Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 33
Cette remarque est d'autant plus vraie que le cardinal Fesch, à qui je rends dans ces _Mémoires_ une justice sur laquelle peut-être il ne comptait pas, avait envoyé deux dépêches malveillantes à Paris, presque au moment même que ses manières étaient devenues plus obligeantes, après la mort de madame de Beaumont. Sa véritable pensée était-elle dans ses conversations, lorsqu'il me permettait d'aller à Naples, ou dans ses missives diplomatiques? Conversations et missives sont de la même date, et contradictoires. Il n'eût tenu qu'à moi de mettre M. le cardinal d'accord avec lui-même, en faisant disparaître les traces des rapports qui me concernaient: il m'eût suffi de retirer des cartons, lorsque j'étais ministre des affaires étrangères, les élucubrations de l'ambassadeur: je n'aurais fait que ce qu'a fait M. de Talleyrand au sujet de sa correspondance {p.393} avec l'empereur. Je n'ai pas cru avoir le droit d'user de ma puissance à mon profit. Si, par hasard, on recherchait ces documents, on les trouverait à leur place. Que cette manière d'agir soit une duperie, je le veux bien; mais, pour ne pas me faire le mérite d'une vertu que je n'ai pas, il faut qu'on sache que ce respect des correspondances de mes détracteurs tient plus à mon mépris qu'à ma générosité. J'ai vu aussi dans les archives de l'ambassade à Berlin des lettres offensantes de M. le marquis de Bonnay[329] à mon égard: loin de me ménager, je les ferai connaître.
[Note 329: «Je puis, dit ici M. de Marcellus (_Chateaubriand et son temps_, p. 149), je puis attester ce scrupuleux respect pour l'histoire et cette abnégation de soi-même. J'en ai été le confident; j'en ai tenu les preuves dans mes mains, et, si M. de Chateaubriand a commis des fautes dans sa carrière politique, il n'a rien fait pour en supprimer les traces.»]
M. le cardinal Fesch ne gardait pas plus de retenue avec le pauvre abbé Guillon (l'évêque du Maroc): il était signalé comme un _agent de la Russie_. Bonaparte traitait M. Lainé d'_agent de l'Angleterre_: c'étaient là de ces commérages dont ce grand homme avait pris la méchante habitude dans des rapports de police. Mais n'y avait-il rien à dire contre M. Fesch lui-même? Le cardinal de Clermont-Tonnerre était à Rome comme moi, en 1803; que n'écrivait-il point de l'oncle de Napoléon! J'ai les lettres.
Au reste, à qui ces contentions, ensevelies depuis quarante ans dans des liasses vermoulues, importent-elles? Des divers acteurs de cette époque un seul restera, Bonaparte. Nous tous qui prétendons vivre, nous sommes déjà morts: lit-on le nom de l'insecte à la {p.394} faible lueur qu'il traîne quelquefois après lui en rampant?
M. le cardinal Fesch m'a retrouvé depuis, ambassadeur auprès de Léon XII; il m'a donné des preuves d'estime: de mon côté, j'ai tenu à le prévenir et à l'honorer. Il est d'ailleurs naturel que l'on m'ait jugé avec une sévérité que je ne m'épargne pas. Tout cela est archipassé: je ne veux pas même reconnaître l'écriture de ceux qui, en 1803, ont servi de secrétaires officiels ou officieux à M. le cardinal Fesch.
Je partis pour Naples: là commença une année sans madame de Beaumont; année d'absence, que tant d'autres devaient suivre! Je n'ai point revu Naples depuis cette époque, bien qu'en 1828 je fusse à la porte de cette même ville, où je me promettais d'aller avec madame de Chateaubriand. Les orangers étaient couverts de leurs fruits, et les myrtes de leurs fleurs. Baïes, les Champs-Élysées et la mer, étaient des enchantements que je ne pouvais plus dire à personne. J'ai peint la baie de Naples dans _les Martyrs_[330]. Je montai au Vésuve et descendis dans son cratère[331]. Je me pillais: je jouais une scène de _René_[332].
[Note 330: _Les Martyrs_, livre V.]
[Note 331: «Je propose à mon guide de descendre dans le cratère; il fait quelque difficulté, pour obtenir un peu plus d'argent. Nous convenons d'une somme qu'il veut avoir sur-le-champ. Je la lui donne. Il dépouille son habit; nous marchons quelque temps sur les bords de l'abîme, pour trouver une ligne moins perpendiculaire, et plus facile à descendre. Le guide s'arrête et m'avertit de me préparer. Nous allons nous précipiter.--Nous voilà au fond du gouffre...»--_Voyage en Italie_, au chapitre sur _le Vésuve_, 5 janvier 1804.]
[Note 332: «Un jour, j'étais monté au sommet de l'Etna.... Je vis le soleil se lever dans l'immensité de l'horizon au-dessous de moi, la Sicile resserrée comme un point à mes pieds, et la mer déroulée au loin dans les espaces. Dans cette vue perpendiculaire du tableau, les fleuves ne me semblaient plus que des lignes géographiques tracées sur une carte; mais tandis que d'un côté mon oeil apercevait ces objets, de l'autre il plongeait dans le cratère de l'Etna, dont je découvrais les entrailles brûlantes, entre les bouffées d'une noire vapeur.»--_René_.]
{p.395} À Pompéi, on me montra un squelette enchaîné et des mots latins estropiés, barbouillés par des soldats sur des murs. Je revins à Rome. Canova[333] m'accorda l'entrée de son atelier tandis qu'il travaillait à une statue de nymphe. Ailleurs, les modèles des marbres du tombeau que j'avais commandé étaient déjà d'une grande expression. J'allai prier sur des cendres à Saint-Louis, et je partis pour Paris le 21 janvier 1804, autre jour de malheur[334].
[Note 333: Antoine _Canova_ (1757-1822). En 1813, lors du premier séjour de Mme Récamier en Italie, Canova fit, d'après elle, de souvenir, pendant une absence de la belle Française, qui s'était rendue à Naples, deux bustes modelés en terre, l'un coiffé simplement en cheveux, et l'autre avec la tête à demi couverte d'un voile. Dans les deux bustes, le regard était levé vers le ciel. Lorsque le grand sculpteur les lui montra, il ne parut pas que cette _surprise_ lui fût agréable, et Canova, doublement blessé comme ami et comme artiste, ne lui en parla plus, jusqu'au jour où Mme Récamier lui demandant ce qu'il avait fait du buste au voile, il répondit: «Il ne vous avait pas plu; j'y ai ajouté une couronne d'olivier et j'en ai fait une Béatrix.» Telle est l'origine de ce beau buste de la Béatrice de Dante que plus tard le statuaire exécuta en marbre et dont un exemplaire fut envoyé à Mme Récamier, après la mort de Canova, par son frère l'abbé, avec ces lignes:
«_Sovra candido vel, cinta d'oliva, Donna m'apparve....._
DANTE
«_Ritratto di Giuletta Recamier modellato di memoria da Canova nel 1813 e poi consacrato in marmo col nome di Beatrice_.»]
[Note 334: Ici se termine le récit des six mois passés à Rome par l'auteur des _Mémoires_ comme secrétaire de la légation. Sur cet épisode de sa vie, il faut lire les remarquables articles sur _les Débuts diplomatiques de Chateaubriand_, par M. le comte Édouard Frémy (_le Correspondant_, numéros de septembre et octobre 1893), et le chapitre V du livre de l'abbé Pailhès sur _Chateaubriand, sa femme et ses amis_.]
{p.396} Voici une prodigieuse misère: trente-cinq ans se sont écoulés depuis la date de ces événements. Mon chagrin ne se flattait-il pas, en ces jours lointains, que le lien qui venait de se rompre serait mon dernier lien? Et pourtant, que j'ai vite, non pas oublié, mais remplacé ce qui me fut cher! Ainsi va l'homme de défaillance en défaillance. Lorsqu'il est jeune et qu'il mène devant lui sa vie, une ombre d'excuse lui reste; mais lorsqu'il s'y attelle et qu'il la traîne péniblement derrière lui, comment l'excuser! L'indigence de notre nature est si profonde, que dans nos infirmités volages, pour exprimer nos affections récentes, nous ne pouvons employer que des mots déjà usés par nous dans nos anciens attachements. Il est cependant des paroles qui ne devraient servir qu'une fois: on les profane en les répétant. Nos amitiés trahies et délaissées nous reprochent les nouvelles sociétés où nous sommes engagés; nos heures s'accusent: notre vie est une perpétuelle rougeur, parce qu'elle est une faute continuelle.
* * * * *
Mon dessein n'étant pas de rester à Paris, je descendis à l'hôtel de France, rue de Beaune[335], où madame de Chateaubriand vint me rejoindre[336] pour se rendre {p.397} avec moi dans le Valais. Mon ancienne société, déjà à demi dispersée, avait perdu le lien qui la réunissait.
[Note 335: Aujourd'hui l'_hôtel de France et de Lorraine_, au nº 5 de la rue de Beaune.]
[Note 336: «M. de Chateaubriand descendit dans un modeste hôtel, rue de Beaune, et ne vit d'abord qu'un petit nombre d'amis. Un soin important le préoccupait, sa réunion avec Mme de Chateaubriand; le sage conseil écarté d'abord avait été compris; et, à part même la bienséance du monde, il sentait ce qu'avait d'injuste cette séparation si longue d'une personne vertueuse et distinguée, à laquelle il avait donné son nom, et qu'il ne pouvait accuser que d'une délicate et ombrageuse fierté dans le commerce de la vie. Un motif généreux venait aider, en lui, au sentiment du devoir. La perte ancienne de presque toute la fortune de Mme de Chateaubriand s'aggravait par la ruine d'un oncle débiteur envers elle. Les instances de M. de Chateaubriand durent redoubler pour obtenir enfin son retour, et, résolue de l'accompagner dans sa mission du Valais, elle vint promptement le rejoindre à Paris.»--_M. de Chateaubriand, sa vie, ses écrits et son influence_, par M. Villemain, p. 137.]
Bonaparte marchait à l'empire; son génie s'élevait à mesure que grandissaient les événements: il pouvait, comme la poudre en se dilatant, emporter le monde; déjà immense, et cependant ne se sentant pas au sommet, ses forces le tourmentaient; il tâtonnait, il semblait chercher son chemin: quand j'arrivai à Paris, il en était à Pichegru et à Moreau; par une mesquine envie, il avait consenti à les admettre pour rivaux: Moreau, Pichegru et Georges Cadoudal, qui leur était fort supérieur, furent arrêtés.
Ce train vulgaire de conspirations que l'on rencontre dans toutes les affaires de la vie n'avait rien de ma nature, et j'étais aise de m'enfuir aux montagnes.
Le conseil de la ville de Sion m'écrivit. La naïveté de cette dépêche en a fait pour moi un document; j'entrais dans la politique par la religion: le _Génie du Christianisme_ m'en avait ouvert les portes.
{p.398} RÉPUBLIQUE DU VALAIS
Sion, 20 février 1804.
LE CONSEIL DE LA VILLE DE SION
À monsieur Chateaubriand, _secrétaire de légation de la République française_ à Rome.
«Monsieur,
«Par une lettre officielle de notre grand bailli, nous avons appris votre nomination à la place de ministre de France près de notre République. Nous nous empressons à vous en témoigner la joie la plus complète que ce choix nous donne. Nous voyons dans cette nomination un précieux gage de la bienveillance du premier consul envers notre République, et nous nous félicitons de l'honneur de vous posséder dans nos murs: nous en tirons les plus heureux augures pour les avantages de notre patrie et de notre ville. Pour vous donner un témoignage de ces sentiments, nous avons délibéré de vous faire préparer un logement provisoire, digne de vous recevoir, garni de meubles et d'effets convenables pour votre usage, autant que la localité et nos circonstances le permettent, en attendant que vous ayez pu prendre vous-même des arrangements à votre convenance.
«Veuillez, monsieur, agréer cette offre comme une preuve de nos dispositions sincères à honorer le gouvernement français dans son envoyé, dont le choix _doit plaire particulièrement à un peuple religieux_. {p.399} Nous vous prions de vouloir bien nous prévenir de votre arrivée dans cette ville.
«Agréez, monsieur, les assurances de notre respectueuse considération.
«Le président du conseil de la ville de Sion,
«De RIEDMATTEN.
«Par le conseil de la ville: «Le secrétaire du conseil,
«De TORRENTÉ.»
Deux jours avant le 21 mars[337], je m'habillai pour aller prendre congé de Bonaparte aux Tuileries; je ne l'avais pas revu depuis le moment où il m'avait parlé chez Lucien. La galerie où il recevait était pleine; il était accompagné de Murat et d'un premier aide de camp; il passait presque sans s'arrêter. À mesure qu'il approcha de moi, je fus frappé de l'altération de son visage: ses joues étaient dévalées et livides, ses yeux âpres, son teint pâli et brouillé, son air sombre et terrible. L'attrait qui m'avait précédemment poussé vers lui cessa; au lieu de rester sur son passage, je fis un mouvement afin de l'éviter. Il me jeta un regard comme pour chercher à me reconnaître, dirigea quelques pas vers moi, puis se détourna et s'éloigna. Lui étais-je apparu comme un avertissement? Son aide de {p.400} camp me remarqua; quand la foule me couvrait, cet aide de camp essayait de m'entrevoir entre les personnages placés devant moi, et rentraînait le consul de mon côté. Ce jeu continua près d'un quart d'heure, moi toujours me retirant, Napoléon me suivant toujours sans s'en douter. Je n'ai jamais pu m'expliquer ce qui avait frappé l'aide de camp. Me prenait-il pour un homme suspect qu'il n'avait jamais vu? Voulait-il, s'il savait qui j'étais, forcer Bonaparte à s'entretenir avec moi? Quoi qu'il en soit, Napoléon passa dans un autre salon. Satisfait d'avoir rempli ma tâche en me présentant aux Tuileries, je me retirai. À la joie que j'ai toujours éprouvée en sortant d'un château, il est évident que je n'étais pas fait pour y entrer.
[Note 337: Et non le 20 mars, comme le portent toutes les éditions, conformes d'ailleurs en cela au manuscrit des _Mémoires_. Il y a eu là évidemment une erreur de plume. L'exécution du duc d'Enghien eut lieu, non le 20, mais le 21 mars 1804.]
Retourné à l'hôtel de France, je dis à plusieurs de mes amis: «Il faut qu'il y ait quelque chose d'étrange que nous ne savons pas, car Bonaparte ne peut être changé à ce point, à moins d'être malade.» M. Bourrienne a su ma singulière prévision, il a seulement confondu les dates; voici sa phrase: «En revenant de chez le premier consul, M. de Chateaubriand déclara à ses amis qu'il avait remarqué chez le premier consul une grande altération et quelque chose de sinistre dans le regard.[338]»
[Note 338: _Mémoires de M. de Bourrienne_, tome V, p. 348.]
Oui, je le remarquai: une intelligence supérieure n'enfante pas le mal sans douleur, parce que ce n'est pas son fruit naturel, et qu'elle ne devait pas le porter.
Le surlendemain, 21 mars[339], je me levai de bonne heure, pour un souvenir qui m'était triste et cher. M. de Montmorin avait fait bâtir un hôtel au coin de {p.401} la rue Plumet, sur le boulevard neuf des Invalides. Dans le jardin de cet hôtel, vendu pendant la Révolution, madame de Beaumont, presque enfant, avait planté un cyprès, et elle s'était plu quelquefois à me le montrer en passant: c'était à ce cyprès, dont je savais seul l'origine et l'histoire, que j'allais faire mes adieux. Il existe encore, mais il languit et s'élève à peine à la hauteur de la croisée sous laquelle une main qui s'est retirée aimait à le cultiver. Je distingue ce pauvre arbre entre trois ou quatre autres de son espèce; il semble me connaître et se réjouir quand j'approche; des souffles mélancoliques inclinent un peu vers moi sa tête jaunie, et il murmure à la fenêtre de la chambre abandonnée: intelligences mystérieuses entre nous, qui cesseront quand l'un ou l'autre sera tombé.
[Note 339: Ici encore le manuscrit dit à tort: le 20 mars.]
Mon pieux tribut payé, je descendis le boulevard et l'esplanade des Invalides, traversai le pont Louis XVI et le jardin des Tuileries, d'où je sortis près du pavillon Marsan, à la grille qui s'ouvre aujourd'hui sur la rue de Rivoli. Là, entre onze heures et midi, j'entendis un homme et une femme qui criaient une nouvelle officielle; des passants s'arrêtaient, subitement pétrifiés par ces mots: «Jugement de la commission militaire spéciale convoquée à Vincennes, qui condamne à la peine de mort LE NOMMÉ LOUIS-ANTOINE-HENRI DE BOURBON, NÉ LE 2 AOÛT 1772 À CHANTILLY.»
Ce cri tomba sur moi comme la foudre; il changea ma vie, de même qu'il changea celle de Napoléon. Je rentrai chez moi; je dis à madame de Chateaubriand: «Le duc d'Enghien vient d'être fusillé.» Je m'assis devant une table, et je me mis à écrire ma démission[340]. {p.402} Madame de Chateaubriand ne s'y opposa point et me vit écrire avec un grand courage. Elle ne se dissimulait pas mes dangers: on faisait le procès au général Moreau et à Georges Cadoudal[341]; le lion avait goûté le sang, ce n'était pas le moment de l'irriter.
[Note 340: Voici le texte de la lettre de démission de Chateaubriand:
«Citoyen ministre,
«Les médecins viennent de me déclarer que Mme de Chateaubriand est dans un état de santé qui fait craindre pour sa vie. Ne pouvant absolument quitter ma femme dans une pareille circonstance, ni l'exposer au danger d'un voyage, je supplie Votre Excellence de trouver bon que je lui remette les lettres de créance et les instructions qu'elle m'avait adressées pour le Valais. Je me confie encore à son extrême bienveillance pour faire agréer au Premier Consul _les motifs douloureux_ qui m'empêchent de me charger aujourd'hui de la mission dont il avait bien voulu m'honorer. Comme j'ignore si ma position exige quelque autre démarche, j'ose espérer de votre indulgence ordinaire, citoyen ministre, des ordres et des conseils; je les recevrai avec la reconnaissance que je ne cesserai d'avoir pour vos bontés passées.
«J'ai l'honneur de vous saluer respectueusement,
«CHATEAUBRIAND.
«Paris, rue de Beaune, hôtel de France. «1er germinal an XII (22 mars 1804).»]
[Note 341: Moreau avait été arrêté le 15 février; Pichegru, le 28, et Georges Cadoudal le 9 mars 1804.]
M. Clausel de Coussergues[342] arriva sur ces entrefaites; il avait aussi entendu crier l'arrêt. Il me trouva la plume à la main: ma lettre, dont il me fit supprimer, par pitié pour madame de Chateaubriand, des phrases de colère, partit; elle était au ministre des relations extérieures. Peu importait la rédaction: mon opinion et mon crime étaient dans le fait de ma démission: Bonaparte ne s'y trompa pas. Madame Bacciochi jeta les hauts cris en apprenant ce qu'elle appelait {p.403} ma _défection_; elle m'envoya chercher et me fit les plus vifs reproches. M. de Fontanes devint presque fou de peur au premier moment: il me réputait fusillé avec toutes les personnes qui m'étaient attachées[343]. Pendant plusieurs jours, mes amis restèrent dans la crainte de me voir enlever par la police; ils se présentaient chez moi d'heure en heure, et toujours en frémissant, quand ils abordaient la loge du portier. M. Pasquier vint m'embrasser le lendemain de ma démission, disant qu'on était heureux d'avoir un ami tel que moi. Il demeura un temps assez considérable dans une honorable modération, éloigné des places et du pouvoir.
[Note 342: Voir l'_Appendice_ nº IX: _les Quatre Clauses_.]
[Note 343: «Mme Bacciochi, qui nous était fort attachée, jeta les hauts cris en apprenant ce qu'elle appelait notre défection. Pour Fontanes, il devint fou de peur; il se voyait déjà fusillé avec M. de Chateaubriand et tous nos amis.» _Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.--Voir l'_Appendice_ nº X: _Le Cahier rouge_.]
Néanmoins, ce mouvement de sympathie, qui nous emporte à la louange d'une action généreuse, s'arrêta. J'avais accepté, en considération de la religion, une place hors de France, place que m'avait conférée un génie puissant, vainqueur de l'anarchie, un chef sorti du principe populaire, le _consul_ d'une _république_, et non un roi continuateur d'une _monarchie_ usurpée; alors, j'étais isolé dans mon sentiment, parce que j'étais conséquent dans ma conduite; je me retirai quand les conditions auxquelles je pouvais souscrire s'altérèrent; mais aussitôt que le héros se fut changé en meurtrier, on se précipita dans ses antichambres. Six mois après le 21 mars, on eût pu croire qu'il n'y avait plus qu'une opinion dans la haute société, sauf de méchants quolibets que l'on se permettait à huis {p.404} clos. Les personnes _tombées_ prétendaient avoir été _forcées_, et l'on ne _forçait_, disait-on, que ceux qui avaient un grand nom ou une grande importance, et chacun, pour prouver son importance ou ses quartiers, obtenait d'être _forcé_ à force de sollicitations[344].
[Note 344: «Avant la mort du duc d'Enghien, la bonne société de Paris était presque toute en guerre ouverte avec Bonaparte; mais aussitôt que le héros se fut changé en assassin, les royalistes se précipitèrent dans ses antichambres, et quelques mois après le 21 mars, on aurait pu croire qu'il n'y avait qu'une opinion en France, sans les quolibets que l'on se permettait encore, à huis clos, dans quelques salons du faubourg Saint-Germain. Au surplus, la vanité causa encore plus de défections que la peur. Les personnes _tombées_ prétendaient avoir été _forcées_, et l'on ne _forçait_, disait-on, que celles qui avaient un grand nom ou une grande importance; et chacun, pour prouver son importance et ses quartiers, obtenait d'être _forcé_ à _force_ de sollicitations.» _Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.]