Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2

Chapter 35

Chapter 353,451 wordsPublic domain

[Note 355: Claire-Élisabeth-Jeanne _Gravier de Vergennes_ (1780-1821), femme du comte Antoine-Laurent de _Rémusat_, premier chambellan de Napoléon et surintendant des théâtres. Elle-même était dame du palais de Joséphine. Outre un roman par lettres intitulé: _les Lettres espagnoles, ou l'Ambitieux_, roman qui est resté inédit,--elle avait composé un _Essai sur l'éducation des femmes_, qui parut deux ans après sa mort, en 1823, et des _Mémoires_, publiés en 1880 par son petit-fils, M. Paul de Rémusat. Ces _Mémoires_, qui forment trois volumes in-8{o}, vont de l'année 1802 à l'année 1808.]

[Note 356: _Mémoires de Mme de Rémusat_. tome I, p. 321]

COMMISSION MILITAIRE NOMMÉE.

Un ordre de Bonaparte, du 29 ventôse an XII[357] avait arrêté qu'une commission militaire, composée de sept membres nommés par le général gouverneur de Paris (Murat), se réunirait à Vincennes pour juger _le ci-devant duc d'Enghien, prévenu d'avoir porté les armes contre la République_, etc.

[Note 357: 20 mars 1804.]

En exécution de cet arrêté, le même jour, 29 ventôse, Joachim Murat nomma, pour former ladite commission, les sept militaires, à savoir:

Le général Hulin, commandant les grenadiers à pied de la garde des consuls, président;

Le colonel Guitton, commandant le 1er régiment des cuirassiers;

Le colonel Bazancourt, commandant le 4e régiment d'infanterie légère;

Le colonel Ravier, commandant le 18e régiment d'infanterie de ligne;

Le colonel Barrois, commandant le 96e régiment d'infanterie de ligne;

Le colonel Rabbe, commandant le 2e régiment de la garde municipale de Paris;

{p.419} Le citoyen Dautancourt, major de la gendarmerie d'élite, qui remplira les fonctions de capitaine-rapporteur.

INTERROGATOIRE DU CAPITAINE-RAPPORTEUR.

Le capitaine Dautancourt, le chef d'escadron Jacquin, de la légion d'élite, deux gendarmes à pied du même corps, Lerva, Tharsis, et le citoyen Noirot, lieutenant au même corps, se rendent à la chambre du duc d'Enghien; ils le réveillent: il n'avait plus que quatre heures à attendre avant de retourner à son sommeil. Le capitaine-rapporteur, assisté de Molin, capitaine au 18e régiment, greffier, choisi par ledit rapporteur, interroge le prince.

À lui demandé ses nom, prénoms, âge et lieu de naissance?

A répondu se nommer Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien, né le 2 août 1772, à Chantilly.

À lui demandé où il a résidé depuis sa sortie de France?

A répondu qu'après avoir suivi ses parents, le corps de Condé s'étant formé, il avait fait toute la guerre, et qu'avant cela il avait fait la campagne de 1792, en Brabant, avec le corps de Bourbon.

À lui demandé s'il n'était point passé en Angleterre, et si cette puissance lui accorde toujours un traitement?

A répondu n'y être jamais allé; que l'Angleterre lui accorde toujours un traitement, et qu'il n'a que cela pour vivre.

{p.420} À lui demandé quel grade il occupait dans l'armée de Condé?

A répondu: commandant de l'avant-garde en 1796, avant cette campagne comme volontaire au quartier général de son grand-père, et toujours, depuis 1796, comme commandant de l'avant-garde.

À lui demandé s'il connaissait le général Pichegru, s'il a eu des relations avec lui?

A répondu: Je ne l'ai, je crois, jamais vu. Je n'ai point eu de relations avec lui. Je sais qu'il a désiré me voir. Je me loue de ne l'avoir point connu, d'après les vils moyens dont on dit qu'il a voulu se servir, s'ils sont vrais.

À lui demandé s'il connaît l'ex-général Dumouriez, et s'il a des relations avec lui?

A répondu: Pas davantage.

De quoi a été dressé le présent qui a été signé par le duc d'Enghien, le chef d'escadron Jacquin, le lieutenant Noirot, les deux gendarmes et le capitaine-rapporteur.

Avant de signer le présent procès-verbal, le duc d'Enghien a dit: «Je fais avec instance la demande d'avoir une audience particulière du premier consul. Mon nom, mon rang, ma façon de penser et l'horreur de ma situation me font espérer qu'il ne se refusera pas à ma demande.»

SÉANCE ET JUGEMENT DE LA COMMISSION MILITAIRE.

À deux heures du matin, 21 mars, le duc d'Enghien fut amené dans la salle où siégeait la commission et répéta ce qu'il avait dit dans l'interrogatoire du capitaine-rapporteur. {p.421} Il persista dans sa déclaration: il ajouta qu'il était prêt à faire la guerre, et qu'il désirait avoir du service dans la nouvelle guerre de l'Angleterre contre la France. «Lui ayant été demandé s'il avait quelque chose à présenter dans ses moyens de défense, a répondu n'avoir rien à dire de plus.

«Le président fait retirer l'accusé; le conseil délibérant à huis clos, le président recueille les voix, en commençant par le plus jeune en grade; ensuite, ayant émis son opinion le dernier, l'unanimité des voix a déclaré le duc d'Enghien coupable, et lui a appliqué l'article.... de la loi du... ainsi conçu...... et en conséquence l'a condamné à la peine de mort. Ordonne que le présent jugement sera exécuté de suite à la diligence du capitaine-rapporteur, après en avoir donné lecture au condamné, en présence des différents détachements des corps de la garnison.

«Fait, clos et jugé sans désemparer à Vincennes les jour, mois et an que dessus et avons signé.»

La fosse étant _faite, remplie et close_, dix ans d'oubli, de consentement général et de gloire inouïe s'assirent dessus; l'herbe poussa au bruit des salves qui annonçaient des victoires, aux illuminations qui éclairaient le sacre pontifical, le mariage de la fille des Césars ou la naissance du roi de Rome. Seulement de rares affligés rôdaient dans le bois, aventurant un regard furtif au bas du fossé vers l'endroit lamentable, tandis que quelques prisonniers l'apercevaient du haut du donjon qui les renfermait. La Restauration vint: la terre de la tombe fut remuée et {p.422} avec elle les consciences; chacun alors crut devoir s'expliquer.

M. Dupin aîné publia sa discussion; M. Hulin, président de la commission militaire, parla; M. le duc de Rovigo entra dans la controverse en accusant M. de Talleyrand; un tiers répondit pour M. de Talleyrand, et Napoléon éleva sa grande voix sur le rocher de Sainte-Hélène.

Il faut reproduire et étudier ces documents, pour assigner à chacun la part qui lui revient et la place qu'il doit occuper dans ce drame. Il est nuit, et nous sommes à Chantilly; il était nuit quand le duc d'Enghien était à Vincennes.

* * * * *

Lorsque M. Dupin[358] publia sa brochure, il me l'envoya avec cette lettre:

{p.423} Paris, ce 10 novembre 1823.

Monsieur le vicomte,

«Veuillez agréer un exemplaire de ma publication relative à l'assassinat du duc d'Enghien.

«Il y a longtemps qu'elle eût paru, si je n'avais voulu, avant tout, respecter la volonté de monseigneur le duc de Bourbon, qui, ayant eu connaissance de mon travail, m'avait fait exprimer son désir que cette déplorable affaire ne fût point exhumée.

«Mais la Providence ayant permis que d'autres prissent l'initiative, il est devenu nécessaire de faire connaître la vérité, et, après m'être assuré qu'on ne persistait plus à me faire garder le silence, j'ai parlé avec franchise et sincérité.

«J'ai l'honneur d'être avec un profond respect,

«Monsieur le vicomte,

«De Votre Excellence le très humble et très obéissant serviteur,

«Dupin.»

[Note 358: André-Marie-Jean-Jacques _Dupin_, dit _Dupin aîné_ (1783-1865), représentant aux Cent-Jours, député de 1827 à 1848, membre de l'Assemblée Constituante de 1848 et de l'Assemblée législative de 1849, sénateur du second Empire (27 novembre 1857); procureur général à la Cour de cassation, d'août 1830 à janvier 1852. Il donna sa démission de ce dernier poste pour ne pas s'associer aux décrets qui prononçaient la confiscation des biens de la famille d'Orléans, mais cinq ans après, il acceptait d'être renommé procureur général, en même temps qu'il était appelé au Sénat impérial. Il était membre de l'Académie française depuis le 21 juin 1832. Ses _Mémoires_ (4 vol. in-8{o}) ont paru de 1865 à 1868.--La brochure de M. Dupin, à laquelle se réfère Chateaubriand, fut publiée en 1823 sous ce titre: _Pièces judiciaires et historiques relatives au procès du duc d'Enghien, avec le Journal de ce prince depuis l'instant de son arrestation; précédées de la Discussion des actes de la commission militaire instituée en l'an XII, par le gouvernement consulaire, pour juger le duc d'Enghien, par l'auteur de l'opuscule intitulé. «De la Libre Défense des accusés_.»]

M. Dupin, que je félicitai et remerciai, révèle dans sa lettre d'envoi un trait ignoré et touchant des nobles et miséricordieuses vertus du père de la victime. M. Dupin commence ainsi sa brochure:

«La mort de l'infortuné duc d'Enghien est un des événements qui ont le plus affligé la nation française: il a déshonoré le gouvernement consulaire.

«Un jeune prince, à la fleur de l'âge, surpris par trahison sur un sol étranger, où il dormait en paix {p.424} sous la protection du droit des gens; entraîné violemment vers la France; traduit devant de prétendus juges qui, en aucun cas, ne pouvaient être les siens; accusé de crimes imaginaires; privé du secours d'un défenseur; interrogé et condamné à huis clos; mis à mort de nuit dans les fossés du château fort qui servait de prison d'État; tant de vertus méconnues, de si chères espérances détruites, feront à jamais de cette catastrophe un des actes les plus révoltants auxquels ait pu s'abandonner un gouvernement absolu!

«Si aucune forme n'a été respectée; si les juges étaient incompétents; s'ils n'ont pas même pris la peine de relater dans leur arrêt la date et le texte des lois sur lesquelles ils prétendaient appuyer cette condamnation; si le malheureux duc d'Enghien a été fusillé en vertu d'une sentence _signée en blanc_... et qui n'a été régularisée qu'après coup! alors ce n'est plus seulement l'innocente victime d'une erreur judiciaire; la chose reste avec son véritable nom: c'est un odieux assassinat.»

Cet éloquent exorde conduit M. Dupin à l'examen des pièces: il montre d'abord l'illégalité de l'arrestation: le duc d'Enghien n'a point été arrêté en France; il n'était point prisonnier de guerre, puisqu'il n'avait pas été pris les armes à la main; il n'était pas prisonnier à titre civil, car l'extradition n'avait pas été demandée; c'était un emparement violent de la personne, comparable aux captures que font les pirates de Tunis et d'Alger, une course de voleurs, _incursio latronum_.

Le jurisconsulte passe à l'incompétence de la commission {p.425} militaire: la connaissance de prétendus complots tramés contre l'État n'a jamais été attribuée aux commissions militaires.

Vient après cela l'examen du jugement.

«L'interrogatoire (c'est M. Dupin qui continue de parler) a lieu le 29 ventôse à minuit. Le 30 ventôse, à deux heures du matin, le duc d'Enghien est introduit devant la commission militaire.

«Sur la minute du jugement on lit: Aujourd'hui, le 30 ventôse an XII de la République, _à deux heures du matin_: ces mots, _deux heures du matin_, qui n'y ont été mis que parce qu'en effet il était cette heure-là, sont effacés sur la minute, sans avoir été remplacés par d'autre indication.

«Pas un seul témoin n'a été ni entendu ni produit contre l'accusé.

«L'accusé _est déclaré coupable!_ Coupable de quoi? Le jugement ne le dit pas.

«Tout jugement qui prononce une peine doit contenir la citation de la loi en vertu de laquelle la peine est appliquée.

«Eh bien, ici, aucune de ces formes n'a été remplie: aucune mention n'atteste au procès-verbal que les commissaires aient eu sous les yeux un _exemplaire de la loi_; rien ne constate que le président en ait _lu le texte_ avant de l'appliquer. Loin de là, le jugement, dans sa forme matérielle, offre la preuve que les commissaires ont condamné sans savoir ni la date ni la teneur de la loi; car ils ont _laissé en blanc_, dans la minute de la sentence, et la date de la loi et le numéro de l'article, et la place destinée à recevoir son texte. Et cependant c'est sur la minute {p.426} d'une sentence constituée dans cet état d'imperfection que le plus noble sang a été versé par des bourreaux!

«La délibération doit être secrète; mais la prononciation du jugement doit être publique; c'est encore la loi qui nous le dit. Or, le jugement du 30 ventôse dit bien: Le conseil délibérant à _huis clos_; mais on n'y trouve pas la mention que l'on ait rouvert les portes, on n'y voit pas exprimé que le résultat de la délibération ait été prononcé en séance publique. Il le dirait, y pourrait-on croire? Une séance publique, à deux heures du matin, dans le donjon de Vincennes, lorsque toutes les issues du château étaient gardées par des gendarmes d'élite! Mais, enfin, on n'a pas même pris la précaution de recourir au mensonge; le jugement est muet sur ce point.

«Ce jugement est signé par le président et les six autres commissaires, y compris le rapporteur, mais il est à remarquer que la minute _n'est pas signée par le greffier_, dont le concours, cependant, était nécessaire pour lui donner authenticité.

«La sentence est terminée par cette terrible formule: _sera exécuté_ DE SUITE, _à la diligence du capitaine-rapporteur_.

«DE SUITE! mots désespérants qui sont l'ouvrage des juges! DE SUITE! Et une loi expresse, celle du 15 brumaire an VI, accordait le recours en révision contre tout jugement militaire!»

M. Dupin, passant à l'exécution, continue ainsi:

«Interrogé de nuit, jugé de nuit, le duc d'Enghien a été tué de nuit. Cet horrible sacrifice devait se {p.427} consommer dans l'ombre, afin qu'il fût dit que toutes les lois avaient été violées, toutes, même celles qui prescrivaient la publicité de l'exécution.»

Le jurisconsulte vient aux irrégularités dans l'instruction: «L'article 19 de la loi du 13 brumaire an V porte qu'après avoir clos l'interrogatoire, le rapporteur dira au prévenu de _faire choix d'un ami pour défenseur_.--Le prévenu aura _la faculté de choisir ce défenseur_ dans toutes les classes de citoyens présents sur les lieux; s'il déclare qu'il ne peut faire ce choix, le rapporteur le fera pour lui.

«Ah! sans doute le prince n'avait point _d'amis_[359] parmi ceux qui l'entouraient; la cruelle déclaration lui en fut faite par un des fauteurs de cette horrible scène!... Hélas! que n'étions-nous présents! que ne fut-il permis au prince de faire un appel au barreau de Paris! Là, il eût trouvé des amis de son malheur, des défenseurs de son infortune. C'est en vue de rendre ce jugement présentable aux yeux du public qu'on paraît avoir préparé plus à loisir une nouvelle rédaction. La substitution tardive d'une seconde rédaction, en apparence plus régulière que la première (bien qu'également injuste), n'ôte rien à l'odieux d'avoir fait périr le duc d'Enghien sur un croquis de jugement signé à la hâte, et qui n'avait pas encore reçu son complément.»

[Note 359: Allusion à une abominable réponse qu'on aurait faite, dit-on, à M. le duc d'Enghien. CH.]

Telle est la lumineuse brochure de M. Dupin. Je ne sais toutefois si, dans un acte de la nature de celui qu'examine l'auteur, le plus ou le moins de régularité tient une place importante: qu'on eût étranglé le duc {p.428} d'Enghien dans une chaise de poste de Strasbourg à Paris, ou qu'on l'ait tué dans le bois de Vincennes, la chose est égale. Mais n'est-il pas providentiel de voir des hommes, après longues années, les uns démontrer l'irrégularité d'un meurtre auquel ils n'avaient pris aucune part, les autres accourir, sans qu'on le leur demandât, devant l'accusation publique? Qu'ont-ils donc entendu? quelle voix d'en haut les a sommés de comparaître?

* * * * *

Après le grand jurisconsulte, voici venir un vétéran aveugle[360]: il a commandé les grenadiers de la vieille {p.429} garde; c'est tout dire aux braves. Sa dernière blessure, il l'a reçue de Malet, dont le plomb impuissant est resté perdu dans un visage qui ne s'est jamais détourné du boulet. _Frappé de cécité, retiré du monde, n'ayant pour consolation que les soins de sa famille_ (ce sont ses propres paroles), le juge du duc d'Enghien semble sortir de son tombeau à l'appel du souverain juge; il plaide sa cause[361] sans se faire illusion et sans s'excuser:

«Qu'on ne se méprenne point, dit-il, sur mes intentions. Je n'écris point par peur, puisque ma personne est sous la protection de lois émanées du trône même, et que, sous le gouvernement d'un roi juste, je n'ai rien à redouter de la violence et de l'arbitraire. J'écris pour dire la vérité, même en tout ce qui peut m'être contraire. Ainsi, je ne prétends justifier ni la forme, ni le fond du jugement, mais je veux montrer sous l'empire et au milieu de quel concours de circonstances il a été rendu; je veux éloigner de moi et de mes collègues l'idée que nous ayons agi comme des hommes de parti. Si l'on doit nous blâmer encore, je veux aussi qu'on dise de nous: _Ils ont été bien malheureux!_»

[Note 360: Le général _Hulin_. Il avait été l'un des _vainqueurs de la Bastille_. Génevois d'origine, mais né à Paris vers 1759, ancien horloger, suivant les uns, engagé au régiment de Champagne, suivant d'autres, ci-devant domestique (chasseur) du marquis de Conflans, selon son propre dire consigné dans un mémoire signé de son nom, il était, en 1789, directeur de la buanderie de la Briche, près Saint-Denis. Emprisonné sous la Terreur, il prit du service après sa libération dans la première armée d'Italie, où il se fit apprécier de Bonaparte, et se trouva tout prêt à le seconder au 18 brumaire. Il était, lors de l'affaire du duc d'Enghien, commandant des grenadiers à pied de la garde des consuls. À la suite de l'exécution du prince, Bonaparte lui témoigna sa satisfaction, en le nommant successivement général de division, grand-officier de la Légion d'honneur, comte de l'Empire avec une dotation de 25 000 francs. Il était en 1812 commandant de la place de Paris, et c'est à lui qu'on doit en partie l'échec de la conspiration du général Malet. Blessé par celui-ci d'un coup de pistolet à la mâchoire, il reçut du peuple de Paris, qui l'aimait assez à cause de sa taille colossale, le petit sobriquet d'amitié de _Bouffe-la-Balle_. Malgré son rôle dans l'affaire du duc d'Enghien (ou peut-être à cause de ce rôle), il fut des premiers à se rallier aux Bourbons, au mois d'avril 1814. Il est vrai qu'il revint à l'Empire avec le même empressement pendant les Cent-Jours et fut alors rappelé au commandement de Paris. Banni de France en 1816, il y put rentrer trois ans après, et ne mourut qu'en 1841. (Voir _les Hommes du 14 Juillet_, par Victor Fournel.)]

[Note 361: Sa brochure a pour titre: «_Explications offertes aux hommes impartiaux par M. le comte Hulin, au sujet de la Commission militaire instituée en l'an XII pour juger le duc d'Enghien_.--1823.]

Le général Hulin affirme que, nommé président d'une commission militaire, il n'en connaissait pas le but; qu'arrivé à Vincennes, il l'ignorait encore; que les autres membres de la commission l'ignoraient également; que le commandant du château, M. Harel[362], {p.430} étant interrogé, lui dit ne rien savoir lui-même, ajoutant ces paroles: «Que voulez-vous? je ne suis plus rien ici. Tout se fait sans mes ordres et ma participation: c'est un autre qui commande ici.»

[Note 362: On trouve de curieux détails sur ce personnage dans les _Mémoires de M. de Bourrienne_, tome IV, pages 190 et suivantes. En 1800, le citoyen Jacques _Harel_, âgé de 45 ans, capitaine à la suite de la 45e demi-brigade, aigri par la destitution qui l'avait frappé, à bout de ressources, lia partie avec Céracchi, Aréna, Topino-Lebrun, Demerville et autres mécontents, et forma avec eux le projet de tuer le Premier Consul. Effrayé bientôt d'être entré dans le complot, il se résolut à le dénoncer, et ce fut Bourrienne, alors secrétaire de Bonaparte, qui reçut ses confidences. Il ne convenait pas aux desseins du Premier Consul que cette affaire fût arrêtée dans le début; il lui importait, au contraire, de pouvoir la présenter comme très grave. Ordre fut donné au dénonciateur de continuer ses rapports avec les conjurés. Lorsqu'il vint annoncer que ceux-ci n'avaient pas d'argent pour acheter des armes, on lui remit de l'argent. Lorsqu'il vint dire, le lendemain, que les armuriers, ne les connaissant pas, refusaient de leur remettre les armes demandées, la police leur délivra, par l'intermédiaire d'Harel, l'autorisation nécessaire. Harel comparut au procès comme témoin, et sur sa déposition Demerville, Aréna, Céracchi et Topino-Lebrun furent condamnés à mort. Pour lui, il reçut sa récompense: il fut réintégré dans les cadres de l'armée et nommé commandant du château de Vincennes.--Voir, outre les _Mémoires_ de Bourrienne, le _Procès instruit par le Tribunal criminel du département de la Seine contre Demerville, Céracchi, Aréna et autres, prévenus de conspiration contre la personne du premier Consul Bonaparte_; un volume in-8{o}. Pluviôse an IX.]

Il était dix heures du soir quand le général Hulin fut tiré de son incertitude par la communication des pièces.--L'audience fut ouverte à minuit, lorsque l'examen du prisonnier par le capitaine-rapporteur eut été fini. «La lecture des pièces, dit le président de la commission, donna lieu à un incident. Nous remarquâmes qu'à la fin de l'interrogatoire subi devant le capitaine-rapporteur, le prince, avant de signer, {p.431} _avait tracé de sa propre main, quelques lignes où il exprimait le désir d'avoir une explication avec le premier consul_. Un membre fit la proposition de transmettre cette demande au gouvernement. La commission y déféra; mais, au même instant, le général, qui était venu se poster derrière mon fauteuil, nous représenta que cette demande était _inopportune_. D'ailleurs, nous ne trouvâmes dans la loi aucune disposition qui nous autorisât à surseoir. La commission passa donc outre, se réservant, après les débats, de satisfaire aux voeux du prévenu.»