé, d'une part, la première partie de ses récits, celle qui s'achève avec son émigration et se clôt par sa rentrée en France au printemps de 1800; il avait, d'autre part, retracé sa carrière politique, la seconde Restauration, la révolution de Juillet, les deux voyages à Prague, le voyage à Venise, ses relations avec la famille royale déchue. Il ne lui restait plus qu'à faire revivre les années qui vont de 1800 à 1815, d'_Atala_ et du _Génie du christianisme_ à la brochure de _Bonaparte et les Bourbons_ et à la _Monarchie selon la Charte_.
Avant d'entreprendre cette dernière partie de sa tâche, et pour la rendre plus facile à la fois et plus sûre, Chateaubriand prie sa femme de jeter sur le papier les souvenirs qui lui sont restés de cette époque. Mme de Chateaubriand se met à l'oeuvre; elle prend un grand cahier et commence d'écrire tout en haut de la première page, sans laisser le plus petit espace pour un titre général. À quoi bon un titre, pour des notes qui ne seront lues que par une seule personne? Elle entre en matière, sans autre préambule, par une simple date: _1804_, et débute ainsi: «Lorsque M. de Chateaubriand revint de Rome au mois de février, nous prîmes un logement à l'_Hôtel de France_, rue de Beaune.» D'elle-même et de sa vie avant 1804, pas un mot, parce que ce n'est pas sa vie, ce ne sont pas ses {p.597} mémoires qu'elle écrit. C'est en 1804 qu'a eu lieu, après une séparation de douze années, sa réunion avec son mari, c'est donc à partir de ce moment seulement que ses souvenirs pourront être utiles à ce dernier, et comme c'est pour lui seul qu'elle écrit, elle ne songe pas un instant à reprendre les choses de plus haut. De même, elle terminera ses notes avec la fin des Cent-Jours, parce qu'au delà de cette date elles ne serviraient de rien à M. de Chateaubriand. Ce qui achève de prouver que le _Cahier rouge_ n'avait pas d'autre but que de fournir à l'illustre écrivain des notes et des points de repère, c'est qu'on n'y trouve rien, absolument rien, qui soit personnel à Mme de Chateaubriand. M. Maxime du Camp dit, il est vrai, dans ses _Souvenirs_, à la suite du passage que j'ai cité: «Plusieurs anecdotes, relatées dans ces mémoires avec une sincérité toute conjugale, expliquent l'ennui morbide qui a toujours pesé sur Chateaubriand; elles ont trait à des faits intimes, à des faits de famille que je ne crois pas avoir le droit de révéler.» Les souvenirs de M. Maxime du Camp l'ont ici mal servi. Les «faits intimes», les «anecdotes conjugales», brillent, dans le _Cahier rouge_, par leur absence,--toujours par le même motif. Les incidents de la vie de famille, les impressions personnelles de Mme de Chateaubriand ne pouvaient pas trouver place dans les _Mémoires_ de son mari; elle n'avait pas dès lors à en parler,--et elle n'en a pas parlé.
M. l'abbé Pailhès a publié le _Cahier rouge_, en 1887, dans son livre sur _Madame de Chateaubriand d'après ses mémoires et sa correspondance_. Il nous a ainsi mis à même d'apprécier la façon dont en a usé Chateaubriand avec les notes écrites par sa femme à son intention et sur sa demande.
Lorsqu'on rapproche les deux textes, le _Cahier rouge_ et les _Mémoires d'Outre-tombe_, ce qui frappe tout d'abord, c'est que Chateaubriand n'a pas _romancé_ les souvenirs de sa femme. Il les a suivis pas à pas, mot à mot, sans y rien {p.598} ajouter de son chef, sans rien inventer. On a là la preuve, pour la partie des _Mémoires_ qui va de 1804 à 1815, qu'ils sont scrupuleusement, minutieusement exacts. Nous savons déjà qu'il en est de même pour la partie antérieure à 1804. Peut-être aurons-nous à constater plus tard qu'il n'en va pas autrement pour les années qui suivent 1815.
Chateaubriand, je viens de le dire, ne s'est jamais écarté, dans ses récits, des indications qui lui étaient fournies par les notes de sa femme. Il ne cesse de les suivre que lorsqu'il y rencontre sur quelques-uns de ses contemporains des jugements trop rigoureux. Charitable envers les pauvres, douce aux malheureux, Mme de Chateaubriand n'était pas toujours tendre pour les puissants du monde, surtout s'ils étaient soupçonnés de n'admirer pas suffisamment son mari. Sur le cardinal Fesch, en particulier, et sur le duc de Richelieu, elle a des passages extrêmement durs. Elle a de très jolies malices à l'endroit de Mme de Staël, de M. Beugnot ou de M. Pasquier. Chateaubriand reproduit ce qui précède et ce qui suit, il supprime les duretés et les malices. Dans un certain sens, au moins, il y avait quelque chose de vrai dans le mot que répétait souvent l'auteur du _Cahier rouge_: «M. de Chateaubriand est meilleur que moi.»
XI
LE CONSEILLER RÉAL ET L'ANECDOTE DU DUC DE ROVIGO[474]
[Note 474: Ci-dessus, page 440.]
Voici l'anecdote:
Après l'exécution du jugement, dit le duc de Rovigo, je repris le chemin de Paris. J'approchais de la barrière, lorsque je rencontrai M. Réal qui se rendait à Vincennes en costume de conseiller d'État. Je l'arrêtai pour lui demander où il allait: «À Vincennes, me répondit-il; j'ai reçu hier au soir l'ordre de m'y {p.599} transporter pour interroger le duc d'Enghien.» Je lui racontai ce qui venait de se passer, et il me parut aussi étonné de ce que je lui disais que je le paraissais de ce qu'il m'avait dit. Je commençai à rêver. La rencontre du ministre des relations extérieures (Talleyrand) chez le général Murat me revint à l'esprit, _je commençai à douter que la mort du duc d'Enghien fut l'ouvrage du premier Consul_.
M. Thiers, qui plaide, lui aussi, _non coupable_, pour le premier Consul, s'est naturellement emparé de l'_anecdote_ du duc de Rovigo, et il a échafaudé sur elle tout son système de défense.
Cependant, écrit-il, tout n'était pas irrévocable dans les ordres du premier Consul: il restait un moyen encore de sauver le prince infortuné. M. Réal devait se transporter à Vincennes pour l'interroger longuement et lui arracher ce qu'il savait sur le complot... M. Maret (secrétaire général et chef du cabinet du premier Consul) avait lui-même, dans la soirée, déposé chez le conseiller d'État Réal l'injonction écrite de se rendre à Vincennes pour voir le prisonnier. Si M. Réal voyait le prisonnier... se sentait touché par sa franchise... M. Réal pouvait communiquer ses impressions à celui qui tenait la vie du prince dans ses puissantes mains... M. Réal, exténué de fatigue par un travail de plusieurs jours et de plusieurs nuits, avait défendu à ses domestiques de l'éveiller. L'ordre du premier Consul ne lui fut remis qu'à cinq heures du matin...
Et M. Thiers ajoute:
_C'était un accident, un pur accident_ qui avait ôté au prince infortuné la seule chance de sauver sa vie et au premier Consul une heureuse occasion de sauver une tache à sa gloire... On est à la merci d'un _hasard_, d'une légèreté! La vie des accusés, l'honneur des gouvernements dépendent quelquefois de _la rencontre la plus fortuite!_
Le hasard a bon dos; mais il ne faudrait pourtant pas trop charger ses épaules.
À qui fera-t-on croire que le conseiller d'État Réal, dans des circonstances comme celles où l'on se trouvait, avait intimé à ses domestiques une défense de l'éveiller, qui se serait appliquée même au premier Consul et au chef de {p.600} son cabinet? Comment admettre que Maret, fort de l'autorité de son maître et dans une occasion où la gloire de ce dernier était en jeu, n'aurait pas forcé la consigne?
M. Thiers a dit lui-même, à propos des ordres signés par Bonaparte et remis à Savary: «Ces ordres étaient _complets et positifs_... Ils contenaient l'injonction... de se réunir immédiatement _pour tout finir dans la nuit_ et si, comme on ne pouvait en douter, la condamnation était une condamnation à mort, _de faire exécuter sur-le-champ le prisonnier_.»--On est au soir (c'est encore M. Thiers qui nous le dit), encore quelques heures, et le prince sera fusillé. Bonaparte, cependant, est revenu à d'autres sentiments: il veut essayer d'un moyen de sauver le prince, et c'est à M. Réal qu'il va confier cette mission. Comme il n'y a pas une minute à perdre, Maret, son envoyé, verra donc Réal sur-le-champ, il le verra coûte que coûte, il ne sortira pas de son hôtel qu'il ne l'ait vu partir pour Vincennes au galop de ses chevaux!... Maret arrive à l'hôtel du conseiller d'État.--Monsieur est couché, disent les domestiques...--Et discrètement Maret se retire, non pourtant sans laisser un pli chez le concierge!!
* * * * *
La brochure du duc de Rovigo donna naissance, en 1823, à plusieurs autres écrits, dont l'un, intitulé: _Extrait de Mémoires inédits sur la Révolution française_, avait pour auteur Méhée de la Touche, ancien chef de division aux ministères des relations extérieures et de la guerre, qui avait joué, lui aussi, un rôle important dans l'affaire du duc d'Enghien.
Je déclare, écrivait Méhée, qu'il n'est pas vrai que M. de Rovigo ait rencontré, le jour de l'assassinat, en habit de conseiller d'État, M. Réal, qui avait, dit-il, ordre de Napoléon d'aller interroger le duc d'Enghien. Cette journée était assez remarquable pour être restée dans la mémoire de beaucoup de personnes qui sont, je n'en doute pas, à même d'attester le même fait. Je défierais M. Réal de nier qu'ayant reçu de lui, de la part du premier {p.601} Consul, l'ordre de me rendre le matin dans son bureau, pour des affaires qui seront éclaircies dans une autre occasion, je n'aie été le prendre dans sa maison et qu'après avoir assisté à sa toilette où il n'y avait rien du costume de conseiller, nous nous soyons rendus ensemble dans ses bureaux, rue des Saints-Pères, où je passai plusieurs heures à écrire des détails que Napoléon lui avait ordonné de me demander. Je soutiendrai à quiconque voudrait donner le change à l'opinion, qu'à deux heures après-midi M. Réal n'était pas sorti et qu'il n'a pas pu avoir d'entretien avec M. de Rovigo sur la route de Vincennes, où il n'avait pas besoin d'aller pour savoir ce qui se passait et où il n'y avait plus d'interrogatoire à faire.
Méhée, sans doute, n'est point de ceux dont le témoignage s'impose; mais il faut bien croire que son démenti n'était point ici sans valeur, puisque le duc de Rovigo, en 1828, reproduisant, au tome II de ses _Mémoires_, sa brochure de 1823, a eu bien soin de supprimer tout ce qui avait trait à sa rencontre avec Réal sur la route de Vincennes. De la fameuse _anecdote_, il n'est plus dit un traître mot!
Dans ses _Témoignages historiques, ou Quinze ans de haute police sous Napoléon_ (1833), Desmarest, le confident et le bras droit de Réal, a tout un chapitre sur _l'Enlèvement et la Mort du duc d'Enghien_. Il n'y est point parlé de la mission que Bonaparte aurait confiée à Réal, ni de la visite de Maret, ni de la rencontre sur la route de Vincennes. Et de tout cela non plus il n'est rien dit dans les _Souvenirs_ mêmes de Réal, publiés en 1835 sous ce titre: _Indiscrétions_ (1798-1830); _Souvenirs anecdotiques et politiques tirés du portefeuille d'un fonctionnaire de l'Empire_, mis en ordre par M. Desclozeaux (Paris, Dufey, 2 vol. in-8{o}).
Chateaubriand a donc eu raison de mettre en doute l'_anecdote_ contée par le duc de Rovigo et de tenir pour «non recevable» l'argument qu'en ont voulu tirer les avocats de Bonaparte.
{p.602} XII
LA COMTESSE DE NOAILLES[475]
[Note 475: Ci-dessus, page 528.]
Nathalie-Luce-Léontine-Joséphine de _Laborde de Méréville_, fille de M. de Laborde, banquier de la cour, avait épousé, en 1790, Arthur-Jean-Tristan-Charles-Languedoc, comte de Noailles, fils aîné du prince de Poix et petit-fils de cet héroïque duc de Mouchy qui, allant à la guillotine, le 27 juin 1794, à ceux qui lui criaient: «Courage, monsieur le maréchal!» répondait d'un ton ferme: «À quinze ans j'ai monté à l'assaut pour mon roi; à près de quatre-vingts je monterai à l'échafaud pour mon Dieu!»--À la mort de son beau-père (15 février 1819), Mme de Noailles devint duchesse de Mouchy. C'est elle que Chateaubriand a peinte, dans les _Aventures du dernier Abencerage_, sous le nom de _Blanca_, comme il s'est peint lui-même sous le nom d'Aben-Hamet:
Les mois s'écoulent, écrivait-il: tantôt errant parmi les ruines de Carthage, tantôt assis sur le tombeau de Saint-Louis, l'Abencerage exilé appelle le jour qui doit le ramener à Grenade. Ce jour se lève enfin: Aben-Hamet monte sur un vaisseau et fait tourner la proue vers Malaga. Avec quel transport, avec quelle joie mêlée de crainte il aperçoit les premiers promontoires de l'Espagne! Blanca l'attend-elle sur ces bords? Se souvient-elle encore d'un pauvre Arabe qui ne cessa de l'adorer sous le palmier du désert?
Sur cette rencontre à Grenade de Chateaubriand et de Mme de Noailles, M. Hyde de Neuville, alors proscrit de France et réfugié en Espagne, nous a donné, dans ses _Mémoires_, d'intéressants détails:
{p.603} Mme de Noailles, depuis duchesse de Mouchy, dit-il, si justement nommée la belle Nathalie, voyageait depuis six mois en Espagne avec ses enfants et faisait d'assez longs séjours dans les villes qui pouvaient offrir de l'intérêt à sa curiosité artistique. Elle témoigna le désir de nous voir, et nous fûmes heureux de rencontrer une femme aussi aimable que bonne, qui connaissait tous nos amis de Paris, et qui, en nous parlant d'eux, réveillait nos plus chers souvenirs.
Mme de Noailles, dont l'éclat et la beauté avaient fait du bruit à son entrée dans le monde, n'avait plus cette première fraîcheur que je lui avais vue et qui n'appartient qu'à l'extrême jeunesse; mais elle avait conservé sa grâce, ses traits charmants et cette physionomie expressive et touchante qui ajoute tant à la beauté. Mme de Noailles était Mlle de Laborde; elle avait la distinction, l'instruction et tous les talents qui sont de tradition dans cette famille[476], et, ce qui vaut mieux encore, beaucoup de bonté. Je n'ai pas connu une âme plus noble et plus généreuse. C'est à elle que j'ai dû une amitié précieuse qui est devenue un des liens puissants de ma vie. Elle était très liée avec M. de Chateaubriand, alors en Terre-Sainte. Elle me parlait de lui sans cesse, et lorsque je le rencontrai peu de temps après, je crus le reconnaître sans jamais l'avoir vu.
[Note 476: La supériorité d'esprit de la vicomtesse de Noailles, fille de la duchesse de Mouchy, est connue. Elle a écrit la _Vie de la princesse de Poix_, sa grand-mère. Cet écrit, publié en 1855, est un chef-d'oeuvre de finesse et de grâce aristocratique. Une notice non moins remarquable sur la vicomtesse de Noailles est due à la plume de Mme Standish, née Sabine de Noailles (Note de M. Hyde de Neuville).]
Mme de Noailles avait passé deux mois à Grenade pour dessiner tous les monuments que les Maures y ont laissés. Elle parlait de l'Alhambra avec l'enthousiasme d'une artiste... Les Maures exaltaient tellement son imagination que nous fûmes sur le point de faire avec elle une course en Afrique, dont la traversée n'était que de quelques heures... C'est de ce grand enthousiasme pour ces moeurs dont Mme de Noailles était animée qu'est née la charmante nouvelle que Chateaubriand a appelée le _Dernier Abencerage_. _Blanca_ y est bien l'image fidèle de l'aimable Nathalie, et dans la description de cette dame gracieuse et noble où il a peint la fille des Espagnes, j'ai cru souvent revoir l'amie commune qui nous avait charmés bien des fois en essayant les danses si attrayantes des pays que nous visitions ensemble. (_Mémoires et Souvenirs du baron Hyde de Neuville_, tome I, p. 444 et suiv.).
{p.604} À quelques années de là, Mme de Noailles devenait folle. Le 20 septembre 1817, la duchesse de Duras écrivait à Mme Swetchine:
Je vous ai montré des lettres de ma pauvre amie...; vous avez admiré avec moi la supériorité de son esprit, l'élévation de ses sentiments, et cette délicatesse, cette fierté blessée, qui depuis longtemps empoisonnait sa vie, car il n'y a pas de situation plus cruelle, selon moi, que de valoir mieux que sa conduite: on se juge avec tant de sévérité et pourtant l'abaissement est si pénible! et quand on a réuni tout ce que la beauté, la grâce, l'esprit, l'élégance des manières peuvent inspirer d'admiration, qu'on a joui de cette admiration et qu'on sent qu'on vous la dispute, quelles affreuses réflexions ne doit-on pas faire! Et puis, il faut joindre à cela des sentiments blessés ou point compris, enfin ce malaise d'un coeur mal avec lui-même, et cependant trop haut pour exiger. Enfin, chère amie, tout l'ensemble de cette situation a produit ce que cela devait produire: sa tête s'est égarée, son imagination s'est frappée, et elle a perdu la raison. Sa folie n'est point violente, mais elle est déchirante. La terreur la saisit, elle croit qu'on va l'assassiner, que tout ce qu'elle prend est empoisonné, que nous allons tous périr tôt ou tard par l'effet d'une conspiration, mais qu'elle est particulièrement dévouée, que tous ses domestiques sont des _demi-soldes_ déguisés[477]; enfin mille folies. Elle s'est confessée; elle croit toujours mourir la nuit qui va suivre; mais elle dit qu'elle est heureuse. Elle m'a chargée de la justifier après sa mort, de dire qu'elle ne méritait pas l'abandon où on l'avait laissée, enfin des choses où l'on retrouvait, à travers sa folie, les pensées que je savais trop lui être habituelles. Cela est déchirant. On voit, dans cet état où l'on ne déguise rien, combien son âme était douce et combien elle a dû souffrir... Vous sentirez tout cela. Je ne connais que M. de Chateaubriand et vous qui puissiez m'entendre sur ce sujet. Il sera bien affligé; je ne lui ai écrit qu'il y a trois jours, j'espérais que cet horrible état s'améliorerait, mais il n'a fait qu'empirer. Je ne puis penser qu'à cela. (_Madame Swetchine, sa vie et ses oeuvres_, par le comte de Falloux, tome I, p. 184.)
[Note 477: Officiers récemment congédiés par une mesure qui avait fait beaucoup de mécontents.]
{p.605} TABLE DES MATIÈRES
PREMIÈRE PARTIE
LIVRE VII
Je vais trouver ma mère. -- À Saint-Malo. -- Progrès de la Révolution. -- Mon mariage. -- Paris. -- Anciennes et nouvelles connaissances. -- L'abbé Barthélemy. -- Saint-Ange. -- Théâtre. -- Changement et physionomie de Paris. -- Club des Cordeliers. -- Marat. -- Danton. -- Camille Desmoulins. -- Fabre d'Églantine. -- Opinion de M. de Malesherbes sur l'Émigration. -- Je joue et je perds. -- Aventure du fiacre. -- Mme Roland. -- Barère à l'Ermitage. -- Seconde fédération du 14 juillet. -- Préparatifs d'émigration. -- J'émigre avec mon frère. -- Aventure de Saint-Louis. -- Nous passons la frontière. -- Bruxelles. -- Dîner chez le baron de Breteuil. -- Rivarol. -- Départ pour l'armée des princes. -- Route. -- Rencontre de l'armée prussienne -- J'arrive à Trèves. -- Armée des princes. -- Amphithéâtre romain. --_Atala_. -- Les chemises de Henri IV. -- Vie de soldat. -- Dernière représentation de l'ancienne France militaire. -- Commencement du siège de Thionville. -- Le chevalier de la Baronnais. -- Continuation du siège. -- Contraste. -- Saints dans les bois. -- Bataille de Bouvines. -- Patrouille. -- Rencontre imprévue. -- Effets d'un boulet et d'une bombe. -- Marché du camp. -- Nuit aux faisceaux d'armes. -- Chiens hollandais. -- Souvenir des _Martyrs_. -- Quelle était ma compagnie. -- Aux avant-postes. -- Eudore. -- Ulysse. -- Passage de la Moselle. -- Combat. -- Libba sourde et muette. -- Attaque sous Thionville. -- Levée du siège. -- Entrée à Verdun. -- Maladie prussienne. -- Retraite. -- Petite vérole. -- Les Ardennes. --Fourgons du prince de Ligne. -- Femmes de Namur. -- Je retrouve mon frère à Bruxelles. -- Nos derniers adieux. -- Ostende. -- Passage à Jersey. -- On me met à terre à Guernesey. -- La femme du pilote. -- Jersey. --Mon oncle de Bedée et sa famille. -- Description de l'île. -- Le duc de Berry. -- Parents et amis disparus. -- Malheur de vieillir. -- Je passe en Angleterre. -- Dernière rencontre avec Gesril .............................................. 1
LIVRE VIII