Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2

Chapter 38

Chapter 383,550 wordsPublic domain

La haine du cabinet de Berlin sortit de la même origine: j'ai parlé de la noble lettre de M. de Laforest, dans laquelle il racontait à M. de Talleyrand l'effet qu'avait produit le meurtre du duc d'Enghien à la cour de Potsdam. Madame de Staël était en Prusse lorsque la nouvelle de Vincennes arriva. «Je demeurais à Berlin, dit-elle, sur le quai de la Sprée, et mon appartement était au rez-de-chaussée. Un matin, à huit heures, on m'éveilla pour me dire que le prince Louis-Ferdinand était à cheval sous mes fenêtres, et me demandait de venir lui parler.--«Savez-vous, {p.458} me dit-il, que le duc d'Enghien a été enlevé sur le territoire de Baden, livré à une commission militaire, et fusillé vingt-quatre heures après son arrivée à Paris?--Quelle folie! lui répondis-je; ne voyez-vous pas que ce sont les ennemis de la France qui ont fait circuler ce bruit? En effet, je l'avoue, ma haine, quelque forte qu'elle fût contre Bonaparte, n'allait pas jusqu'à me faire croire à la possibilité d'un tel forfait.--Puisque vous doutez de ce que je vous dis, me répondit le prince Louis, je vais vous envoyer _le Moniteur_, dans lequel vous lirez le jugement. Il partit à ces mots, et l'expression de sa physionomie présageait la vengeance ou la mort. Un quart d'heure après, j'eus entre les mains ce _Moniteur_ du 21 mars (30 pluviôse), qui contenait un arrêt de mort prononcé par la commission militaire, séant à Vincennes, contre le nommé _Louis d'Enghien_! C'est ainsi que des Français désignaient le petit-fils des héros qui ont fait la gloire de leur patrie! Quand on abjurerait tous les préjugés d'illustre naissance, que le retour des formes monarchiques devait nécessairement rappeler, pourrait-on blasphémer ainsi les souvenirs de la bataille de Lens et de celle de Rocroi? Ce Bonaparte qui en a tant gagné, des batailles, ne sait pas même les respecter; il n'y a ni passé ni avenir pour lui; son âme impérieuse et méprisante ne veut rien reconnaître de sacré pour l'opinion; il n'admet le respect que pour la force existante. Le prince Louis m'écrivait en commençant son billet par ces mots:--Le nommé Louis de Prusse fait demander à madame de Staël, etc.--Il {p.459} sentait l'injure faite au sang royal dont il sortait, au souvenir des héros parmi lesquels il brûlait de se placer. Comment, après cette horrible action, un seul roi de l'Europe a-t-il pu se lier avec un tel homme? La nécessité! dira-t-on. Il y a un sanctuaire de l'âme où jamais son empire ne doit pénétrer; s'il n'en était pas ainsi, que serait la vertu sur la terre? Un amusement libéral qui ne conviendrait qu'aux paisibles loisirs des hommes privés[371]?»

[Note 371: Mme de Staël, _Dix années d'exil_, p. 98.]

Ce ressentiment du prince, qu'il devait payer de sa vie, durait encore lorsque la campagne de Prusse s'ouvrit, en 1806. Frédéric-Guillaume, dans son manifeste du 9 octobre, dit: «Les Allemands n'ont pas vengé la mort du duc d'Enghien; mais jamais le souvenir de ce forfait ne s'effacera parmi eux.»

Ces particularités historiques, peu remarquées, méritaient de l'être; car elles expliquent des inimitiés dont on serait embarrassé de trouver ailleurs la cause première, et elles découvrent en même temps ces degrés par lesquels la Providence conduit la destinée d'un homme, pour arriver de la faute au châtiment.

* * * * *

Heureuse, du moins, ma vie qui ne fut ni troublée par la peur, ni atteinte par la contagion, ni entraînée par les exemples! La satisfaction que j'éprouve aujourd'hui de ce que je fis alors, me garantit que la conscience n'est pas une chimère. Plus content que tous ces potentats, que toutes ces nations tombées aux pieds du glorieux soldat, je relis avec un orgueil pardonnable cette page qui m'est restée comme mon seul bien et que je ne dois qu'à moi. En 1807, le coeur encore {p.460} ému du meurtre que je viens de raconter, j'écrivais ces lignes; elles firent supprimer _le Mercure_ et exposèrent de nouveau ma liberté:

«Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. Si le rôle de l'historien est beau, il est souvent dangereux; mais il est des autels comme celui de l'honneur, qui, bien qu'abandonnés, réclament encore des sacrifices; le Dieu n'est point anéanti parce que le temple est désert. Partout où il reste une chance à la fortune, il n'y a point d'héroïsme à la tenter; les actions magnanimes sont celles dont le résultat prévu est le malheur et la mort. Après tout, qu'importent les revers, si notre nom, prononcé dans la postérité, va faire battre un coeur généreux deux mille ans après notre vie[372]?»

[Note 372: Ces lignes sont extraites de l'article publié par Chateaubriand, dans le _Mercure_ du 4 juillet 1807, sur le _Voyage pittoresque et historique en Espagne_, par M. Alexandre de Laborde.--Chateaubriand reviendra, dans le tome suivant, sur cet article du _Mercure_.]

La mort du duc d'Enghien, en introduisant un autre principe dans la conduite de Bonaparte, décomposa sa correcte intelligence: il fut obligé d'adopter, pour lui servir de bouclier, des maximes dont il n'eut pas à sa disposition la force entière, car il les faussait incessamment {p.461} par sa gloire et par son génie. Il devint suspect; il fit peur; on perdit confiance en lui et dans sa destinée; il fut contraint de voir, sinon de rechercher, des hommes qu'il n'aurait jamais vus et, qui, par son action, se croyaient devenus ses égaux: la contagion de leur souillure le gagnait. Il n'osait rien leur reprocher, car il n'avait plus la liberté vertueuse du blâme. Ses grandes qualités restèrent les mêmes, mais ses bonnes inclinations s'altérèrent et ne soutinrent plus ses grandes qualités; par la corruption de cette tache originelle sa nature se détériora. Dieu commanda à ses anges de déranger les harmonies de cet univers, d'en changer les lois, de l'incliner sur ses pôles: «Les anges, dit Milton, poussèrent avec effort obliquement le centre du monde... le soleil reçut l'ordre de détourner ses rênes du chemin de l'équateur... Les vents déchirèrent les bois et bouleversèrent les mers.»

_They with labor push'd Oblique the centric globe..... the sun Was bid turn reins from th' equinoctial road ......................(winds) ... rend the woods, and seas upturn._

Les cendres de Bonaparte seront-elles exhumées comme l'ont été celles du duc d'Enghien? Si j'avais été le maître, cette dernière victime dormirait encore sans honneurs dans le fossé du château de Vincennes. Cet _excommunié_ eût été laissé, à l'instar de Raymond de Toulouse, dans un cercueil ouvert; nulle main d'homme n'aurait osé dérober sous une planche la vue du témoin {p.462} des jugements incompréhensibles et des colères de Dieu. Le squelette abandonné du duc d'Enghien et le tombeau désert de Napoléon à Sainte-Hélène feraient pendant: il n'y aurait rien de plus remémoratif que ces restes en présence aux deux bouts de la terre.

Du moins, le duc d'Enghien n'est pas demeuré sur le sol étranger, ainsi que l'exilé des rois: celui-ci a pris soin de rendre à celui-là sa patrie, un peu durement il est vrai; mais sera-ce pour toujours? La France (tant de poussières vannées par le souffle de la Révolution l'attestent) n'est pas fidèle aux ossements. Le vieux Condé dans son testament, déclare _qu'il n'est pas sûr du pays qu'il habitera le jour de sa mort_. Ô Bossuet! que n'auriez-vous point ajouté au chef-d'oeuvre de votre éloquence, si, lorsque vous parliez sur le cercueil du grand Condé, vous eussiez pu prévoir l'avenir!

C'est ici même, c'est à Chantilly qu'est né le duc d'Enghien: _Louis-Antoine-Henri de Bourbon, né le 2 août 1772, à Chantilly_, dit l'arrêt de mort. C'est sur cette pelouse qu'il joua dans son enfance: la trace de ses pas s'est effacée. Et le triomphateur de Fribourg, de Nordlingen, de Lens, de Senef, où est-il allé avec ses _mains victorieuses et maintenant défaillantes_? Et ses descendants, le Condé de Johannisberg et de Berstheim; et son fils, et son petit-fils, où sont-ils? Ce château, ces jardins, ces jets d'eau _qui ne se taisaient ni jour ni nuit_, que sont-ils devenus? Des statues mutilées, des lions dont on restaure la griffe ou la mâchoire; des trophées d'armes sculptés dans un mur croulant; des écussons à fleur de lis effacées; des fondements de tourelles rasées; quelques coursiers de marbre au-dessus des écuries vides que n'anime plus {p.463} de ses hennissements le cheval de Rocroi; près d'un manège une haute porte non achevée: voilà ce qui reste des souvenirs d'une race héroïque; un testament noué par un cordon a changé les possesseurs de l'héritage.

À diverses reprises, la forêt entière est tombée sous la cognée. Des personnages des temps écoulés ont parcouru ces chasses aujourd'hui muettes, jadis retentissantes. Quel âge et quelles passions avaient-ils, lorsqu'ils s'arrêtaient au pied de ces chênes? Ô mes inutiles _Mémoires_, je ne pourrais maintenant vous dire:

Qu'à Chantilly Condé vous lise quelquefois; Qu'Enghien en soit touché[373]!

[Note 373: Boileau, _Épître_ VII, _À M. Racine_.]

Hommes obscurs, que sommes-nous auprès de ces hommes fameux? Nous disparaîtrons sans retour: vous renaîtrez, _oeillet de poète_, qui reposez sur ma table auprès de ce papier, et dont j'ai cueilli la petite fleur attardée parmi les bruyères; mais nous, nous ne revivrons pas avec la solitaire parfumée qui m'a distrait.

{p.465} LIVRE IV[374]

[Note 374: Ce livre a été composé à Paris en 1839. Il a été revu en décembre 1846.]

Année de ma vie 1804. -- Je viens demeurer rue Miromesnil. -- Verneuil. -- Alexis de Tocqueville. -- Le Ménil. -- Mézy. -- Méréville. -- Mme de Coislin. -- Voyage à Vichy, en Auvergne et au mont Blanc. -- Retour à Lyon. -- Course à la Grande Chartreuse. -- Mort de Mme de Caud. -- Années de ma vie 1805 et 1806. -- Je reviens à Paris. -- Je pars pour le Levant. -- Je m'embarque à Constantinople sur un bâtiment qui portait des pèlerins pour la Syrie. -- De Tunis jusqu'à ma rentrée en France par l'Espagne. -- Réflexions sur mon voyage. -- Mort de Julien.

Désormais, à l'écart de la vie active, et néanmoins sauvé par la protection de madame Bacchiochi de la colère de Bonaparte, je quittai mon logement provisoire rue de Beaune, et j'allai demeurer rue de Miromesnil[375]. Le petit hôtel que je louai fut occupé depuis par M. de Lally-Tolendal et madame Denain, sa _mieux {p.466} aimée_, comme on disait du temps de Diane de Poitiers. Mon jardinet aboutissait à un chantier et j'avais auprès de ma fenêtre un grand peuplier que M. Lally-Tolendal, afin de respirer un air moins humide, abattit lui-même de sa grosse main, qu'il voyait transparente et décharnée: c'était une illusion comme une autre. Le pavé de la rue se terminait alors devant ma porte; plus haut, la rue ou le chemin montait à travers un terrain vague que l'on appelait _la Butte-aux-Lapins_. La Butte-aux-Lapins, semée de quelques maisons isolées, joignait à droite le jardin de Tivoli, d'où j'étais parti avec mon frère pour l'émigration, à gauche le parc de Monceaux. Je me promenais assez souvent dans ce parc abandonné; la Révolution y commença parmi les orgies du duc d'Orléans: cette retraite avait été embellie de nudités de marbre et de ruines factices, symbole de la politique légère et débauchée qui allait couvrir la France de prostituées et de débris.

[Note 375: «Nous quittâmes la rue de Beaune au mois d'avril 1804, pour aller demeurer dans la rue de Miromesnil.» Mme de Chateaubriand, le _Cahier rouge_.--Le petit hôtel où s'installa Chateaubriand était situé rue de Miromesnil, nº 1119, au coin de la rue Verte, aujourd'hui rue de la Pépinière. Ainsi que j'ai déjà eu l'occasion d'en faire la remarque, on numérotait alors les maisons par quartier et non par rue. Joubert, dans une lettre du 10 mai 1804, donne à Chênedollé d'intéressants détails sur la nouvelle installation de leur ami: «Il se porte bien; il vous a écrit. Rien de fâcheux ne lui est arrivé. Mme de Chateaubriand, lui, les bons _Saint-Germain_ que vous connaissez, un portier, une portière et je ne sais combien de petits portiers logent ensemble rue de _Miroménil_, dans une jolie petite maison. Enfin notre ami est le chef d'une tribu qui me paraît assez heureuse. Son bon Génie et le Ciel sont chargés de pourvoir au reste.»]

Je ne m'occupais de rien; tout au plus m'entretenais-je dans le parc avec quelques sapins, ou causais-je du duc d'Enghien avec trois corbeaux, au bord d'une rivière artificielle cachée sous un tapis de mousse verte. Privé de ma légation alpestre et de mes amitiés de Rome, de même que j'avais été tout à coup séparé de mes attachements de Londres, je ne savais que faire de mon imagination et de mes sentiments; je les mettais tous les soirs à la suite du soleil, et ses rayons ne les pouvaient emporter sur les mers. Je rentrais, et j'essayais de m'endormir au bruit de mon peuplier.

{p.467} Pourtant ma démission avait accru ma renommée: un peu de courage sied toujours bien en France. Quelques-unes des personnes de l'ancienne société de madame de Beaumont m'introduisirent dans de nouveaux châteaux.

M. de Tocqueville[376], beau-frère de mon frère et tuteur de mes deux neveux orphelins, habitait le château de madame de Senozan: c'étaient partout des héritages d'échafaud[377]. Là, je voyais croître mes neveux avec leurs trois cousins de Tocqueville, entre lesquels s'élevait Alexis, auteur de _la Démocratie en Amérique_. Il était plus gâté à Verneuil que je ne l'avais été à Combourg. Est-ce la dernière renommée que j'aurai vue ignorée dans ses langes? Alexis de Tocqueville a parcouru l'Amérique civilisée dont j'ai parcouru les forêts[378].

[Note 376: Sur M. de _Tocqueville_, petit-gendre de Malesherbes, voir, au tome I, la note 2 de la page 232.]

[Note 377: Anne-Nicole _Lamoignon de Blancménil_, soeur de Malesherbes et femme du président de Senozan. Elle fut guillotinée quelques jours après son frère, le 21 floréal an II (10 mai 1794), le même jour que Madame Élisabeth. La marquise de Senozan était âgée de 76 ans. Son château, devenu plus tard la propriété de son petit-neveu, le comte de Tocqueville, était le château de Verneuil (Seine-et-Oise).]

[Note 378: Alexis-Charles-Henri _Cléret_ de _Tocqueville_, né à Verneuil le 29 juillet 1805, mort à Cannes le 16 avril 1859. Député de 1839 à 1848, représentant du peuple de 1848 à 1851, ministre des Affaires étrangères du 3 juin au 30 octobre 1849. Il était membre de l'Académie française depuis le 23 décembre 1841. Outre ses deux grands ouvrages sur _la Démocratie en Amérique_ et sur l'_Ancien régime et la Révolution_, il a laissé des _Souvenirs_, publiés en 1893 par son neveu le comte de Tocqueville.]

Verneuil a changé de maître; il est devenu possession de madame de Saint-Fargeau, célèbre par son père et par la Révolution qui l'adopta pour fille.

Près de Mantes, au Ménil, était madame de Rosambo[379]: {p.468} mon neveu, Louis de Chateaubriand, se maria dans la suite à mademoiselle d'Orglandes, nièce de madame de Rosambo[380]: celle-ci ne promène plus sa beauté autour de l'étang et sous les hêtres du manoir; elle a passé. Quand j'allais de Verneuil au Ménil, je rencontrais Mézy[381] sur la route: madame de Mézy était le roman renfermé dans la vertu et la douleur maternelle. Du moins si son enfant qui tomba d'une fenêtre et se brisa la tête avait pu, comme les jeunes cailles que nous chassions, s'envoler par-dessus le château et se réfugier dans l'Île-Belle, île riante de la Seine: _Coturnix per stipulas pascens!_

[Note 379: Le château du Ménil est situé dans la commune de Fontenay-Saint-Père, canton de Limay, arrondissement de Mantes (Seine-et-Oise). Il appartient aujourd'hui à M. le marquis de Rosambo.]

[Note 380: Sur le mariage du comte Louis de Chateaubriand avec Mlle d'Orglandes, voir, au tome I, l'Appendice nº III.]

[Note 381: Le château de Mézy, dans le canton de Meulan (Seine-et-Oise).]

De l'autre côté de cette Seine, non loin du Marais, madame de Vintimille m'avait présenté à Méréville[382]. Méréville était une oasis créée par le sourire d'une muse, mais d'une de ces muses que les poètes gaulois appellent les _docte fées_. Ici les aventures de _Blanca_[383] et de _Velléda_ furent lues devant d'élégantes générations, lesquelles, s'échappant les unes des autres comme {p.469} des fleurs, écoutent aujourd'hui les plaintes de mes années.

[Note 382: Le château de Méréville était situé en Beauce. Il avait appartenu au célèbre banquier de la cour, Jean-Joseph de La Borde, qui en avait fait une habitation d'une splendeur achevée. Le parc, dessiné par Robert, le peintre de paysages, était une merveille. (Voir, pour la description du château et du parc, _la Vie privée des Financiers au XVIIIe siècle_, par H. Thirion, p. 278 et suiv.)--Jean-Joseph de La Borde fut guillotiné le 19 avril 1794. L'une de ses filles avait épousé le comte de Noailles, depuis duc de Mouchy; il en sera parlé plus loin.]

[Note 383: L'héroïne des _Aventures du dernier Abencerage_.]

Peu à peu mon intelligence fatiguée de repos, dans ma rue de Miromesnil, vit se former de lointains fantômes. Le _Génie du christianisme_ m'inspira l'idée de faire la preuve de cet ouvrage, en mêlant des personnages chrétiens à des personnages mythologiques. Une ombre, que longtemps après j'appelai Cymodocée, se dessina vaguement dans ma tête, aucun trait n'en était arrêté. Une fois Cydomocée devinée, je m'enfermai avec elle, comme cela m'arrive toujours avec les filles de mon Imagination; mais, avant qu'elles soient sorties de l'état de rêve et qu'elles soient arrivées des bords du Léthé par la porte d'ivoire, elles changent souvent de forme. Si je les crée par amour, je les défais par amour, et l'objet unique et chéri que je présente ensuite à la lumière est le produit de mille infidélités.

Je ne demeurai qu'un an dans la rue de Miromesnil, car la maison fut vendue. Je m'arrangeai avec madame la marquise de Coislin, qui me loua l'attique de son hôtel, place Louis XV[384].

[Note 384: «Au printemps de l'année 1805, nous prîmes un appartement sur la place Louis XV. Cette maison appartenait à la marquise de Coislin.» (_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.)--C'est la maison qui fait angle sur la rue Royale, en face de l'ancien Garde-Meuble de la Couronne, aujourd'hui ministère de la Marine.]

* * * * *

Madame de Coislin[385] était une femme du plus grand air. Âgée de près de quatre-vingts ans, ses yeux fiers {p.470} et dominateurs avaient une expression d'esprit et d'ironie. Madame de Coislin n'avait aucunes lettres, et s'en faisait gloire; elle avait passé à travers le siècle voltairien sans s'en douter; si elle en avait conçu une idée quelconque, c'était comme d'un temps de bourgeois diserts. Ce n'est pas qu'elle parlât jamais de sa naissance; elle était trop supérieure pour tomber dans un ridicule: elle savait très bien voir les _petites gens_ sans déroger; mais enfin, elle était née du premier marquis de France. Si elle venait de Drogon de Nesle, tué dans la Palestine en 1096; de Raoul de Nesle, connétable et armé chevalier par Louis IX; de Jean II de Nesle, régent de France pendant la dernière croisade de saint Louis, madame de Coislin avouait que c'était une bêtise du sort dont on ne devait pas la rendre responsable; elle était naturellement {p.471} de la cour, comme d'autres plus heureux sont de la rue, comme on est cavale de race ou haridelle de fiacre: elle ne pouvait rien à cet accident, et force lui était de supporter le mal dont il avait plu au ciel de l'affliger.

[Note 385: Marie-Anne-Louise-Adélaïde de _Mailly_, de la branche de Rubempré et de Nesle, était née à la Borde-au-Vicomte, près de Melun, le 17 septembre 1732. Elle avait donc 73 ans, lorsque Chateaubriand alla loger dans son hôtel, en 1805. Fille de Louis de Mailly, comte de Rubempré, et de Anne-Françoise-Élisabeth l'Arbaleste de la Borde, elle était la cousine de Mlles de Mailly, filles du marquis de Nesle,--la comtesse de Mailly, la comtesse de Vintimille, la duchesse de Lauraguais, la marquise de la Tournelle (depuis duchesse de Châteauroux),--qui devinrent successivement les maîtresses de Louis XV.

Elle avait épousé en premières noces, le 8 avril 1750, Charles-Georges-René de _Cambout_, marquis de _Coislin_, qui devint maréchal de camp et décéda en 1771, sans postérité. Deux enfants, un fils et une fille, étaient bien nés de ce mariage, mais tous deux étaient morts au berceau.

La marquise de Coislin resta vingt ans veuve. En 1793, alors qu'elle était plus que sexagénaire, elle épousa, en second mariage, un de ses cousins, de douze ans plus jeune qu'elle, Louis-Marie, duc de Mailly, ancien maréchal de camp, qui la laissa veuve pour la seconde fois en 1795.--Il faut croire que ce mariage de 1793 ne reçut pas de consécration légale, puisque la duchesse de Mailly continua à être appelée la marquise de Coislin. Elle survécut vingt-deux ans à son second mari et mourut le 13 février 1817.]

Madame de Coislin avait-elle eu des liaisons avec Louis XV? elle ne me l'a jamais avoué: elle convenait pourtant qu'elle avait été fort aimée, mais elle prétendait avoir traité le royal amant avec la dernière rigueur. «Je l'ai vu à mes pieds, me disait-elle, il avait des yeux charmants et son langage était séducteur. Il me proposa un jour de me donner une toilette de porcelaine comme celle que possédait madame de Pompadour.--Ah! sire, m'écriai-je, ce serait donc pour me cacher dessous!»

Par un singulier hasard j'ai retrouvé cette toilette chez la marquise de Coningham[386], à Londres; elle l'avait reçue de George IV, et me la montrait avec une amusante simplicité.