Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 48
Ma confiance a été aveugle et on en a indignement abusé. J'ai été trompé de toutes manières par celle à qui je ne voulais faire que du bien, et Dieu s'est servi d'elle pour me punir du mal que j'avais fait à d'autres. Que sa volonté soit faite, et qu'il daigne lui pardonner comme à moi, et comme je lui pardonne de tout mon coeur! Plus on a eu de torts envers moi et moins je veux me permettre les reproches, et c'est ce que toute explication entraînerait nécessairement. Le mal est fait, et il est de nature à ce que Dieu seul puisse le réparer, puisqu'il peut tout. Les moyens qu'on veut employer aujourd'hui, uniquement dictés par les intérêts humains, ne me paraissent pas faits pour réussir, quoi qu'il me soit permis, ce me semble, de le désirer, au moins pour la satisfaction personnelle d'une personne que la jeunesse expose plus que toute autre et qui doit toujours m'être chère à cause du lien qui nous unit devant Dieu.
Je vous supplie donc de lui dire, soit de vive voix, soit même {p.585} en lui communiquant cette lettre, que la sienne ne contient rien qui ne m'ait paru fort honnête, et que si je n'y réponds pas directement, c'est par égard pour elle et pour moi; que je trouve tout naturel, humainement parlant, le désir qu'elle a de rompre légalement une union qui n'a eu que des suites fâcheuses, mais qui n'aurait jamais eu lieu, si elle eût eu avec moi autant de bonne foi que j'en avais avec elle; que je l'excuse bien volontiers, mais que je ne crois pas qu'aucune autorité ecclésiastique l'excuse d'avoir donné, à vingt-trois ans, un consentement parfaitement libre et dont elle devait savoir toutes les conséquences, à une union que son coeur n'approuvait pas; que sa mère est sans doute beaucoup plus condamnable qu'elle de l'avoir engagée à n'écouter que des vues d'intérêt qui n'étaient point dans son âme, et que la Providence a bientôt rendues illusoires pour notre punition commune et légitime; mais qu'en fait de sacrements, les lois de l'Église n'admettent pour excuse ni la dissimulation ni l'intérêt; que sa demande pourrait avoir lieu, si elle s'était éloignée de moi sur-le-champ, en réclamant contre une espèce de contrainte ou de tromperie quelconque, mais qu'ayant habité avec moi librement et publiquement, pendant trois semaines comme ma femme, elle ne sera pas probablement admise à donner comme moyen de nullité ce qu'elle a pu montrer de répugnance à remplir le voeu du mariage; moyen que tant de raisons péremptoires ne permettent de valider dans aucun tribunal, surtout dans un tribunal ecclésiastique, le seul qu'elle puisse invoquer, puisqu'elle est déjà divorcée dans les tribunaux civils, où elle ne peut prétendre davantage; qu'au reste je ne mettrai pas plus d'opposition aux démarches qu'elle peut faire pour annuler le mariage devant l'Église, que je n'en ai mis au divorce devant les juges civils; qu'il me suffit de rester étranger à l'un et à l'autre, parce que l'un et l'autre sont contraires à la loi de Dieu; que si j'étais dans le cas d'être appelé, ce que je ne crois pas, je dirais la vérité, et rien que la vérité, comme je la dois dans tous les cas.
Voilà ce que je puis dire en mon âme et conscience, et je désire qu'elle en soit satisfaite[458].
[Note 458: _Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Madame Récamier_, par Mme Charles Lenormant, tome I, p. 60.]
La mésaventure de La Harpe pouvait bien réjouir ses ennemis: ils avaient pour eux les rieurs. Sa conduite en toute cette affaire n'en fut pas moins celle d'un galant homme et d'un vrai chrétien.
{p.586} IX
LES QUATRE CLAUSEL[459].
[Note 459: Ci-dessus, page 402.]
Jean-Claude Clausel de Coussergues, né à Coussergues (Aveyron), le 4 décembre 1759, était entré de bonne heure dans la magistrature et avait succédé à son père, le 26 octobre 1789, comme conseiller à la cour des aides de Montpellier. Il émigra, servit dans l'armée de Condé, rentra en France sous le Consulat et se fit libraire et journaliste. C'est alors qu'il connut Chateaubriand et que se noua entre eux une amitié que la mort seule devait rompre. Bien des choses d'ailleurs les rapprochaient. Émigrés tous les deux, ils avaient combattu sous le même drapeau. Leur exil avait eu même durée. Comme Chateaubriand, Clausel avait commencé par être _philosophe_, et l'un des tenants les plus fanatiques de Jean-Jacques; puis la Révolution lui avait ouvert les yeux, il avait pleuré, lui aussi, et il avait cru. On avait vu alors son ardeur philosophique se changer en une piété tendre. Il fut donc de ceux qui, par leurs articles, contribuèrent à l'immense succès du _Génie du Christianisme_. Mais il ne s'en tint pas à des articles de journaux. De Rome, le 20 décembre 1803, Chateaubriand écrivait à Gueneau de Mussy:
Je vous prie de veiller un peu à mes intérêts littéraires; songez que c'est la seule ressource qui va me rester. Migneret a bien vendu ses éditions, mais il a confié sa marchandise à des fripons, et j'ai éprouvé cinq banqueroutes. Engagez M. Clausel à commencer le plus tôt possible son _édition chrétienne_. Si j'en crois ce qu'il m'a mandé, elle se vendra bien, et cela me rendra encore quelque argent. Le monument de Mme de Beaumont me coûtera 9,000 francs. J'ai vendu tout ce que j'avais pour en payer une partie...
{p.587} Les cinq volumes du _Génie_ étaient trop gros et trop chers pour aller à tous les acheteurs; ils renfermaient, par endroits, de trop vives peintures, pour être mis dans toutes les mains. Une édition chrétienne, c'est-à-dire abrégée et corrigée, à l'usage de la jeunesse et des écoles, était demandée. Pour se livrer à un travail de ce genre et y réussir, il fallait, avec une grande délicatesse d'âme et de foi, le sincère dévouement d'un ami. Clausel remplissait à merveille ces conditions; aussi s'acquitta-t-il de sa tâche avec un plein succès. Son édition abrégée du _Génie du Christianisme_ fut plusieurs fois réimprimée.
Clausel avait moins bien réussi dans ses propres entreprises de librairie; ses dernières ressources commençaient à s'épuiser. Il fut donc heureux d'être choisi par le Sénat, le 17 février 1807, comme député de l'Aveyron au Corps législatif, mandat qui lui fut renouvelé le 6 janvier 1813. Une indemnité de 10,000 francs était alors allouée à chaque député. En 1811, Cambacérès, son ancien collègue à la cour des aides de Montpellier, le fit nommer conseiller à la cour d'appel de cette ville. Comme il n'y avait pas d'incompatibilité entre ces fonctions et celles de membre du Corps législatif, il continua d'habiter Paris une partie de l'année, et alors il voyait chaque jour les Chateaubriand et les Joubert. Madame de Chateaubriand l'appelait, dès cette époque «notre meilleur ami». Il était pourtant à Montpellier au mois de juillet 1811, ce qui lui valait de recevoir cette charmante lettre de Mme de Chateaubriand, l'une des plus jolies qu'elle ait écrites:
_Val-du-Loup, ce 27 juillet 1811._
Bien que l'air et le ton de *** me déplaisent également, il suffit, mon cher ami, que vous l'aimiez pour que j'aie un grand plaisir à faire quelque chose qui lui soit agréable. J'irai donc incessamment à la Marine solliciter un _brevet de mort_ pour son neveu.
{p.588} Je vous défie de nous écrire d'un pays plus chaud que le nôtre; voilà deux jours qu'on ne peut respirer. Il est vrai qu'il y en a trois qu'on se chauffait à grand feu: pour le chaud, c'est la saison; pour le froid, c'est la comète.--Vous ayez grand tort de comparer le lieu où nous vivons au paradis terrestre; si ce n'est qu'on y trouve aussi des _serpents_, et, si vous avez à Montpellier des procès à débrouiller et des chicanes à réprimer, nous avons ici des voleurs à pendre; en conséquence, M. de Chateaubriand vient d'être nommé _juré_, pour juger les pauvres gens qu'il renverra sur les grands chemins sains et saufs, s'il plaît à Dieu. Mais ce qui nous déplaît beaucoup à nous, c'est que nous voilà obligés d'aller à Paris, et il est si triste et si justement triste en ce moment que rien qu'à y penser on tourne à la mort. Pas une âme, ou sinon des âmes en peine; des rues désertes, des maisons vides et des arbres poudrés à blanc, voilà ce que nous allons trouver.
Il nous serait beaucoup plus agréable d'aller vous faire une petite visite dans votre cabinet exposé au nord et placé au milieu d'une belle campagne; mais on ne peut pas dire à présent, voyage qui voudra. Nous vous attendons donc ici; car vous y viendrez, et j'espère même que vous y resterez; et, comme alors vous serez questeur, nous _aurons une voiture_.
Joubert est dans l'admiration et dans l'attendrissement des lettres que vous lui écrivez, d'où je conclus que ce ne sont pas vos chefs-d'oeuvre. Il est retombé dans sa manie _universitaire_; il n'a pas de plus grand bonheur que de pouvoir s'enfermer avec quelques inspecteurs, recteurs ou proviseurs, et de les _pérorer_ tant et si longtemps qu'il est ensuite obligé de se coucher pendant huit jours et qu'il a le plaisir de se plaindre éternellement. M. de Bonald est ici depuis un mois, mais nous ne l'avons point vu, du moins moi. M. de Chateaubriand l'a rencontré l'autre jour, chez le restaurateur. On dit qu'il s'est livré aux petits littérateurs; il les a choisis pour ses amis et pour ses juges. Il a grand tort pour l'avenir, mais il a raison pour le présent. Il paraît qu'il veut des trompettes pour son nouvel ouvrage; il est vrai que celles d'aujourd'hui ne retentissent pas au loin, mais elles assourdissent ceux qui sont près.
Nous avons depuis huit jours un vent épouvantable, tantôt froid, tantôt chaud, c'est-à-dire aussi extraordinaire que la saison. Comme je ne suis point mélancolique et que j'ai passé l'âge où l'on aime à soupirer, je n'aime ni le vent ni la lune; je ne me plais qu'à la pluie pour mon gazon, et au soleil pour me réjouir. Mais voilà une des plus longues lettres que j'aie jamais écrites. Aussi je permets bien à votre distraction de penser à {p.589} autre chose en la lisant. Souvenez-vous seulement toujours du tendre et sincère attachement que je vous ai voué.
J'ai le plus grand plaisir à recevoir de vos lettres, je les lis très bien; ainsi ne m'imputez point votre silence.
M. Clausel fit partie, en 1813, de l'opposition qui se manifesta au Corps législatif contre la politique impériale; il accueillit avec joie la Restauration et fut, en 1814, l'un des commissaires chargés de préparer la rédaction de la Charte. Nommé conseiller à la Cour de cassation le 15 février 1815, il était élu député, le 22 août de la même année, par le collège du département de l'Aveyron. Il fit partie des Chambres jusqu'en 1827. Le 14 février 1820, au lendemain de l'assassinat du duc de Berry, il se laissa égarer par l'excès de son indignation et de sa douleur au point de proposer à ses collègues «de porter un acte d'accusation contre M. Decazes, ministre de l'intérieur, comme complice de l'assassinat du prince». Il commit, ce jour-là, une grave faute; mais si sévèrement qu'on la doive juger, il n'en faut pas moins reconnaître en même temps que M. Clausel de Coussergues, orateur énergique, vigoureux, souvent passionné, parfois violent, était, au demeurant, le plus honnête et le meilleur des hommes. Selon le mot de Joubert, il était à la fois ardent et doux.
Pardonnez-moi donc, lui écrivait l'aimable moraliste, le 10 décembre 1809, aimez-nous et soyez toujours pour nous, comme pour le reste du monde, le _doux_ et _ardent_ Clausel[460].--Adieu, lui écrivait encore Joubert, le 20 septembre 1817, adieu, bonne âme, ange de paix, dont tant de tourbillons se jouent à rendre inutile la primitive destination. Nous aimerions mieux vous voir et vous savoir en repos qu'en mouvement, conformément à votre essence. Mais, en mouvement comme en repos, nous vous aimerons toujours également à cause de l'incorruptibilité de votre nature. Adieu, aimez-nous aussi et vivez longtemps[461].
[Note 460: _Pensées, Essais, Maximes et Correspondance_ de M. Joubert, T. II, p. 430.]
[Note 461: Joubert, tome II, p. 432.]
{p.590} En 1824, à l'occasion du sacre de Charles X, M. Clausel publia un très savant volume, que Chateaubriand appréciera plus tard en ces termes, dans la préface des _Études historiques_: «Sous ce titre modeste: _Du sacre de nos rois_, M. Clausel de Coussergues a écrit un livre qui restera; les amateurs de la clarté et des faits bien classés, sans prétention et sans verbiage, y trouveront à se satisfaire.»
Le 30 septembre 1830, ne voulant pas prêter serment au gouvernement de la révolution de Juillet, il donna sa démission de conseiller à la Cour de cassation. Il vivra désormais dans la retraite, quelquefois à Paris, le plus souvent à Coussergues, où jusqu'à la fin viendront le trouver les aimables et spirituelles lettres de Mme de Chateaubriand. La dernière est du 10 février 1844. M. Clausel a 85 ans; Mme de Chateaubriand en a 70, mais son esprit est toujours jeune. La lettre est très longue. En voici les dernières lignes:
...Nous sommes toujours dans notre rue du Bac, où nous resterons, parce qu'il nous faut un rez-de-chaussée pour M. de Chateaubriand et un jardin pour trois douzaines d'oiseaux qui chantent sous ma fenêtre dans une volière (comme on dit) modèle--où ils vivent heureux à l'abri des chats et de la politique.
Que vous avez été sage d'être allé, sans trop vous embarrasser du vide que vous laissez ici, vivre paisiblement dans vos montagnes où il ne pénètre de mauvais que les journaux,--que vous pouvez ne pas lire mais que vous lisez. C'est cependant une habitude dont on devrait se défaire quand on a promis de renoncer à Satan et à ses oeuvres; mais je ne sache que moi qui n'aie point ce huitième péché mortel à me reprocher.
Vous savez que M. de Chateaubriand n'a pas été à Barèges, autrement il aurait été vous voir, malgré mes craintes de le savoir traversant vos montagnes, d'où l'on ne sort vivant que par miracle.
Adieu, mon cher ministre[462] sans portefeuille, voilà votre vieil {p.591} ami qui prend la plume pour vous répéter ce que je vous dis en vous quittant, que nous vous aimons aujourd'hui comme nous vous aimions il y a quarante ans et plus.
La Vsse de CHATEAUBRIAND.
[Note 462: Mme de Chateaubriand avait l'habitude d'appeler le complaisant Clausel, toujours prêt à lui obéir, son _serviteur Clausel_, son _cher ministre_.]
Et au-dessous de la signature de sa femme, de ses pauvres doigts tout noués par la goutte, qui pouvaient à peine retenir la plume et marquer les lettres, Chateaubriand écrivit ces deux lignes:
Vous ne voyez plus, mon cher ami, et moi, je ne puis plus écrire: ainsi tout finit, excepté notre fidèle et constante amitié.
CHATEAUBRIAND[463].
[Note 463: _Madame de Chateaubriand. Lettres inédites à M. Clausel de Coussergues_, par l'abbé Pailhès (1888).]
M. Clausel de Coussergues mourut le 7 juillet 1846. Deux ans après, presque jour pour jour, le 4 juillet 1848, son vieil ami le suivait dans la tombe. Mme de Chateaubriand était morte le 9 février 1847.
* * * * *
Les noms de Clausel et de Chateaubriand ne se sauraient séparer. Dans l'Appendice du _Génie du Christianisme_, on trouve une Note ainsi conçue:
M. de Cl..., obligé de fuir pendant la Terreur avec un de ses frères, entra dans l'armée de Condé; après y avoir servi honorablement jusqu'à la paix, il se résolut de quitter le monde. Il passa en Espagne, se retira dans un couvent de trappistes, y prit l'habit de l'ordre, et mourut peu de temps après avoir prononcé ses voeux: il avait écrit plusieurs lettres à sa famille et à ses amis pendant son voyage en Espagne et son noviciat chez les trappistes. Ce sont ces lettres que l'on donne ici. On n'a rien voulu y changer: on y verra une peinture fidèle de la vie de ces religieux. Dans ces feuilles écrites sans art, il règne souvent une grande élévation de sentiments, et toujours une naïveté d'autant plus précieuse, qu'elle appartient au génie français, et qu'elle se perd de plus en plus parmi nous. Le sujet de ces lettres se lie au souvenir de nos malheurs; elles représentent un jeune et brave Français chassé de sa famille par la {p.592} Révolution et s'immolant dans la solitude, victime volontaire offerte à l'Éternel, pour racheter les maux et les impiétés de la patrie: ainsi saint Jérôme, au fond de sa grotte, tâchait en versant des torrents de larmes, et en élevant ses mains vers le ciel, de retarder la chute de l'empire romain. Cette correspondance offre donc une petite histoire complète, qui a son commencement, son milieu et sa fin. Je ne doute point que si on la publiait comme un simple roman, elle n'eût le plus grand succès...
M. de Cl... était le frère de Clausel de Coussergues. Il mourut, le 4 janvier 1802, au monastère de Sainte-Suzanne de N.-D.-de-la-Trappe, dans la province d'Aragon. Ses lettres, écrites de 1799 à 1801, justifient pleinement les éloges que leur accorde Chateaubriand. Mais le malheur est qu'elles se trouvent dans un _Appendice_,--et le lecteur (peut-être a-t-il tort?) lit encore moins les appendices que les préfaces.
* * * * *
Tout le monde avait du talent dans la famille des Clausel. Un autre frère de M. Clausel de Coussergues, l'abbé Clausel de Montals publia, dans les derniers mois de 1816, un livre dont le titre seul renferme une grande pensée: _La Religion chrétienne prouvée par la Révolution française_. Le _Journal des Débats_ en rendit compte dans son numéro du 27 janvier 1817:
Je ne sais, disait l'auteur de l'article, si c'est la première fois que M. Clausel de Montals fait imprimer: son style annonce une grande habitude d'écrire et de rendre sa pensée plus forte en la resserrant. Frère de M. Clausel de Coussergues, membre de la Chambre des députés, et de M. Clausel, grand vicaire d'Amiens, résidant à Beauvais, qui prononça, devant l'assemblée électorale du département de l'Oise, un discours que tous les gens de goût conserveront, il n'a rien à envier à ses aînés...
L'abbé Clausel de Montals fut appelé à l'épiscopat en 1824. L'éclat avec lequel il a occupé pendant près de trente ans le siège de Chartres, l'énergie avec laquelle, {p.593} étant déjà plus que septuagénaire, il a engagé le premier au mois de mars 1841, cette lutte en faveur de la liberté de l'enseignement, cette campagne des évêques d'où est sortie la loi du 25 mars 1850, les remarquables écrits qu'il a publiés pendant ces dix années et qui s'élèvent au chiffre de quarante, font de Mgr Clausel de Montals une des grandes figures de l'épiscopat au XIXe siècle.
Dans l'article du _Journal des Débats_, il est question de M. Clausel, grand vicaire d'Amiens. Membre du Conseil royal de l'instruction publique sous la Restauration, il a mérité que ses adversaires lui rendissent, dans la _Biographie des Contemporains_, ce témoignage: «M. l'abbé Clausel de Coussergues honore le royalisme ardent qu'on lui connaît par une loyauté et une noblesse de caractère dont il a donné plusieurs preuves publiques[464].» Il prit une part brillante aux polémiques soulevées, de 1817 à 1830, par les ouvrages de l'abbé de la Mennais, et mourut en 1835. «Peu d'hommes, dit la _Biographie universelle_[465], ont eu plus d'agrément dans l'esprit. Sa conversation étincelante, et pleine de saillies, avait un agrément tout particulier; mais ses saillies étaient tempérées par la droiture de ses jugements et par ses excellentes qualités.»
[Note 464: _Biographie des Contemporains_, T. IV, p. 536.]
[Note 465: Deuxième édition, tome VIII, p. 365.]
M. et Mme de Chateaubriand ne m'en auraient pas voulu, j'en suis sûr, de m'être un peu étendu sur les frères de _leur meilleur ami_.
X
LE CAHIER ROUGE[466]
[Note 466: Ci-dessus, p. 403.]
M. Maxime du Camp écrivait, en 1882, dans ses _Souvenirs littéraires_:
{p.594} Sainte-Beuve, dont une femme d'esprit disait: «Il ressemble à une vieille femme qui a oublié de mettre son tour»; Sainte-Beuve, dont l'âme ne péchait point par l'excès des qualités chevaleresques; Sainte-Beuve a jugé Chateaubriand avec une sévérité dont l'acrimonie n'est point absente. Lui, si bien informé d'habitude et amateur passionné de documents inédits, il n'a pas su que Mme de Chateaubriand écrivait, elle aussi, ses mémoires, qui se développaient parallèlement à ceux de son mari, les complétaient et dans bien des cas les éclairaient. Ces mémoires, écrits sur des cahiers reliés en maroquin rouge, je les ai lus[467].
[Note 467: _Souvenirs littéraires_, tome I. p. 382.]
* * * * *
La révélation de Maxime du Camp ne laissa pas de causer quelque surprise. On savait bien par Joubert que les lettres de Mme de Chateaubriand étaient pleines d'esprit, à ce point qu'il s'empressait souvent de les copier pour en faire jouir leurs amis communs. «Vraiment, écrit-il, sa femme (de Chateaubriand) entend mieux que lui les petites choses... Si le _Publiciste_ lisait ses lettres, il les trouverait de bon goût et dignes de ses feuilletons. Je vais vous en transcrire quelque chose: cette plume vive et leste, mérite, je crois, de vous faire quelque plaisir.» Et après avoir cité un long passage, il ajoute: «Je n'ai pas sous les yeux la deuxième lettre à ma femme et qui est encore plus piquante[468].»--On avait lu cette page des _Mémoires d'Outre-tombe_: «Je ne sais s'il a jamais existé une intelligence plus fine que celle de ma femme: elle devine la pensée et la parole à naître, sur le front ou sur les lèvres de la personne avec qui elle cause: la tromper en rien est impossible. D'un esprit original et cultivé, _écrivant de la manière la plus piquante, racontant à merveille_[469]...» Par M. Danielo, qui fut pendant vingt ans le secrétaire de M. de Chateaubriand, on savait «qu'elle avait plus d'esprit que {p.595} son mari», et que, plus que lui, elle était prompte pour la répartie[470]...
[Note 468: _Pensées, Essais, Maximes et Correspondance de M. Joubert_, tome II.]
[Note 469: _Mémoires d'Outre-tombe_, tome I, p. 408.]
[Note 470: _Les Conversations de M. de Chateaubriand_, par _M. Danielo_, insérées à la suite des _Mémoires d'Outre-tombe_, tome XII de la première édition.]