Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 34
Ceux qui m'avaient le plus applaudi s'éloignèrent; ma présence leur était un reproche: les gens prudents trouvent de l'imprudence dans ceux qui cèdent à l'honneur. Il y a des temps où l'élévation de l'âme est une véritable infirmité; personne ne la comprend; elle passe pour une espèce de borne d'esprit, pour un préjugé, une habitude inintelligente d'éducation, une lubie, un travers qui vous empêche de juger les choses; imbécillité honorable peut-être, dit-on, mais ilotisme stupide. Quelle capacité peut-on trouver à n'y voir goutte, à rester étranger à la marche du siècle, au mouvement des idées, à la transformation des moeurs, au progrès de la société? N'est-ce pas une méprise déplorable que d'attacher aux événements une importance qu'ils n'ont pas? Barricadé dans vos étroits principes, l'esprit aussi court que le jugement, vous êtes comme un homme logé sur le derrière d'une maison, {p.405} n'ayant vue que sur une petite cour, ne se doutant ni de ce qui se passe dans la rue, ni du bruit qu'on entend au dehors. Voilà où vous réduit un peu d'indépendance, objet de pitié que vous êtes pour la médiocrité: quant aux grands esprits à l'orgueil affectueux et aux yeux sublimes, _oculos sublimes_, leur dédain miséricordieux vous pardonne, parce qu'ils savent que vous ne pouvez _pas entendre_. Je me renfonçai donc humblement dans ma carrière littéraire; pauvre Pindare destiné à chanter dans ma première olympique l'_excellence de l'eau_, laissant le vin aux heureux.
L'amitié rendit le coeur à M. de Fontanes; madame Bacciochi plaça sa bienveillance entre la colère de son frère et ma résolution; M. de Talleyrand, indifférence ou calcul, garda ma démission plusieurs jours avant d'en parler: quand il l'annonça à Bonaparte, celui-ci avait eu le temps de réfléchir. En recevant de ma part la seule et directe marque de blâme d'un honnête homme qui ne craignait pas de le braver, il ne prononça que ces deux mots: «C'est bon.» Plus tard il dit à sa soeur: «Vous avez eu bien peur pour votre ami?» Longtemps après, en causant avec M. de Fontanes, il lui avoua que ma démission était une des choses qui l'avait le plus frappé[345]. M. de Talleyrand me fit écrire une lettre de bureau dans laquelle il me reprochait {p.406} gracieusement d'avoir privé son département de mes talents et de mes services[346]. Je rendis les frais d'établissement[347], et tout fut fini en apparence. Mais en osant quitter Bonaparte je m'étais placé à son niveau, et il était animé contre moi de toute sa forfaiture, comme je l'étais contre lui de toute ma loyauté. Jusqu'à sa chute, il a tenu le glaive suspendu sur ma tête; il revenait quelquefois à moi par un penchant naturel et cherchait à me noyer dans ses fatales prospérités; quelquefois j'inclinais vers lui par l'admiration qu'il m'inspirait, par l'idée que j'assistais à une transformation sociale, non à un simple changement de dynastie: mais, antipathiques sous beaucoup de rapports, nos deux natures reparaissaient, et s'il m'eût fait fusiller volontiers, en le tuant, je n'aurais pas senti beaucoup de peine.
[Note 345: «La chose cependant se passa le plus tranquillement du monde, et lorsque M. de Talleyrand crut enfin devoir remettre la démission à Bonaparte, celui-ci se contenta de dire: «C'est bon!» Mais il en garda une rancune, dont nous nous sommes ressentis depuis. Il dit plus tard à sa soeur: «Vous avez eu bien peur pour votre ami?» Et il n'en fut plus question. Longtemps après, cependant, il en reparla à Fontanes, et lui avoua que c'était une des choses qui lui avaient fait le plus de peine.» _Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.]
[Note 346: La lettre de Talleyrand ne vint que dix jours après la lettre de démission; elle était ainsi conçue:
«12 germinal (2 avril 1804).
«J'ai mis, citoyen, sous les yeux du Premier Consul les motifs qui ne vous ont pas permis d'accepter la légation du Valais à laquelle vous aviez été nommé.
«Le citoyen Consul s'était plu à vous donner un témoignage de confiance. Il a vu avec peine, par une suite de cette même bienveillance, les raisons qui vous ont empêché de remplir cette mission.
«Je dois aussi vous exprimer combien j'attachais d'intérêt aux relations nouvelles que j'aurais eu à entretenir avec vous; à ce regret, qui m'est personnel, je joins celui de voir mon département privé de vos talents et de vos services.»]
[Note 347: «Nous avions reçu douze mille francs pour frais d'établissement à Sion. Pour les rendre, nous fûmes obligés de prendre cette somme sur les fonds que nous avions encore sur l'État: elle fut remise à qui de droit deux jours après la démission.» _Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.]
La mort fait ou défait un grand homme; elle l'arrête {p.407} au pas qu'il allait descendre, ou au degré qu'il allait monter: c'est une destinée accomplie ou manquée; dans le premier cas, on en est à l'examen de ce qu'elle a été; dans le second, aux conjectures de ce qu'elle aurait pu devenir.
Si j'avais rempli un devoir dans des vues lointaines d'ambition, je me serais trompé. Charles X n'a appris qu'à Prague ce que j'avais fait en 1804: il revenait de la monarchie. «Chateaubriand, me dit-il, au château de Hradschin, vous aviez servi Bonaparte?--Oui, sire.--Vous avez donné votre démission à la mort de M. le duc d'Enghien?--Oui, sire.» Le malheur instruit ou rend la mémoire. Je vous ai raconté qu'un jour, à Londres, réfugié avec M. de Fontanes dans une allée pendant une averse, M. le duc de Bourbon se vint cacher sous le même abri: en France, son vaillant père et lui, qui remerciaient si poliment quiconque écrivait l'oraison funèbre de M. le duc d'Enghien, ne m'ont pas adressé un souvenir: ils ignoraient sans doute aussi ma conduite; il est vrai que je ne leur en ai jamais parlé.
{p.409} LIVRE III[348]
[Note 348: Ce livre a été écrit à Chantilly au mois de novembre 1838.]
Mort du duc d'Enghien. -- Année de ma vie 1804. -- Le général Hulin. -- Le duc de Rovigo. -- M. de Talleyrand. -- Part de chacun. -- Bonaparte, son sophisme et ses remords. -- Ce qu'il faut conclure de tout ce récit. -- Inimitiés enfantées par la mort du duc d'Enghien. -- Un article du _Mercure_. -- Changement dans la vie de Bonaparte. -- Abandon de Chantilly.
Comme aux oiseaux voyageurs, il me prend au mois d'octobre une inquiétude qui m'obligerait à changer de climat, si j'avais encore la puissance des ailes et la légèreté des heures: les nuages qui volent à travers le ciel me donnent envie de fuir. Afin de tromper cet instinct, je suis accouru à Chantilly. J'ai erré sur la pelouse, où de vieux gardes se traînent à l'orée des bois. Quelques corneilles, volant devant moi, par-dessus des genêts, des taillis, des clairières, m'ont conduit aux étangs de Commelle. La mort a soufflé sur les amis qui m'accompagnèrent jadis au château de la reine Blanche: les sites de ces solitudes n'ont été qu'un horizon triste, entr'ouvert un moment du côté de mon passé. Aux jours de René, j'aurais trouvé des mystères de la vie dans le ruisseau de la Thève: il dérobe sa course parmi des prêles et des mousses; des roseaux le voilent; il meurt dans ces {p.410} étangs qu'alimente sa jeunesse, sans cesse expirante, sans cesse renouvelée: ces ondes me charmaient quand je portais en moi le désert avec les fantômes qui me souriaient, malgré leur mélancolie, et que je parais de fleurs.
Revenant le long des haies à peine tracées, la pluie m'a surpris; je me suis réfugié sous un hêtre: ses dernières feuilles tombaient comme mes années; sa cime se dépouillait comme ma tête; il était marqué au tronc d'un cercle rouge, pour être abattu comme moi. Rentré à mon auberge, avec une moisson de plantes d'automne et dans des dispositions peu propres à la joie, je vous raconterai la mort de M. le duc d'Enghien, à la vue des ruines de Chantilly.
Cette mort, dans le premier moment, glaça d'effroi tous les coeurs; on appréhenda le revenir du règne de Robespierre. Paris crut revoir un de ces jours qu'on ne voit qu'une fois, le jour de l'exécution de Louis XVI. Les serviteurs, les amis, les parents de Bonaparte étaient consternés. À l'étranger, si le langage diplomatique étouffa subitement la sensation populaire, elle n'en remua pas moins les entrailles de la foule. Dans la famille exilée des Bourbons, le coup pénétra d'outre en outre: Louis XVIII renvoya au roi d'Espagne l'ordre de la Toison-d'Or, dont Bonaparte venait d'être décoré; le renvoi était accompagné de cette lettre, qui fait honneur à l'âme royale:
«Monsieur et cher cousin, il ne peut y avoir rien de commun entre moi et le grand criminel que l'audace et la fortune ont placé sur un trône qu'il a eu la barbarie de souiller du sang pur d'un Bourbon, le duc d'Enghien. La religion peut m'engager {p.411} à pardonner à un assassin; mais le tyran de mon peuple doit toujours être mon ennemi. La Providence, par des motifs inexplicables, peut me condamner à finir mes jours en exil; mais jamais ni mes contemporains ni la postérité ne pourront dire que, dans le temps de l'adversité, je me sois montré indigne d'occuper, jusqu'au dernier soupir, le trône de mes ancêtres.»
Il ne faut point oublier un autre nom, qui s'associe au nom du duc d'Enghien: Gustave-Adolphe, le détrôné et le banni[349], fut le seul des rois alors régnants qui osa élever la voix pour sauver le jeune prince français. Il fit partir de Carlsruhe un aide de camp porteur d'une lettre à Bonaparte; la lettre arriva trop tard: le dernier des Condé n'existait plus. Gustave-Adolphe renvoya au roi de Prusse le cordon de l'Aigle-Noir, comme Louis XVIII avait renvoyé la Toison-d'Or au roi d'Espagne. Gustave déclarait à l'héritier du grand Frédéric que, «d'après les _lois de la chevalerie_, il ne pouvait pas consentir à être le frère d'armes de l'assassin du duc d'Enghien.» (Bonaparte {p.412} avait l'Aigle-Noir.) Il y a je ne sais quelle dérision amère dans ces souvenirs presque insensés de chevalerie, éteints partout, excepté au coeur d'un roi malheureux pour un ami assassiné; nobles sympathies de l'infortune, qui vivent à l'écart sans être comprises, dans un monde ignoré des hommes!
[Note 349: Gustave IV, roi de Suède. Né en 1778, il monta sur le trône après la mort de son père Gustave III (1792). En 1809, il se vit contraint d'abdiquer, et le duc de Sudermanie, son oncle, fut proclamé roi sous le nom de Charles XIII. Gustave vécut alors à l'étranger sous le nom de comte de Holstein-Gottorp et de colonel Gustaffson, résidant alternativement en Allemagne, dans les Pays-Bas et en Suisse. Il mourut à Saint-Gall en 1837. Une des _Odes_ de Victor Hugo lui est consacrée:
Il avait un ami dans ses fraîches années Comme lui tout empreint du sceau des destinées. C'est ce jeune d'Enghien qui fut assassiné! Gustave, à ce forfait, se jeta sur ses armes; Mais quand il vit l'Europe insensible à ses larmes, Calme et stoïque, il dit: «Pourquoi donc suis-je né?»]
Hélas! nous avions passé à travers trop de despotismes différents, nos caractères, domptés par une suite de maux et d'oppressions, n'avaient plus assez d'énergie pour qu'à propos de la mort du jeune Condé notre douleur portât longtemps le crêpe: peu à peu les larmes se tarirent; la peur déborda en félicitations sur les dangers auxquels le premier consul venait d'échapper; elle pleurait de reconnaissance d'avoir été sauvée par une si sainte immolation. Néron, sous la dictée de Sénèque, écrivit au sénat une lettre apologétique du meurtre d'Agrippine; les sénateurs, transportés, comblèrent de bénédictions le fils magnanime qui n'avait pas craint de s'arracher le coeur par un parricide tant salutaire! La société retourna vite à ses plaisirs; elle avait frayeur de son deuil: après la Terreur, les victimes épargnées dansaient, s'efforçaient de paraître heureuses, et, craignant d'être soupçonnées coupables de mémoire, elles avaient la même gaieté qu'en allant à l'échafaud.
Ce ne fut pas de but en blanc et sans précaution que l'on arrêta le duc d'Enghien; Bonaparte s'était fait rendre compte du nombre des Bourbons en Europe. Dans un conseil où furent appelés MM. de Talleyrand et Fouché, on reconnut que le duc d'Angoulême était à Varsovie avec Louis XVIII; le comte {p.413} d'Artois et le duc de Berry à Londres, avec les princes de Condé et de Bourbon. Le plus jeune des Condé était à Ettenheim, dans le duché de Bade. Il se trouva que MM. Taylor et Drake, agents anglais, avaient noué des intrigues de ce côté. Le duc de Bourbon, le 16 juin 1803, mit en garde son petit-fils[350] contre une arrestation possible, par un billet à lui adressé de Londres et que l'on conserve[351]. Bonaparte appela auprès {p.414} de lui les deux consuls ses collègues: il fit d'abord d'amers reproches à M. Réal[352] de l'avoir laissé ignorer ce qu'on projetait contre lui. Il écouta patiemment les objections: ce fut Cambacérès[353] qui s'exprima avec le plus de vigueur. Bonaparte l'en remercia et passa outre. C'est ce que j'ai vu dans les _Mémoires_ de Cambacérès, qu'un de ses neveux, M. de Cambacérès, pair de France, m'a permis de consulter, avec une obligeance dont je conserve un souvenir reconnaissant. La bombe lancée ne revient pas; elle va où le génie l'envoie, et tombe. Pour exécuter les ordres {p.415} de Bonaparte, il fallait violer le territoire de l'Allemagne, et le territoire fut immédiatement violé. Le duc d'Enghien fut arrêté à Ettenheim. On ne trouva auprès de lui, au lieu du général Dumouriez, que le marquis de Thumery et quelques autres émigrés de peu de renom: cela aurait dû avertir de la méprise. Le duc d'Enghien est conduit à Strasbourg. Le commencement de la catastrophe de Vincennes nous a été raconté par le prince même: il a laissé un petit journal de route d'Ettenheim à Strasbourg: le héros de la tragédie vient sur l'avant-scène prononcer ce prologue:
JOURNAL DU DUC D'ENGHIEN.
«Le jeudi 15 mars, à Ettenheim, ma maison cernée, dit le prince, par un détachement de dragons et des piquets de gendarmerie, total, deux cents hommes environ, deux généraux, le colonel des dragons, le colonel Charlot de la gendarmerie de Strasbourg, à cinq heures (du matin). À cinq heures et demie, les portes enfoncées, emmené au Moulin, près la Tuilerie. Mes papiers enlevés, cachetés. Conduit dans une charrette, entre deux haies de fusiliers, jusqu'au Rhin. Embarqué pour Rhisnau. Débarqué et marché à pied jusqu'à Pfortsheim. Déjeuné à l'auberge. Monté en voiture avec le colonel Charlot, le maréchal des logis de la gendarmerie, un gendarme sur le siège et Grunstein. Arrivé à Strasbourg, chez le colonel Charlot, vers cinq heures et demie. Transféré une demi-heure après, dans un fiacre, à la citadelle....... .......................... {p.416} Dimanche 18, on vient m'enlever à une heure et demie du matin. On ne me laisse que le temps de m'habiller. J'embrasse mes malheureux compagnons, mes gens. Je pars seul avec deux officiers de gendarmerie et deux gendarmes. Le colonel Charlot m'a annoncé que nous allons chez le général de division, qui a reçu des ordres de Paris. Au lieu de cela, je trouve une voiture avec six chevaux de poste sur la place de l'Église. Le lieutenant Petermann y monte à côté de moi, le maréchal des logis Blitersdorff sur le siège, deux gendarmes en dedans, l'autre en dehors.»
[Note 350: Il y a ici une erreur de plume. Le duc de Bourbon était le père--et non l'aïeul--du duc d'Enghien. Il faut donc lire: «Le prince de Condé mit en garde son petit-fils.»--Chose singulière! les plus graves historiens se sont aussi trompés sur la filiation du duc d'Enghien, et peut-être chez eux n'était-ce pas simplement une erreur de plume, comme chez Chateaubriand. Au tome IV, p. 589, de l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_, rappelant la lettre du 16 juin 1803, dont parle ici Chateaubriand, M. Thiers dit que le duc d'Enghien était _le fils du prince de Condé._ M. Lanfrey, dans son _Histoire de Napoléon_ (T. III, p. 129), dit à son tour: «C'était le duc d'Enghien, _fils du prince de Condé_, jeune homme plein d'ardeur et de bravoure, toujours au premier rang dans les combats auxquels avait pris part l'_armée de son père_.»]
[Note 351: Ce billet du prince de Condé à son petit-fils existe en effet: «Mon cher enfant, écrivait le prince, on assure ici, depuis plus de six mois, que vous avez été faire un voyage à Paris; d'autres disent que vous n'avez été qu'à Strasbourg... Il me semble qu'à présent vous pourriez nous confier le passé et, si la chose est vraie, ce que vous avez observé dans vos voyages...»--M. Thiers se prévaut de ces lignes pour donner comme à peu prouvés les voyages du duc d'Enghien à Strasbourg, et tout à l'heure, il ne manquera pas d'en tirer un argument en faveur de Bonaparte. Il se garde bien de faire connaître à ses lecteurs la réponse du duc d'Enghien, qu'il avait pourtant sous les yeux en même temps que le billet du prince de Condé,--réponse qui ne laisse rien subsister des insinuations de l'habile historien, j'allais dire de l'habile avocat. Voici le texte de cette réponse, datée d'Ettenheim, le 18 juillet 1803:
«Assurément, mon cher papa, il faut me connaître bien peu pour avoir pu dire ou chercher à faire croire que j'avais mis le pied sur le territoire républicain, autrement qu'avec le rang et la place où le hasard m'a fait naître. Je suis trop fier pour courber bassement la tête, et le Premier Consul pourra peut-être venir à bout de me détruire, mais il ne me fera pas m'humilier. On peut prendre l'incognito pour voyager dans les glaciers de la Suisse, comme je l'ai fait l'an passé, n'ayant rien de mieux à faire. Mais, pour la France, quand j'en ferai le voyage, je n'aurai pas besoin de m'y cacher. Je puis donc vous donner ma parole d'honneur la plus sacrée que pareille idée ne m'est jamais entrée et ne m'entrera jamais dans la tête. Des méchants ont pu désirer, en vous racontant ces absurdités, me donner un tort de plus à vos yeux. Je suis accoutumé à de pareils services, que l'on s'est toujours empressé de me rendre, et je suis heureux qu'ils soient enfin réduits à employer des calomnies aussi absurdes.
«Je vous embrasse, cher papa, et vous prie de ne jamais douter de mon profond respect comme de ma tendresse.»]
[Note 352: Pierre-François, comte _Réal_ (1765-1834), procureur au Châtelet avant la Révolution, substitut du procureur de la Commune en 1792, historiographe de la République sous le Directoire, conseiller d'État après le 18 brumaire, préfet de police pendant les Cent-Jours. Voir sur lui les _Mémoires du chancelier Pasquier_, I, 268, et les _Mémoires de Mme de Chastenay_, tome I.]
[Note 353: Jean-Jacques-Régis de Cambacérès (1753-1824), député de l'Hérault à la Convention et aux Cinq-Cents; second consul après brumaire; sous l'Empire, archi-chancelier, prince, duc de Parme; aux Cent-Jours, pair et ministre de la justice.]
Ici le naufragé, prêt à s'engloutir, interrompt son journal de bord.
Arrivée vers les quatre heures du soir à l'une des barrières de la capitale, où vient aboutir la route de Strasbourg, la voiture, au lieu d'entrer dans Paris, suivit le boulevard extérieur et s'arrêta au château de Vincennes. Le prince, descendu de la voiture dans la cour intérieure, est conduit dans une chambre de la forteresse, on l'y enferme et il s'endort. À mesure que le prince approchait de Paris, Bonaparte affectait un calme qui n'était pas naturel. Le 18 mars, il partit pour la Malmaison; c'était le dimanche des Rameaux. Madame Bonaparte, qui, comme toute sa famille, était instruite de l'arrestation du prince, lui parla de cette arrestation. Bonaparte lui répondit: «Tu n'entends rien à la politique.» Le colonel Savary[354] était devenu {p.417} un des habitués de Bonaparte. Pourquoi? parce qu'il avait vu le premier consul pleurer à Marengo. Les hommes à part doivent se défier de leurs larmes, qui les mettent sous le joug des hommes vulgaires. Les larmes sont une de ces faiblesses par lesquelles un témoin peut se rendre maître des résolutions d'un grand homme.
[Note 354: Anne-Jean-Marie-René _Savary_, duc de _Rovigo_ (1774-1833), général de division (7 février 1805), créé duc (23 mai 1808), ministre de la police générale (8 juin 1810), pair aux Cent-Jours, commandant de l'armée d'Algérie (1831-1832).--Aide de camp de Desaix, il était à ses côtés, à Marengo, lorsque la général fut tué par une balle qui lui traversa le coeur. À quelques jours de là, Bonaparte l'attacha à sa personne et le promut rapidement au grade de colonel, puis à celui de général de brigade (24 août 1803). Il était donc, lors de l'exécution du duc d'Enghien, général, et non colonel, comme le dit Chateaubriand. Depuis 1802, Savary dirigeait la police particulière et de sûreté du premier Consul.--Ses _Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon_ (8 volumes in-8) ont paru en 1828.]
On assure que le premier consul fit rédiger tous les ordres pour Vincennes. Il était dit dans un de ces ordres que si la condamnation prévue était une condamnation à mort, elle devait être exécutée sur-le-champ.
Je crois à cette version, bien que je ne puisse l'attester, puisque ces ordres manquent. Madame de Rémusat[355], qui, dans la soirée du 20 mars, jouait aux échecs à la Malmaison avec le premier consul, l'entendit murmurer quelques vers sur la clémence d'Auguste; elle crut que Bonaparte revenait à lui et que {p.418} le prince était sauvé[356]. Non, le destin avait prononcé son oracle. Lorsque Savary reparut à la Malmaison, madame Bonaparte devina tout le malheur. Le premier consul s'était enfermé seul pendant plusieurs heures. Et puis le vent souffla, et tout fut fini.