Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 4
Et cependant mon zèle surpassait ma foi; je sentais que l'émigration était une sottise et une folie: «Pelaudé à toutes mains, dit Montaigne, aux Gibelins j'estois Guelfe, aux Guelfes Gibelin.» Mon peu de goût pour la monarchie absolue ne me laissait aucune illusion sur le parti que je prenais: je nourrissais des scrupules, et, bien que résolu de me sacrifier à l'honneur, je voulus avoir sur l'émigration l'opinion de M. de Malesherbes. {p.034} Je le trouvai très animé: les crimes continués sous ses yeux avaient fait disparaître la tolérance politique de l'ami de Rousseau; entre la cause des victimes et celle des bourreaux, il n'hésitait pas. Il croyait que tout valait mieux que l'ordre de choses alors existant; il pensait, dans mon cas particulier, qu'un homme portant l'épée ne se pouvait dispenser de rejoindre les frères d'un roi opprimé et livré à ses ennemis. Il approuvait mon retour d'Amérique et pressait mon frère de partir avec moi.
Je lui fis les objections ordinaires sur l'alliance des étrangers, sur les intérêts de la patrie, etc., etc. Il y répondit; des raisonnements généraux passant aux détails, il me cita des exemples embarrassants. Il me présenta les Guelfes et les Gibelins, s'appuyant des troupes de l'empereur ou du pape; en Angleterre, les barons se soulevant contre _Jean sans Terre_. Enfin, de nos jours, il citait la République des États-Unis implorant le secours de la France. «Ainsi, continuait M. de Malesherbes, les hommes les plus dévoués à la liberté et à la philosophie, les républicains et les protestants, ne se sont jamais crus coupables en empruntant une force qui pût donner la victoire à leur opinion. Sans notre or, nos vaisseaux et nos soldats, le Nouveau Monde serait-il aujourd'hui émancipé? Moi, Malesherbes, moi qui vous parle, n'ai-je pas reçu, en 1776, Franklin, lequel venait renouer les relations de Silas Deane[40], et pourtant Franklin était-il {p.035} un traître? La liberté américaine était-elle moins honorable parce qu'elle a été assistée par La Fayette et conquise par des grenadiers français? Tout gouvernement qui, au lieu d'offrir des garanties aux lois fondamentales de la société, transgresse lui-même les lois de l'équité, les règles de la justice, n'existe plus et rend l'homme à l'état de nature. Il est licite alors de se défendre comme on peut, de recourir aux moyens qui semblent les plus propres à renverser la tyrannie, à rétablir les droits de chacun et de tous.»
[Note 40: Silas _Deane_, membre du premier Congrès américain, avait été, en 1776, envoyé à Paris par ses collègues, avec mission de rallier la Cour de France à la cause des _insurgents_. Ses négociations n'ayant pas donné les résultats que l'on en espérait, on lui adjoignit Franklin, qui fut plus heureux et parvint à signer, le 6 février 1778, avec le cabinet de Versailles, deux traités, l'un de commerce et de neutralité, l'autre d'alliance défensive.--Silas Deane mourut à Paris, en 1789, dans la plus profonde misère.]
Les principes du droit naturel, mis en avant par les plus grands publicistes, développés par un homme tel que M. de Malesherbes, et appuyés de nombreux exemples historiques, me frappèrent sans me convaincre: je ne cédai réellement qu'au mouvement de mon âge, au point d'honneur.--J'ajouterai à ces exemples de M. de Malesherbes des exemples récents: pendant la guerre d'Espagne, en 1823, le parti républicain français est allé servir sous le drapeau des Cortès, et ne s'est pas fait scrupule de porter les armes contre sa patrie; les Polonais et les Italiens constitutionnels ont sollicité, en 1830 et 1831, les secours de la France, et les Portugais de la _charte_ ont envahi leur patrie avec l'argent et les soldats de l'étranger. Nous avons deux poids et deux mesures: nous approuvons, pour une idée, un système, un intérêt, un homme, ce que nous blâmons pour une autre idée, un autre système, un autre intérêt, un autre homme[41].
[Note 41: Dans l'_Essai sur les Révolutions_, sous ce titre: _Un mot sur les émigrés_. Chateaubriand a écrit de belles et fortes pages, où son talent s'annonce déjà tout entier. «Un bon étranger au coin de son feu, écrivait-il alors, dans un pays bien tranquille, sûr de se lever le matin comme il s'est couché le soir, en possession de sa fortune, la porte bien fermée, des amis au-dedans et la sûreté au-dehors, prononce, en buvant un verre de vin, que les émigrés Français ont tort, et qu'on ne doit jamais quitter son pays: et ce bon étranger raisonne conséquemment. Il est à son aise, personne ne le persécute, il peut se promener où il veut sans crainte d'être insulté, même assassiné, on n'incendie point sa demeure, on ne le chasse point comme une bête féroce, le tout parce qu'il s'appelle Jacques et non pas Pierre, et que son grand-père, qui mourut il y a quarante ans, avait le droit de s'asseoir dans tel banc d'une église, avec deux ou trois Arlequins en livrée, derrière lui. Certes, dis-je, cet étranger pense qu'on a tort de quitter son pays.
«C'est au malheur à juger du malheur...» Tout ce chapitre est à lire.--_Essai sur les Révolutions_, pages 428-434.]
{p.036} Ces conversations entre moi et l'illustre défenseur du roi avaient lieu chez ma belle-soeur: elle venait d'accoucher d'un second fils, dont M. de Malesherbes fut parrain, et auquel il donna son nom, Christian. J'assistai au baptême de cet enfant, qui ne devait voir son père et sa mère qu'à l'âge où la vie n'a point de souvenir et apparaît de loin comme un songe immémorable. Les préparatifs de mon départ traînèrent. On avait cru me faire faire un riche mariage: il se trouva que la fortune de ma femme était en rentes sur le clergé; la nation se chargea de les payer à sa façon. Mme de Chateaubriand avait de plus, du consentement de ses tuteurs, prêté l'inscription d'une forte partie de ces rentes à sa soeur, la comtesse du Plessix-Parscau, émigrée. L'argent manquait donc toujours; il en fallut emprunter.
Un notaire nous procura dix mille francs: je les apportais en assignats chez moi, cul-de-sac Férou, {p.037} lorsque je rencontrai, rue de Richelieu, un de mes anciens camarades au régiment de Navarre, le comte Achard[42]. Il était grand joueur; il me proposa d'aller aux salons de M... où nous pourrions causer: le diable me pousse: je monte, je joue, je perds tout, sauf quinze cents francs, avec lesquels, plein de remords et de confusion, je grimpe dans la première voiture venue. Je n'avais jamais joué: le jeu produisit sur moi une espèce d'enivrement douloureux; si cette passion m'eût atteint, elle m'aurait renversé la cervelle. L'esprit à moitié égaré, je quitte la voiture à Saint-Sulpice, et j'y oublie mon portefeuille renfermant l'écornure de mon trésor. Je cours chez moi et je raconte que j'ai laissé les dix mille francs dans un fiacre.
[Note 42: L'_État militaire de la France_ pour 1787 indique, en effet, M. Achard comme sous-lieutenant au régiment de Navarre. Voir, au tome I des _Mémoires_ la note de la page 185.]
Je sors, je descends la rue Dauphine, je traverse le Pont-Neuf, non sans avoir l'envie de me jeter à l'eau; je vais sur la place du Palais-Royal, où j'avais pris le malencontreux cabas. J'interroge les Savoyards qui donnent à boire aux rosses, je dépeins mon équipage, on m'indique au hasard un numéro. Le commissaire de police du quartier m'apprend que ce numéro appartient à un loueur demeurant en haut du faubourg Saint-Denis. Je me rends à la maison de cet homme; je demeure toute la nuit dans l'écurie, attendant le retour des fiacres: il en arrive successivement un grand nombre qui ne sont pas le mien; enfin, à deux heures du matin, je vois entrer mon char. À peine eus-je le temps de reconnaître mes deux coursiers blancs, que les pauvres bêtes, éreintées, se laissèrent choir sur la {p.038} paille, roides, le ventre ballonné, les jambes tendues comme si elles étaient mortes.
Le cocher se souvint de m'avoir mené. Après moi, il avait chargé un citoyen qui s'était fait descendre aux Jacobins; après le citoyen, une dame qu'il avait conduite rue de Cléry, nº 13; après cette dame, un monsieur qu'il avait déposé aux Récollets, rue Saint-Martin. Je promets pour boire au cocher, et me voilà, sitôt que le jour fut venu, procédant à la découverte de mes quinze cents francs, comme à la recherche du passage du nord-ouest. Il me paraissait clair que le citoyen des Jacobins les avait confisqués du droit de sa souveraineté. La demoiselle de la rue de Cléry affirma n'avoir rien vu dans le fiacre. J'arrive à la troisième station sans aucune espérance; le cocher donne, tant bien que mal, le signalement du monsieur qu'il a voituré. Le portier s'écrie: «C'est le Père tel!» Il me conduit, à travers les corridors et les appartements abandonnés, chez un récollet, resté seul pour inventorier les meubles de son couvent. Ce religieux, en redingote poudreuse, sur un amas de ruines, écoute le récit que je lui fais. «Êtes-vous, me dit-il, le chevalier de Chateaubriand?--Oui, répondis-je.--Voilà votre portefeuille, répliqua-t-il; je vous l'aurais porté après mon travail; j'y avais trouvé votre adresse.» Ce fut ce moine chassé et dépouillé, occupé à compter consciencieusement pour ses proscripteurs les reliques de son cloître, qui me rendit les quinze cents francs avec lesquels j'allais m'acheminer vers l'exil. Faute de cette petite somme, je n'aurais pas émigré: que serais-je devenu? toute ma vie était changée. Si je faisais aujourd'hui un pas pour retrouver un million, je veux être pendu.
{p.039} Ceci se passait le 16 juin 1792.
Fidèle à mes instincts, j'étais revenu d'Amérique pour offrir mon épée à Louis XVI, non pour m'associer à des intrigues de parti. Le licenciement de la nouvelle garde du roi, dans laquelle se trouvait Murat[43]; les ministères successifs de Roland[44], de Dumouriez[45], de Duport du Tertre[46], les petites conspirations {p.040} de cour, ou les grands soulèvements populaires, ne m'inspiraient qu'ennui et mépris. J'entendais beaucoup parler de Mme Roland, que je ne vis point; ses Mémoires prouvent qu'elle possédait une force d'esprit extraordinaire. On la disait fort agréable; reste à savoir si elle l'était assez pour faire supporter à ce point le cynisme des vertus hors nature. Certes, la femme qui, au pied de la guillotine, demandait une plume et de l'encre afin d'écrire les derniers moments de son voyage, de consigner les découvertes qu'elle avait faites dans son trajet de la Conciergerie à la place de la Révolution, une telle femme montre une préoccupation d'avenir, un dédain de la vie dont il y a peu d'exemples. Mme Roland avait du caractère plutôt que du génie: le premier peut donner le second, le second ne peut donner le premier[47].
[Note 43: Joachim Murat, roi de Naples, né le 25 mars 1767 à la Bastide-Fortunières, près de Cahors, fusillé à Pizzo (Calabre) le 13 octobre 1815. Destiné d'abord à l'Église, mais entraîné par un goût irrésistible pour le métier des armes, il s'engagea, le 23 février 1787, dans les chasseurs des Ardennes. Sa chaleur de tête l'ayant entraîné, dit-on, dans une mauvaise affaire, il dut quitter bientôt le régiment, et en 1791 on le retrouve dans son pays en congé, soit provisoire, soit définitif. À ce moment, en même temps que son compatriote Bessières, le futur duc d'Istrie, il fut désigné par le directoire de son département comme l'un des trois sujets que le Lot devait fournir à la garde constitutionnelle du roi. Il entra dans cette garde le 8 février et en sortit le 4 mars 1792. Tenant à justifier son départ devant le directoire du Lot, il accusa son lieutenant-colonel, M. Descours, d'avoir tenté de l'embaucher pour l'armée des princes. Sa dénonciation, renvoyée au Comité de surveillance de la Législative, ne fut pas un des moindres griefs invoqués par Basire pour obtenir de l'Assemblée le licenciement de la garde du roi. (Frédéric Masson, _Napoléon et sa famille_, tome I, p. 308.)]
[Note 44: Jean-Marie _Roland de la Platière_ (1734-1793). Il fut deux fois ministre de l'intérieur, du 23 mars au 12 juin 1792, et du 10 août 1792 au 23 janvier 1793. Après le 31 mai, il avait dû se cacher d'abord chez son ami le naturaliste Bosc dans la vallée de Montmorency, puis à Rouen. Ayant appris dans sa retraite l'exécution de sa femme, il se rendit à Bourg-Baudouin, à quatre lieues de Rouen, et se perça le coeur à l'aide d'une canne-épée (15 novembre 1793).]
[Note 45: Charles-François _Dumouriez_ (1739-1823). Il fut ministre des relations extérieures, du 17 mars au 16 juin 1792, et ministre de la guerre du 17 juin au 24 juillet.]
[Note 46: Marguerite-Louis-François _Duport-Dutertre_ (1754-1793). Il fut ministre de l'intérieur du 21 novembre 1790 au 22 mars 1792. Emprisonné après le 10 août, il fut guillotiné le même jour que Barnave, le 28 novembre 1793. Sa femme se tua de désespoir, à coups de couteau, quelques jours après.]
[Note 47: Marie-Jeanne _Phlipon_, dame _Roland_, née à Paris le 17 mars 1754, guillotinée le 8 novembre 1793. Tous les historiens ont raconté, comme Chateaubriand, qu'arrivée au pied de l'échafaud, elle avait demandé qu'il lui fût permis de jeter sur le papier les pensées extraordinaires qu'elle avait eues dans le trajet de la Conciergerie à la place de la Révolution; tous ont répété que, se tournant vers la statue de la liberté, dressée en face de la guillotine, elle s'était écriée: «Ô liberté, que de crimes commis en ton nom!» Aucun écrit ni témoignage contemporain ne parle de cette apostrophe à la liberté, ni de sa demande de consigner par écrit ses dernières pensées, non plus que de son colloque avec le bourreau pour obtenir d'être guillotinée la dernière, et pour épargner ainsi le spectacle de sa mort à son compagnon d'échafaud, le faible Lamarche. C'est seulement après la chute de Robespierre, à l'époque de la réaction thermidorienne, que Riouffe et les autres écrivains du parti de la Gironde ont mis dans la bouche de Mme Roland des paroles dont rien n'établit l'authenticité. Sainte-Beuve, précisément à l'occasion de la mort de Mme Roland, dit très bien, dans ses _Nouveaux Lundis_ (tome VIII, p. 255): «La légende tend sans cesse à pousser dans ces émouvants récits, comme une herbe folle: il faut, à tout moment, l'en arracher.»]
{p.041} Le 19 juin, j'étais allé à la vallée de Montmorency visiter l'Ermitage de J.-J. Rousseau: non que je me plusse au souvenir de Mme d'Épinay[48] et de cette société factice et dépravée; mais je voulais dire adieu à la solitude d'un homme antipathique par ses moeurs à mes moeurs, bien que doué d'un talent dont les accents remuaient ma jeunesse. Le lendemain, 20 juin, j'étais encore à l'Ermitage; j'y rencontrai deux hommes qui se promenaient comme moi dans ce lieu désert pendant le jour fatal de la monarchie, indifférents qu'ils étaient ou qu'ils seraient, pensais-je, aux affaires du monde: l'un était M. Maret[49], de l'Empire, l'autre, {p.042} M. Barère, de la République. Le gentil Barère[50] était venu, loin du bruit, dans sa philosophie sentimentale, conter des fleurettes révolutionnaires à l'ombre de Julie. Le troubadour de la guillotine, sur le rapport duquel la Convention décréta que _la Terreur était à l'ordre du jour_, échappa à cette Terreur en se cachant dans le panier aux têtes; du fond du baquet de sang, sous l'échafaud, on l'entendait seulement croasser _la mort!_ Barère était de l'espèce de ces tigres qu'Oppien fait naître du souffle léger du vent: _velocis Zephyri proles_.
[Note 48: Louise-Florence-Pétronille _Tardieu d'Esclavelles_, femme de Denis-Joseph _La Live d'Épinay_, fermier général (1725-1783). Liée d'amitié avec Jean-Jacques Rousseau, elle fit construire pour lui, près de son parc de la Chevrette, dans la forêt de Montmorency, l'habitation restée célèbre sous le nom de l'Ermitage. Ses _Mémoires_, parus en 1818, sont parmi les plus curieux que nous ait laissés le XVIIIe siècle.]
[Note 49: Bernard-Hugues _Maret_, duc de _Bassano_ (1763-1839). Il était avocat au Parlement de Bourgogne, quand il vint en 1788 à Paris, pour acheter une charge au conseil du roi. Les événements modifièrent sa résolution. Au mois de septembre 1789, il fonda le _Bulletin de l'Assemblée nationale_, destiné à donner chaque jour un résume des séances. Panckoucke, peu après, lui proposa d'exécuter ce travail, plus étendu et plus complet, pour le _Moniteur_; ce fut l'origine du _Journal officiel_. Après le 18 brumaire, il devint secrétaire général des consuls. Sous l'Empire, il fut ministre des affaires étrangères du 17 avril 1811 au 19 novembre 1813. Pair de France sous Louis-Philippe, il fut en 1834 ministre et président du conseil pendant trois jours. Napoléon l'avait créé duc de Bassano le 15 août 1809. Talleyrand, précisément cette année-là, disait du nouveau duc: «Je ne connais pas de plus grande bête au monde que M. Maret, si ce n'est le duc de Bassano.»]
[Note 50: _Bertrand Barère de Vieuzac_ (1755-1841), député à la Constituante, membre de la Convention, député au Conseil des Cinq-Cents, représentant à la Chambre des Cent-Jours. Toutes nos révolutions pendant un demi-siècle, le 10 août et le 31 mai, le 9 thermidor et le 18 brumaire, 1814, 1815 et 1830, ont fourni à Barère des occasions d'apostasies successives. Après avoir été, sous la Terreur, un des pourvoyeurs de l'échafaud, sous Bonaparte il s'est fait, moyennant salaire, mouchard et délateur. Ce misérable homme, après avoir été un valet de guillotine, a été un valet de police.]
Ginguené, Chamfort, mes anciens amis les gens de lettres, étaient charmés de la journée du 20 juin. La Harpe, continuant ses leçons au Lycée, criait d'une voix de Stentor: «Insensés! vous répondiez à toutes les représentations du peuple: Les baïonnettes! les baïonnettes! Eh bien! les voilà les baïonnettes!» Quoique mon voyage en Amérique m'eût rendu un personnage moins insignifiant, je ne pouvais m'élever à une si grande hauteur de principes et d'éloquence. Fontanes courait des dangers par ses anciennes liaisons avec la _Société monarchique_. Mon frère faisait partie d'un club d'_enragés_. Les Prussiens marchaient en vertu d'une convention des cabinets de Vienne et de {p.043} Berlin; déjà une affaire assez chaude avait eu lieu entre les Français et les Autrichiens, du côté de Mons. Il était plus que temps de prendre une détermination.
Mon frère et moi, nous nous procurâmes de faux passe-ports pour Lille: nous étions deux marchands de vin, gardes nationaux de Paris, dont nous portions l'uniforme, nous proposant de soumissionner les fournitures de l'armée. Le valet de chambre de mon frère, Louis Poullain, appelé Saint-Louis, voyageait sous son propre nom; bien que de Lamballe, en Basse-Bretagne, il allait voir ses parents en Flandre. Le jour de notre émigration fut fixé au 15 de juillet, lendemain de la seconde fédération. Nous passâmes le 14 dans les jardins de Tivoli, avec la famille de Rosambo, mes soeurs et ma femme. Tivoli appartenait à M. Boutin, dont la fille avait épousé M. de Malesherbes[51]. Vers la fin de la journée, nous vîmes errer à la débandade bon nombre de fédérés, sur les chapeaux desquels on avait écrit à la craie: «Petion, ou la mort!» Tivoli, point de départ de mon exil, devait devenir un rendez-vous de jeux et de fêtes[52]. Nos parents se séparèrent de nous {p.044} sans tristesse; ils étaient persuadés que nous faisions un voyage d'agrément. Mes quinze cents francs retrouvés semblaient un trésor suffisant pour me ramener triomphant à Paris.
[Note 51: Tivoli appartenait bien à M. Boutin, trésorier de la marine, mais ce n'était point à la fille de cet opulent financier que s'était marié M. de Malesherbes. Il avait épousé, par contrat du 4 février 1749, Françoise-Thérèse Grimod, fille de Gaspard Grimod, seigneur de la Reynière, fermier général, et de Marie-Madeleine Mazade, sa seconde femme. Mme de Malesherbes fut la tante de Alexandre-Balthazar-Laurent Grimod de la Reynière, l'auteur de l'_Almanach des Gourmands_, à qui son père, lui-même gourmand fameux, n'avait pas donné pour rien le prénom de _Balthazar_.]