Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 43
«Nous levâmes l'ancre à deux heures. Un pilote nous mit hors du port. Le vent était faible et de la partie du midi. Nous restâmes trois jours à la vue de la colonne de Pompée, que nous découvrions à l'horizon. Le soir du troisième jour, nous entendîmes le coup de canon de retraite du port d'Alexandrie. Ce fut comme le signal de notre départ définitif, car le vent du nord se leva, et nous fîmes voile à l'occident.
«Le 1er décembre, le vent, se fixant à l'ouest, nous barra le chemin. Peu à peu il descendit au sud-ouest et se changea en une tempête qui ne cessa qu'à notre arrivée à Tunis. Pour occuper mon temps, je copiais et mettais en ordre les notes de ce voyage et les descriptions des _Martyrs_. La nuit, je me promenais sur le pont avec le second, le capitaine Dinelli. Les nuits passées au milieu des vagues, sur un vaisseau battu de la tempête, ne sont pas stériles; l'incertitude de notre avenir donne aux objets leur véritable prix: la terre, contemplée du milieu d'une mer orageuse, ressemble à la vie considérée par un homme qui va mourir.»
ITINÉRAIRE DE JULIEN».
«Après notre sortie du port d'Alexandrie, nous avons été assez bien pendant les premiers jours, mais cela n'a pas duré, car nous avons toujours eu mauvais temps et mauvais vent pendant le reste du trajet. Il y avait toujours de garde sur le pont un officier, le pilote et quatre matelots. Quand nous {p.524} voyions, à la fin du jour, que nous allions avoir une mauvaise nuit, nous montions sur le pont. Vers minuit, je faisais notre punch. Je commençais toujours à en donner à notre pilote et aux quatre matelots, ensuite j'en servais à Monsieur, à l'officier et à moi; mais nous ne prenions pas cela aussi tranquillement que dans un café. Cet officier avait beaucoup plus d'usage que le capitaine; il parlait très bien français, ce qui nous a été très agréable dans notre trajet.»
Nous continuons notre navigation et nous mouillons devant les îles Kerkeni.
MON ITINÉRAIRE.
«Un orage du sud-est s'éleva à notre grande joie, et en cinq jours nous arrivâmes dans les eaux de l'île de Malte. Nous la découvrîmes la veille de Noël; mais, le jour de Noël même, le vent se rangeant à l'ouest-nord-ouest, nous chassa au midi de Lampedouse. Nous restâmes dix-huit jours sur la côte orientale du royaume de Tunis, entre la vie et la mort. Je n'oublierai de ma vie la journée du 28.
«Nous jetâmes l'ancre devant les îles de Kerkeni. Nous restâmes huit jours à l'ancre dans la petite Syrte, où je vis commencer l'année 1807. Sous combien d'astres et dans combien de fortunes diverses j'avais déjà vu se renouveler pour moi les années, qui passent si vite ou qui sont si longues! Qu'ils étaient loin de moi ces temps de mon enfance où je recevais avec un coeur palpitant de joie la bénédiction et les présents paternels! Comme ce premier jour de l'année {p.525} était attendu! Et maintenant, sur un vaisseau étranger, au milieu de la mer, à la vue d'une terre barbare, ce premier jour s'envolait pour moi, sans témoins, sans plaisirs, sans les embrassements de la famille, sans ces tendres souhaits de bonheur qu'une mère forme pour son fils avec tant de sincérité! Ce jour, né du sein des tempêtes, ne laissait tomber sur mon front que des soucis, des regrets et des cheveux blancs.»
Julien est exposé à la même destinée, et il me reprend d'une de ces impatiences dont, heureusement, je me suis corrigé.
ITINÉRAIRE DE JULIEN.
«Nous étions très près de l'île de Malte et nous avions à craindre d'être aperçus par quelque bâtiment anglais qui aurait pu nous forcer d'entrer dans le port; mais aucun n'est venu à notre rencontre. Notre équipage se trouvait très fatigué, et le vent continuait à ne pas nous être favorable. Le capitaine voyant sur sa carte un mouillage nommé Kerkeni, duquel nous n'étions pas éloignés, fit voile dessus, sans en prévenir Monsieur, lequel, voyant que nous approchions de ce mouillage, s'est fâché de ce qu'il n'avait pas été consulté, disant au capitaine qu'il devait continuer sa route, ayant supporté de plus mauvais temps. Mais nous étions trop avancés pour reprendre notre route, et, d'ailleurs, la prudence du capitaine a été fort approuvée, car, cette nuit-là, le vent est devenu bien plus fort et la mer très mauvaise. Ayant été obligés de rester {p.526} vingt-quatre heures de plus que notre prévision dans le mouillage, Monsieur en marquait vivement son mécontentement au capitaine, malgré les justes raisons que celui-ci lui donnait.
«Il y avait environ un mois que nous naviguions, et il ne nous fallait plus que sept ou huit heures pour arriver dans le port de Tunis. Tout à coup le vent devint si violent que nous fûmes obligés de nous mettre au large, et nous restâmes trois semaines sans pouvoir aborder ce port. C'est encore dans ce moment que Monsieur reprocha de nouveau au capitaine d'avoir perdu trente-six heures au mouillage. On ne pouvait le persuader qu'il nous serait arrivé plus grand malheur si le capitaine eût été moins prévoyant. Le malheur que je voyais était de voir nos provisions baisser, sans savoir quand nous arriverions.»
Je foulai enfin le sol de Carthage. Je trouvai chez M. et madame Devoise l'hospitalité la plus généreuse. Julien fait bien connaître mon hôte; il parle aussi de la campagne et des Juifs: «Ils prient et pleurent,» dit-il.
Un brick de guerre américain m'ayant donné passage à son bord, je traversai le lac de Tunis pour me rendre à La Goulette. «Chemin faisant, dit Julien, je demandai à Monsieur s'il avait pris l'or qu'il avait mis dans le secrétaire de la chambre où il couchait; il me dit qu'il l'avait oublié, et je fus obligé de retourner à Tunis.» L'argent ne peut jamais me demeurer dans la cervelle.
Quand j'arrivai d'Alexandrie, nous jetâmes l'ancre en face les débris de la cité d'Annibal. Je les regardais {p.527} du bord sans pouvoir deviner ce que c'était. J'apercevais quelques cabanes de Maures, un ermitage musulman sur la pointe d'un cap avancé, des brebis paissant parmi des ruines, ruines si peu apparentes que je les distinguais à peine du sol qui les portait: c'était Carthage. Je la visitai avant de m'embarquer pour l'Europe.
MON ITINÉRAIRE.
«Du sommet de Byrsa, l'oeil embrasse les ruines de Carthage qui sont plus nombreuses qu'on ne le pense généralement: elles ressemblent à celles de Sparte, n'ayant rien de bien conservé, mais occupant un espace considérable. Je les vis au mois de février; les figuiers, les oliviers et les caroubiers donnaient déjà leurs premières feuilles; de grandes angéliques et des acanthes formaient des touffes de verdure parmi les débris de marbre de toutes couleurs. Au loin, je promenais mes regards sur l'isthme, sur une double mer, sur des îles lointaines, sur une campagne riante, sur des lacs bleuâtres, sur des montagnes azurées; je découvrais des forêts, des vaisseaux, des aqueducs, des villages maures, des ermitages mahométans, des minarets et les maisons blanches de Tunis. Des millions de sansonnets, réunis en bataillons et ressemblant à des nuages, volaient au-dessus de ma tête. Environné des plus grands et des plus touchants souvenirs, je pensais à Didon, à Sophonisbe, à la noble épouse d'Asdrubal; je contemplais les vastes plaines où sont ensevelies les légions d'Annibal, de Scipion et de César; mes yeux voulaient {p.528} reconnaître l'emplacement du palais d'Utique. Hélas! les débris du palais de Tibère existent encore à Caprée, et l'on cherche en vain à Utique la place de la maison de Caton! Enfin, les terribles Vandales, les légers Maures, passaient tour à tour devant ma mémoire, qui m'offrait, pour dernier tableau, saint Louis expirant sur les ruines de Carthage.»
Julien achève comme moi de prendre sa dernière vue de l'Afrique à Carthage.
ITINÉRAIRE DE JULIEN.
«Le 7 et le 8 nous nous sommes promenés dans les ruines de Carthage où il se trouve encore quelques fondations à rase terre, qui prouvent la solidité des monuments de l'antiquité. Il y a aussi comme les distributions de bains qui sont submergés par la mer. Il existe encore de très belles citernes; on en voyait d'autres qui étaient comblées. Le peu d'habitants qui occupent ces contrées cultivent les terres qui leur sont nécessaires. Ils ramassent différents marbres et pierres, ainsi que des médailles qu'ils vendent aux voyageurs comme antiques: Monsieur en a acheté pour rapporter en France.»
Julien raconte brièvement notre traversée de Tunis à la baie de Gibraltar; d'Algésiras, il arrive promptement à Cadix, et de Cadix à Grenade. Indifférent à _Blanca_[409], il remarque seulement que _l'Alhambra et autres édifices élevés sont sur des rochers d'une hauteur {p.529} immense_. Mon _Itinéraire_ n'entre pas dans beaucoup plus de détails sur Grenade; je me contente de dire:
«L'Alhambra me parut digne d'être remarqué, même après les temples de Grèce. La vallée de Grenade est délicieuse et ressemble beaucoup à celle de Sparte: on conçoit que les Maures regrettent un pareil pays.»
[Note 409: L'héroïne du _Dernier des Abencerages_.--Voir l'_Appendice_ nº XI: _La comtesse de Noailles_.]
C'est dans _le Dernier des Abencerages_[410] que j'ai décrit l'Alhambra. L'Alhambra, le Généralife, le Monte-Santo se sont gravés dans ma tête comme ces paysages fantastiques que, souvent à l'aube du jour, on croit entrevoir dans un beau premier rayon de l'aurore. Je me sens encore assez de nature pour peindre la Vega; mais je n'oserais le tenter, de peur de l'_archevêque de Grenade_. Pendant mon séjour dans la ville des sultanes, un guitariste, chassé par un tremblement de terre d'un village que je venais de traverser, s'était donné à moi. Sourd comme un pot, il me suivait partout: quand je m'asseyais sur une ruine dans le palais des Maures, il chantait debout à mes côtés, en s'accompagnant de sa guitare. L'harmonieux mendiant n'aurait peut-être pas composé la symphonie de _la Création_, mais sa poitrine brunie se montrait à travers les lambeaux de sa casaque, et il aurait eu grand besoin d'écrire comme Beethoven à mademoiselle Breuning:
«Vénérable Éléonore, ma très chère amie, je voudrais bien être assez heureux pour posséder une veste de poil de lapin tricotée par vous.»
[Note 410: Cette Nouvelle composée sous l'Empire, a paru pour la première fois en 1827, dans le tome XVI de la première édition des _OEuvres complètes_, sous le titre: _Les Aventures du dernier Abencerage_.]
{p.530} Je traversai d'un bout à l'autre cette Espagne où, seize années plus tard, le ciel me réservait un grand rôle, en contribuant à étouffer l'anarchie chez un noble peuple et à délivrer un Bourbon: l'honneur de nos armes fut rétabli, et j'aurais sauvé la légitimité, si la légitimité avait pu comprendre les conditions de sa durée.
Julien ne me lâche pas qu'il ne m'ait ramené sur la place Louis XV, le 5 juin 1807, à trois heures après midi. De Grenade, il me conduit à Aranjuez, à Madrid, à l'Escurial, d'où il saute à Bayonne.
«Nous sommes repartis de Bayonne, dit-il, le mardi 9 mai, pour Pau, Tarbes, Baréges et Bordeaux, où nous sommes arrivés le 18, très fatigués, avec chacun un mouvement de fièvre. Nous en sommes repartis le 19, et nous avons passé à Angoulême et à Tours, et nous sommes arrivés le 28 à Blois où nous avons couché. Le 31, nous avons continué notre route jusqu'à Orléans, et ensuite nous avons fait notre dernier coucher à Augerville[411].»
[Note 411: Augerville-la-Rivière, canton de Puiseaux, arrondissement de Pithiviers (Loiret); célèbre par son château, que le roi Charles VII avait donné à Jacques Coeur, et qui devint en 1825 la propriété de Berryer.]
J'étais là, à une poste d'un château[412] dont mon long voyage ne m'avait point fait oublier les habitants. Mais les jardins d'Armide, où étaient-ils? Deux ou trois fois, en retournant aux Pyrénées, j'ai aperçu du {p.531} grand chemin la colonne de Méréville[413]; ainsi que la colonne de Pompée, elle m'annonçait le désert: comme mes fortunes de mer, tout a changé.
[Note 412: Le château de Malesherbes, situé à six kilomètres d'Augerville. Il appartenait à Louis de Chateaubriand, le neveu du grand écrivain. Il est aujourd'hui la propriété de Mme la marquise de Beaufort, née de Chateaubriand.]
[Note 413: Il a été parlé plus haut, page 468, note 4, du château de Méréville. Je lis dans une description de Méréville et de son parc, faite en 1819: «Sur un des points les plus élevés du parc est une colonne dont la hauteur égale celle de la place Vendôme. Du sommet de cette colonne, la vue embrasse tout l'ensemble du parc et une campagne magnifique dont l'horizon s'étend à vingt lieues.»]
J'arrivai à Paris avant les nouvelles que je donnais de moi: j'avais devancé ma vie. Tout insignifiantes que sont les lettres que j'écrivais, je les parcours, comme on regarde de méchants dessins qui représentent des lieux qu'on a visités. Ces billets datés de Modon, d'Athènes, de Zéa, de Smyrne et de Constantinople, de Jaffa, de Jérusalem, d'Alexandrie, de Tunis, de Grenade, de Madrid et de Burgos; ces lignes tracées sur toutes sortes de papier, avec toutes sortes d'encre, apportées par tous les vents, m'intéressent. Il n'y a pas jusqu'à mes firmans que je ne me plaise à dérouler: j'en touche avec plaisir le vélin, j'en suis l'élégante calligraphie et je m'ébahis à la pompe du style. J'étais donc un bien grand personnage! Nous sommes de bien pauvres diables, avec nos lettres et nos passe-ports à quarante sous, auprès de ces seigneurs du turban!
Osman Séïd, pacha de Morée, adresse ainsi à qui de droit mon firman pour Athènes:
«Hommes de loi des bourgs de Misitra (Sparte) et d'Argos, cadis, nadirs, effendis, de qui puisse la sagesse s'augmenter encore; honneur de vos pairs et de nos grands, vaïvodes, et vous par qui voit {p.532} votre maître, qui le remplacez dans chacune de vos juridictions, gens en place et gens d'affaires, dont le crédit ne peut que croître;
«Nous vous mandons qu'entre les nobles de France, un noble (particulièrement) de Paris, muni de cet ordre, accompagné d'un janissaire armé et d'un domestique pour son escorte, a sollicité la permission et expliqué son intention de passer par quelques-uns des lieux et positions qui sont de vos juridictions, afin de se rendre à Athènes, qui est un isthme hors de là, séparé de vos juridictions.
«Voilà donc, effendis, vaïvodes et tous autres désignés ci-dessus, quand le susdit personnage arrivera aux lieux de vos juridictions, vous aurez le plus grand soin qu'on s'acquitte envers lui des égards et de tous les détails dont l'amitié fait une loi, etc., etc.
«An 1221 de l'hégire.»
Mon passe-port de Constantinople pour Jérusalem porte:
«Au tribunal sublime de Sa Grandeur le kadi de Kouds (Jérusalem), Schérif très excellent effendi:
«Très excellent effendi, que Votre Grandeur placée sur son tribunal auguste agrée nos bénédictions sincères et nos salutations affectueuses.
«Nous vous mandons qu'un personnage noble, de la cour de France, nommé François-Auguste de Chateaubriand, se rend en ce moment vers vous, pour accomplir le _saint_ pèlerinage (des chrétiens).»
Protégerions-nous de la sorte le voyageur inconnu près des maires et des gendarmes qui visitent son passe-port? On peut lire également dans ces firmans les révolutions des peuples: combien de _laissez-passer_ {p.533} a-t-il fallu que Dieu donnât aux empires, pour qu'un esclave tartare imposât des ordres à un vaïvode de Misitra, c'est-à-dire à un magistrat de Sparte; pour qu'un musulman recommandât un chrétien au cadi de Kouds, c'est-à-dire de Jérusalem!
L'_Itinéraire_ est entré dans les éléments qui composent ma vie. Quand je partis en 1806, un pèlerinage à Jérusalem paraissait une grande entreprise. Ores que la foule m'a suivi et que tout le monde est en diligence, le merveilleux s'est évanoui; il ne m'est guère resté en propre que Tunis: on s'est moins dirigé de ce côté, et l'on convient que j'ai désigné la véritable situation des ports de Carthage. Cette honorable lettre le prouve:
«Monsieur le vicomte, je viens de recevoir un plan du sol et des ruines de Carthage, donnant les contours exacts et les reliefs du terrain; il a été levé trigonométriquement sur une base de 1,500 mètres, il s'appuie sur des observations barométriques faites avec des baromètres correspondants. C'est un travail de dix ans de précision et de patience; il confirme vos opinions sur la position des ports de Byrsa.
«J'ai repris, avec ce plan exact, tous les textes anciens, et j'ai déterminé, je crois, l'enceinte extérieure et les autres parties du Cothon, de Byrsa et de Mégara, etc., etc. Je vous rends la justice qui vous est due à tant de titres.
«Si vous ne craignez pas de me voir fondre sur votre génie avec ma trigonométrie et ma lourde érudition, je serai chez vous au premier signe de votre part. Si nous vous suivons, mon père et moi, {p.534} dans la littérature, _longissimo intervallo_, au moins nous aurons tâché de vous imiter par la noble indépendance dont vous donnez à la France un si beau modèle.
«J'ai l'honneur d'être, et je m'en vante, votre franc admirateur.
«Dureau de La Malle[414].»
[Note 414: Adolphe-Jules-César-Auguste _Dureau de La Malle_ (1777-1857), membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Il a écrit de savants mémoires d'histoire et d'archéologie. Son principal ouvrage est l'_Économie politique des Romains_ (1840, 2 vol. in-8{o}).]
Une pareille rectification des lieux aurait suffi autrefois pour me faire donner un nom en géographie. Dorénavant, si j'avais encore la manie de faire parler de moi, je ne sais où je pourrais courir afin d'attirer l'attention du public: peut-être reprendrais-je mon ancien projet de la découverte du passage au pôle nord; peut-être remonterais-je le Gange. Là, je verrais la longue ligne noire et droite des bois qui défendent l'accès de l'Himalaya; lorsque, parvenu au col qui attache les deux principaux sommets du mont Ganghour, je découvrirais l'amphithéâtre incommensurable des neiges éternelles; lorsque je demanderais à mes guides, comme Heber, l'évêque anglican de Calcutta[415], le nom des autres montagnes de l'est, ils me répondraient qu'elles bordent l'empire chinois. À la bonne heure! mais revenir des Pyramides, c'est comme {p.535} si vous reveniez de Montlhéry. À ce propos, je me souviens qu'un pieux antiquaire des environs de Saint-Denis en France m'a écrit pour me demander si Pontoise ne ressemblait pas à Jérusalem.
[Note 415: Reginald _Heber_ (1783-1826). Né à Malpas (Cheshire), il devint en 1822 évêque de Calcutta. Il avait publié, en 1819, un petit volume de _Poèmes religieux_. Après sa mort, sa femme, Amélie Heber, fit paraître son _Récit de voyage à travers les provinces supérieures de l'Inde, de Calcutta à Bombay_ (trois volumes in-8{o}).]
La page qui termine l'_Itinéraire_ semble être écrite en ce moment même, tant elle reproduit mes sentiments actuels.
«Il y a vingt ans, disais-je, que je me consacre à l'étude au milieu de tous les hasards et de tous les chagrins; _diversa exsilia et desertas quoerere terras_: un grand nombre des feuilles de mes livres ont été tracées sous la tente, dans les déserts, au milieu des flots; j'ai souvent tenu la plume sans savoir comment je prolongerais de quelques instants mon existence... Si le ciel m'accorde un repos que je n'ai jamais goûté, je tâcherai d'élever en silence un monument à ma patrie; si la Providence me refuse ce repos, je ne dois songer qu'à mettre mes derniers jours à l'abri des soucis qui ont empoisonné les premiers. Je ne suis plus jeune, je n'ai plus l'amour du bruit; je sais que les lettres, dont le commerce est si doux quand il est secret, ne nous attirent au dehors que des orages. Dans tous les cas, j'ai assez écrit si mon nom doit vivre; beaucoup trop s'il doit mourir.»
Il est possible que mon _Itinéraire_ demeure comme un manuel à l'usage des Juifs errants de ma sorte: j'ai marqué scrupuleusement les étapes et tracé une carte routière. Tous les voyageurs à Jérusalem m'ont écrit pour me féliciter et me remercier de mon exactitude; j'en citerai un témoignage:
«Monsieur, vous m'avez fait l'honneur, il y a quelques {p.536} semaines, de me recevoir chez vous, ainsi que mon ami M. de Saint-Laumer; en vous apportant une lettre d'Abou-Gosch, nous venions vous dire combien on trouvait de nouveaux mérites à votre _Itinéraire_ en le lisant sur les lieux, et comme on appréciait jusqu'à son titre même, tout humble et tout modeste que vous l'ayez choisi, en le voyant justifié à chaque pas par l'exactitude scrupuleuse des descriptions, fidèles encore aujourd'hui, sauf quelques ruines de plus ou de moins, seul changement de ces contrées, etc.
«Jules FOLENTLOT.» Rue Caumartin, nº 23.
Mon exactitude tient à mon bon sens vulgaire; je suis de la race des Celtes et des tortues, race pédestre; non du sang des Tartares et des oiseaux, races pourvues de chevaux et d'ailes. La religion, il est vrai, me ravit quelquefois dans ses bras; mais quand elle me remet à terre, je chemine, appuyé sur mon bâton, me reposant aux bornes pour déjeuner de mon olive et de mon pain bis. _Si je suis moult allé en bois, comme font volontiers les François_, je n'ai, cependant, jamais aimé le changement pour le changement; la route m'ennuie: j'aime seulement le voyage à cause de l'indépendance qu'il me donne, comme j'incline vers la campagne, non pour la campagne mais pour la solitude. «Tout ciel m'est un,» dit Montaigne, «vivons entre les nôtres, allons mourir et rechigner entre les inconnus.»
Il me reste aussi de ces pays d'Orient quelques autres lettres parvenues à leur adresse plusieurs mois après leur date. Des Pères de la Terre sainte, des {p.537} consuls et des familles, me supposant devenu puissant sous la Restauration, ont réclamé, auprès de moi, les droits de l'hospitalité: de loin, on se trompe et l'on croit ce qui semble juste. M. Gaspari m'écrivit, en 1816, pour solliciter ma protection en faveur de son fils; sa lettre est adressée: _À monsieur le vicomte de Chateaubriand, grand maître de l'Université royale, à Paris_.
M. Caffe, ne perdant pas de vue ce qui se passe autour de lui, et m'apprenant des nouvelles de son univers, me mande d'Alexandrie: «Depuis votre départ, le pays n'est pas amélioré, quoique la tranquillité règne. Quoique le chef n'ait rien à craindre de la part des Mameluks, toujours réfugiés dans la Haute-Égypte, il faut pourtant qu'il se tienne en garde. Abd-el-Ouald fait toujours des siennes à la Mecque. Le canal de Manouf vient d'être fermé; Méhémet-Ali sera mémorable en Égypte pour avoir exécuté ce projet, etc.»
Le 12 août 1816, M. Pangalo fils m'écrivait de Zéa:
«Monseigneur,