Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 36
Voilà ce que raconte le général Hulin. Or, on lit cet autre passage dans la brochure du duc de Rovigo: «Il y avait même assez de monde pour qu'il m'ait été difficile, étant arrivé des derniers, de pénétrer derrière le siège du président, où je parvins à me placer.»
C'était donc le duc de Rovigo qui s'était _posté derrière le fauteuil_ du président? Mais lui, ou tout autre, ne faisant pas partie de la commission, avait-il le droit d'intervenir dans les débats de cette commission et de représenter qu'une demande était _inopportune_?
Écoutons le commandant des grenadiers de la vieille garde parler du courage du jeune fils des Condé; il s'y connaissait:
«Je procédai à l'interrogatoire du prévenu; je dois le dire, il se présenta devant nous avec une noble assurance, repoussa loin de lui d'avoir trempé directement ni indirectement dans un complot d'assassinat contre la vie du premier consul; mais il avoua aussi avoir porté les armes contre la France, disant avec un courage et une fierté qui ne nous {p.432} permirent jamais, dans son propre intérêt, de le faire varier sur ce point: _Qu'il avait soutenu les droits de sa famille, et qu'un Condé ne pouvait jamais rentrer en France que les armes à la main. Ma naissance, mon opinion_, ajouta-t-il, _me rendent à jamais l'ennemi de votre gouvernement_.
«La fermeté de ses aveux devenait désespérante pour ses juges. Dix fois nous le mîmes sur la voie de revenir sur ses déclarations, toujours il persista d'une manière inébranlable: _Je vois_, disait-il par intervalles, _les intentions honorables des membres de la commission, mais je ne peux me servir des moyens qu'ils m'offrent_. Et sur l'avertissement que les commissions militaires jugeaient sans appel: _Je le sais_, me répondit-il, _et je ne me dissimule pas le danger que je cours; je désire seulement avoir une entrevue avec le premier consul_.»
Est-il dans toute notre histoire une page plus pathétique? La nouvelle France jugeant la France ancienne, lui rendant hommage, lui présentant les armes, lui faisant le salut du drapeau en la condamnant; le tribunal établi dans la forteresse où le grand Condé, prisonnier, cultivait des fleurs; le général des grenadiers de la garde de Bonaparte, assis en face du dernier descendant du vainqueur de Rocroi, se sentant ému d'admiration devant l'accusé sans défenseur, abandonné de la terre, l'interrogeant tandis que le bruit du fossoyeur qui creusait la tombe se mêlait aux réponses assurées du jeune soldat! Quelques jours après l'exécution, le général Hulin s'écriait: «Ô le brave jeune homme! quel courage! Je voudrais mourir comme lui.»
{p.433} Le général Hulin, après avoir parlé de la _minute_ et de la _seconde_ rédaction du jugement, dit: «Quant à la seconde rédaction, la seule vraie, comme elle ne portait pas l'ordre _d'exécuter de suite_, mais seulement _de lire de suite_ le jugement au condamné, _l'exécution de suite_ ne serait pas le fait de la commission, mais seulement de ceux qui auraient pris sur leur responsabilité propre de brusquer cette fatale exécution.
«Hélas! nous avions bien d'autres pensées! À peine le jugement fut-il signé, que je me mis à écrire une lettre dans laquelle, me rendant en cela l'interprète du voeu unanime de la commission, j'écrivais au premier consul pour lui faire part du désir qu'avait témoigné le prince d'avoir une entrevue avec lui, et aussi pour le conjurer de remettre une peine que la rigueur de notre position ne nous avait pas permis d'éluder.
«C'est à cet instant qu'un homme[363], qui s'était constamment tenu dans la salle du conseil, et que je nommerais à l'instant, si je ne réfléchissais que, même en me défendant, il ne me convient pas d'accuser...--Que faites-vous là? me dit-il en s'approchant de moi.--J'écris au premier consul, lui répondis-je, pour lui exprimer le voeu du conseil et celui du condamné.--Votre affaire est finie, me dit-il en reprenant la plume: maintenant cela me regarde.
[Note 363: Le général Savary.]
«J'avoue que je crus, et plusieurs de mes collègues avec moi, qu'il voulait dire: _Cela me regarde d'avertir le premier consul_. La réponse, entendue en ce sens, {p.434} nous laissait l'espoir que l'avertissement n'en serait pas moins donné. Et comment nous serait-il venu à l'idée que qui que ce fût auprès de nous _avait l'ordre de négliger les formalités voulues par les lois?_»
Tout le secret de cette funèbre catastrophe est dans cette déposition. Le vétéran qui, toujours près de mourir sur le champ de bataille, avait appris de la mort le langage de la vérité, conclut par ces dernières paroles:
«Je m'entretenais de ce qui venait de se passer sous le vestibule contigu à la salle des délibérations. Des conversations particulières s'étaient engagées; j'attendais ma voiture, qui n'ayant pu entrer dans la cour intérieure, non plus que celles des autres membres, retarda mon départ et le leur; nous étions nous-mêmes enfermés, sans que personne pût communiquer au dehors, lorsqu'une explosion se fit entendre: bruit terrible qui retentit au fond de nos âmes et les glaça de terreur et d'effroi.
«Oui, je le jure au nom de tous mes collègues, cette exécution ne fut point autorisée par nous: notre jugement portait qu'il en serait envoyé une expédition au ministre de la guerre, au grand juge ministre de la justice, et au général en chef gouverneur de Paris.
«L'ordre d'exécution ne pouvait être régulièrement donné que par ce dernier; les copies n'étaient point encore expédiées; elles ne pouvaient pas être terminées avant qu'une partie de la journée ne fût écoulée. Rentré dans Paris, j'aurais été trouver le gouverneur, le premier consul, que sais-je! Et tout {p.435} à coup un bruit affreux vient nous révéler que le prince n'existe plus!
«Nous ignorions si celui qui a si cruellement précipité cette exécution funeste _avait des ordres: s'il n'en avait point, lui seul est responsable; s'il en avait, la commission, étrangère à ces ordres, la commission, tenue en chartre privée_, la commission, dont le dernier voeu était pour le salut du prince, n'a pu ni en prévenir ni en empêcher l'effet. On ne peut l'en accuser.
«Vingt ans écoulés n'ont point adouci l'amertume de mes regrets. Que l'on m'accuse d'ignorance, d'erreur, j'y consens; qu'on me reproche une obéissance à laquelle aujourd'hui je saurais bien me soustraire dans de pareilles circonstances; mon attachement à un homme que je croyais destiné à faire le bonheur de mon pays; ma fidélité à un gouvernement que je croyais légitime alors et qui était en possession de mes serments; mais qu'on me tienne compte, ainsi qu'à mes collègues, des circonstances fatales au milieu desquelles nous avons été appelés à prononcer.»
La défense est faible, mais vous vous repentez, général: paix vous soit! Si votre arrêt est devenu la feuille de route du dernier Condé, vous irez rejoindre, à la garde avancée des morts, le dernier conscrit de notre ancienne patrie. Le jeune soldat se fera un plaisir de partager son lit avec le grenadier de la vieille garde; la France de Fribourg et la France de Marengo dormiront ensemble.
{p.436} M. le duc de Rovigo, en se frappant la poitrine, prend son rang dans la procession qui vient se confesser à la tombe. J'avais été longtemps sous le pouvoir du ministre de la police; il tomba sous l'influence qu'il supposait m'être rendue au retour de la légitimité: il me communiqua une partie de ses _Mémoires_. Les hommes, dans sa position, parlent de ce qu'ils ont fait avec une merveilleuse candeur; ils ne se doutent pas de ce qu'ils disent contre eux-mêmes: s'accusant sans s'en apercevoir, ils ne soupçonnent pas qu'il y ait une autre opinion que la leur, et sur les fonctions dont ils s'étaient chargés, et sur la conduite qu'ils ont tenue. S'ils ont manqué de fidélité, ils ne croient pas avoir violé leur serment; s'ils ont pris sur eux des rôles qui répugnent à d'autres caractères, ils pensent avoir rendu de grands services. Leur naïveté ne les justifie pas, mais elle les excuse.
M. le duc de Rovigo me consulta sur les chapitres où il traite de la mort du duc d'Enghien; il voulait connaître ma pensée, précisément parce qu'il savait ce que j'avais fait; je lui sus gré de cette marque d'estime, et, lui rendant franchise pour franchise, je lui conseillai de ne rien publier. Je lui dis: «Laissez mourir tout cela; en France l'oubli ne se fait pas attendre. Vous vous imaginez laver Napoléon d'un reproche et rejeter la faute sur M. de Talleyrand; or, vous ne justifiez pas assez le premier, et n'accusez pas assez le second. Vous prêtez le flanc à vos ennemis; ils ne manqueront pas de vous répondre. Qu'avez-vous besoin de faire souvenir le public que vous commandiez la gendarmerie d'élite à Vincennes? Il ignorait la part directe que vous avez eue dans cette action de {p.437} malheur, et vous la lui révélez. Général, jetez le manuscrit au feu: je vous parle dans votre intérêt.»
Imbu des maximes gouvernementales de l'Empire, le duc de Rovigo pensait que ces maximes convenaient également au trône légitime; il avait la conviction que sa brochure[364] lui rouvrirait la porte des Tuileries.
[Note 364: La brochure de Savary, comme celles de M. Dupin et du général Hulin, parut en 1823, avec ce titre: _Extrait des Mémoires du duc de Rovigo, concernant la catastrophe de M. le duc d'Enghien_.]
C'est en partie à la lumière de cet écrit que la postérité verra se dessiner les fantômes de deuil. Je voulus cacher l'inculpé venu me demander asile pendant la nuit; il n'accepta point la protection de mon foyer.
M. de Rovigo fait le récit du départ de M. de Caulaincourt[365] qu'il ne nomme point; il parle de l'enlèvement à Ettenheim, du passage du prisonnier à Strasbourg, et de son arrivée à Vincennes. Après une expédition sur les côtes de la Normandie, le général Savary était revenu à la Malmaison. Il est appelé à {p.438} cinq heures du soir, le 19 mars 1804, dans le cabinet du premier consul, qui lui remet une lettre cachetée pour la porter au général Murat, gouverneur de Paris. Il vole chez le général, se croise avec le ministre des relations extérieures, reçoit l'ordre de prendre la gendarmerie d'élite et d'aller à Vincennes. Il s'y rend à huit heures du soir et voit arriver les membres de la commission. Il pénètre bientôt dans la salle où l'on jugeait le prince, le 21, à une heure du matin, et il va s'asseoir derrière le président. Il rapporte les réponses du duc d'Enghien, à peu près comme les rapporte le procès-verbal de l'unique séance. Il m'a raconté que le prince, après avoir donné ses dernières explications, ôta vivement sa casquette, la posa sur la table, et, comme un homme qui résigne sa vie, dit au président: «Monsieur, je n'ai plus rien à dire.»
[Note 365: Armand-Louis-Augustin, marquis de _Caulaincourt_ (1773-1827). Il reçut de l'Empereur les fonctions de grand écuyer et le titre de _duc de Vicence_. Ambassadeur à Saint-Pétersbourg de 1807 à 1811, ministre des relations extérieures en 1813, il représenta la France au congrès de Châtillon (janvier 1814). Rappelé au ministère des affaires étrangères pendant les Cent-Jours, il fit, après la seconde abdication, partie de la Commission de gouvernement présidée par Fouché.--L'enlèvement du duc d'Enghien à Ettenheim fut bien moins une expédition militaire qu'un coup de main de police. Caulaincourt, à ce moment général de brigade et aide de camp du premier Consul, en fut chargé avec le général Ordener. Tous les deux prêtèrent la main au guet-apens; mais le rôle de Caulaincourt s'aggravait ici de cette circonstance qu'il avait été page du prince de Condé, et, comme tel, élevé pendant quelque temps auprès du duc d'Enghien.]
M. de Rovigo insiste sur ce que la séance n'était point mystérieuse: «Les portes de la salle, affirme-t-il, étaient ouvertes et libres pour tous ceux qui pouvaient s'y rendre à _cette heure_.» M. Dupin avait déjà remarqué cette perturbation de raisonnement. À cette occasion, M. Achille Roche[366], qui semble écrire pour M. de Talleyrand, s'écrie: «La séance ne fut point mystérieuse! À minuit! elle se tint dans la {p.439} partie habitée du château; dans la partie habitée d'une prison! Qui assistait donc à cette séance? des geôliers, des soldats, des bourreaux.»
[Note 366: Achille _Roche_, publiciste (1801-1834). Il fut secrétaire de Benjamin Constant. Il est l'auteur de deux ouvrages qui eurent, en leur temps, quelque succès: l'_Histoire de la Révolution française_, en un volume (1825); _le Fanatisme, extrait des Mémoires d'un Ligueur_ (4 vol. in-12), 1827. L'écrit dont Chateaubriand cite ici quelques passages, et qui parut en 1823, est intitulé: _De Messieurs le duc de Rovigo et le prince de Talleyrand_, par _Achille Roche_.]
Nul ne pouvait donner des détails plus exacts sur le moment et le lieu du coup de foudre que M. le duc de Rovigo; écoutons-le:
«Après le prononcé de l'arrêt, je me retirai avec les officiers de mon corps qui, comme moi, avaient assisté aux débats, et j'allai rejoindre les troupes qui étaient sur l'esplanade du château. L'officier qui commandait l'infanterie de ma légion vint me dire, avec une émotion profonde, qu'on lui demandait un piquet pour exécuter la sentence de la commission militaire:--Donnez-le, répondis-je.--Mais où dois-je le placer?--Là où vous ne pourrez blesser personne. Car déjà les habitants des populeux environs de Paris étaient sur les routes pour se rendre aux divers marchés.
«Après avoir bien examiné les lieux, l'officier choisit le fossé comme l'endroit le plus sûr pour ne blesser personne. M. le duc d'Enghien y fut conduit par l'escalier de la tour d'entrée du côté du parc, et y entendit la sentence, qui fut exécutée.»
Sous ce paragraphe, on trouve cette note de l'auteur du mémoire: «Entre la sentence et son exécution, on avait creusé une fosse: c'est ce qui a fait dire qu'on l'avait creusée avant le jugement.»
Malheureusement, les inadvertances sont ici déplorables: «M. de Rovigo prétend,» dit M. Achille Roche, apologiste de M. de Talleyrand, «qu'il a obéi! Qui lui a transmis l'ordre d'exécution? Il parait que c'est un M. Delga, tué à Wagram. Mais que ce {p.440} soit ou ne soit pas ce M. Delga, si M. Savary se trompe en nous nommant M. Delga, on ne réclamera pas aujourd'hui, sans doute, la gloire qu'il attribue à cet officier. On accuse M. de Rovigo d'avoir hâté cette exécution; ce n'est pas lui, répond-il: un homme qui est mort lui a dit qu'on avait donné des ordres pour la hâter.»
Le duc de Rovigo n'est pas heureux au sujet de l'exécution, qu'il raconte avoir eu lieu de jour: cela d'ailleurs ne changeant rien au fait, n'ôterait qu'un flambeau au supplice.
«À l'heure où se lève le soleil, en plein air, fallait-il, dit le général, une lanterne pour voir un homme à _six pas_! Ce n'est pas que le soleil, ajoute-t-il, fût clair et serein; comme il était tombé toute la nuit une pluie fine, il restait encore un brouillard humide qui retardait son apparition. L'exécution a eu lieu à six heures du matin, le fait est attesté par des _pièces irrécusables_.»
Et le général ne fournit ni n'indique ces pièces. La marche du procès démontre que le duc d'Enghien fut jugé à deux heures du matin et fut fusillé de suite. Ces mots, deux heures du matin, écrits d'abord à la première minute de l'arrêt, sont ensuite biffés sur cette minute. Le procès-verbal de l'exhumation prouve, par la déposition de trois témoins, madame Bon, le sieur Godard et le sieur Bounelet (celui-ci avait aidé à creuser la fosse), que la mise à mort s'effectua de nuit. M. Dupin aîné rappelle la circonstance d'un falot attaché sur le coeur du duc d'Enghien, pour servir de point de mire, ou tenu, à même intention, d'une main ferme, par le prince. Il a été question {p.441} d'une grosse pierre retirée de la fosse, et dont on aurait écrasé la tête du patient. Enfin, le duc de Rovigo devait s'être vanté de posséder quelques dépouilles de l'holocauste: j'ai cru moi-même à ces bruits; mais les pièces légales prouvent qu'ils n'étaient pas fondés.
Par le procès-verbal, en date du mercredi 20 mars 1816, des médecins et chirurgiens, pour l'exhumation du corps, il a été reconnu que la tête était brisée, que la _mâchoire supérieure, entièrement séparée des os de la face, était garnie de douze dents; que la mâchoire inférieure, fracturée dans sa partie moyenne, était partagée en deux, et ne présentait plus que trois dents_.
Le corps était à plat sur le ventre, la tête plus basse que les pieds; les vertèbres du cou avaient une chaîne d'or.
Le second procès-verbal d'exhumation (à la même date, 20 mars 1816), le _procès-verbal général_, constate qu'on a retrouvé, avec les restes du squelette, une bourse de maroquin contenant onze pièces d'or, soixante-dix pièces d'or renfermées dans des rouleaux cachetés, des cheveux, des débris de vêtements, des morceaux de casquette portant l'empreinte des balles qui l'avaient traversée.
Ainsi, M. de Rovigo n'a rien pris des dépouilles; la terre qui les retenait les a rendues et a témoigné de la probité du général; une lanterne n'a point été attachée sur le coeur du prince, on en aurait trouvé les fragments, comme ceux de la casquette trouée; une grosse pierre n'a point été retirée de la fosse; le feu du piquet _à six pas_ a suffi pour mettre en pièces la {p.442} tête, pour _séparer la mâchoire supérieure des os de la face_, etc.
À cette dérision des vanités humaines, il ne manquait que l'immolation pareille de Murat, gouverneur de Paris, la mort de Bonaparte captif, et cette inscription gravée sur le cercueil du duc d'Enghien: «Ici est le _corps_ de très-haut et puissant prince du sang, pair de France, _mort_ à Vincennes le 21 mars 1804, âgé de 31 ans 7 mois et 19 jours.» Le _corps_ était des os fracassés et nus; le _haut et puissant prince_, les fragments brisés de la carcasse d'un soldat: pas un mot qui rappelle la catastrophe, pas un mot de blâme ou de douleur dans cette épitaphe gravée par une famille en larmes; prodigieux effet du respect que le siècle porte aux oeuvres et aux susceptibilités révolutionnaires! On s'est hâté de même de faire disparaître la chapelle mortuaire du duc de Berri.
Que de néants! Bourbons, inutilement rentrés dans vos palais, vous n'avez été occupés que d'exhumations et de funérailles; votre temps de vie était passé. Dieu l'a voulu! L'ancienne gloire de la France périt sous les yeux de l'ombre du grand Condé, dans un fossé de Vincennes: peut-être était-ce au lieu même où Louis IX, _à qui l'on n'alloit que comme à un saint_, s'asseyoit sous un chesne, et où tous ceux qui avoient affaire à luy venaient luy parler sans empeschement d'huissiers ni d'autres; et quand il voyoit aucune chose à amender, en la parole de ceux qui parloient pour autrui, lui-même l'amendoit de sa bouche, et tout le peuple qui avoit affaire par-devant lui estoit autour de luy.» (JOINVILLE.)
{p.443} Le duc d'Enghien demanda à parler à Bonaparte; _il avait affaire par-devant lui_; il ne fut point écouté! Qui du bord du ravelin contemplait au fond du fossé ces armes, ces soldats à peine éclairés d'une lanterne dans le brouillard et les ombres, comme dans la nuit éternelle? Où était-il placé, le falot? Le duc d'Enghien avait-il à ses pieds sa fosse ouverte? fut-il obligé de l'enjamber pour se mettre à la distance de _six pas_, mentionnée par le duc de Rovigo?
On a conservé une lettre de M. le duc d'Enghien, âgé de neuf ans, à son père, le duc de Bourbon; il lui dit: «Tous les _Enguiens_ sont _heureux_; celui de la bataille de Cerizoles, celui qui gagna la bataille de Rocroi: j'espère l'être aussi.»
Est-il vrai qu'on refusa un prêtre à la victime? Est-il vrai qu'elle ne trouva qu'avec difficulté une main pour se charger de transmettre à une femme le dernier gage d'un attachement? Qu'importait aux bourreaux un sentiment de piété ou de tendresse? Ils étaient là pour tuer, le duc d'Enghien pour mourir.
Le duc d'Enghien avait épousé secrètement, par le ministère d'un prêtre, la princesse Charlotte de Rohan[367]: en ces temps où la patrie était errante, un {p.444} homme, en raison même de son élévation, était arrêté par mille entraves politiques; pour jouir de ce que la société publique accorde à tous, il était obligé de se cacher. Ce mariage légitime, aujourd'hui connu, rehausse l'éclat d'une fin tragique; il substitue la gloire du ciel au pardon du ciel: la religion perpétue la pompe du malheur, quand, après la catastrophe accomplie, la croix s'élève sur le lieu désert.
[Note 367: La princesse Charlotte de _Rohan-Rochefort_. C'était pour se rapprocher d'elle que le duc d'Enghien était venu habiter Ettenheim, où vivait la princesse, près du cardinal de Rohan, son oncle. «Elle était, dit M. Théodore Muret, dans son _Histoire de l'armée de Condé_, t. II, p. 252, elle était unie au duc d'Enghien par un lien sacré. Pour quel motif le prince de Condé avait-il refusé de sanctionner ce mariage? on est à cet égard réduit aux conjectures. Quant à la naissance, il n'y avait pas dérogation, car le prince de Condé lui-même avait épousé une Rohan. La princesse, par ses qualités personnelles, était bien loin de donner prétexte à un refus. Voulut-on punir le duc d'Enghien d'avoir formé ce lien sans consulter son grand-père? Le désir ardent de voir se perpétuer sa glorieuse race fut-il le seul argument du chef de la maison contre un lien demeuré stérile?... Après la mort du duc d'Enghien, le duc de Bourbon offrit à la princesse Charlotte de sanctionner par un aveu tardif le mariage de son fils... Elle refusa cette offre, ne voulant pas de la fortune de celui dont on ne lui avait pas permis de porter le nom... Nous tenons de la source la plus respectable que, dans les premières années de la Restauration, la princesse Charlotte étant annoncée chez la duchesse de Bourbon, la duchesse s'avança vers elle en l'appelant _ma fille_.»]
* * * * *
M. de Talleyrand, après la brochure de M. de Rovigo, avait présenté un mémoire justificatif à Louis XVIII: ce mémoire, que je n'ai point vu et qui devait tout éclaircir, n'éclaircissait rien. En 1820, nommé ministre plénipotentiaire à Berlin, je déterrai dans les archives de l'ambassade une lettre du _citoyen Laforest_[368], au sujet de M. le duc d'Enghien. Cette lettre {p.445} énergique est d'autant plus honorable pour son auteur qu'il ne craignait pas de compromettre sa carrière, sans recevoir de récompense de l'opinion publique, sa démarche devant rester ignorée: noble abnégation d'un homme qui, par son obscurité même, avait dévolu ce qu'il a fait de bien à l'obscurité.