Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2

Chapter 40

Chapter 403,485 wordsPublic domain

[Note 396: «Je ne sais ce qui nous empêcha d'accomplir la promesse que nous avions faite à Mme de Staël (d'aller, à leur retour de Chamonix, passer quelques jours à Coppet). Elle en fut très mécontente; et d'autant plus qu'ayant compté sur notre visite, elle écrivit d'avance, à Paris, les conversations présumées qu'elle avait eues avec M. de Chateaubriand, et dans lesquelles elle l'avait, disait-elle, _converti à ses opinions politiques_. On sut que nous n'avions point été à Coppet, et que la noble châtelaine avait fait seulement un roman de plus.» (_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.)]

[Note 397: Louis-Nicolas-Philippe-Auguste, comte de _Forbin_ (1779-1841). Homme d'esprit et peintre habile, il a publié des récits de voyage et produit un grand ombre de tableaux, qui lui ouvrirent les portes de l'Académie des Beaux-Arts. Une de ses toiles, la _Chapelle dans le Colisée à Rome_, figure avec honneur au Louvre. Nommé par la Restauration directeur des Musées, il réorganisa et agrandit celui du Louvre, créa le Musée Charles X, consacré aux antiquités étrusques et égyptiennes, et fonda le musée du Luxembourg, destiné spécialement aux artistes vivants. En 1805, il était chambellan de la princesse Pauline Borghèse. Plus tard il composera pour la reine Hortense des romances que la reine mettra en musique. Selon le mot de l'auteur des _Mémoires_, «il tenait dans ses mains puissantes le coeur des princesses». Si Chateaubriand parle ici de M. de Forbin avec une légère pointe d'ironie, il ne laissait pas d'avoir autrefois rendu pleine justice aux mérites de ce galant homme. Rendant compte, dans le _Conservateur_ de 1819, de son _Voyage au Levant_, il commençait ainsi son article: «M. le comte de Forbin, dans son _Voyage_, réunit le double mérite du peintre et de l'écrivain: l'_ut pictura poësis_ semble avoir été dit pour lui. Nous pouvons affirmer que, dessinés ou écrits, ses tableaux joignent la fidélité à l'élégance.»--Le comte de Marcellus, premier secrétaire à Londres, en 1822, pendant l'ambassade de Chateaubriand, épousa la fille de M. de Forbin.]

Le noble gentilhomme, peintre par le droit de la Révolution, commençait cette génération d'artistes qui s'arrangent eux-mêmes en croquis, en grotesques, {p.484} en caricatures. Les uns portent des moustaches effroyables, on dirait qu'ils vont conquérir le monde; leurs brosses sont des hallebardes, leurs grattoirs des sabres; les autres ont d'énormes barbes, des cheveux pendants ou bouffis; ils fument un cigare en guise de volcan. Ces _cousins de l'arc-en-ciel_, comme parle notre vieux Régnier, ont la tête remplie de déluges, de mers, de fleuves, de forêts, de cataractes, de tempêtes ou de carnages, de supplices et d'échafauds. Chez eux sont des crânes humains, des fleurets, des mandolines, des morions et des dolimans. Hâbleurs, entreprenants, impolis, libéraux (jusqu'au portrait du tyran qu'ils peignent), ils visent à former une espèce à part entre le singe et le satyre; ils tiennent à faire comprendre que le secret de l'atelier a ses dangers, et qu'il n'y a pas sûreté pour les modèles. Mais combien ne rachètent-ils pas ces travers par une existence exaltée, une nature souffrante et sensible, une abnégation entière d'eux-mêmes, un dévouement sans calcul aux misères des autres, une manière de sentir délicate, supérieure, idéalisée, une indigence fièrement accueillie et noblement supportée; enfin, quelquefois par des talents immortels, fils du travail, de la passion, du génie et de la solitude!

Sortis de nuit de Genève pour retourner à Lyon, nous fûmes arrêtés au pied du fort de l'Écluse, en attendant l'ouverture des portes. Pendant cette station des sorcières de Macbeth sur la bruyère, il se passait en moi des choses étranges. Mes années expirées ressuscitaient et m'environnaient comme une bande de fantômes; mes saisons brûlantes me revenaient dans leur flamme et leur tristesse. Ma vie, creusée par {p.485} la mort de madame de Beaumont, était demeurée vide: des formes aériennes, houris ou songes, sortant de cet abîme, me prenaient par la main et me ramenaient au temps de la sylphide. Je n'étais plus aux lieux que j'habitais, je rêvais d'autres bords. Quelque influence secrète me poussait aux régions de l'Aurore, où m'entraînaient d'ailleurs le plan de mon nouveau travail et la voix religieuse qui me releva du voeu de la villageoise, ma nourrice. Comme toutes mes facultés s'étaient accrues, comme je n'avais jamais abusé de la vie, elle surabondait de la sève de mon intelligence, et l'art, triomphant dans ma nature, ajoutait aux inspirations du poète. J'avais ce que les Pères de la Thébaïde appelaient des _ascensions_ de coeur. Raphaël (qu'on pardonne au blasphème de la similitude), Raphaël, devant _la Transfiguration_ seulement ébauchée sur le chevalet, n'aurait pas été plus électrisé par son chef-d'oeuvre que je ne l'étais par cet Eudore et cette Cymodocée, dont je ne savais pas encore le nom et dont j'entrevoyais l'image au travers d'une atmosphère d'amour et de gloire.

Ainsi le génie natif qui m'a tourmenté au berceau retourne quelquefois sur ses pas après m'avoir abandonné; ainsi se renouvellent mes anciennes souffrances; rien ne guérit en moi; si mes blessures se ferment instantanément, elles se rouvrent tout à coup comme celles des crucifix du moyen âge, qui saignent à l'anniversaire de la Passion. Je n'ai d'autre ressource, pour me soulager dans ces crises, que de donner un libre cours à la fièvre de ma pensée, de même qu'on se fait percer les veines quand le sang afflue au coeur ou monte à la tête. Mais de quoi parlé-je? {p.486} Ô religion, où sont donc tes puissances, tes freins, tes baumes! Est-ce que je n'écris pas toutes ces choses à d'innombrables années de l'heure où je donnai le jour à René? J'avais mille raisons pour me croire mort, et je vis! C'est grand'pitié. Ces afflictions du poète isolé, condamné à subir le printemps malgré Saturne, sont inconnues de l'homme qui ne sort point des lois communes; pour lui, les années sont toujours jeunes: «Or, les jeunes chevreaux, dit Oppien, veillent sur l'auteur de leur naissance; lorsque celui-ci vient à tomber dans les filets du chasseur, ils lui présentent avec la bouche l'herbe tendre et fleurie, qu'ils sont allés cueillir au loin, et lui apportent sur le bord des lèvres une eau fraîche, puisée dans le prochain ruisseau[398].»

[Note 398: Les _Cynégétiques_, liv. II, v. 348.]

* * * * *

De retour à Lyon, j'y trouvai des lettres de M. Joubert: elles m'annonçaient son impossibilité d'être à Villeneuve avant le mois de septembre. Je lui répondis:

«Votre départ de Paris est trop éloigné et me gêne; vous sentez que ma femme ne voudra jamais arriver avant vous à Villeneuve: c'est aussi une tête que celle-là, et, depuis qu'elle est avec moi, je me trouve à la tête de deux têtes très-difficiles à gouverner. Nous resterons à Lyon, où l'on nous fait si prodigieusement manger que j'ai à peine le courage de sortir de cette excellente ville. L'abbé de Bonnevie est ici, de retour de Rome; il se porte à merveille; il est gai, il prêchaille et ne pense plus à ses malheurs: il vous embrasse et va vous {p.487} écrire. Enfin tout le monde est dans la joie, excepté moi; il n'y a que vous qui grogniez. Dites à Fontanes que j'ai dîné chez M. Saget.»

Ce M. Saget était la providence des chanoines; il demeurait sur le coteau de Sainte-Foix, dans la région du bon vin. On montait chez lui à peu près par l'endroit où Rousseau avait passé la nuit au bord de la Saône.

«Je me souviens, dit-il, d'avoir passé une nuit délicieuse, hors de la ville, dans un chemin qui côtoyait la Saône. Des jardins élevés en terrasse bordaient le chemin du côté opposé: il avait fait très-chaud ce jour-là; la soirée était charmante, la rosée humectait l'herbe flétrie; point de vent, une nuit tranquille; l'air était frais sans être froid; le soleil après son coucher avait laissé dans le ciel des vapeurs rouges, dont la réflexion rendait l'eau couleur de rose; les arbres des terrasses étaient chargés de rossignols qui se répondaient de l'un à l'autre. Je me promenais dans une sorte d'extase, livrant mes sens et mon coeur à la jouissance de tout cela, et soupirant seulement un peu du regret d'en jouir seul. Absorbé dans ma douce rêverie, je prolongeai fort avant dans la nuit ma promenade, sans m'apercevoir que j'étais las. Je m'en aperçus enfin: je me couchai voluptueusement sur la tablette d'une espèce de niche ou de fausse porte, enfoncée dans un mur de terrasse: le ciel de mon lit était formé par les têtes des arbres, un rossignol était précisément au-dessus de moi; je m'endormis à son chant: mon sommeil fut doux; mon réveil le fut davantage. Il était grand jour: mes yeux en {p.488} s'ouvrant virent l'eau, la verdure, un paysage admirable.»

Le charmant itinéraire de Rousseau à la main, on arrivait chez M. Saget. Cet antique et maigre garçon, jadis marié, portait une casquette verte, un habit de camelot gris, un pantalon de nankin, des bas bleus et des souliers de castor. Il avait vécu beaucoup à Paris et s'était lié avec mademoiselle Devienne[399]. Elle lui écrivait des lettres fort spirituelles, le gourmandait et lui donnait de très bons conseils: il n'en tenait compte, car il ne prenait pas le monde au sérieux, croyant apparemment, comme les Mexicains, que le monde avait déjà usé quatre soleils, et qu'au quatrième (lequel nous éclaire aujourd'hui) les hommes avaient été changés en magots. Il n'avait cure du martyre de saint Pothin et de saint Irénée, ni du massacre des protestants rangés côte à côte par ordre de Mandelot, gouverneur de Lyon, et ayant tous la gorge coupée du même côté. Vis-à-vis le champ des fusillades des Brotteaux, il m'en racontait les détails, tandis qu'il se promenait parmi ces ceps, mêlant son récit de quelques vers de Loyse Labbé: il n'aurait pas perdu un coup de dent durant les derniers malheurs de Lyon, sous la charte-vérité.

[Note 399: Jeanne-Françoise _Thévenin_, dite Sophie _Devienne_ (1763-1841). Engagée en 1785 à la Comédie Française, elle fut, jusqu'à sa retraite en 1813, une des meilleures soubrettes de notre théâtre classique. Elle excellait surtout dans les pièces de Marivaux. Aussi estimée pour sa conduite que goûtée pour son talent, Mlle Devienne était née à Lyon, comme son ami M. Saget, ce bourgeois très particulier auquel elle donnait si inutilement de si bons conseils.]

Certains jours, à Sainte-Foix, on étalait une certaine {p.489} tête de veau marinée pendant cinq nuits, cuite dans du vin de Madère et rembourrée de choses exquises; de jeunes paysannes très-jolies servaient à table; elles versaient l'excellent vin du cru renfermé dans des dames-jeannes de la grandeur de trois bouteilles. Nous nous abattions, moi et le chapitre en soutane, sur le festin Saget: le coteau en était tout noir[400].

[Note 400: «Il y avait à Lyon, dans ce temps-là, un certain M. Saget, qui habitait, sur le coteau de Fourvières, la plus jolie maison du monde. Ce vieil original, riche comme un puits, dépensait la moitié de son argent en bonnes oeuvres pour expier celles, assez mauvaises, auxquelles il consacrait, dit-on, l'autre moitié de sa fortune. Il avait, pour faire les honneurs de sa maison, deux vieilles demoiselles qui avaient été fort belles dans leur temps, et, pour le servir, un essaim de jeunes paysannes jolies, belles et très richement vêtues. Du reste, ses dîners étaient excellents, ses vins, les meilleurs du monde, et les convives (pour la plupart) messieurs du chapitre de Saint-Jean de Lyon.» (_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.)]

Notre _dapifer_ trouva vite la fin de ses provisions dans la ruine de ses derniers moments, il fut recueilli par deux ou trois des vieilles maîtresses qui avaient pillé sa vie, «espèce de femmes, dit saint Cyprien, qui vivent comme si elles pouvaient être aimées, quæ sic vivis ut possis adamari.»

* * * * *

Nous nous arrachâmes aux délices de Capoue pour aller voir la Chartreuse, toujours avec M. Ballanche. Nous louâmes une calèche dont les roues disjointes faisaient un bruit lamentable. Arrivés à Voreppe, nous nous arrêtâmes dans une auberge au haut de la ville. Le lendemain, à la pointe du jour, nous montâmes à cheval et nous partîmes, précédés d'un guide. Au village de Saint-Laurent, au bas de la Grande-Chartreuse, {p.490} nous franchîmes la porte de la vallée, et nous suivîmes, entre deux flancs de rochers, le chemin montant au monastère. Je vous ai parlé, à propos de Combourg, de ce que j'éprouvai dans ce lieu. Les bâtiments abandonnés se lézardaient sous la surveillance d'une espèce de fermier des ruines. Un frère lai était demeuré là, pour prendre soin d'un solitaire infirme qui venait de mourir: la religion avait imposé à l'amitié la fidélité et l'obéissance. Nous vîmes la fosse étroite fraîchement recouverte: Napoléon, dans ce moment, en allait creuser une immense à Austerlitz. On nous montra l'enceinte du couvent, les cellules, accompagnées chacune d'un jardin et d'un atelier; on y remarquait des établis de menuisier et des rouets de tourneur: la main avait laissé tomber le ciseau. Une galerie offrait les portraits des supérieurs de la Chartreuse. Le palais ducal à Venise garde la suite des _ritratti_ des doges; lieux et souvenirs divers! Plus haut, à quelque distance, on nous conduisit à la chapelle du reclus immortel de Le Sueur.

Après avoir dîné dans une vaste cuisine, nous repartîmes et nous rencontrâmes, porté en palanquin comme un rajah, M. Chaptal[401], jadis apothicaire, puis sénateur, ensuite possesseur de Chanteloup et inventeur du sucre de betterave, l'avide héritier des beaux roseaux indiens de la Sicile, perfectionnés par le soleil d'Otahiti. En descendant des forêts, j'étais occupé des anciens cénobites; pendant des siècles, ils {p.491} portèrent, avec un peu de terre dans le pan de leur robe, des plants de sapins, devenus des arbres sur les rochers. Heureux, ô vous qui traversâtes le monde sans bruit, et ne tournâtes pas même la tête en passant!

[Note 401: Jean-Antoine _Chaptal_, comte de Chanteloup (1756-1832); membre de l'Institut dès la fondation; ministre de l'Intérieur (1800-1805), sénateur de l'Empire, pair de France de la Restauration.]

Nous n'eûmes pas plutôt atteint la porte de la vallée qu'un orage éclate; un déluge se précipite, et des torrents troublés détalent en rugissant de toutes les ravines. Madame de Chateaubriand, devenue intrépide à force de peur, galopait à travers les cailloux, les flots et les éclairs. Elle avait jeté son parapluie pour mieux entendre le tonnerre; le guide lui criait: «Recommandez votre âme à Dieu! Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!» Nous arrivâmes à Voreppe au son du tocsin; les restes de l'orage déchiré étaient devant nous. On apercevait au loin dans la campagne l'incendie d'un village, et la lune arrondissant la partie supérieure de son disque au-dessus des nuages, comme le front pâle et chauve de saint Bruno, fondateur de l'ordre du silence. M. Ballanche, tout dégouttant de pluie, disait avec sa placidité inaltérable: «Je suis comme un poisson dans l'eau.» Je viens, en cette année 1838, de revoir Voreppe; l'orage n'y était plus; mais il m'en reste deux témoins, madame de Chateaubriand et M. Ballanche[402]. Je le fais {p.492} observer, car j'ai eu trop souvent, dans ces _Mémoires_, à remarquer les absents.

[Note 402: Les détails donnés par Mme de Chateaubriand dans ses _Souvenirs_ confirment de tous points ceux des _Mémoires_. Voici la fin de son piquant récit: «Lorsque nous fûmes réchauffés et que l'orage fut un peu apaisé; nous nous remîmes en route, mais la pluie avait grossi les torrents au point qu'en les traversant nos chevaux avaient de l'eau jusqu'au poitrail. Comme je ne craignais que le retour de l'orage, je devins vaillante contre les autres dangers. Je mis donc ma vieille rosse au galop. Le guide, qui savait que ce n'était pas son allure, me criait d'arrêter, que j'allais tuer son cheval: «Monsieur, disait-il à mon mari, votre dame a fait la guerre!»]

De retour à Lyon, nous y laissâmes notre compagnon et nous allâmes à Villeneuve. Je vous ai raconté ce que c'était que cette petite ville, mes promenades et mes regrets aux bords de l'Yonne avec M. Joubert. Là, vivaient trois vieilles filles, mesdemoiselles Piat; elles rappelaient les trois amies de ma grand'mère à Plancoët, à la différence près des positions sociales. Les vierges de Villeneuve moururent successivement, et je me souvenais d'elles à la vue d'un perron herbu, montant en dehors de leur maison déshabitée. Que disaient-elles en leur temps, ces demoiselles villageoises? Elles parlaient d'un chien, et d'un manchon que leur père leur avait acheté jadis à la foire de Sens. Cela me charmait autant que le concile de cette même ville, où saint Bernard fit condamner Abailard, mon compatriote. Les vierges au manchon étaient peut-être des Héloïse; elles aimèrent peut-être, et leurs lettres retrouvées un jour enchanteront l'avenir. Qui sait? Elles écrivaient peut-être à leur _seigneur, aussi leur père, aussi leur frère, aussi leur époux: «domino suo, imo patri_, etc.», qu'elles se sentaient honorées du nom d'amie, du nom de _maîtresse_ ou de _courtisane, concubinæ vel scorti_. «Au milieu de son sçavoir,» dit un docteur grave, «je trouve Abailard avoir fait un trait de folie admirable, quand il suborna d'amour Héloïse, son escolière.»

{p.493} Une grande et nouvelle douleur me surprit à Villeneuve. Pour vous la raconter, il faut retourner quelques mois en arrière de mon voyage en Suisse. J'habitais encore la maison de la rue Miromesnil, lorsque, dans l'automne de 1804, madame de Caud vint à Paris. La mort de madame de Beaumont avait achevé d'altérer la raison de ma soeur; peu s'en fallut qu'elle ne crût pas à cette mort, qu'elle ne soupçonnât du mystère dans cette disparition, ou qu'elle ne rangeât le ciel au nombre des ennemis qui se jouaient de ses maux. Elle n'avait rien: je lui avais choisi un appartement rue Caumartin, en la trompant sur le prix de la location et sur les arrangements que je lui fis prendre avec un restaurateur. Comme une flamme prête à s'éteindre, son génie jetait la plus vive lumière; elle en était tout éclairée. Elle traçait quelques lignes qu'elle livrait au feu, ou bien elle copiait dans des ouvrages quelques pensées en harmonie avec la disposition de son âme. Elle ne resta pas longtemps rue Caumartin; elle alla demeurer aux Dames Saint-Michel, rue du faubourg Saint-Jacques: madame de Navarre était supérieure du couvent. Lucile avait une petite cellule ayant vue sur le jardin: je remarquai qu'elle suivait des yeux, avec je ne sais quel désir sombre, les religieuses qui se promenaient dans l'enclos autour des carrés de légumes. On devinait qu'elle enviait la sainte, et qu'allant par delà, elle aspirait à l'ange. Je sanctifierai ces _Mémoires_ en y déposant, comme des reliques, ces billets de madame de Caud, écrits avant qu'elle eût pris son vol vers sa patrie éternelle.

{p.494} 17 janvier.

«Je me reposais de mon bonheur sur toi et sur madame de Beaumont, je me sauvais dans votre idée de mon ennui et de mes chagrins: toute mon occupation était de vous aimer. J'ai fait cette nuit de longues réflexions sur ton caractère et ta manière d'être. Comme toi et moi nous sommes toujours voisins, il faut, je crois, du temps pour me connaître, tant il y a diverses pensées dans ma tête! tant ma timidité et mon espèce de faiblesse extérieure sont en opposition avec ma force intérieure! En voilà trop sur moi. Mon illustre frère, reçois le plus tendre remercîment de toutes les complaisances et de toutes les marques d'amitié que tu n'as cessé de me donner. Voilà la dernière lettre de moi que tu recevras le matin. J'ai beau te faire part de mes idées. Elles n'en restent pas moins tout entières en moi.»

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Sans date.

«Me crois-tu sérieusement, mon ami, à l'abri de quelque impertinence de M. Chênedollé? Je suis bien décidée à ne point l'inviter à continuer ses visites; je me résigne à ce que celle de mardi soit la dernière. Je ne veux pas gêner sa politesse. Je ferme pour toujours le livre de ma destinée, et je le scelle du sceau de la raison; je n'en consulterai pas plus les pages, maintenant, sur les bagatelles que sur les choses importantes de la vie. Je renonce à toutes mes folles idées; je ne veux m'occuper ni me chagriner de celles des autres; je me livrerai à {p.495} corps perdu à tous les événements de mon passage dans ce monde. Quelle pitié que l'attention que je me porte! Dieu ne peut plus m'affliger qu'en toi. Je le remercie du précieux, bon et cher présent qu'il m'a fait en ta personne et d'avoir conservé ma vie sans tache: voilà tous mes trésors. Je pourrais prendre pour emblème de ma vie la lune dans un nuage, avec cette devise: Souvent obscurcie, jamais ternie. Adieu, mon ami. Tu seras peut-être étonné de mon langage depuis hier matin. Depuis t'avoir vu, mon coeur s'est relevé vers Dieu, et je l'ai placé tout entier au pied de la croix, sa seule et véritable place.»

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Ce jeudi.

«Bonjour, mon ami. De quelle couleur sont tes idées ce matin? Pour moi, je me rappelle que la seule personne qui put me soulager quand je craignais pour la vie de madame de Farcy fut celle qui me dit:--Mais il est dans l'ordre des choses possibles que vous mouriez avant elle. Pouvait-on frapper plus juste? Il n'est rien tel, mon ami, que l'idée de la mort pour nous débarrasser de l'avenir. Je me hâte de te débarrasser de moi ce matin, car je me sens trop en train de dire de belles choses. Bonjour, mon pauvre frère. Tiens-toi en joie.»

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Sans date.