Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2

Chapter 41

Chapter 413,359 wordsPublic domain

«Lorsque madame de Farcy existait, toujours près d'elle, je ne m'étais pas aperçue du besoin d'être en société de pensées avec quelqu'un. Je possédais ce {p.496} bien sans m'en douter. Mais depuis que nous avons perdu cette amie, et les circonstances m'ayant séparée de toi, je connus le supplice de ne pouvoir jamais délasser et renouveler son esprit dans la conversation de quelqu'un; je sens que mes idées me font mal lorsque je ne puis m'en débarrasser; cela tient sûrement à ma mauvaise organisation. Cependant je suis assez contente, depuis hier, de mon courage. Je ne fais nulle attention à mon chagrin, et à l'espèce de défaillance intérieure que j'éprouve. Je me suis délaissée. Continue à être toujours aimable envers moi: ce sera humanité ces jours-ci. Bonjour, mon ami. À tantôt, j'espère.»

* * * * *

Sans date.

«Sois tranquille, mon ami; ma santé se rétablit à vue d'oeil. Je me demande souvent pourquoi j'apporte tant de soin à l'étayer. Je suis comme un insensé qui édifierait une forteresse au milieu d'un désert. Adieu, mon pauvre frère.»

* * * * *

Sans date.

«Comme ce soir je souffre beaucoup de la tête, je viens tout simplement, au hasard, de t'écrire quelques pensées de Fénelon pour remplir mon engagement:

«--On est bien à l'étroit quand on se renferme au dedans de soi. Au contraire, on est bien au large quand on sort de cette prison pour entrer dans l'immensité de Dieu.

«--Nous retrouverons bientôt ce que nous avons perdu. Nous en approchons tous les jours à grands {p.497} pas. Encore un peu, et il n'y aura plus de quoi pleurer. C'est nous qui mourons: ce que nous aimons vit et ne mourra point.

«--Vous vous donnez des forces trompeuses, telles que la fièvre ardente en donne au malade. On voit en vous, depuis quelques jours, un mouvement convulsif pour montrer du courage et de la gaieté avec un fond d'agonie.»

«Voilà tout ce que ma tête et ma mauvaise plume me permettent de t'écrire ce soir. Si tu veux, je recommencerai demain et t'en conterai peut-être davantage. Bonsoir, mon ami. Je ne cesserai point de te dire que mon coeur se prosterne devant celui de Fénelon, dont la tendresse me semble si profonde et la vertu si élevée. Bonjour, mon ami.

«Je te dis à mon réveil mille tendresses et te donne cent bénédictions. Je me porte bien ce matin et suis inquiète si tu pourras me lire, et si ces pensées de Fénelon te paraîtront bien choisies. Je crains que mon coeur ne s'en soit trop mêlé.»

* * * * *

Sans date.

«Pourrais-tu penser que je m'occupe follement depuis hier à te corriger? Les Blossac m'ont confié dans le plus grand secret une romance de toi. Comme je ne trouve pas que dans cette romance tu aies tiré parti de tes idées, je m'amuse à essayer de les rendre dans toute leur valeur. Peut-on pousser l'audace plus loin? Pardonnez, grand homme, et ressouvenez-vous que je suis ta soeur, qu'il m'est un peu permis d'abuser de vos richesses.»

* * * * *

{p.498} Saint-Michel.

«Je ne te dirai plus: Ne viens plus me voir,--parce que n'ayant désormais que quelques jours à passer à Paris, je sens que ta présence m'est essentielle. Ne me viens tantôt qu'à quatre heures; je compte être dehors jusqu'à ce moment. Mon ami, j'ai dans la tête mille idées contradictoires de choses qui me semblent exister et n'exister pas, qui ont pour moi l'effet d'objets qui ne s'offriraient que dans une glace, dont on ne pourrait, par conséquent, s'assurer, quoiqu'on les vît distinctement. Je ne veux plus m'occuper de tout cela; de ce moment-ci, je m'abandonne. Je n'ai pas comme toi la ressource de changer de rive, mais je sens le courage de n'attacher nulle importance aux personnes et aux choses de mon rivage et de me fixer entièrement, irrévocablement, dans l'auteur de toute justice et de toute vérité. Il n'y a qu'un déplaisir auquel je crains de mourir difficilement, c'est de heurter en passant, sans le vouloir, la destinée de quelque autre, non pas par l'intérêt qu'on pourrait prendre à moi; je ne suis pas assez folle pour cela.»

* * * * *

Saint-Michel.

«Mon ami, jamais le son de ta voix ne m'a fait tant de plaisir que lorsque je l'entendis hier dans mon escalier. Mes idées, alors, cherchaient à surmonter mon courage. Je fus saisie d'aise de te sentir si près de moi; tu parus et tout mon intérieur rentra dans l'ordre. J'éprouve quelquefois une grande répugnance de coeur à boire mon calice. Comment ce {p.499} coeur, qui est un si petit espace, peut-il renfermer tant d'existence et tant de chagrins? Je suis bien mécontente de moi, bien mécontente. Mes affaires et mes idées m'entraînent; je ne m'occupe presque plus que de Dieu et je me borne à lui dire cent fois par jour:--Seigneur, hâtez-vous de m'exaucer, car mon esprit tombe dans la défaillance.»

* * * * *

Sans date.

«Mon frère, ne te fatigue ni de mes lettres, ni de ma présence; pense que bientôt tu seras pour toujours délivré de mes importunités. Ma vie jette sa dernière clarté, lampe qui s'est consumée dans les ténèbres d'une longue nuit, et qui voit naître l'aurore où elle va mourir. Veuille, mon frère, donner un seul coup d'oeil sur les premiers moments de notre existence; rappelle-toi que souvent nous avons été assis sur les mêmes genoux, et pressés ensemble tous deux sur le même sein; que déjà tu donnais des larmes aux miennes, que dès les premiers jours de ta vie tu as protégé, défendu ma frêle existence, que nos jeux nous réunissaient et que j'ai partagé tes premières études. Je ne te parlerai point de notre adolescence, de l'innocence de nos pensées et de nos joies, et du besoin mutuel de nous voir sans cesse. Si je te retrace le passé, je t'avoue ingénument, mon frère, que c'est pour me faire revivre davantage dans ton coeur. Lorsque tu partis pour la seconde fois de France, tu remis ta femme entre mes mains, tu me fis promettre de ne m'en point séparer. Fidèle à ce cher engagement, j'ai tendu volontairement {p.500} mes mains aux fers et je suis entrée dans ces lieux destinés aux seules victimes vouées à la mort. Dans ces demeures, je n'ai eu d'inquiétude que sur ton sort; sans cesse j'interrogeai sur toi les pressentiments de mon coeur. Lorsque j'eus recouvré la liberté, au milieu des maux qui vinrent m'accabler, la seule pensée de notre réunion m'a soutenue. Aujourd'hui que je perds sans retour l'espoir de couler ma carrière auprès de toi, souffre mes chagrins. Je me résignerai à ma destinée, et ce n'est que parce que je dispute encore avec elle, que j'éprouve de si cruels déchirements; mais quand je me serai soumise à mon sort... Et quel sort! Où sont mes amis, mes protecteurs et mes richesses! À qui importe mon existence, cette existence délaissée de tous, et qui pèse tout entière sur elle-même? Mon Dieu! n'est-ce pas assez pour ma faiblesse de mes maux présents, sans y joindre encore l'effroi de l'avenir? Pardon, trop cher ami, je me résignerai; je m'endormirai d'un sommeil de mort sur ma destinée. Mais, pendant le peu de jours que j'ai affaire dans cette ville, laisse-moi chercher en toi mes dernières consolations; laisse-moi croire que ma présence t'est douce. Crois que, parmi les coeurs qui t'aiment, aucun n'approche de la sincérité et de la tendresse de mon impuissante amitié pour toi. Remplis ma mémoire de souvenirs agréables qui prolongent auprès de toi mon existence. Hier, lorsque tu me parlas d'aller chez toi, tu me semblais inquiet et sérieux, tandis que tes paroles étaient affectueuses. Quoi, mon frère, serais-je aussi pour toi un sujet d'éloignement et d'ennui? Tu sais que ce n'est pas moi {p.501} qui t'ai proposé l'aimable distraction d'aller te voir, que je t'ai promis de ne point en abuser; mais si tu as changé d'avis, que ne me l'as-tu dit avec franchise? Je n'ai point de courage contre tes politesses. Autrefois tu me distinguais un peu plus de la foule commune et me rendais plus de justice. Puisque tu comptes sur moi aujourd'hui, j'irai tantôt te voir à onze heures. Nous arrangerons ensemble ce qui te conviendra le mieux pour l'avenir. Je t'ai écrit, certaine que je n'aurais pas le courage de te dire un seul mot de ce que contient cette lettre.»

* * * * *

Cette lettre si poignante et tout admirable est la dernière que je reçus; elle m'alarma par le redoublement de tristesse dont elle est empreinte. Je courus aux Dames Saint-Michel; ma soeur se promenait dans le jardin avec madame de Navarre; elle rentra quand on lui fit savoir que j'étais monté chez elle. Elle faisait visiblement des efforts pour rappeler ses idées et elle avait, par intervalles, un léger mouvement convulsif dans les lèvres. Je la suppliai de revenir à toute sa raison, de ne plus m'écrire des choses aussi injustes et qui me déchiraient le coeur, de ne plus penser que je pouvais jamais être fatigué d'elle. Elle parut un peu se calmer aux paroles que je multipliais pour la distraire et la consoler. Elle me dit qu'elle croyait que le couvent lui faisait mal, qu'elle se trouverait mieux dans un logement isolé, du côté du Jardin des Plantes, là où elle pourrait voir des médecins et se promener. Je l'invitai à suivre son goût, ajoutant qu'afin d'aider Virginie, sa femme de chambre, je lui donnerais le vieux Saint-Germain. Cette proposition parut lui faire {p.502} grand plaisir, en souvenir de madame de Beaumont, et elle m'assura qu'elle allait s'occuper de son nouveau logement. Elle me demanda ce que je comptais faire cet été: je lui dis que j'irais à Vichy rejoindre ma femme, ensuite chez M. Joubert à Villeneuve, pour de là rentrer à Paris. Je lui proposai de venir avec nous. Elle me répondit qu'elle voulait passer l'été seule, et qu'elle allait renvoyer Virginie à Fougères. Je la quittai; elle était plus tranquille.

Madame de Chateaubriand partit pour Vichy, et je me disposai à la suivre. Avant de quitter Paris, j'allai revoir Lucile. Elle était affectueuse; elle me parla de ses petits ouvrages, dont on a vu les fragments si beaux, vers le commencement de ces _Mémoires_. J'encourageai au travail le grand poète; elle m'embrassa, me souhaita un bon voyage, me fit promettre de revenir vite. Elle me reconduisit sur le palier de l'escalier, s'appuya sur la rampe et me regarda tranquillement descendre. Quand je fus au bas, je m'arrêtai, et, levant la tête, je criai à l'infortunée qui me regardait toujours: «Adieu, chère soeur! à bientôt! soigne-toi bien. Écris-moi à Villeneuve. Je t'écrirai. J'espère que l'hiver prochain, tu consentiras à vivre avec nous.»

Le soir, je vis le bonhomme Saint-Germain; je lui donnai des ordres et de l'argent pour qu'il baissât secrètement les prix de toutes les choses dont elle pourrait avoir besoin. Je lui enjoignis de me tenir au courant de tout et de ne pas manquer de me demander de revenir, en cas qu'il eût affaire de moi. Trois mois s'écoulèrent. En arrivant à Villeneuve, je trouvai deux billets assez tranquillisants sur la santé de madame de Caud; mais Saint-Germain oubliait de me parler {p.503} de la nouvelle demeure de ma soeur. J'avais commencé à écrire à celle-ci une longue lettre, lorsque madame de Chateaubriand tomba tout à coup dangereusement malade: j'étais au bord de son lit quand on m'apporta une nouvelle lettre de Saint-Germain; je l'ouvris: une ligne foudroyante m'apprenait la mort subite de Lucile.

J'ai pris soin de beaucoup de tombeaux dans ma vie, il était de mon sort et de la destinée de ma soeur que ses cendres fussent jetées au ciel. Je n'étais point à Paris au moment de sa mort; je n'y avais aucun parent; retenu à Villeneuve par l'état périlleux de ma femme, je ne pus courir à des restes sacrés; des ordres transmis de loin arrivèrent trop tard pour prévenir une inhumation commune. Lucile était ignorée et n'avait pas un ami; elle n'était connue que du vieux serviteur de madame de Beaumont, comme s'il eût été chargé de lier les deux destinées. Il suivit seul le cercueil délaissé, et il était mort lui-même avant que les souffrances de madame de Chateaubriand me permissent de la ramener à Paris.

Ma soeur fut enterrée parmi les pauvres: dans quel cimetière fut-elle déposée? dans quel flot immobile d'un océan de morts fut-elle engloutie? dans quelle maison expira-t-elle au sortir de la communauté des Dames de Saint-Michel? Quand, en faisant des recherches, quand, en compulsant les archives des municipalités, les registres des paroisses, je rencontrerais le nom de ma soeur, à quoi cela me servirait-il[403]? {p.504} Retrouverais-je le même gardien de l'enclos funèbre? retrouverais-je celui qui creusa une fosse demeurée sans nom et sans étiquette? Les mains rudes qui touchèrent les dernières une argile si pure en auraient-elles gardé le souvenir? Quel nomenclateur des ombres m'indiquerait la tombe effacée? ne pourrait-il pas se tromper de poussière? Puisque le ciel l'a voulu, que Lucile soit à jamais perdue! Je trouve dans cette absence de lieu une distinction d'avec les sépultures de mes autres amis. Ma devancière dans ce monde et dans l'autre prie pour moi le Rédempteur; elle le prie du milieu des dépouilles indigentes parmi lesquelles les siennes sont confondues: ainsi repose égarée, parmi les préférés de Jésus-Christ, la mère de Lucile et la mienne. Dieu aura bien su reconnaître ma soeur; et elle, qui tenait si peu à la terre, n'y devait point laisser de traces. Elle m'a quitté, cette sainte de génie. Je n'ai pas été un seul jour sans la pleurer. Lucile aimait à se cacher; je lui ai fait une solitude dans mon coeur: elle n'en sortira que quand j'aurai cessé de vivre[404].

[Note 403: L'acte de décès a été découvert depuis. Madame de Caud mourut dans le quartier du Marais, rue d'Orléans, nº 6, le 18 brumaire an XIII (9 novembre 1804).]

[Note 404: Le 13 novembre 1804, Chateaubriand, qui était alors chez son ami Joubert, à Villeneneuve-sur-Yonne, écrivait à Chênedollé: «Mme de Caud n'est plus. Elle est morte à Paris le 9. Nous avons perdu la plus belle âme, le génie le plus élevé qui ait jamais existé. Vous voyez que je suis né pour toutes les douleurs. En combien peu de jours Lucile a été rejoindre Pauline (madame de Beaumont)! Venez, mon cher ami, pleurer avec moi, cet hiver, au mois de janvier. Vous trouverez un homme inconsolable, mais qui est votre ami pour la vie.--Joubert vous dit un million de tendresses.»

Dans sa lettre à M. Molé, du 18 novembre, Joubert rend témoignage de l'affliction de Chateaubriand et de sa femme: «Il (Chateaubriand) a perdu depuis huit jours sa soeur Lucile, également pleurée de sa femme et de lui, également honorée de l'abondance de leurs larmes. Ce sont deux aimables enfants, sans compter que le garçon est un homme de génie.»]

{p.505} Ce sont là les vrais, les seuls événements de ma vie réelle! Que m'importaient, au moment où je perdais ma soeur, les milliers de soldats qui tombaient sur les champs de bataille, l'écroulement des trônes et le changement de la face du monde?

La mort de Lucile atteignit aux sources de mon âme: c'était mon enfance au milieu de ma famille, c'étaient les premiers vestiges de mon existence qui disparaissaient. Notre vie ressemble à ces bâtisses fragiles, étayées dans le ciel par des arcs-boutants: ils ne s'écroulent pas à la fois, mais se détachent successivement; ils appuient encore quelque galerie, quand déjà ils manquent au sanctuaire ou au berceau de l'édifice. Madame de Chateaubriand, toute meurtrie encore des caprices impérieux de Lucile, ne vit qu'une délivrance pour la chrétienne arrivée au repos du Seigneur. Soyons doux, si nous voulons être regrettés: la hauteur du génie et les qualités supérieures ne sont pleurées que des anges. Mais je ne puis entrer dans la consolation de madame de Chateaubriand.

* * * * *

Quand, revenant à Paris par la route de Bourgogne, j'aperçus la coupole du Val-de-Grâce et le dôme de Sainte-Geneviève, qui domine le Jardin des Plantes, j'eus le coeur navré: encore une compagne de ma vie laissée sur la route! Nous rentrâmes à l'hôtel de Coislin, et, bien que M. de Fontanes, M. Joubert, M. de Clausel, M. Molé vinssent passer les soirées chez moi, j'étais travaillé de tant de souvenirs et de pensées, que je n'en pouvais plus. Demeuré seul derrière les chers {p.506} objets qui m'avaient quitté, comme un marin étranger dont l'engagement est expiré et qui n'a ni foyers ni patrie, je frappais du pied la rive; je brûlais de me jeter à la nage dans un nouvel océan pour me rafraîchir et le traverser. Nourrisson du Pinde et croisé à Solyme, j'étais impatient d'aller mêler mes délaissements aux ruines d'Athènes, mes pleurs aux larmes de Madeleine.

J'allai voir ma famille[405] en Bretagne, et, de retour à Paris, je partis pour Trieste le 13 juillet 1806: madame de Chateaubriand m'accompagna jusqu'à Venise, où M. Ballanche la vint rejoindre[406].

[Note 405: La famille de Chateaubriand comprenait, à cette date, Mme la comtesse de Marigny, Mme la comtesse de Chateaubourg et leurs enfants; la fille de la comtesse Julie de Farcy; les fils du comte de Chateaubriand.]

[Note 406: «Nous allâmes faire nos adieux à nos parents en Bretagne, et, en juillet, M. de Chateaubriand se mit en route pour son grand voyage. Je partis avec lui, devant l'accompagner jusqu'à Venise. En passant à Lyon, au moment où nous traversions la place Bellecour, deux pistolets, qui se trouvaient bien imprudemment placés dans le cylindre de la voiture, partirent en même temps et mirent le feu au cylindre dans lequel se trouvaient une boîte de poudre et un sac de louis. C'était plus qu'il n'en fallait pour nous faire sauter, et avec nous une foule de monde qui entourait la voiture. M. de Chateaubriand eut la présence d'esprit, après m'avoir jeté dans les bras du premier venu, de retirer le sac et la boîte, et de descendre ensuite. On répara le dommage et nous continuâmes notre route.--En partant, je fis promettre au bon Ballanche de venir me chercher à Venise, où M. de Chateaubriand devait me quitter... M. de Chateaubriand quitta Venise le vendredi 1er août 1806, pour aller s'embarquer à Trieste. Je restai plusieurs jours attendant Ballanche qui n'arrivait pas. Je commençais à me désespérer, mourant d'ennui et du désir de me retrouver en France avec des amis auxquels je pusse confier mes inquiétudes. Il arriva enfin, c'était le soir: je lui fis une scène. Je lui dis que j'allais l'emmener sur la place Saint-Marc, et que c'était tout ce qu'il verrait de Venise, parce que nous partirions le lendemain, à cinq heures du matin: «Allons, me dit-il, puisque vous le voulez, je le veux bien. Mais alors il faudra que je revienne.» --«Vous reviendrez sûrement, mon cher Ballanche, mais l'année prochaine.» Il comprit cela; et le lendemain à cinq heures, nous nous embarquâmes pour _Fusina_.» (_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.)]

{p.507} Ma vie étant exposée heure par heure dans l'_Itinéraire_, je n'aurais plus rien à dire ici, s'il ne me restait quelques lettres inconnues écrites ou reçues pendant et après mon voyage. Julien, mon domestique et compagnon, a, de son côté, fait son _Itinéraire_ auprès du mien, comme les passagers sur un vaisseau tiennent leur journal particulier dans un voyage de découverte. Le petit manuscrit qu'il met à ma disposition servira de contrôle à ma narration: je serai Cook, il sera Clarke[407].

[Note 407: Le rapprochement entre _Julien_ et _Clarke_ est un peu forcé. Edward Clarke n'était pas le valet de chambre de Cook, mais son compagnon et son rival de gloire. Il fit trois fois le tour du monde. Tous deux partirent ensemble de Plymouth, le 12 juillet 1776; le capitaine Cook commandait _la Découverte_, le capitaine Clarke commandait _la Résolution_. Le but de leur voyage était de s'assurer s'il existe une communication entre l'Europe et l'Asie par le Nord de l'Amérique. Après la mort de Cook, tué par les naturels de l'île d'Owhihée, une des Sandwich, le 14 février 1779, Clarke lui succéda dans le commandement de l'expédition et périt, à son tour, au moment où il arrivait au Kamtchatka. La _Découverte_ et la _Résolution_ rentrèrent en Angleterre le 4 octobre 1780.]

Afin de mettre dans un plus grand jour la manière dont on est frappé dans l'ordre de la société et la hiérarchie des intelligences, je mêlerai ma narration à celle de Julien. Je le laisserai d'abord parler le premier, parce qu'il raconte quelques jours de voile faits sans moi de Modon à Smyrne.

{p.508} ITINÉRAIRE DE JULIEN.