Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 32
«Je partage tous vos regrets, mon cher ami: je sens la douleur de votre situation. Mourir si jeune {p.380} et après avoir survécu à toute sa famille! Mais, du moins, cette intéressante et malheureuse femme n'aura pas manqué des secours et des souvenirs de l'amitié. Sa mémoire vivra dans des coeurs dignes d'elle. J'ai fait passer à M. de la Luzerne la touchante relation qui lui était destinée. Le vieux Saint-Germain, domestique de votre amie, s'est chargé de la porter. Ce bon serviteur m'a fait pleurer en me parlant de sa maîtresse. Je lui ai dit qu'il avait un legs de dix mille francs; mais il ne s'en est pas occupé un seul moment. S'il était possible de parler d'affaires dans de si lugubres circonstances, je vous dirais qu'il était bien naturel de vous donner au moins l'usufruit d'un bien qui doit passer à des collatéraux éloignés et presque inconnus[323]. J'approuve votre conduite; je connais votre délicatesse; mais je ne puis avoir pour mon ami le même désintéressement qu'il a pour lui-même. J'avoue que cet oubli m'étonne et m'afflige[324]. Madame de Beaumont {p.381} sur son lit de mort vous a parlé, avec l'éloquence du dernier adieu, de l'avenir et de votre destinée. Sa voix doit avoir plus de force que la mienne. Mais vous a-t-elle conseillé de renoncer à huit ou dix mille francs d'appointements lorsque votre carrière était débarrassée des premières épines? Pourriez-vous précipiter, mon cher ami, une démarche aussi importante? Vous ne doutez pas du grand plaisir que j'aurai à vous revoir. Si je ne consultais que mon propre bonheur, je vous dirais: Venez tout à l'heure. Mais vos intérêts me sont aussi chers que les miens et je ne vois pas des ressources assez prochaines pour vous dédommager des avantages que vous perdez volontairement. Je sais que votre talent, votre nom et le travail ne vous laisseront jamais à la merci des premiers besoins; mais je vois là plus de gloire que de fortune. Votre éducation, vos habitudes, veulent un peu de dépense. La renommée ne suffit pas seule aux choses de la vie, et cette misérable science du _pot-au-feu_ est à la tête de toutes les autres quand on veut vivre indépendant et tranquille. J'espère toujours que rien ne vous déterminera à chercher la fortune chez les étrangers. Eh! mon ami, soyez sûr qu'après les premières caresses ils valent encore moins que les compatriotes. Si votre amie mourante a fait toutes ces réflexions, ses derniers moments ont dû être un peu troublés; mais j'espère qu'au pied de sa tombe vous trouverez des leçons et des lumières supérieures à toutes celles que les amis qui vous restent {p.382} pourraient vous donner. Cette aimable femme vous aimait: elle vous conseillera bien. Sa mémoire et votre coeur vous guideront sûrement: je ne suis plus en peine si vous les écoutez tous deux. Adieu, mon cher ami, je vous embrasse tendrement.»
[Note 323: L'amitié de M. de Fontanes va beaucoup trop loin: madame de Beaumont m'avait mieux jugé, elle pensa sans doute que si elle m'eût laissé sa fortune, je ne l'aurais pas acceptée. CH.]
[Note 324: Madame de Beaumont avait fait son testament, non à Rome, dans sa dernière maladie, mais à Paris le 15 mai 1802. Elle avait fait à Chateaubriand le seul legs qu'il pût accepter. La disposition qui le concernait était ainsi conçue: «Je laisse tous mes livres sans exception à François-Auguste de Chateaubriand. S'il était absent, on les remettrait à M. Joubert, qui se chargerait de les lui garder jusqu'à son retour ou de les lui faire passer.»--Le fidèle Joubert non plus n'était pas oublié. «Je laisse, ajoutait-elle, à M. Joubert l'aîné ma bibliothèque en bois de rose (celle qui a des glaces), mon secrétaire en bois d'acajou ainsi que les porcelaines qui sont dessus, à l'exception de l'écuelle en arabesques fond d'or, que je laisse à M. Julien.» Elle faisait son beau-frère, Guillaume de La Luzerne, son exécuteur testamentaire.--Le texte complet de ce testament a été inséré par M. A. Bardoux dans l'Appendice de son volume sur _la Comtesse Pauline de Beaumont_.]
M. Necker m'écrivit la seule lettre que j'aie jamais reçue de lui. J'avais été témoin de la joie de la cour lors du renvoi de ce ministre, dont les honnêtes opinions contribuèrent au renversement de la monarchie. Il avait été collègue de M. de Montmorin. M. Necker allait bientôt mourir au lieu d'où sa lettre était datée: n'ayant pas alors auprès de lui madame de Staël, il trouva quelques larmes pour l'amie de sa fille:
LETTRE DE M. NECKER.
«Ma fille, monsieur, en se mettant en route pour l'Allemagne, m'a prié d'ouvrir les paquets d'un grand volume qui pourraient lui être adressés, afin de juger s'ils valaient la peine de les lui faire parvenir par la poste: c'est le motif qui m'instruit, avant elle, de la mort de madame de Beaumont. Je lui ai envoyé, monsieur, votre lettre à Francfort, d'où elle sera probablement transmise plus loin, et peut-être à Weimar ou à Berlin. Ne soyez donc pas surpris, monsieur, si vous ne recevez pas la réponse de madame de Staël aussitôt que vous avez droit de l'attendre. Vous êtes bien sûr, monsieur, de la douleur qu'éprouvera madame de Staël en apprenant la perte d'une amie dont je lui ai toujours entendu parler avec un profond sentiment. Je m'associe à sa peine, {p.383} je m'associe à la vôtre, monsieur, et j'ai une part à moi en particulier lorsque je songe au malheureux sort de toute la famille de mon ami M. de Montmorin.
«Je vois, monsieur, que vous êtes sur le point de quitter Rome pour retourner en France: je souhaite que vous preniez votre route par Genève, où je vais passer l'hiver. Je serais très empressé à vous faire les honneurs d'une ville où vous êtes déjà connu de réputation. Mais où ne l'êtes-vous pas, monsieur? Votre dernier ouvrage, étincelant de beautés incomparables, est entre les mains de tous ceux qui aiment à lire.
«J'ai l'honneur de vous présenter, monsieur, les assurances et l'hommage des sentiments les plus distingués.
«Necker.»
Coppet, le 27 novembre 1803.
LETTRE DE MADAME DE STAËL.
Francfort, ce 3 décembre 1803
«Ah! mon Dieu, _my dear Francis_, de quelle douleur je suis saisie en recevant votre lettre! Déjà hier, celte affreuse nouvelle était tombée sur moi par les gazettes, et votre déchirant récit vient la graver pour jamais en lettres de sang dans mon coeur. Pouvez-vous, pouvez-vous me parler d'opinions différentes sur la religion, sur les prêtres? Est-ce qu'il y a deux opinions, quand il n'y a qu'un sentiment? Je n'ai lu votre récit qu'à travers les {p.384} plus douloureuses larmes. _My dear Francis_, rappelez-vous le temps où vous vous sentiez le plus d'amitié pour moi; n'oubliez pas surtout celui où tout mon coeur était attiré vers vous, et dites-vous que ces sentiments, plus tendres, plus profonds que jamais, sont au fond de mon âme pour vous. J'aimais, j'admirais le caractère de madame de Beaumont: je n'en connais point de plus généreux, de plus reconnaissant, de plus passionnément sensible. Depuis que je suis entrée dans le monde, je n'avais jamais cessé d'avoir des rapports avec elle, et je sentais toujours qu'au milieu même de quelques diversités, je tenais à elle par toutes les racines. Mon cher Francis, donnez-moi une place dans votre vie. Je vous admire, je vous aime, j'aimais celle que vous regrettez. Je suis une amie dévouée, je serai pour vous une soeur. Plus que jamais je dois respecter vos opinions: Matthieu, qui les a, a été un ange pour moi dans la dernière peine que je viens d'éprouver. Donnez-moi une nouvelle raison de les ménager: faites que je vous sois utile ou agréable de quelque manière. Vous a-t-on écrit que j'avais été exilée à quarante lieues de Paris? J'ai pris ce moment pour faire le tour de l'Allemagne; mais, au printemps, je serai revenue à Paris même, si mon exil est fini, ou auprès de Paris, ou à Genève. Faites que, de quelque manière, nous nous réunissions. Est-ce que vous ne sentez pas que mon esprit et mon âme entendent la vôtre, et ne sentez-vous pas en quoi nous nous ressemblons, à travers les différences? M. de Humboldt m'avait écrit, il y a quelques jours, une lettre où il me parlait de votre {p.385} ouvrage avec une admiration qui doit vous flatter dans un homme et de son mérite et de son opinion. Mais que vais-je vous parler de vos succès, dans un tel moment? Cependant elle les aimait ces succès, elle y attachait sa gloire. Continuez de rendre illustre celui qu'elle a tant aimé. Adieu, mon cher François. Je vous écrirai de Weimar en Saxe. Répondez-moi là, chez MM. Desport, banquiers. Que dans votre récit il y a des mots déchirants! Et cette résolution de garder la pauvre Saint-Germain: vous l'amènerez une fois dans ma maison.
«Adieu tendrement: douloureusement adieu.
«N. de STAËL.»
Cette lettre empressée, affectueusement rapide, écrite par une femme illustre, me causa un redoublement d'attendrissement. Madame de Beaumont aurait été bien heureuse dans ce moment, si le ciel lui eût permis de renaître! Mais nos attachements, qui se font entendre des morts, n'ont pas le pouvoir de les délivrer: quand Lazare se leva de la tombe, il avait les pieds et les mains liés avec des bandes et le visage enveloppé d'un suaire: or, l'amitié ne saurait dire, comme le Christ à Marthe et à Marie: «Déliez-le, et le laissez aller.»
Ils sont passés aussi mes consolateurs, et ils me demandent pour eux les regrets qu'ils donnaient à une autre.
* * * * *
J'étais déterminé à quitter cette carrière des affaires où des malheurs personnels étaient venus se mêler à la médiocrité du travail et à d'intimes tracasseries politiques. {p.386} On n'a pas su ce que c'est que la désolation du coeur, quand on n'est point demeuré seul à errer dans les lieux naguère habités d'une personne qui avait agréé votre vie: on la cherche et on ne la trouve plus; elle vous parle, vous sourit, vous accompagne; tout ce qu'elle a porté ou touché reproduit son image; il n'y a entre elle et vous qu'un rideau transparent, mais si lourd que vous ne pouvez le lever. Le souvenir du premier ami qui vous a laissé sur la route est cruel; car, si vos jours se sont prolongés, vous avez nécessairement fait d'autres pertes: ces morts qui se sont suivies se rattachent à la première, et vous pleurez à la fois dans une seule personne toutes celles que vous avez successivement perdues.
Tandis que je prenais des arrangements prolongés par l'éloignement de la France, je restais abandonné sur les ruines de Rome. À ma première promenade, les aspects me semblaient changés, je ne reconnaissais ni les arbres, ni les monuments, ni le ciel; je m'égarais au milieu des campagnes, le long des cascades, des aqueducs, comme autrefois sous les berceaux des bois du Nouveau Monde. Je rentrais dans la ville éternelle, qui joignait actuellement à tant d'existences passées une vie éteinte de plus. À force de parcourir les solitudes du Tibre, elles se gravèrent si bien dans ma mémoire, que je les reproduisis assez correctement dans ma _Lettre à M. de Fontanes_[325]: «Si l'étranger {p.387} est malheureux, disais-je; s'il a mêlé les cendres qu'il aima à tant de cendres illustres, avec quel charme ne passera-t-il pas du tombeau de Cecilia Metella au cercueil d'une femme infortunée!»
[Note 325: La _Lettre à M. de Fontanes_ sur la Campagne romaine est datée du 10 janvier 1804. Elle a paru, pour la première fois, dans le _Mercure de France_, livraison de mars 1804. Voici le jugement qu'en a porté Sainte-Beuve dans _Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire_, tome I, p. 396: «La Lettre à M. de Fontanes sur la Campagne romaine est comme un paysage de Claude Lorrain ou du Poussin: _Lumière du Lorrain et cadre du Poussin..._ En prose, il n'y a rien au delà. Après de tels coups de talent, il n'y a plus que le vers qui puisse s'élever encore plus haut avec son aile... «N'oubliez pas, m'écrit un bon juge, Chateaubriand comme paysagiste, car il est le premier; il est unique de son ordre en français. Rousseau n'a ni sa grandeur, ni son élégance. Qu'avons-nous de comparable à la _Lettre sur Rome_? Rousseau ne connaît pas ce langage. Quelle différence! L'un est génevois, l'autre olympique.»--Cette belle _Lettre_ a produit en français toute une école de peintres, une école que j'appellerai _romaine_. Mme de Staël, la première, s'inspira de l'exemple de Chateaubriand: son imagination en fut piquée d'honneur et fécondée; elle put figurer _Corinne_, ce qu'elle n'eût certes pas tenté avant la venue de son jeune rival.»]
C'est aussi à Rome que je conçus pour la première fois l'idée d'écrire les _Mémoires de ma vie_; j'en trouve quelques lignes jetées au hasard, dans lesquelles je déchiffre ce peu de mots: «Après avoir erré sur la terre, passé les plus belles années de ma jeunesse loin de mon pays, et souffert à peu près tout ce qu'un homme peut souffrir, la faim même, je revins à Paris en 1800.»
Dans une lettre à M. Joubert, j'esquissais ainsi mon plan:
«Mon seul bonheur est d'attraper quelques heures, pendant lesquelles je m'occupe d'un ouvrage qui peut seul apporter de l'adoucissement à mes peines: ce sont les _Mémoires de ma vie_. Rome y entrera; ce n'est que comme cela que je puis désormais parler de Rome. Soyez tranquille; ce ne seront point des {p.388} confessions pénibles pour mes amis: si je suis quelque chose dans l'avenir, mes amis y auront un nom aussi beau que respectable. Je n'entretiendrai pas non plus la postérité du détail de mes faiblesses; je ne dirai de moi que ce qui est convenable à ma dignité d'homme et, j'ose le dire, à l'élévation de mon coeur. Il ne faut présenter au monde que ce qui est beau; ce n'est pas mentir à Dieu que de ne découvrir de sa vie que ce qui peut porter nos pareils à des sentiments nobles et généreux. Ce n'est pas qu'au fond j'aie rien à cacher; je n'ai ni fait chasser une servante pour un ruban volé, ni abandonné mon ami mourant dans une rue, ni déshonoré la femme qui m'a recueilli, ni mis mes bâtards aux Enfants-Trouvés; mais j'ai eu mes faiblesses, mes abattements de coeur; un gémissement sur moi suffira pour faire comprendre au monde ces misères communes, faites pour être laissées derrière le voile. Que gagnerait la société à la reproduction de ces plaies que l'on retrouve partout? On ne manque pas d'exemples, quand on veut triompher de la pauvre nature humaine[326].»
[Note 326: Cette lettre à Joubert est datée de _Rome, décembre 1803_.]
Dans ce plan que je me traçais, j'oubliais ma famille, mon enfance, ma jeunesse, mes voyages et mon exil: ce sont pourtant les récits où je me suis plu davantage.
J'avais été comme un heureux esclave: accoutumé à mettre sa liberté au cep, il ne sait plus que faire de son loisir quand ses entraves sont brisées. Lorsque je me voulais livrer au travail, une figure venait se placer devant moi, et je ne pouvais plus en détacher {p.389} mes yeux: la religion seule me fixait par sa gravité et par les réflexions d'un ordre supérieur qu'elle me suggérait.
Cependant, en m'occupant de la pensée d'écrire mes _Mémoires_, je sentis le prix que les grands attachaient à la valeur de leur nom: il y a peut-être une réalité touchante dans cette perpétuité des souvenirs qu'on peut laisser en passant. Peut-être, parmi les grands hommes de l'antiquité, cette idée d'une vie immortelle chez la race humaine leur tenait-elle lieu de cette immortalité de l'âme, demeurée pour eux un problème. Si la renommée est peu de chose quand elle ne se rapporte qu'à nous, il faut convenir néanmoins que c'est un beau privilège attaché à l'amitié du génie, de donner une existence impérissable à tout ce qu'il a aimé.
J'entrepris un commentaire de quelques livres de la Bible, en commençant par la Genèse. Sur ce verset: _Voici qu'Adam est devenu comme l'un de nous, sachant le bien et le mal; donc, maintenant, il ne faut pas qu'il porte la main au fruit de vie, qu'il le prenne, qu'il en mange et qu'il vive éternellement_; je remarquai l'ironie formidable du Créateur: _Voici qu'Adam est devenu semblable à l'un de nous_, etc. _Il ne faut pas que l'homme porte la main au fruit de vie_. Pourquoi? Parce qu'il a goûté au fruit de la science et qu'il connaît le bien et le mal; il est maintenant accablé de maux; _donc, il ne faut pas qu'il vive éternellement_: quelle bonté de Dieu que la mort!
Il y a des prières commencées, les unes pour les _inquiétudes de l'âme_, les autres pour _se fortifier contre la prospérité des méchants_: je cherchais à ramener à un centre de repos mes pensées errantes hors de moi.
{p.390} Comme Dieu ne voulait pas finir là ma vie, la réservant à de longues épreuves, les orages qui s'étaient soulevés se calmèrent. Tout à coup, le cardinal ambassadeur changea de manières à mon égard: j'eus une explication avec lui, et déclarai ma résolution de me retirer. Il s'y opposa: il prétendit que ma démission, dans ce moment, aurait l'air d'une disgrâce; que je réjouirais mes ennemis, que le premier consul prendrait de l'humeur, ce qui m'empêcherait d'être tranquille dans les lieux où je voulais me retirer. Il me proposa d'aller passer quinze jours ou un mois à Naples[327].
[Note 327: On trouve la confirmation de tous ces détails dans la lettre suivante, écrite par Chateaubriand à Fontanes le 12 novembre 1803:
«Rome, 12 novembre.
«J'espère que cette lettre, que je mets à la poste de Milan, vous parviendra presque aussi vite que le récit de la mort de ma malheureuse amie, que je vous ai fait passer par la poste directe, mercredi soir. Je vous apprends que ma résolution est changée. J'ai parlé au cardinal, il m'a traité avec tant de bonté, il m'a fait sentir tellement les inconvénients d'une retraite dans ce moment, que je lui ai promis que j'accomplirais au moins mon année, comme nous en étions convenus dans le principe.
«Par ce moyen, je tiens ma parole à ma protectrice (madame Bacciochi); je laisse le temps aux bruits philosophiques de Paris de s'éteindre, et, si je me retire au printemps, je sortirai de ma place à la satisfaction de tout le monde, et sans courir les risques de me faire tracasser dans ma solitude. Il n'est donc plus question pour le moment de démission; et vous pouvez dire hautement, car c'est la vérité, que non seulement je reste, mais que l'on est fort content de moi. Mes entrées chez le Pape vont m'être rendues; on va me traduire au Vatican, et la _Gazette de Rome_ fait aujourd'hui même un éloge pompeux de mon ouvrage, qui, selon les _chimistes_, est mis à l'_index_. Le cardinal _écrira mardi au ministre des relations extérieures pour désapprouver tous les bruits et s'en plaindre_. On me donne un congé de douze jours pour Naples afin de me tirer un moment de cette ville où j'ai eu tant de chagrins.
«Je désire que cette lettre, mon cher ami, vous fasse autant de plaisir que les autres ont pu vous faire de peine; mais je n'en suis pas moins très malheureux. J'espère vous embrasser au printemps. En attendant, souvenez-vous _que je ne pars plus_. Mille amitiés.»--Bibliothèque de Genève. Orig. autog.]
{p.391} Dans ce moment même, la Russie me faisait sonder pour savoir si j'accepterais la place de gouverneur d'un grand-duc[328]: ce serait tout au plus si j'aurais voulu faire à Henri V le sacrifice des dernières années de ma vie.
[Note 328: Chateaubriand parle de cette proposition dans une autre lettre à Fontanes, en date du 16 novembre 1803: «... Je ne sais dans laquelle de vos lettres vous me parlez de mes projets pour le Nord. Par un hasard singulier, il y a ici un général russe, très aimé de l'empereur de Russie et en correspondance avec lui, qui m'a fait demander pour causer avec moi du dessein qu'avait eu la princesse de Mecklembourg de me placer gouverneur auprès du grand-duc de Russie. Cette place est très belle, très honorable, et après six ou huit ans de service (le prince a huit ans), elle me laisserait une fortune assez considérable pour le reste de mes jours. Mais un nouvel exil de huit ans me fait trembler. On m'offre aussi une place à l'Académie de Pétersbourg avec la pension; mais, par une loi de la République, aucun Français ne peut recevoir une pension de l'étranger. Ainsi non seulement on vous persécute, mais on vous empêche encore de jouir des marques d'estime que des étrangers aimeraient à vous donner...»--Bibliothèque de Genève. Original autog.]
Tandis que je flottais entre mille partis, je reçus la nouvelle que le premier consul m'avait nommé ministre dans le Valais. Il s'était d'abord emporté sur des dénonciations; mais, revenant à sa raison, il comprit que j'étais de cette race qui n'est bonne que sur un premier plan, qu'il ne fallait me mêler à personne, ou bien que l'on ne tirerait jamais parti de moi. Il n'y avait point de place vacante; il en créa une, et, la choisissant conforme à mon instinct de solitude et {p.392} d'indépendance, il me plaça dans les Alpes; il me donna une république catholique, avec un monde de torrents: le Rhône et nos soldats se croiseraient à mes pieds, l'un descendant vers la France, les autres remontant vers l'Italie, le Simplon ouvrant devant moi son audacieux chemin. Le consul devait m'accorder autant de congés que j'en désirerais pour voyager en Italie, et madame Bacciochi me faisait mander par Fontanes que la première grande ambassade disponible m'était réservée. J'obtins donc cette première victoire diplomatique sans m'y attendre, et sans le vouloir: il est vrai qu'à la tête de l'État se trouvait une haute intelligence, qui ne voulait pas abandonner à des intrigues de bureaux une autre intelligence qu'elle sentait trop disposée à se séparer du pouvoir.