Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 37
[Note 368: Antoine-René-Charles-Mathurin de _Laforest_ (1756-1846). Il était entré dans la diplomatie sous Louis XVI. Talleyrand, qui l'avait beaucoup connu aux États-Unis, où Laforest avait été consul général, le nomma, dès son entrée au ministère des relations extérieures (18 juillet 1797), chef de la direction de la comptabilité et des fonds. Sous le Consulat, il accompagna Joseph Bonaparte au congrès de Lunéville, en qualité de premier secrétaire de légation; il fut ensuite envoyé à Munich, puis à la diète de Ratisbonne, comme chargé d'affaires extraordinaire. Il géra avec une grande habileté, au milieu des circonstances les plus difficiles, l'ambassade de Berlin, de 1805 à 1808, et celle de Madrid, de 1808 à 1813. Napoléon l'avait créé comte le 28 janvier 1808. À la chute de l'Empire, il dirigea par intérim le ministère des Affaires étrangères, du 3 avril au 12 mai 1814, et fut chargé par le roi de préparer le traité de Paris. La seconde Restauration le nomma ministre plénipotentiaire auprès des puissances alliées. Pair de France le 5 mars 1819, il devint, en 1825, ministre d'État et membre du Conseil privé. La Révolution de 1830 lui enleva ses emplois et dignités.]
M. de Talleyrand reçut la leçon et se tut; du moins, je ne trouvai rien de lui dans les mêmes archives, concernant la mort du prince. Le ministre des relations extérieures avait pourtant mandé, le 2 ventôse, au ministre de l'électeur de Bade, «que le premier consul avait cru devoir donner à des détachements l'ordre de se rendre à Offenbourg et à Ettenheim, pour y saisir les instigateurs des conspirations inouïes qui, par leur nature, mettent hors du droit des gens tous ceux qui manifestement y ont pris part.»
Un passage des généraux Gourgaud, Montholon et du docteur Ward met en scène Bonaparte: «Mon ministre, dit-il, me représenta fortement qu'il fallait se saisir du duc d'Enghien, quoiqu'il fût sur un territoire neutre. Mais j'hésitais encore, et le prince de Bénévent m'apporta deux fois, pour que je le signasse, l'ordre de son arrestation. Ce ne fut cependant qu'après que je me fus convaincu de l'urgence {p.446} d'un tel acte que je me décidai à le signer.»
Au dire du _Mémorial de Saint-Hélène_, ces paroles seraient échappées à Bonaparte: «Le duc d'Enghien se comporta devant le tribunal avec une grande bravoure. À son arrivée à Strasbourg, il m'écrivit une lettre: cette lettre fut remise à Talleyrand, qui la garda jusqu'à l'exécution.»
Je crois peu à cette lettre: Napoléon aura transformé en lettre la demande que fit le duc d'Enghien de parler au vainqueur de l'Italie, ou plutôt les quelques lignes exprimant cette demande, qu'avant de signer l'interrogatoire prêté devant le capitaine-rapporteur, le prince avait tracées de sa propre main. Toutefois, parce que cette lettre ne se retrouverait pas, il ne faudrait pas en conclure rigoureusement qu'elle n'a pas été écrite: «J'ai su,» dit le duc de Rovigo, «que, dans les premiers jours de la Restauration, en 1814, l'un des secrétaires de M. de Talleyrand n'a pas cessé de faire des recherches dans les archives, sous la galerie du Muséum. Je tiens ce fait de celui qui a reçu l'ordre de l'y laisser pénétrer. Il en a été fait de même au dépôt de la guerre pour les actes du procès de M. le duc d'Enghien, où il n'est resté que la sentence.»
Le fait est vrai; tous les papiers diplomatiques, et notamment la correspondance de M. de Talleyrand avec l'_empereur_ et le _premier consul_, furent transportés des archives du Muséum à l'hôtel de la rue Saint-Florentin; on en détruisit une partie; le reste fut enfoui dans un poêle où l'on oublia de mettre le feu: la prudence du ministre ne put aller plus loin {p.447} contre la légèreté du prince. Les documents non brûlés furent retrouvés; quelqu'un pense les devoir conserver: j'ai tenu dans mes mains et lu de mes yeux une lettre de M. de Talleyrand; elle est datée du 8 mars 1804 et relative à l'arrestation, non encore exécutée, de M. le duc d'Enghien. Le ministre invite le premier consul à sévir contre ses ennemis. On ne me permit pas de garder cette lettre, j'en ai retenu seulement ces deux passages: «Si la justice oblige de punir rigoureusement, la politique exige de punir sans exception.................... J'indiquerai au premier consul M. de Caulaincourt, auquel il pourrait donner ses ordres, et qui les exécuterait avec autant de discrétion que de fidélité.»
Ce rapport du prince de Talleyrand paraîtra-t-il un jour en entier? Je l'ignore; mais ce que je sais, c'est qu'il existait encore il y a deux ans.
Il y eut une délibération du conseil pour l'arrestation du duc d'Enghien. Cambacérès, dans ses _Mémoires_ inédits, affirme, et je le crois, qu'il s'opposa à cette arrestation; mais, en racontant ce qu'il dit, il ne dit pas ce qu'on lui répliqua.
Du reste, le _Mémorial de Saint-Hélène_ nie les sollicitations en miséricorde auxquelles Bonaparte aurait été exposé. La prétendue scène de Joséphine demandant à genoux la grâce du duc d'Enghien, s'attachant au pan de l'habit de son mari et se faisant traîner par ce mari inexorable, est une de ces inventions de mélodrame avec lesquelles nos fabliers composent aujourd'hui la véridique histoire. Joséphine ignorait, le 19 mars au soir, que le duc d'Enghien devait être jugé; elle le savait seulement arrêté. Elle avait promis {p.448} à madame de Rémusat de s'intéresser au sort du prince. Comme celle-ci revenait, le 19 au soir, à la Malmaison avec Joséphine, on s'aperçut que la future impératrice, au lieu d'être uniquement préoccupée des périls du prisonnier de Vincennes, mettait souvent la tête à la portière de sa voiture pour regarder un général mêlé à sa suite: la coquetterie d'une femme avait emporté ailleurs la pensée qui pouvait sauver la vie du duc d'Enghien. Ce ne fut que le 21 mars que Bonaparte dit à sa femme: «Le duc d'Enghien est fusillé.»
Ces _Mémoires_ de madame de Rémusat, que j'ai connue, étaient extrêmement curieux sur l'intérieur de la cour impériale. L'auteur les a brûlés pendant les Cent-Jours, et ensuite écrits de nouveau: ce ne sont plus que des souvenirs reproduits par des souvenirs; la couleur est affaiblie; mais Bonaparte y est toujours montré à nu et jugé avec impartialité[369].
[Note 369: M. Paul de Rémusat raconte en ces termes comment les premiers _Mémoires_ de sa grand'mère furent jetés au feu: «Le lendemain même du jour où le débarquement de Napoléon était public, Mme de Nansouty (Alix de Vergennes, mariée au général de Nansouty) était accourue chez sa soeur, tout effrayée et troublée des récits qu'on lui faisait, des persécutions auxquelles seraient exposés les ennemis de l'empereur, vindicatif et tout-puissant. Elle lui dit qu'on allait exercer toutes les inquisitions d'une police rigoureuse, que M. Pasquier craignait d'être inquiété, et qu'il fallait se débarrasser de tout ce que la maison pouvait contenir de suspect. Ma grand'mère, qui d'elle-même peut-être n'y eût pas pensé, se troubla en songeant que chez elle on trouverait un manuscrit tout fait pour compromettre son mari, sa soeur, son beau-frère, ses amis. Elle poursuivait en effet dans le plus grand secret, depuis bien des années, peut-être depuis son entrée à la cour, des Mémoires écrits chaque jour sous l'impression des événements et des conversations. Elle y racontait presque tout ce qu'elle avait vu et entendu... Elle songea à Mme Chéron, femme du préfet de ce nom, très ancienne et fidèle amie, qui avait déjà gardé ce dangereux manuscrit, et elle courut la chercher. Malheureusement Mme Chéron était absente, et ne devait de longtemps rentrer. Que faire? Ma grand'mère rentra tout émue et, sans réflexion ni délai, jeta dans le feu tous ses cahiers.» Préface des _Mémoires_, p. 75.]
{p.449} Des hommes attachés à Napoléon disent qu'il ne sut la mort du duc d'Enghien qu'après l'exécution du prince: ce récit paraîtrait recevoir quelque valeur de l'anecdote rapportée par le duc de Rovigo, concernant Réal allant à Vincennes, si cette anecdote était vraie[370]. La mort une fois arrivée par les intrigues du parti révolutionnaire, Bonaparte reconnut le fait accompli, pour ne pas irriter des hommes qu'il croyait puissants: cette ingénieuse explication n'est pas recevable.
[Note 370: Voir l'_Appendice_ nº XI: _Le conseiller Réal et l'anecdote du duc de Rovigo_.]
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En résumant maintenant ces faits, voici ce qu'ils m'ont prouvé:
Bonaparte a voulu la mort du duc d'Enghien; personne ne lui avait fait une condition de cette mort pour monter au trône. Cette condition supposée est une de ces subtilités des politiques qui prétendent trouver des causes occultes à tout.--Cependant il est probable que certains hommes compromis ne voyaient pas sans plaisir le premier consul se séparer à jamais des Bourbons. Le jugement de Vincennes fut une affaire du tempérament violent de Bonaparte, un accès de froide colère alimenté par les rapports de son ministre.
M. de Caulaincourt n'est coupable que d'avoir exécuté l'ordre de l'arrestation.
{p.450} Murat n'a à se reprocher que d'avoir transmis des ordres généraux et de n'avoir pas eu la force de se retirer: il n'était point à Vincennes pendant le jugement.
Le duc de Rovigo s'est trouvé chargé de l'exécution; il avait probablement un ordre secret: le général Hulin l'insinue. Quel homme eut osé prendre sur lui de faire exécuter de suite une sentence à mort sur le duc d'Enghien, s'il n'eût agi d'après un mandat impératif?
Quant à M. de Talleyrand, prêtre et gentilhomme, il inspira et prépara le meurtre en inquiétant Bonaparte avec insistance: il craignait le retour de la légitimité. Il serait possible, en recueillant ce que Napoléon a dit à Sainte-Hélène et les lettres que l'évêque d'Autun a écrites, de prouver que celui-ci a pris à la mort du duc d'Enghien une très forte part. Vainement on objecterait que la légèreté, le caractère et l'éducation du ministre devaient l'éloigner de la violence, que la corruption devait lui ôter l'énergie; il ne demeurerait pas moins constant qu'il a décidé le consul à la fatale arrestation. Cette arrestation du duc d'Enghien, le 15 de mars, n'était pas ignorée de M. de Talleyrand: il était journellement en rapport avec Bonaparte et conférait avec lui; pendant l'intervalle qui s'est écoulé entre l'arrestation et l'exécution, M. de Talleyrand, lui, ministre instigateur, s'est-il repenti, a-t-il dit un seul mot au premier consul en faveur du malheureux prince? Il est naturel de croire qu'il a applaudi à l'exécution de la sentence.
La commission militaire a jugé le duc d'Enghien, mais avec douleur et repentir.
{p.451} Telle est, consciencieusement, impartialement, strictement, la juste part de chacun. Mon sort a été trop lié à cette catastrophe pour que je n'aie pas essayé d'en éclaircir les ténèbres et d'en exposer les détails. Si Bonaparte n'eût pas tué le duc d'Enghien, s'il m'eût de plus en plus rapproché de lui (et son penchant l'y portait), qu'en fût-il résulté pour moi? Ma carrière littéraire était finie; entré de plein saut dans la carrière politique, où j'ai prouvé ce que j'aurais pu par la guerre d'Espagne, je serais devenu riche et puissant. La France aurait pu gagner à ma réunion avec l'empereur; moi, j'y aurais perdu. Peut-être serais-je parvenu à maintenir quelques idées de liberté et de modération dans la tête du grand homme; mais ma vie, rangée parmi celles qu'on appelle heureuses, eût été privée de ce qui en a fait le caractère et l'honneur: la pauvreté, le combat et l'indépendance.
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Enfin, le principal accusé se lève après tous les autres; il ferme la marche des pénitents ensanglantés. Supposons qu'un juge fasse comparaître devant lui _le nommé Bonaparte_, comme le capitaine instructeur fit comparaître devant lui _le nommé d'Enghien_; supposons que la minute du dernier interrogatoire calqué sur le premier nous reste; comparez et lisez:
À lui demandé ses nom et prénoms?
--A répondu se nommer Napoléon Bonaparte.
À lui demandé où il a résidé depuis qu'il est sorti de France?
--A répondu: Aux Pyramides, à Madrid, à Berlin, à Vienne, à Moscou, à Sainte-Hélène.
À lui demandé quel rang il occupait dans l'armée?
{p.452} --A répondu: Commandant à l'avant-garde des armées de Dieu. Aucune autre réponse ne sort de la bouche du prévenu.
Les divers acteurs de la tragédie se sont mutuellement chargés; Bonaparte seul n'en rejette la faute sur personne; il conserve sa grandeur sous le poids de la malédiction; il ne fléchit point la tête et reste debout; il s'écrie comme le stoïcien: «Douleur, je n'avouerai jamais que tu sois un mal!» Mais ce que dans son orgueil il n'avouera point aux vivants, il est contraint de le confesser aux morts. Ce Prométhée, le vautour au sein, ravisseur du feu céleste, se croyait supérieur à tout, et il est forcé de répondre au duc d'Enghien qu'il a fait poussière avant le temps: le squelette, trophée sur lequel il s'est abattu, l'interroge et le domine par une nécessité du ciel.
La domesticité et l'armée, l'antichambre et la tente, avaient leurs représentants à Sainte-Hélène: un serviteur, estimable par sa fidélité au maître qu'il avait choisi, était venu se placer près de Napoléon comme un écho à son service. La simplicité répétait la fable, en lui donnant un accent de sincérité. Bonaparte était la _Destinée_; comme elle, il trompait dans la _forme_ les esprits fascinés; mais au fond de ses impostures, on entendait retentir cette vérité inexorable: «Je suis!» Et l'univers en a senti le poids.
L'auteur de l'ouvrage le plus accrédité sur Sainte-Hélène expose la théorie qu'inventait Napoléon au profit des meurtriers; l'exilé volontaire tient pour parole d'Évangile un homicide bavardage à prétention de profondeur, qui expliquerait seulement la vie de Napoléon telle qu'il voulait l'arranger, et comme il {p.453} prétendait qu'elle fût écrite. Il laissait ses instructions à ses néophytes: M. le comte de Las Cases apprenait sa leçon sans s'en apercevoir; le prodigieux captif, errant dans des sentiers solitaires, entraînait après lui par des mensonges son crédule adorateur, de même qu'Hercule suspendait les hommes à sa bouche par des chaînes d'or.
«La première fois, dit l'honnête chambellan, que j'entendis Napoléon prononcer le nom du duc d'Enghien, j'en devins rouge d'embarras. Heureusement, je marchais à sa suite dans un sentier étroit, autrement il n'eût pas manqué de s'en apercevoir. Néanmoins, lorsque, pour la première fois, l'empereur développa l'ensemble de cet événement, ses détails, ses accessoires; lorsqu'il exposa divers motifs avec sa logique serrée, lumineuse, entraînante, je dois confesser que l'affaire me semblait prendre à mesure une face nouvelle... L'empereur traitait souvent ce sujet, ce qui m'a servi à remarquer dans sa personne des nuances caractéristiques très prononcées. J'ai pu voir à cette occasion très distinctement en lui, et maintes fois, l'homme privé se débattant avec l'homme public, et les sentiments naturels de son coeur aux prises avec ceux de sa fierté et de la dignité de sa position. Dans l'abandon de l'intimité, il ne se montrait pas indifférent au sort du malheureux prince; mais, sitôt qu'il s'agissait du public, c'était toute autre chose. Un jour, après avoir parlé avec moi du sort et de la jeunesse de l'infortuné, il termina en disant:--«Et j'ai appris depuis, mon cher, qu'il m'était favorable; on m'a assuré qu'il ne parlait pas de {p.454} moi sans quelque admiration; et voilà pourtant la justice distributive d'ici-bas!»--Et ces dernières paroles furent dites avec une telle expression, tous les traits de la figure se montraient en telle harmonie avec elles, que si celui que Napoléon plaignait eût été dans ce moment en son pouvoir, je suis bien sûr que, quels qu'eussent été ses intentions ou ses actes, il eût été pardonné avec ardeur... L'empereur avait coutume de considérer cette affaire sous deux rapports très distincts: celui du droit commun ou de la justice établie, et celui du droit naturel ou des écarts de la violence.
«Avec nous et dans l'intimité, l'empereur disait que la faute, au dedans, pourrait en être attribuée à un excès de zèle; autour de lui, ou à des vues privées, ou enfin à des intrigues mystérieuses. Il disait qu'il avait été poussé inopinément, qu'on avait pour ainsi dire surpris ses idées, précipité ses mesures, enchaîné ses résultats. «Assurément, disait-il, si j'eusse été instruit à temps de certaines particularités concernant les opinions et le naturel du prince; si surtout j'avais vu la lettre qu'il m'écrivit et qu'on ne me remit, Dieu sait par quels motifs, qu'après qu'il n'était plus, bien certainement j'eusse pardonné.» Et il nous était aisé de voir que le coeur et la nature seuls dictaient ces paroles à l'empereur, et seulement pour nous; car il se serait senti humilié qu'on pût croire un instant qu'il cherchait à se décharger sur autrui, ou descendit à se justifier; sa crainte à cet égard, ou sa susceptibilité, étaient telles qu'en parlant à des {p.455} étrangers ou dictant sur ce sujet pour le public, il se restreignait à dire que, s'il eût eu connaissance de la lettre du prince, peut-être lui eût-il fait grâce, vu les grands avantages politiques qu'il en eût pu recueillir; et, traçant de sa main ses dernières pensées, qu'il suppose devoir être consacrées parmi les contemporains et dans la postérité, il prononce sur ce sujet, qu'il regarde comme un des plus délicats pour sa mémoire, que si c'était à refaire, il le ferait encore.»
Ce passage quant à l'écrivain, a tous les caractères de la plus parfaite sincérité; elle brille jusque dans la phrase où M. le comte de las Cases déclare que Bonaparte aurait pardonné avec ardeur à un homme qui n'était pas coupable. Mais les théories du chef sont les subtilités à l'aide desquelles on s'efforce de concilier ce qui est inconciliable. En faisant la distinction _du droit commun ou de la justice établie, et du droit naturel ou des écarts de la violence_, Napoléon semblait s'arranger d'un sophisme dont, au fond, il ne s'arrangeait pas! Il ne pouvait soumettre sa conscience de même qu'il avait soumis le monde. Une faiblesse naturelle aux gens supérieurs et aux petites gens, lorsqu'ils ont commis une faute, est de la vouloir faire passer pour l'oeuvre du génie, pour une vaste combinaison que le vulgaire ne peut comprendre. L'orgueil dit ces choses-là, et la sottise les croit. Bonaparte regardait sans doute comme la marque d'un esprit dominateur cette sentence qu'il débitait dans sa componction de grand homme: «Mon cher, voilà pourtant la justice distributive d'ici-bas!» Attendrissement vraiment philosophique! {p.456} Quelle impartialité! comme elle justifie, en le mettant sur le compte du destin, le mal qui est venu de nous-mêmes! On pense tout excuser maintenant lorsqu'on s'est écrié: «Que voulez-vous? c'était ma nature, c'était l'infirmité humaine.» Quand on a tué son père, on répète: «Je suis fait comme cela!» Et la foule reste là bouche béante, et l'on examine le crâne de cette puissance et l'on reconnaît qu'elle était _faite comme cela_. Et que m'importe que vous soyez fait comme cela! Dois-je subir cette façon d'être? Ce serait un beau chaos que le monde, si tous les hommes qui sont _faits comme cela_ venaient à vouloir s'imposer les uns aux autres. Lorsqu'on ne peut effacer ses erreurs, on les divinise; on fait un dogme de ses torts, on change en religion des sacrilèges, et l'on se croirait apostat de renoncer au culte de ses iniquités.
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Une grave leçon est à tirer de la vie de Bonaparte. Deux actions, toutes deux mauvaises, ont commencé et amené sa chute: la mort du duc d'Enghien, la guerre d'Espagne. Il a beau passer dessus avec sa gloire, elles sont demeurées là pour le perdre. Il a péri par le côté même où il s'était cru fort, profond, invincible, lorsqu'il violait les lois de la morale en négligeant et dédaignant sa vraie force, c'est-à-dire ses qualités supérieures dans l'ordre et l'équité. Tant qu'il ne fit qu'attaquer l'anarchie et les étrangers ennemis de la France, il fut victorieux; il se trouva dépouillé de sa vigueur aussitôt qu'il entra dans les voies corrompues: le cheveu coupé par Dalila n'est autre chose que la perte de la vertu. Tout crime porte en soi une incapacité radicale et un germe de malheur: {p.457} pratiquons donc le bien pour être heureux, et soyons justes pour être habiles.
En preuve de cette vérité, remarquez qu'au moment même de la mort du prince, commença la dissidence qui, croissant en raison de la mauvaise fortune, détermina la chute de l'ordonnateur de la tragédie de Vincennes. Le cabinet de Russie, à propos de l'arrestation du duc d'Enghien, adressa des représentations vigoureuses contre la violation du territoire de l'Empire: Bonaparte sentit le coup, et répondit, dans _le Moniteur_, par un article foudroyant qui rappelait la mort de Paul Ier. À Saint-Pétersbourg, un service funèbre avait été célébré pour le jeune Condé. Sur le cénotaphe on lisait: «Au duc d'Enghien _quem devoravit bellua corsica_.» Les deux puissants adversaires se réconcilièrent en apparence dans la suite; mais la blessure mutuelle que la politique avait faite, et que l'insulte élargit, leur resta au coeur: Napoléon ne se crut vengé que quand il vint coucher à Moscou; Alexandre ne fut satisfait que quand il entra dans Paris.