Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 44
«Votre _Itinéraire de Paris à Jérusalem_ est parvenu à Zéa, et j'ai lu, au milieu de notre famille, ce que Votre Excellence veut bien y dire d'obligeant pour elle. Votre séjour parmi nous a été si court, que nous ne méritons pas, à beaucoup près, les éloges que Votre Excellence a faits de notre hospitalité, et de la manière trop familière avec laquelle nous vous avons reçu. Nous venons d'apprendre aussi, avec la plus grande satisfaction, que Votre Excellence se {p.538} trouve replacée par les derniers événements, et qu'elle occupe un rang dû à son mérite autant qu'à sa naissance. Nous l'en félicitons, et nous espérons qu'au faîte des grandeurs, monsieur le comte de Chateaubriand voudra bien se ressouvenir de Zéa, de la nombreuse famille du vieux Pangalo, son hôte, de cette famille dans laquelle le Consulat de France existe depuis le glorieux règne de Louis le Grand, qui a signé le brevet de notre aïeul. Ce vieillard, si souffrant, n'est plus; j'ai perdu mon père; je me trouve, avec une fortune très médiocre, chargé de toute la famille; j'ai ma mère, six soeurs à marier, et plusieurs veuves à ma charge avec leurs enfants. J'ai recours aux bontés de Votre Excellence: je la prie de venir au secours de notre famille, en obtenant que le vice-consulat de Zéa, qui est très nécessaire pour la relâche fréquente des bâtiments du roi, ait des appointements comme les autres vice-consulats; que d'agent, que je suis, sans appointement, je sois vice-consul, avec le traitement attaché à ce grade. Je crois que Votre Excellence obtiendrait facilement cette demande en faveur des longs services de mes aïeux, si elle daignait s'en occuper, et qu'elle excusera la familiarité importune de vos hôtes de Zéa, qui espèrent en vos bontés.
«Je suis avec le plus profond respect,
«Monseigneur,
«De Votre Excellence
«Le très humble et très obéissant serviteur,
«M.-G. Pangalo.» Zéa, le 3 août 1816.
{p.539} Toutes les fois qu'un peu de gaieté me vient sur les lèvres, j'en suis puni comme d'une faute. Cette lettre me fait sentir un remords en relisant un passage (atténué, il est vrai, par des expressions reconnaissantes) sur l'hospitalité de nos consuls dans le Levant: «Mesdemoiselles Pangalo, dis-je dans l'_Itinéraire_, chantent en grec:
Ah! vous dirai-je, maman?
«M. Pangalo poussait des cris, les coqs s'égosillaient, et les souvenirs d'Iulis, d'Aristée, de Simonide étaient complètement effacés.»
Les demandes de protection tombaient presque toujours au milieu de mes discrédits et de mes misères. Au commencement même de la Restauration, le 11 octobre 1814, je reçus cette autre lettre datée de Paris:
«Monsieur l'ambassadeur,
«Mademoiselle Dupont, des îles Saint-Pierre et Miquelon, qui a eu l'honneur de vous voir dans ces îles, désirerait obtenir de Votre Excellence un moment d'audience. Comme elle sait que vous habitez la campagne, elle vous prie de lui faire savoir le jour où vous viendrez à Paris et où vous pourrez lui accorder cette audience.
«J'ai l'honneur d'être, etc.
«Dupont.»
Je ne me souvenais plus de cette demoiselle de l'époque de mon voyage sur l'Océan, tant la mémoire est {p.540} ingrate! Cependant, j'avais gardé un souvenir parfait de la fille inconnue qui s'assit auprès de moi dans la triste Cyclade glacée:
«Une jeune marinière parut dans les déclivités supérieures du morne, elle avait les jambes nues quoiqu'il fît froid, et marchait parmi la rosée.» etc.
Des circonstances indépendantes de ma volonté m'empêchèrent de voir mademoiselle Dupont. Si, par hasard, c'était la fiancée de Guillaumy, quel effet un quart de siècle avait-il produit sur elle? Avait-elle été atteinte de l'hiver de Terre Neuve, ou conservait-elle le printemps des fèves en fleurs, abritées dans le fossé du fort Saint-Pierre?
À la tête d'une excellente traduction des lettres de saint Jérôme, MM. Collombet et Grégoire[416] ont voulu trouver dans leur notice, entre ce saint et moi, à propos de la Judée, une ressemblance à laquelle je me refuse par respect. Saint Jérôme, du fond de sa solitude, traçait la peinture de ses combats intérieurs: je n'aurais pas rencontré les expressions de génie de l'habitant de la grotte de Bethléem; tout au plus aurais-je pu chanter avec saint François, mon patron en France et mon hôtelier au Saint-Sépulcre, ces deux cantiques en italien de l'époque qui précède l'italien de Dante:
In foco l'amor mi mise, In foco l'amor mi mise.
[Note 416: _Lettres de Saint Jérôme_, traduites en français par F. Z. Collombet et J.-F. Grégoire, cinq volumes in-8{o}.]
J'aime à recevoir des lettres d'outre-mer; ces lettres semblent m'apporter quelque murmure des vents, {p.541} quelque rayon des soleils, quelque émanation des destinées diverses que séparent les flots et que lient les souvenirs de l'hospitalité.
Voudrais-je revoir ces contrées lointaines? Une ou deux, peut-être. Le ciel de l'Attique a produit en moi un enchantement qui ne s'efface point; mon imagination est encore parfumée des myrtes du temple de la _Vénus au jardin_ et de l'iris du Céphise.
Fénelon, au moment de partir pour la Grèce, écrivait à Bossuet la lettre qu'on va lire[417]. L'auteur futur de _Télémaque_ s'y révèle avec l'ardeur du missionnaire et du poète:
«Divers petits accidents ont toujours retardé jusqu'ici mon retour à Paris; mais enfin, Monseigneur, je pars, et peu s'en faut que je ne vole. À la vue de ce voyage, j'en médite un plus grand. La Grèce entière s'ouvre à moi, le sultan effrayé recule; déjà le Péloponèse respire en liberté, et l'Église de Corinthe va refleurir; la voix de l'apôtre s'y fera encore entendre. Je me sens transporté dans ces beaux lieux et parmi ces ruines précieuses, pour y recueillir, avec les plus curieux monuments, l'esprit même de l'antiquité. Je cherche cet aréopage, où saint Paul {p.542} annonça aux sages du monde le Dieu inconnu; mais le profane vient après le sacré, et je ne dédaigne pas de descendre au Pirée, où Socrate fait le plan de sa République. Je monte au sommet du Parnasse, je cueille les lauriers de Delphes et je goûte les délices du Tempé.
«Quand est-ce que le sang des Turcs se mêlera avec celui des Perses sur les plaines de Marathon, pour laisser la Grèce entière à la religion, à la philosophie et aux beaux-arts, qui la regardent comme leur patrie?
. . . . . . . . . . Arva, beata Petamus arva divites et insulas.
«Je ne t'oublierai pas, ô île consacrée par les célestes visions du disciple bien-aimé; ô heureuse Pathmos, j'irai baiser sur la terre les pas de l'Apôtre, et je croirai voir les cieux ouverts. Là, je me sentirai saisi d'indignation contre le faux prophète, qui a voulu développer les oracles du véritable, et je bénirai le Tout-Puissant, qui, loin de précipiter l'Église comme Babylone, enchaîne le dragon et la rend victorieuse. Je vois déjà le schisme qui tombe, l'Orient et l'Occident qui se réunissent, et l'Asie qui voit renaître le jour après une si longue nuit; la terre sanctifiée par les pas du Sauveur et arrosée de son sang, délivrée de ses profanateurs, et revêtue d'une nouvelle gloire; enfin les enfants d'Abraham épars sur toute la terre, et plus nombreux que les étoiles du firmament, qui, rassemblés des quatre vents, viendront en foule reconnaître le Christ {p.543} qu'ils ont percé, et montrer à la fin des temps une résurrection. En voilà assez, Monseigneur, et vous serez bien aise d'apprendre que c'est ma dernière lettre, et la fin de mes enthousiasmes, qui vous importuneront peut-être. Pardonnez-les à ma passion de vous entretenir de loin, en attendant que je puisse le faire de près.
«Fr. de Fénelon.
[Note 417: Fénelon songeait aux Missions du Levant, au moment où il fut ordonné prêtre, vers 1675. Sa lettre, qui porte simplement comme date: Sarlat, 9 octobre, a dû être écrite entre 1675 et 1678, époque où il fut chargé des Nouvelles Catholiques. Le cardinal de Bausset (_Histoire de Fénelon_, Livre I, nº 15) conjecture qu'elle fut adressée à Bossuet; mais «le titre, ajouté par une main étrangère sur l'original, donne lieu de penser qu'elle fut écrite au duc de Beauvilliers, avec qui Fénelon se lia de très bonne heure, par les soins de M. Tronson, leur commun directeur». (_OEuvres de Fénelon_, Édition Lefort, tome VII, p. 491.)]
C'était là le vrai nouvel Homère, seul digne de chanter la Grèce et d'en raconter la beauté au nouveau Chrysostome.
* * * * *
Je n'ai devant les yeux, des sites de la Syrie, de l'Égypte et de la terre punique, que les endroits en rapport avec ma nature solitaire; ils me plaisaient indépendamment de l'antiquité, de l'art et de l'histoire. Les Pyramides me frappaient moins par leur grandeur que par le désert contre lequel elles étaient appliquées; la colonne de Dioclétien arrêtait moins mes regards que les festons de la mer le long des sables de la Libye. À l'embouchure pélusiaque du Nil, je n'aurais pas désiré un monument pour me rappeler cette scène peinte par Plutarque:
«L'affranchi chercha au long de la grève où il trouva quelque demeurant du vieil bateau de pêcheur, suffisant pour brusler un pauvre corps nu et encore non tout entier. Ainsi, comme il les amassoit et assembloit, il survint un Romain, homme d'âge qui, en ses jeunes ans, avoit été à la guerre sous Pompée. Ah! lui dit le Romain, tu n'auras pas tout seul cet honneur et te prie, {p.544} veuille-moi recevoir pour compagnon en une si sainte et si dévote rencontre, afin que je n'aie point occasion de me plaindre en tout, ayant, en récompense de plusieurs maux que j'ai endurés, rencontré au moins cette bonne aventure de pouvoir toucher avec mes mains et aider à ensevelir le plus grand capitaine des Romains.»
Le rival de César n'a plus de tombeau près de la Libye, et une jeune esclave _libyenne_ a reçu de la main d'une _Pompée_ une sépulture non loin de cette Rome, d'où le grand Pompée était banni. À ces jeux de la fortune, on conçoit comment les chrétiens s'allaient cacher dans la Thébaïde:
«Née en Libye, ensevelie à la fleur de mes ans sous la poussière ausonienne, je repose près de Rome le long de ce rivage sablonneux. L'illustre Pompée, qui m'avait élevée avec une tendresse de mère, a pleuré ma mort et m'a déposée dans un tombeau qui m'égale, moi pauvre esclave, aux Romains libres. Les feux de mon bûcher ont prévenu ceux de l'hymen. Le flambeau de Proserpine a trompé nos espérances.» (_Anthologie_.)
Les vents ont dispersé les personnages de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique, au milieu desquels j'ai paru, et dont je viens de vous parler: l'un est tombé de l'Acropolis d'Athènes, l'autre du rivage de Chio; celui-ci s'est précipité de la montagne de Sion, celui-là ne sortira plus des flots du Nil ou des citernes de Carthage. Les lieux aussi ont changé: de même qu'en Amérique s'élèvent des villes où j'ai vu des forêts, de même un empire se forme dans ces arènes de l'Égypte, où mes regards n'avaient rencontré que des {p.545} _horizons nus et ronds comme la bosse d'un bouclier_, disent les poésies arabes, _et des loups si maigres que leurs mâchoires sont comme un bâton fendu_. La Grèce a repris cette liberté que je lui souhaitais en la traversant sous la garde d'un janissaire. Mais jouit-elle de sa liberté nationale ou n'a-t-elle fait que changer de joug?
Je suis en quelque façon le dernier visiteur de l'empire turc dans ses vieilles moeurs. Les révolutions, qui partout ont immédiatement précédé ou suivi mes pas, se sont étendues sur la Grèce, la Syrie, l'Égypte. Un nouvel Orient va-t-il se former? qu'en sortira-t-il? Recevrons-nous le châtiment mérité d'avoir appris l'art moderne des armes à des peuples dont l'état social est fondé sur l'esclavage et la polygamie? Avons-nous porté la civilisation au dehors, ou avons-nous amené la barbarie dans l'intérieur de la chrétienté? Que résultera-t-il des nouveaux intérêts, des nouvelles relations politiques, de la création des puissances qui pourront surgir dans le Levant? Personne ne saurait le dire. Je ne me laisse pas éblouir par des bateaux à vapeur et des chemins de fer; par la vente du produit des manufactures et par la fortune de quelques soldats français, anglais, allemands, italiens, enrôlés au service d'un pacha: tout cela n'est pas de la civilisation. On verra peut-être revenir, au moyen des troupes disciplinées des Ibrahim futurs, les périls qui ont menacé l'Europe à l'époque de Charles-Martel, et dont plus tard nous a sauvés la généreuse Pologne. Je plains les voyageurs qui me suivront: le harem ne leur cachera plus ses secrets; ils n'auront point vu le vieux soleil de l'Orient et le turban de Mahomet. Le {p.546} petit Bédouin me criait en français, lorsque je passais dans les montagnes de la Judée: «En avant, marche!» L'ordre était donné, et l'Orient a marché.
Le camarade d'Ulysse, Julien, qu'est-il devenu? Il m'avait demandé, en me remettant son manuscrit, d'être concierge dans ma maison, rue d'Enfer: cette place était occupée par un vieux portier et sa famille que je ne pouvais renvoyer. La colère du ciel ayant rendu Julien volontaire et ivrogne, je le supportai longtemps; enfin, nous fûmes obligés de nous séparer. Je lui donnai une petite somme et lui fis une petite pension sur ma cassette, un peu légère, mais toujours copieusement remplie d'excellents billets hypothéqués sur mes châteaux en Espagne. Je fis entrer Julien, selon son désir, à l'hospice des Vieillards: il y acheva le grand et dernier voyage. J'irai bientôt occuper son lit vide, comme je dormis au camp d'Etnir-Capi sur la natte d'où l'on venait d'enlever un musulman pestiféré. Ma vocation est définitivement pour l'hôpital où gît la vieille société. Elle fait semblant de vivre et n'en est pas moins à l'agonie. Quand elle sera expirée, elle se décomposera afin de se reproduire sous des formes nouvelles, mais il faut d'abord qu'elle succombe; la première nécessité pour les peuples, comme pour les hommes, est de mourir: «La glace se forme au souffle de Dieu,» dit Job.
{p.547} APPENDICE
I
LE COMTE DU PLESSIX DE PARSCAU, BEAU-FRÈRE DE CHATEAUBRIAND[418]
[Note 418: Voir ci-dessus, p. 5.]
Hervé-Louis-Joseph-Marie, comte du Plessix de Parscau, né à Landerneau le 31 mars 1762, était fils de Louis-Guillaume du Plessix de Parscau, lieutenant des vaisseaux du roi (mort chef d'escadre en 1786), et de Anne-Marie-Geneviève le Roy de Parjean.
À vingt ans--il était alors enseigne--il assista au siège de Gibraltar à bord du _Guerrier_, que commandait son père (1782-1783).
Il était lieutenant de vaisseau, lorsqu'il épousa à Saint-Malo, le 29 mai 1789, Anne Buisson de la Vigne, fille de feu Messire Alexis-Jacques Buisson de la Vigne et de Céleste Rapion de la Placelière.
Dès 1791, il émigra avec sa jeune femme et son fils âgé d'un an. Après avoir séjourné quelque temps dans le {p.548} Hainaut autrichien, il entra dans le régiment d'Hector composé d'officiers de marine, fit, en qualité de capitaine la campagne de 1793-1794, et se retira en Angleterre.
En 1799, il fut envoyé par le comte d'Artois aux îles Saint-Marcouff, avec mission de recevoir, d'armer et d'équiper les royalistes qui voulaient passer en Normandie pour s'aller joindre aux troupes commandées par Frotté et le chevalier de Bruslart. De 1803 à 1807, le comte du Plessix de Parscau se fixe à Jersey où il continue de travailler pour la cause royale. En 1807 seulement, car tout espoir semblait désormais impossible, il revient en Angleterre, à Lymington. La chute de Napoléon lui rouvre les portes de la France. Il y rentre après une absence de vingt-trois ans, pendant laquelle il a perdu sa femme, morte à Lymington en 1813, et sept de ses enfants, qui tous dorment sur la terre étrangère; il lui en reste encore six, qui voient la France pour la première fois. Pour remplacer auprès d'eux la mère morte en exil, il épouse en 1814 une femme de quarante ans, Mlle de Kermalun. Surviennent les Cent-Jours; menacé d'être arrêté, il s'exile de nouveau, conduit sa famille à Lymington et se rend à Gand, où il présente au roi Louis XVIII deux de ses fils qui sont en état de servir, et où il retrouve son frère, le chevalier du Plessix de Parscau, et Chateaubriand, son beau-frère. Le second retour du roi met fin à son second exil. Nommé en 1816 capitaine de vaisseau, il reçoit le commandement des élèves de la marine à Brest. Chevalier de Saint-Louis depuis l'émigration, il est fait commandeur de Saint-Louis en 1823, grâce sans doute à l'appui de Chateaubriand, alors ministre. Les deux beaux-frères restèrent jusqu'à la fin dans les meilleurs termes.
Le comte du Plessix de Parscau fut promu en 1827 au grade de contre-amiral; mais il dut bientôt prendre sa {p.549} retraite, ses infirmités ne lui permettant plus de servir activement. Il est mort en son château de Kergyon le 11 octobre 1831, à l'âge de soixante-neuf ans.
II
LE MARIAGE DE CHATEAUBRIAND[419].
[Note 419: Ci-dessus, p. 7.]
Sainte-Beuve, dans la cinquième leçon du cours professé par lui à Liège en 1848-1849 sur _Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire_, signalant au passage le mariage du grand écrivain, ajoute en note:
Sur ce mariage, il m'a été raconté _d'étranges choses_: je dirai peut être ce que j'en ai su, à la fin de ce volume.
Et il n'y a pas manqué. Dans les _Notes diverses_ qu'il a entassées, à la fin de son livre _sur_ et _contre Chateaubriand_, il se donne un mal infini pour accréditer sur le mariage du poète et de Mlle Buisson de La Vigne certaine historiette, qu'il raconte en ces termes:
Le mariage de M. de Chateaubriand a été, dans le temps, l'objet de procès et d'assertions contradictoires singulières. Revenu d'Amérique, et à la veille d'émigrer, M. de Chateaubriand épousa, au commencement de 1792, Mlle Céleste de La Vigne-Buisson, petite-fille de M. de La Vigne-Buisson, qui avait été gouverneur de la Compagnie des Indes à Pondichéry.
Sainte-Beuve reproduit ici le récit du mariage d'après les _Mémoires d'Outre-tombe_, et il reprend:
Mais voici bien autre chose. Ce n'est plus du côté d'un oncle maternel démocrate que le mariage est attaqué, c'est du côté de l'oncle paternel, et dans un esprit tout différent. M. de Chateaubriand va se trouver entre deux oncles. Je cite mes auteurs. M. Viennet, dans ses Mémoires (inédits), raconte {p.550} qu'étant entré en service dans la marine vers 1797, il connut à Lorient un riche négociant, M. La Vigne-Buisson, et se lia avec lui. Quand l'auteur d'_Atala_ commença à faire du bruit, M. Buisson dit à M. Viennet: «Je le connais; il a épousé ma nièce, et il l'a épousée de force.» Et il raconta comment M. de Chateaubriand, ayant à contracter union avec Mlle de La Vigne, aurait imaginé de l'épouser comme dans les comédies, d'une façon postiche, en se servant d'un de ses gens comme prêtre et d'un autre comme témoin. Ce qu'ayant appris, l'oncle Buisson serait parti, muni d'une paire de pistolets et accompagné d'un vrai prêtre, et surprenant les époux de grand matin, il aurait dit à son beau-neveu: «Vous allez maintenant, monsieur, épouser tout de bon ma nièce, et sur l'heure.» Ce qui fut fait.
M. de Pongerville, étant à Saint-Malo en 1851, y connut _un vieil avocat de considération_, qui lui raconta le même fait, et exactement avec les mêmes circonstances.
Naturellement, dans ses _Mémoires_, M. de Chateaubriand n'a touché mot de cela: il n'a parlé que du procès fait à l'instigation de l'autre oncle. Faut-il croire que, selon le désir de sa mère, ayant à se marier devant un prêtre _non assermenté_, et s'étant engagé à en trouver un, il ait imaginé, dans son indifférence et son irrévérence d'alors, de s'en dispenser en improvisant l'étrange comédie à laquelle l'oncle de sa femme serait venu mettre bon ordre?--Ce point de sa vie, si on le pouvait, serait à éclaircir et l'on comprendrait mieux encore par là les chagrins qu'il donna à sa mère, chagrins causés, dit-il, _par ses égarements_, et le mouvement de repentir qu'il dut éprouver plus tard en apprenant sa mort avant d'avoir pu la revoir et l'embrasser[420].
[Note 420: _Chateaubriand et son groupe littéraire_, tome II, p. 405.]
Certes, Sainte-Beuve savait mieux que personne ce qu'il fallait penser des _étranges choses_ qu'il nous raconte, et qui auraient eu besoin, pour être admises, d'une autre autorité que celle de M. Viennet, qui n'a jamais réussi que ses _Fables_. Très pieuses, ayant en horreur les prêtres _intrus_, la mère et les soeurs de Chateaubriand étaient sans nul doute restées en rapports avec des prêtres _non assermentés_, lesquels d'ailleurs, au commencement de 1792, étaient encore nombreux en Bretagne. Elles ne {p.551} pouvaient donc avoir aucune peine à en trouver un, pour bénir le mariage de leur fils et de leur frère, et ce sont elles, bien évidemment, qui se sont chargées de le procurer. Elles n'auront pas laissé ce soin à Chateaubriand, qui débarquait d'Amérique et ne connaissait plus guère personne à Saint-Malo. Le récit des _Mémoires d'Outre-tombe_ a donc pour lui toutes les vraisemblances, tandis que la version où s'est complu Sainte-Beuve sonne le faux à chaque ligne. Elle a d'ailleurs contre elle des documents authentiques, des pièces irréfragables. M. Charles Cunat a relevé sur les registres de l'état civil de Saint-Malo les extraits qui suivent:
_Du dimanche 18 mars 1792._
Il y a eu promesse de mariage entre:
François-Auguste-René de Chateaubriand, fils mineur de feu René-Auguste et de dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, et demoiselle Céleste Buisson, fille mineure de feu Alexis-Jacques et de feue dame Céleste Rapion, tous deux originaires et domiciliés de cette ville: 1er et 3e bans.
_Lundi 19 mars 1792._
François-Auguste-René de Chateaubriand, fils second et mineur de feu René-Auguste de Chateaubriand et de dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, et demoiselle Céleste Buisson, fille mineure de feu sieur Alexis-Jacques Buisson et dame Céleste Rapion de la Placelière, tous deux originaires et domiciliés de cette ville, ont reçu de moi, soussigné curé, la bénédiction nuptiale dans l'église paroissiale, ce jour 19 mars 1792, en conséquence d'une bannie faite au prône de notre messe paroissiale, sans opposition, et de la dispense du temps prohibé et de deux bans. La présente cérémonie faite en vertu de deux décrets émanés de la justice de cette ville, attendu la minorité des parties contractantes, en présence de François-André Buisson, Jean-François Leroy, Michel-Thomas Bassinot et Charles Malapert, qui ont attesté le domicile et la liberté des parties; et ont signé avec les époux:
_Céleste Buisson, François de Chateaubriand, François-Auguste Buisson, Michel Bassinot, Malapert fils, Leroy._
DUHAMEL, curé.
{p.552} Ce mariage du 19 mars, célébré publiquement, régulièrement, après la publication des bans, après deux décrets émanés de la justice de paix, exclut nécessairement le prétendu mariage au pistolet et à la minute de l'oncle Buisson.
Mais il y a plus. Cet oncle Buisson, «le riche négociant de Lorient», n'a jamais existé. La famille de La Vigne n'a jamais entendu parler de lui, ni de son voyage à Saint-Malo, ni de ce mariage à main armée[421].
[Note 421: Voir le premier chapitre du très intéressant volume de M. Chédieu de Robethon sur _Chateaubriand et Madame de Custine_ (1893).]
III
FONTANES ET CHATEAUBRIAND[422].
[Note 422: Ci-dessus, p. 175.]
Voici la réponse de Chateaubriand à la lettre de Fontanes qu'on a lue dans le texte des _Mémoires_: