Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2

Chapter 46

Chapter 463,531 wordsPublic domain

Tâchez de redoubler d'amitié pour moi, car j'aurai bien besoin de vous, et je vais vous mettre à de rudes épreuves. Annoncez-moi à Mme F[ontanes] et réclamez pour moi ses bontés.

J'ai bien changé, mon cher ami, depuis que j'ai quitté la Suisse, pour voyager chez les Natchez, et vous aurez peine à me reconnaître. Je vous embrasse tendrement.

LA SAGNE[437].

[Note 436: Sans doute Mme Lindsay, et non Mme d'Aguesseau, comme le dit Villemain. Voir ci-dessus, page 290 des _Mémoires_.]

[Note 437: Bibliothèque de Genève.--Original autogr.]

{p.563} VI

LE GÉNIE DU CHRISTIANISME[438].

[Note 438: Ci-dessus, p. 280.]

Le _Génie du christianisme_ fut mis en vente, le 14 avril 1802 (24 germinal an X), chez Migneret, rue du Sépulcre, faubourg Saint-Germain, nº 28, et chez Le Normant, rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois, nº 43[439]. L'ouvrage formait cinq volumes in-8{o}; mais le cinquième se composait exclusivement des _Notes et éclaircissements_.

[Note 439: _Journal des Débats_, 14 et 29 germinal an X.]

Chateaubriand avait d'abord projeté de donner pour titre à son livre: _De la religion chrétienne par rapport à la morale et aux beaux-arts_[440]. Un peu plus tard, il avait songé à l'intituler comme suit: _Des beautés poétiques et morales de la religion chrétienne et de sa supériorité sur tous les autres cultes de la terre_[441]. C'était beaucoup trop long; Chateaubriand le comprit, et lorsque son livre parut, ce fut avec ce titre, qui disait tout en deux mots et qui allait si vite devenir immortel: GÉNIE DU CHRISTIANISME _ou Beautés de la religion chrétienne_, par François-Auguste Chateaubriand. À la première page de chaque volume se trouvait l'épigraphe suivante, supprimée depuis:

Chose admirable! la religion chrétienne, qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci.

MONTESQUIEU, _Esprit des Lois_, livre XXIV, Ch. III.

[Note 440: Lettre à Fontanes, du 19 août 1799.]

[Note 441: Lettre à Fontanes, du 27 octobre 1799.]

La _Préface_ que l'auteur avait mise en tête de son ouvrage a également disparu des éditions postérieures. Comme elle renferme des détails d'un réel intérêt, je crois devoir la reproduire ici tout entière:

{p.564} PRÉFACE

Je donne aujourd'hui au public le fruit d'un travail de plusieurs années; et comme j'ai réuni dans le _Génie du christianisme_ d'anciennes observations que j'avais faites sur la littérature, et une grande partie de mes recherches sur l'histoire naturelle et sur les moeurs des sauvages de l'Amérique, je puis dire que ce livre est le résultat des études de toute ma vie.

J'étais encore à l'étranger lorsque je livrai à la presse le premier volume de mon ouvrage. Cette édition fut interrompue par mon retour en France, au mois de mai 1800 (floréal an VIII).

Je me déterminai à recommencer l'impression à Paris et à refondre le sujet en entier, d'après les nouvelles idées que mon changement de position me fit naître: on ne peut écrire avec mesure que dans sa patrie.

Deux volumes de cette seconde édition étaient déjà imprimés, lorsqu'un accident me força de publier séparément l'épisode d'_Atala_, qui faisait partie du second volume et qui se trouve maintenant dans le troisième[442].

[Note 442: C'est l'histoire de René qui remplace aujourd'hui celle d'Atala dans le second volume. (Note de Chateaubriand.)]

L'indulgence avec laquelle on voulut bien accueillir cette petite anecdote ne me rendit que plus sévère pour moi-même. Je profitai de toutes les critiques, et, malgré le mauvais état de ma fortune, je rachetai les deux volumes imprimés du _Génie du christianisme_, dans le dessein de retoucher encore une fois tout l'ouvrage.

C'est cette troisième édition que je publie. J'ai été forcé d'entrer dans ces détails, premièrement: pour montrer que si mes talents n'ont pas répondu à mon zèle, du moins j'ai suffisamment senti l'importance de mon sujet; secondement: pour avertir que tout ce que le public connaît jusqu'à présent de cet ouvrage a été cité très incorrectement, d'après les deux éditions manquées. Or, {p.565} on sait de quelle importance peut être un seul mot changé, ajouté ou omis dans une matière aussi grave que celle que je traite.

Il y avait dans mon premier travail plusieurs allusions aux circonstances où je me trouvais alors. J'en ai fait disparaître le plus grand nombre; mais j'en ai laissé quelques-unes: elles serviront à me rappeler mes malheurs, si jamais la fortune me sourit, et à me mettre en garde contre la prospérité.

Le chapitre d'introduction servant de véritable préface à mon ouvrage, je n'ai plus qu'un mot à dire ici.

Ceux qui combattent le christianisme ont souvent cherché à élever des doutes sur la sincérité de ses défenseurs. Ce genre d'attaque, employé pour détruire l'effet d'un ouvrage religieux, est fort connu. Il est donc probable que je n'y échapperai pas, moi surtout à qui l'on peut reprocher des erreurs.

Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été ce qu'ils sont aujourd'hui. Tout en avouant la nécessité d'une religion et en admirant le christianisme, j'en ai cependant méconnu plusieurs rapports. Frappé des abus de quelques institutions et du vice de quelques hommes, je suis tombé jadis dans les déclamations et les sophismes. Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais, mais j'aime mieux me condamner: je ne sais point excuser ce qui n'est point excusable. Je dirai seulement de quel moyen la Providence s'est servie pour me rappeler à mes devoirs.

Ma mère, après avoir été jetée à 72 ans dans des cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira dans un lieu obscur, sur un grabat où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume; elle chargea, en mourant, une de mes soeurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma soeur me manda le voeu de ma mère; quand la lettre me parvint au delà des mers, ma soeur elle-même n'existait plus; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux {p.566} voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort m'ont frappé. Je suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles; ma conviction est sortie du coeur: j'ai pleuré et j'ai cru.

On voit par ce récit combien ceux qui m'ont supposé animé de l'esprit de parti se sont trompés. J'ai écrit pour la religion, par la même raison que tant d'écrivains ont fait et font encore des livres contre elle; où l'attaque est permise, la défense doit l'être. Je pourrais citer des pages de Montesquieu en faveur du christianisme, et des invectives de J.-J. Rousseau contre la philosophie, bien plus fortes que tout ce que j'ai dit, et qui me feraient passer pour un fanatique et un déclamateur si elles étaient sorties de ma plume.

Je n'ai à me reprocher dans cet ouvrage, ni l'intention, ni le manque de soin et de travail. Je sais que dans le genre d'apologie que j'ai embrassé, je lutte contre des difficultés sans nombre; rien n'est malaisé comme d'effacer le ridicule. Je suis loin de prétendre à aucun succès; mais je sais aussi que tout homme qui peut espérer quelques lecteurs rend service à la société en tâchant de rallier les esprits à la cause religieuse; et dût-il perdre sa réputation comme écrivain, il est obligé en conscience de joindre sa force, toute petite qu'elle est, à celle de cet homme puissant qui nous a retirés de l'abîme.

«Celui, dit M. Lally-Tolendal, à qui toute force a été donnée pour pacifier le monde, à qui tout pouvoir a été confié pour restaurer la France, a dit au prince des prêtres, comme autrefois Cyrus: _Jéhovah, le Dieu du ciel, m'a livré les royaumes de la terre, et il m'a commis pour relever son temple. Allez, montez sur la montagne sainte de Jérusalem, rétablissez le temple de Jéhovah_[443].»

À cet ordre du libérateur, tous les juifs, et jusqu'au moindre d'entre eux, doivent rassembler des matériaux pour hâter la reconstruction de l'édifice. Obscur israélite, j'apporte aujourd'hui mon grain de sable. Je n'ose me {p.567} flatter que, du séjour immortel qu'elle habite, ma mère ait encouragé mes efforts; puisse-t-elle du moins avoir accepté mon expiation!

[Note 443: Lettres de M. Lally-Tolendal, p. 27.]

* * * * *

Cette _Préface_ est une vraie page de mémoires, écrite, non après coup, à distance, mais au moment même de l'événement, et toute vibrante encore de l'émotion ressentie. Elle est de plus le millésime qui marque la vraie date de l'apparition de l'ouvrage de Chateaubriand. À ce double titre, elle n'aurait jamais dû perdre, et, à l'avenir, il est essentiel qu'elle reprenne sa place en tête du _Génie du christianisme_.

* * * * *

La première édition du _Génie du christianisme_ fut tirée à quatre mille exemplaires. Dans une seule journée, le libraire Migneret vendait pour _mille écus_, et il parlait déjà d'une seconde édition. L'ouvrage, je l'ai dit, avait paru le 24 germinal. Le lendemain 25, Fontanes l'annonçait et le mettait, dès ce premier jour, à sa vraie place, dans un article publié dans le _Mercure_. L'heure, certes, était propice et solennelle. On était à trois jours du dimanche 28 germinal an X[444], le jour de Pâques de l'année 1802, la plus grande journée du siècle, plus glorieuse même que Marengo, plus éclatante encore qu'Austerlitz. Ce jour-là, à six heures du matin, une salve de cent coups de canon annonça au peuple, en même temps que la ratification du traité de paix entre la France et l'Angleterre, la promulgation du Concordat et le rétablissement de la religion catholique.

[Note 444: 18 avril 1802.]

Quelques heures plus tard, suivi des premiers corps de l'État, entouré de ses généraux en grand uniforme, le premier Consul se rendait du palais des Tuileries à l'église métropolitaine de Notre-Dame, où le cardinal Caprara, légat du Saint-Siège, après avoir dit la messe, entonnait {p.568} le _Te Deum_, exécuté par deux orchestres que conduisaient Méhul et Cherubini[445]. Ce même jour, le _Moniteur_ empruntait au _Mercure_ et reproduisait l'article de Fontanes sur le _Génie du christianisme_.

[Note 445: _Journal de Paris_, 29 germinal an X.]

Ce n'est pas sans émotion qu'aujourd'hui encore, après un siècle bientôt écoulé, on lit dans le _Journal des Débats_ du samedi 27 germinal an X: «Demain, le fameux bourdon de Notre-Dame retentira enfin, _après dix ans de silence_, pour annoncer la _fête de Pâques_.» Combien dut être profonde la joie de nos pères, lorsqu'au matin de ce 18 avril 1802, ils entendirent retentir dans les airs les joyeuses volées du bourdon de la vieille église! Dans les villes, dans les hameaux, d'un bout de la France à l'autre, les cloches répondirent à cet appel et firent entendre un immense, un inoubliable _Alleluia!_ _Le Génie au christianisme_ mêla sa voix à ces voix sublimes; comme elles, il rassembla les fidèles et les convoqua aux pieds des autels.

VII

CHATEAUBRIAND ET Mme DE CUSTINE[446].

[Note 446: Ci-dessus, p. 297.]

Sur les relations de Chateaubriand et de Mme de Custine, nous n'avons pas moins de deux volumes publiés, le premier en 1888 par M. Agénor Bardoux, le second en 1893 par M. Chédieu de Robethon.

Déjà en 1885, M. Bardoux avait consacré un volume à la _Comtesse Pauline de Beaumont_; son livre sur _Madame de Custine_ en était comme la suite. Certes, dans ces deux volumes, l'auteur a mis de l'esprit, de l'intérêt, de la délicatesse. On me permettra cependant de tenir pour fâcheuses de telles publications. Que Chateaubriand, {p.569} puisqu'il appartient à l'histoire, relève de la chronique, je le veux bien; mais ces femmes qui ont vécu dans l'ombre, qui n'ont jamais joué aucun rôle, a-t-on le droit aujourd'hui de les mettre en scène, de venir, après un demi-siècle et plus, raconter leurs amours, vider leurs tiroirs et jeter en pâture à la malignité publique leurs lettres les plus intimes?

Quoiqu'il en soit, M. Bardoux a pris texte des relations de Mme de Custine et de Chateaubriand pour présenter sous un jour odieux le caractère du grand écrivain. Il a fait de Mme de Custine une victime misérablement trahie, lâchement abandonnée; il a fait de Chateaubriand un froid adorateur, sans scrupules, sans remords et sans pitié.

Il y avait peut-être quelque témérité, de la part de M. Bardoux, à mettre ainsi tous les torts à la charge de l'une des parties, alors que les pièces principales du procès lui faisaient défaut. De la correspondance échangée entre Chateaubriand et Mme de Custine, il ne possédait rien, en effet, si ce n'est une lettre et quelques billets à peu près insignifiants. Cette correspondance existait pourtant; elle était aux mains d'un heureux collectionneur, M. Chédieu de Robethon. Ce dernier n'avait pas moins de quarante lettres de Chateaubriand à Mme de Custine. Or, ces lettres, loin de s'accorder avec les sévérités dont l'illustre écrivain venait d'être l'objet, le disculpaient, au contraire, complètement. Ne devenait-il pas dès lors nécessaire de les publier? M. de Robethon l'a pensé avec d'autant plus de raison, qu'il ne pouvait être accusé de révéler au public les faiblesses de la vie de Mme de Custine: après le livre de M. Bardoux, il ne restait plus une indiscrétion à commettre.

* * * * *

À quelle époque Chateaubriand et Mme de Custine se sont-ils connus? comment est né ce long attachement {p.570} qui a traversé tant de fortunes diverses et que la mort seule a brisé? D'après M. Bardoux, ils se seraient vus pour la première fois en 1803, dans le salon de Mme de Rosambo, alliée au frère aîné de Chateaubriand, qui avait été une des compagnes de Mme de Custine à la prison des Carmes[447]. M. de Robethon est d'avis que leur première rencontre remonte un peu plus haut, peut-être jusqu'à l'année 1801, et qu'elle a eu lieu dans des circonstances très différentes. Il croit, en effet, trouver un indice de leurs premières relations dans la page des _Mémoires d'Outre-tombe_ où Chateaubriand raconte que, après l'apparition du _Génie du christianisme_, au milieu de l'enthousiasme des salons, il fut enseveli sous un amas de billets parfumés: «Si ces billets, continue-t-il, n'étaient aujourd'hui des billets de grand'mère, je serais embarrassé de raconter avec une modestie convenable, comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe suscrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure.» Ce dernier trait s'appliquait évidemment à une seule personne et à un fait particulier; c'est une émotion unique que le poète a ressentie à ce larcin, gage indiscret d'un naissant amour, qui se dérobait «sous le voile _d'une longue chevelure_». Cette longue chevelure, nous la retrouvons deux fois dans la page des _Mémoires_ que je viens de rappeler. Chateaubriand semble en avoir fait pour Mme de Custine une sorte d'auréole, un charme distinctif qui n'appartient qu'à elle.

[Note 447: _Bardoux_, p. 131.]

À l'appui de la conjecture, déjà très plausible, de M. de Robethon, il est permis aujourd'hui d'apporter une preuve directe et décisive. Parmi les lettres inédites de Chateaubriand à Fontanes, récemment publiées par {p.571} M. l'abbé Pailhès, j'en trouve une, en date du 8 septembre 1802, qui commence ainsi:

Eh bien, mon cher enfant, les vers? Vous êtes un maudit homme. Pas un signe de vie de votre part...

Comment va Mme Fontanes, et l'enfant[448], et la soeur, et l'oncle? Que vous êtes heureux d'avoir tant de coeurs qui s'intéressent à vous?

La grande voyageuse[449], comment est-elle? Je ne sais si elle a reçu ma lettre.

À propos de lettres, il vient de m'arriver, par la poste, toute décachetée une lettre qui me fait peine si F... l'a vue. _On_ se plaint de mes rigueurs et _on_ m'offre des merveilles. Je ne sais comment faire pour empêcher les indiscrètes bontés de m'arriver par le grand chemin...

[Note 448: Christine de Fontanes.]

[Note 449: Mme Bacciochi.]

F... ne peut être que Fouché. C'est lui, en sa qualité de ministre de la police, et lui seul, qui a pu voir cette lettre, si même ce n'est pas lui qui l'a décachetée; car une lettre mise à la poste, une lettre contenant _d'indiscrètes bontés_, et de nature à intéresser Fouché, n'a pas pu n'être pas cachetée avec soin. Or, Fouché, à cette époque, et depuis plusieurs années déjà, était le protecteur actif, l'admirateur passionné, le grand ami de Mme de Custine. De là, l'ennui éprouvé par Chateaubriand, à la pensée que la lettre «décachetée» avait passé sous les yeux du ministre de la police.

Il est donc impossible de ne pas faire remonter à cette date de septembre 1802 le début des relations de Mme de Custine avec Chateaubriand.

Si la date de 1803, donnée par M. Bardoux, est inexacte, celle de 1801, mise en avant par M. de Robethon, est également erronée. Il dit en effet lui-même--et avec raison--que la première rencontre eut lieu peu après l'apparition du _Génie du christianisme_. Or, le _Génie du christianisme_ a paru, non en 1801, mais le 14 avril 1802.

{p.572} Après avoir reproduit une lettre du 1er août 1804, M. Bardoux ajoute: «Le Chateaubriand quinteux, personnel, méfiant, est tout entier dans cette lettre[450]» De quoi s'agit-il donc? M. Bardoux ne nous le dit pas, par cette excellente raison qu'il n'en sait rien lui-même. Prise isolément, la lettre qu'il avait sous les yeux n'était pas seulement obscure, elle était inintelligible. Mais alors pourquoi s'emparer de cette lettre, à laquelle on ne comprend rien, dont on ignore par conséquent le caractère et la portée, pour s'en faire une arme contre son auteur, pour en tirer des conclusions défavorables à son caractère?

[Note 450: _Bardoux_, p. 153.]

Aujourd'hui, grâce à la publication de M. Chédieu de Robethon, nous savons exactement ce qui s'est passé.

Désintéressé, généreux, n'entendant rien aux affaires, Chateaubriand était parfois à court d'argent. Pendant son séjour à Rome, il avait épuisé ses dernières ressources au cours de la maladie de Mme de Beaumont; il ne pouvait pas, et pour rien au monde il n'aurait voulu, en un tel moment, lui exposer sa détresse, lui demander un crédit, et se faire rembourser en quelque sorte des soins qu'il lui avait prodigués. Il y avait là une question de délicatesse et d'honneur. C'est dans ces circonstances qu'il s'adressa à Mme de Custine. Celle-ci refusa. Elle n'avait vu qu'une rivale, là où elle ne devait voir qu'une infortunée et une mourante. Chateaubriand était rentré en France depuis quelques mois, lorsqu'il apprend que cet incident connu de lui seul et de Mme de Custine est tombé dans la bouche du public et que les détails en courent les salons. Atteint jusqu'au fond du coeur, il écrit à Mme de Custine la lettre qu'on va lire:

_Lundi, 16 juillet 1804._

Je ne sais si vous ne finirez point par avoir raison, si tous vos noirs pressentiments ne s'accompliront point. Mais je sais {p.573} que j'ai hésité à vous écrire n'ayant que des choses fort tristes à vous apprendre. Premièrement, les embarras de ma position augmentent tous les jours et je vois que je serai forcé tôt ou tard à me retirer hors de France ou en province; je vous épargne les détails. Mais cela ne serait rien si je n'avais à me plaindre de vous. Je ne m'expliquerai point non plus: mais quoique je ne croie point tout ce qu'on m'a dit, et surtout la manière dont on me l'a dit, il reste certain toutefois que vous avez parlé d'un service que je vous priais de me rendre lorsque j'étais à Rome, et que vous ne m'avez pas rendu. Ces choses-là tiennent à l'honneur, et je vous avoue qu'ayant déjà le tort du refus, je n'aurais jamais voulu penser que vous eussiez voulu prendre encore sur vous le plus grand tort de la _révélation_. Que voulez-vous? On est indiscret sans le vouloir, et souvent on fait un mal irréparable aux gens qu'on aime le plus.

Quant à moi, madame, je ne vous en demeure pas moins attaché. Vous m'avez comblé d'amitiés et de marques d'intérêt et d'estime; je parlerai éternellement de vous avec les sentiments, le respect, le dévouement que je professe pour vous. Vous avez voulu rendre service à mon ami[451] et vous le pouvez plus que moi puisque Fouché est ministre. Je connais votre générosité, et l'éloignement que vous pouvez ressentir pour moi ne retombera pas sur un malheureux injustement persécuté. Ainsi, madame, le ciel se joue de nos projets et de nos espérances. Bien fou qui croit aux sentiments qui paraissent les plus fermes et les plus durables. J'ai été tellement le jouet des hommes et des prétendus amis, que j'y renonce. Je ne me croirai pas, comme Rousseau, haï du genre humain, mais je ne me fierai plus à ce genre humain. J'ai trop de simplicité et d'ouverture de coeur pour n'être pas la dupe de quiconque voudra me tromper.

Cette lettre très inattendue vous fera sans doute de la peine. En voilà une autre sur ma table que je ne vous envoie pas et que je vous avais écrite il y a sept ou huit heures. J'ignorais alors ce que je viens d'apprendre, et le ton de cette lettre était bien différent du ton de celle-ci. Je vous répète que je ne crois pas un mot des détails honteux qu'on m'a communiqués, mais il reste un fait: on sait le service que je vous ai demandé et comment peut-on savoir ce qui était sous le sceau du secret dans une de mes lettres, si vous ne l'aviez pas dit vous-même?

Adieu.

[Note 451: M. Bertin l'aîné. Voir la note 4 de la page 395.]

{p.574} Dans sa réponse, Mme de Custine essaya sans doute d'une diversion et rejeta probablement les torts sur une personne qu'elle craignait de se voir préférer et dont la perfidie aurait machiné cette dénonciation. La seconde lettre de Chateaubriand ne fut pas moins digne et moins noble que la première: