Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 45
_15 août 1798 (v. s.)._
Je ne puis vous dire tout le plaisir que j'ai éprouvé en recevant votre lettre. Il a été en proportion de la solitude de ma vie et des longues heures que je passe avec moi-même; vous sentez combien les marques du souvenir d'un ami de votre espèce doivent être chères alors. Si je suis la seconde personne à laquelle vous avez trouvé quelques rapports d'âme avec vous, vous êtes la première qui ayez rempli toutes les conditions que je cherchais dans un homme: tête, coeur, caractère, j'ai tout trouvé en vous à ma guise, et je sens que désormais je vous suis attaché pour la vie. Il ne me manque plus que de connaître l'ami dont vous m'avez fait un si grand éloge[423], pour vous connaître dans toutes les parties de votre existence.
[Note 423: Joubert.]
J'ai appris avec une grande et vraie joie vos heureux travaux au bord de l'Elbe. Vous possédez, sans aucun doute, le plus beau talent de la France, et il est bien malheureux que votre {p.553} paresse soit un obstacle qui retarde la gloire dont nous vous verrons briller un jour. Songez, mon cher ami, que les années peuvent vous surprendre, et qu'au lieu des tableaux immortels que la postérité est en droit d'attendre de vous, vous ne laisserez peut-être que quelques cartons qui indiqueront seulement ce que vous auriez été. C'est une vérité indubitable qu'il n'y a qu'un seul talent dans le monde. Vous le possédez, cet art qui s'assied sur les ruines des empires et qui seul sort tout entier du vaste tombeau qui dévore les peuples et les temps. Est-il donc possible que vous ne soyez pas touché de tout ce que le ciel a fait pour vous, et que vous songiez à autre chose qu'à la _Grèce sauvée_? Vous savez que tout ceci n'est pas un pur jargon de ma part, je vous ai souvent parlé à ce sujet; votre paresse me tient au coeur.
De vous à moi, et de la _Grèce sauvée_ aux _Natchez_, la chute est immense; mais vous voulez que je vous parle de moi. Je vous dirai que le courage m'a abandonné depuis votre départ; tout ce que j'ai pu faire a été de mettre au net un troisième livre et d'imaginer une nouvelle division du plan. Chaque livre portera un titre particulier. Les deux premiers, par exemple, s'appelleront les _Livres du Récit_; le troisième, le _Livre de l'Enfer_; le quatrième, le _Livre des Moeurs_; le cinquième, le _Livre du Ciel_; le sixième, le _Livre d'Othaïti_: le septième, le _Livre des Loix_, etc., etc.; de même que les Anciens disaient le livre de la _Colère d'Achille_, le livre des _Adieux d'Andromaque_, etc., et de même qu'Hérodote avait divisé son histoire. Cette sorte de division toute antique que je fais ainsi revivre a quelque chose de singulièrement attrayant, et d'ailleurs favorise beaucoup mon travail.
Au reste, mon cher ami, je passe ma vie fort tristement. J'ai revu la plupart des lieux que nous avions vus ensemble. J'ai dîné seul sur la _colline_, dans cette petite chambre où nous avions vu le soleil couchant; j'ai visité les jardins sur les bords de la rivière, j'ai eu deux longues conversations avec M. de L[amoignon]. Par ailleurs, j'ai laissé là toutes vos anciennes connaissances. Je ne vois presque plus P[anat]. Quelques personnes m'ont questionné sur votre compte. J'ai répondu comme je le devais. Il paraît que beaucoup _de petites gens_ sont peu contents de vous. Au nom du ciel, évitez tout ce qui peut vous compromettre, laissez à d'autres que vous un métier indigne de vos talents, et qui troublerait le reste de votre vie et celle de vos amis.
Nous reverrons-nous jamais, mon cher ami? Je ne sais, mais je suis triste. Vous avez beaucoup moins besoin de moi que je {p.554} n'ai besoin de vous. Votre famille et vos amis vous environnent, et vous trouvez en vous-même plus de ressources que je ne puis en trouver en moi. D'ailleurs, il y a déjà six ans que je vis pour ainsi dire de _mon intérieur_, et il faut à la fin qu'il s'épuise. Et puis, cet Argos dont on se ressouvient toujours, et qui, après avoir été quelque temps une grande douceur, devient une grande amertume!
Si vous avez quelque humanité, écrivez-moi souvent, très souvent. Parlez-moi de vos travaux et de cette femme admirable que vous devez beaucoup aimer, car elle a beaucoup fait pour vous. Des hauteurs du bonheur ne m'oubliez pas. Indiquez-moi de nouveau les moyens de correspondre avec vous; je suppose que les premières adresses que vous m'aviez données ne valent plus rien. Adieu, croyez au sincère, au très sincère attachement de votre ami des terres de l'exil.
Ne trouvez-vous pas qu'il y ait quelque chose qui parle au coeur dans une liaison commencée par deux Français malheureux, loin de leur patrie? Cela ressemble beaucoup à celle de _René_ et d'_Outougamiz_: nous avons _juré_ dans un _désert_ et sur des _tombeaux_.
Je ne signe point, ne signez plus. Le cousin vous dit mille choses ainsi que M. de L[amoignon]. Le contrôleur des finances[424] n'a point tenu sa parole et je suis fort malheureux. Rappelez-moi au souvenir de l'ancien ami F[lins][425].
[Note 424: M. du Theil.]
[Note 425: Bibliothèque de Genève.--Original autographe, sans suscription ni signature.--_Chateaubriand, sa femme et ses amis_, par l'abbé Pailhès.]
IV
COMMENT FUT COMPOSÉ LE «GÉNIE DU CHRISTIANISME»[426].
[Note 426: Ci-dessus, p. 181.]
Dans une lettre du 19 août 1799, que nous donnerons tout à l'heure, Chateaubriand annonce à ses amis de France «un ouvrage qui s'imprime à Londres et qui a pour titre: _De la Religion chrétienne par rapport à la Morale et aux Beaux-Arts_; cet _octavo_ de grandeur ordinaire, {p.555} forme un volume de 430 pages». D'après M. l'abbé Pailhès, dans son beau livre sur _Chateaubriand, sa femme et ses amis_, Chateaubriand ne se serait mis à l'oeuvre qu'après avoir appris la mort de sa soeur, Mme de Farcy, et sous le coup de cette mort succédant à celle de sa mère. En un mois, il aurait écrit son ouvrage.
Un mois ne s'était pas écoulé, dit M. Pailhès, du 22 juillet, date de la mort de sa soeur, au 19 août 1799, date de la lettre à ses amis de France, et déjà le livre s'imprimait ou plutôt était sur le point de s'imprimer. Est-ce croyable? Oui, si l'on veut bien se rappeler «l'opiniâtreté de Chateaubriand à l'ouvrage»; oui, si l'on veut bien tenir compte de ce fait que «ses matériaux étaient dégrossis de longue main par ses précédentes études[427]».
[Note 427: L'abbé Pailhès, p. 41.]
Je ne saurais, je l'avoue, m'associer ici aux conclusions de l'honorable et savant écrivain. Mme de Farcy était morte le 22 juillet 1799. En ce temps-là, et de France en Angleterre, la guerre existant toujours entre les deux pays, les communications étaient rares et difficiles. Chateaubriand ne put recevoir la lettre lui annonçant la mort de sa soeur qu'au bout d'une ou deux semaines, dans les premiers jours d'août au plus tôt. Ce serait donc en moins de quinze jours qu'il aurait formé le plan du _Génie du christianisme_ et qu'il en aurait écrit un volume entier, un in-octavo de 430 pages. Cela est manifestement impossible. Ce qui est vrai, c'est ce que Chateaubriand lui-même nous apprend dans ses _Mémoires_.
Sa mère était morte le 31 mai 1798. Mme de Farcy lui annonça le fatal événement par une lettre, datée de Saint-Servan, 1er juillet 1798. Lorsque Chateaubriand écrivit à Fontanes, le 15 août[428], la douloureuse missive ne lui était pas encore parvenue. Il ne la reçut qu'assez longtemps après. C'est donc dans les derniers mois de 1798 qu'il conçut la pensée d'expier l'_Essai_ par un {p.556} ouvrage religieux. Il lui fallut former son plan, amasser ses matériaux; il ne se mit à la rédaction qu'en 1799; c'est encore lui qui nous le dit dans les _Mémoires_: «L'ouvrage fut commencé à Londres en 1799.» Seulement, il fut commencé, non au mois de juillet 1799,--nous avons vu que c'était impossible,--mais dès les premiers jours de l'année, et alors on s'explique très bien que, le 19 août, un volume entier fût déjà composé.
[Note 428: Voir ci-dessus, _Appendice_ nº III.]
Lisons maintenant la lettre du 19 août. Au point de vue de la composition du _Génie du christianisme_, elle mérite une très particulière attention. Rien ne saurait nous être indifférent de ce qui se rattache à un livre qui a été un des grands événements de ce siècle. Elle est adressée à Fontanes, sous le couvert de sa femme, la _citoyenne Fontanes, à Paris:_
_19 août 1799 (v. s.)._
Citoyenne,
On cherche à vendre pour cent-soixante pièces de vingt-quatre livres, à Paris, les feuilles d'un ouvrage qui s'imprime chez l'étranger et qui a pour titre: _De la Religion chrétienne par rapport à la Morale et aux Beaux-Arts_. Cet octavo de grandeur ordinaire, et formant un volume d'environ 430 pages, est une sorte de réponse indirecte au poème de la _Guerre des Dieux_, et autres livres de ce genre. Il se divise en sept parties.
La première traite des mystères, des sacrements et des vertus du Christianisme _considérés moralement et poétiquement_.
La seconde se rapporte aux traditions des Écritures.
Dans les troisième et quatrième parties, on examine le Christianisme _employé comme merveilleux dans la poésie_.
La cinquième partie contient ce qui a rapport au culte en général, tel que les fêtes, les cérémonies de l'Église, etc., etc.
La sixième parle du culte des tombeaux chez tous les peuples de la terre, et le compare à ce que les chrétiens ont fait pour les morts.
La septième enfin se forme de sujets divers comme de quelques chapitres sur les églises gothiques, sur les ruines, sur les monastères, sur les missions, sur les hospices, sur le culte des croix, des saints, des vierges dans le désert, sur les harmonies {p.557} entre les grands effets de la nature et la religion chrétienne, etc., etc. Un grand nombre des meilleurs morceaux des _Natchez_ se trouvent cités dans cet ouvrage qui, comme vous le voyez, est du même auteur.
On vous le recommande particulièrement, citoyenne, et pour la vente des feuilles, et pour les papiers publics, lorsqu'il paraîtra. Adressez, nous vous en supplions, le plus tôt possible, à ce sujet, un mot par la voie d'Hambourg, ou tout autre voie, à _MM. Dulau et Cie, libraires, Wardour street, à Londres_. La maison de ces citoyens est fort connue dans la librairie et est co-propriétaire du manuscrit avec l'auteur. Si quelque libraire de Paris veut acheter les feuilles au prix offert, les citoyens Dulau et Cie les lui feront passer régulièrement et promptement à mesure qu'elles se tireront à Londres, et ils s'engagent de plus à ne publier chez l'étranger que lorsque l'édition de Paris aura été mise en vente. L'arrangement des cent soixante louis n'est pas, au reste, si fixe, que vous ne puissiez le changer à volonté. Que vous obteniez plus ou moins, que l'on fasse le payement en argent ou en livres à votre choix et expédiés pour le citoyen Dulau, tout cela est égal à l'auteur. Vous aurez même les feuilles pour rien, si vous les demandez pour vous-même et dans le dessein de vous en servir pour le mieux. Il n'y a pas un mot de politique, dans l'ouvrage, qui puisse en empêcher la vente. Il est purement littéraire et nous connaissons bien votre indulgence pour l'auteur. Nous croyons que vous serez contente de ce que vous verrez. C'est peut-être ce qu'il a fait de mieux jusqu'à présent, outre ce que l'ouvrage contient par ailleurs des _Natchez_, afin de donner au public un avant-goût de cette épopée de l'homme sauvage. Le morceau sur le _clocher_, le _tombeau dans l'arbre_, le _coucher de soleil en pleine mer_, le _couvent au bord d'une grève_, et quelques autres encore s'y trouvent.
Quel long silence, chère citoyenne, et que de choses d'amitié on aurait à vous dire! Mais dans ces temps de calamité, il ne faut mettre dans une lettre que les mots absolument indispensables. Salut, bonheur et souvenir.
Vous savez que, répondant par Hambourg, il faut avoir un correspondant pour recevoir votre lettre et l'expédier pour l'Angleterre. Vous vous en procurerez un fort aisément.
(Suscription) À la citoyenne... ...es.
à Paris.
{p.558} Deux mois plus tard, le 27 octobre 1799, dans une autre lettre à Fontanes, Chateaubriand parle, non plus d'un volume, mais de deux in-octavo de 350 pages chacun. Cette lettre, comme celle du 19 août, doit être reproduite en entier. Elle a désarmé Sainte-Beuve lui-même qui, en la publiant, le premier, dans une de ses Causeries du Lundi, la fit précéder de ces lignes:
La sincérité de l'émotion dans laquelle Chateaubriand conçut la première idée du _Génie du christianisme_, est démontrée par la lettre suivante écrite à Fontanes, lettre que j'ai trouvée autrefois dans les papiers de celui-ci, dont Mme la comtesse Christine de Fontanes, fille du poète, possède l'original, et qui n'étant destinée qu'à la seule amitié, en dit plus que toutes les phrases écrites ensuite en vue du public.
Voici cette lettre:
_Ce 27 octobre 1799 (Londres)._
Je reçois votre lettre en date du 17 septembre. La tristesse qui y règne m'a pénétré l'âme. Vous m'embrassez les larmes aux yeux, me dites-vous. Le ciel m'est témoin que les miens n'ont jamais manqué d'être pleins d'eau toutes les fois que je parle de vous. Votre souvenir est un de ceux qui m'attendrissent davantage, parce que vous êtes selon les choses de mon coeur, et selon l'idée que je m'étais faite de l'homme à grandes espérances. Mon cher ami, si vous ne faisiez que des vers comme Racine, si vous n'étiez pas bon par excellence, comme vous l'êtes, je vous admirerais, mais vous ne posséderiez pas toutes mes pensées comme aujourd'hui, et mes voeux pour votre bonheur ne seraient pas si constamment attachés à mon admiration pour votre beau génie. Au reste, c'est une nécessité que je m'attache à vous de plus en plus, à mesure que tous mes autres liens se rompent sur la terre. Je viens encore de perdre ma soeur[429] que j'aimais tendrement et qui est morte de chagrin dans le lieu d'indigence où l'avait reléguée Celui qui frappe souvent ses serviteurs pour les éprouver et les récompenser dans une autre vie. _Une âme telle que la vôtre_, dont les amitiés doivent être aussi durables que sublimes, _se persuadera malaisément que tout se réduit à quelques jours d'attachement_ dans un monde dont les figures changent si vite, et où tout {p.559} consiste à acheter si chèrement un tombeau. Toutefois, Dieu, qui voyait que mon coeur ne marchait point dans les voies iniques de l'ambition, ni dans les abominations de l'or, a bien su trouver l'endroit où il fallait le frapper, puisque c'était lui qui en avait pétri l'argile et qu'il connaissait le fort et le faible de son ouvrage. Il savait que j'aimais mes parents et que là était ma vanité: il m'en a privé afin que j'élevasse les yeux vers lui. Il aura désormais avec vous toutes mes pensées. Je dirigerai le peu de forces qu'il m'a données vers sa gloire, certain que je suis que là gît la souveraine beauté et le souverain génie, là où est un Dieu immense qui fait cingler les étoiles sur la mer des cieux comme une flotte magnifique, et qui a placé le coeur de l'honnête homme dans un fort inaccessible aux méchants.
[Note 429: Mme de Farcy.]
Il faut que je vous parle encore de l'ouvrage auquel vous vous intéressez. Je ne saurais guère vous en donner une idée à cause de l'extrême variété des tons qui le composent; mais je puis vous assurer que j'y ai mis tout ce que je puis, car j'ai senti vivement l'intérêt du sujet. Je vous ai déjà marqué que vous y trouveriez ce qu'il y a de mieux dans les _Natchez_. Puisque je vous ai entretenu de morts et de tombeaux au commencement de cette lettre, je vous citerai quelque chose de mon ouvrage à ce sujet. C'est dans la septième partie où, après avoir passé en revue les tombeaux chez tous les peuples anciens et modernes, j'arrive aux tombeaux chrétiens. Je parle de cette fausse sagesse qui fit transporter les cendres de nos pères hors de l'enceinte des villes, sous je ne sais quel prétexte de santé. Je dis: «Un peuple est parvenu au moment de sa dissolution etc[430]...»
[Note 430: Chateaubriand cite ici tout un morceau de son livre, qui se retrouve, avec beaucoup de changements et de corrections, dans le _Génie du christianisme_ (4e partie, livre II, au chapitre des _Tombeaux chrétiens_).]
Dans un autre endroit, je peins ainsi les tombeaux de Saint-Denis avant leur destruction: «On frissonne en voyant ces vastes ruines où sont mêlées également la grandeur et la petitesse, les mémoires fameuses et les mémoires ignorées, etc[431]...»
[Note 431: Ici encore, Chateaubriand envoie à son ami un long passage de son livre, reproduit également, avec des corrections, dans le chapitre du _Génie du christianisme_ intitulé: _Saint-Denis_ (chapitre IX du livre II de la quatrième partie).]
Je n'ai pas besoin de vous dire qu'auprès de ces couleurs sombres on trouve de riantes sépultures, telles que nos cimetières dans les campagnes, les tombeaux chez les sauvages de {p.560} l'Amérique (où se trouve _le tombeau dans l'arbre_), etc. Je vous avais mal cité le titre de l'ouvrage; le voici: _Des beautés poétiques et morales de la religion chrétienne et de sa supériorité sur tous les autres cultes de la terre_. Il formera deux volumes in-8{o} de 350 pages chacun.
Mais, mon cher ami, ce n'est pas de moi, c'est de vous que je devrais vous entretenir. Travaillez-vous à la _Grèce sauvée_? Vous parlez de talents: que sont les nôtres auprès de ceux que vous possédez! Comment persécute-on un homme tel que vous? Les misérables! mais enfin ils ont bien renié Dieu qui a fait le ciel et la terre; pourquoi ne renieraient-ils pas les hommes en qui ils voient reluire, comme en vous, les plus beaux attributs de cet Être tout puissant?
Tâchez de me rendre service touchant l'ouvrage en question; mais au nom du Ciel, ne vous exposez pas. Veillez aux papiers publics lorsqu'il paraîtra; écrivez-moi souvent. Voici l'adresse à employer: _À M. César Godefroy, négociant à Hambourg_ sur la première enveloppe, et, au dedans, à _MM. Dulau et Cie, libraires_. _Mon nom est inutile sur l'adresse_; mettez seulement après Dulau, deux étoiles...
Je suis à présent fort lié avec cet admirable jeune homme auquel vous me léguâtes à votre départ[432]. Nous parlons sans cesse de vous. Il vous aime presque autant que moi. Adieu, que toutes les bénédictions du ciel soient avec vous! Puissé-je vous embrasser encore avant de mourir!
[Note 432: Christian de Lamoignon.]
Après avoir eu d'abord un volume (août 1799), après en avoir ensuite formé deux (octobre 1799), l'ouvrage de Chateaubriand en aura quatre lorsqu'il paraîtra le 14 avril 1802. L'édition en deux volumes, imprimée déjà en partie à Londres, avait été interrompue par le retour en France de l'auteur, au mois de mai 1800. Chateaubriand s'était alors déterminé à recommencer l'impression à Paris et à refondre le sujet en entier, d'après les nouvelles idées qu'avait fait naître en lui son changement de position. Nous aurons à y revenir.
{p.561} V
LA RENTRÉE EN FRANCE[433].
[Note 433: Ci-dessus, p. 228.]
Lorsque Chateaubriand eut décidé de rentrer en France, il avisa Fontanes de sa résolution par la lettre suivante, la dernière de l'exil:
_Ce 19 février 1800 (v. s.)._
Depuis cette première lettre, écrite de votre _solitude_, où vous m'annonciez que vous alliez me récrire incessamment, je n'ai plus reçu de nouvelles de vous. Est-ce, mon cher ami, que les jours de la prospérité vous auraient fait oublier un malheureux? Je ne puis croire qu'avec vos beaux talents vous soyez fait comme un autre homme. Je vous gronderais bien fort, si j'ignorais les dangers que vous avez courus; je suis encore trop alarmé pour avoir le loisir d'être en colère. Êtes-vous bien remis au moins? Ne vous sentez-vous plus de votre chute? Dépêchez-vous de me tranquilliser là-dessus.
L'ami commun qui vous remettra cette lettre vous instruira de mes projets et de l'espoir que j'ai de vous embrasser en peu de temps; pourvu toutefois que vous ne soyez pas aussi paresseux et que vous songiez un peu plus à moi. Le citoyen du B... vous dira aussi où j'en suis de mon travail, les succès qu'on veut bien me promettre, etc. J'arriverai auprès de vous avec une moitié de l'ouvrage imprimée et l'autre manuscrite _le tout formera deux volumes in-8{o} de 350 pages_. Vous serez peut-être un peu surpris de la nouveauté du cadre, et de la manière toute singulière dont le sujet est envisagé. Vous y retrouverez, en citation, les morceaux qui vous ont plu davantage dans les _Natchez_.
Je désire donc, mon cher ami, que vous prépariez les voies auprès d'un libraire. C'est là mon unique espérance. Si je réussis, je suis tiré d'affaire pour longtemps: si je sombre, je suis un homme noyé sans retour. Tâchez donc de vous donner un peu de mouvement sur cet article, et ensuite _sur un autre très essentiel_, dont du B... vous parlera (radiation de la liste {p.562} des émigrés). On dit que cela est fort aisé; je compte sur votre crédit, votre amitié et votre zèle. Si vous mettez de la promptitude dans vos démarches, si je puis compter sur un libraire en arrivant, je serai au village dans le commencement d'avril.
Du B... vous dira que j'amène avec moi quelqu'un que vous connaissez et qui vous aime presque autant que moi[434]. Peut-être même cette personne me devancera-t-elle. Elle compte bien vous gronder pour votre paresse envers vos amis.
Écrivez-moi sur le champ un petit mot; notre ami du B... se chargera de me le faire passer. J'espère que nous nous connaîtrons un jour davantage, et que vous vous repentirez de m'avoir traité si froidement. Mille et mille bénédictions, mon cher et admirable ami; puissé-je vous voir bientôt et vous dire combien je vous suis sincèrement et tendrement attaché. Rappelez-moi donc vite sous l'influence de cette belle muse dont la mienne a un si grand besoin pour se réchauffer. Souvenez-vous que vous m'avez écrit que vous ne seriez heureux que lorsque vous m'auriez préparé _une ruche et des fleurs à côté des vôtres_[435].
[Note 434: Lamoignon.]
[Note 435: Bibliothèque de Genève.--Original autographe sans suscription.]
En débarquant à Calais, le 8 mai 1800, Chateaubriand écrivit à Fontanes ce petit mot:
_Calais, 18 floréal an VIII (8 mai 1800)._
J'arrive, mon cher et aimable ami, Mme Jacquet[436] veut bien me donner une place dans sa voiture. Je descendrai chez vous, et je vous prie de me chercher un logement tout près du vôtre. Nous serons à Paris le 10.