Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2

Chapter 31

Chapter 313,233 wordsPublic domain

[Note 315: Joseph _Michaud_ (1767-1839); auteur du _Printemps d'un proscrit_ et de l'_Histoire des Croisades_, membre de l'Académie française et l'un des hommes les plus spirituels de son temps. Condamné à mort par contumace, après le 13 vendémiaire, proscrit après le 18 fructidor, il était ardemment royaliste, et sous la Restauration, directeur de la _Quotidienne_, qu'il avait fondée en 1794, il prit rang parmi les _ultras_. L'indépendance, chez ce galant homme, marchait de pair avec la fidélité. «Je suis comme ces oiseaux, disait-il, qui sont assez apprivoisés pour se laisser approcher, pas assez pour se laisser prendre.» Un jour, un ministre, voulant se rendre la _Quotidienne_ favorable, le fit venir et ne lui ménagea pas les offres les plus séduisantes. «Il n'y a qu'une chose, lui dit M. Michaud, pour laquelle je pourrais vous faire quelque sacrifice.--Et laquelle? reprit vivement le ministre.--Ce serait si vous pouviez me donner la santé.» Sa santé, toute pauvre qu'elle était, son vif et charmant esprit, sa plume alerte et vaillante, il avait mis tout cela au service de Charles X; il faisait plus que défendre le roi, il l'aimait. Cela ne l'empêchait pas de lui parler librement, en homme qui n'est ni courtisan ni flatteur. Il avait commis dans sa jeunesse quelques vers républicains; une feuille ministérielle, qui ne pardonnait pas à la _Quotidienne_ de combattre le ministère Villèle, les exhuma. Charles X les lut et en parla à M. Michaud qui répondit: «Les choses iraient bien mieux si le roi était aussi au courant de ses affaires que Sa Majesté paraît l'être des miennes.» Au mois de janvier 1827, M. de Lacrételle avait soumis à l'Académie française la proposition d'une supplique au roi à l'occasion de la loi sur la presse: M. Michaud fut de ceux qui adhérèrent, ce qui lui valut de perdre sa place de lecteur du roi et les appointements de mille écus qui y étaient attachés, seule récompense de ses longs services. Charles X le fit venir, et comme il lui adressait avec douceur quelques reproches: «Sire, dit M. Michaud, je n'ai prononcé que trois paroles, et chacune m'a coûté mille francs. Je ne suis pas assez riche pour parler.» Et il se tut.]

Le mieux que l'air de Rome avait fait éprouver à madame de Beaumont ne dura pas: les signes d'une destruction immédiate disparurent, il est vrai; mais il semble que le dernier moment s'arrête toujours pour nous tromper. J'avais essayé deux ou trois fois une promenade en voiture avec la malade; je m'efforçais de la distraire, en lui faisant remarquer la campagne et le ciel: elle ne prenait plus goût à rien. Un jour, je la menai au Colisée; c'était un de ces jours {p.370} d'octobre, tels qu'on n'en voit qu'à Rome. Elle parvint à descendre, et alla s'asseoir sur une pierre, en face d'un des autels placés au pourtour de l'édifice. Elle leva les yeux; elle les promena lentement sur ces portiques morts eux-mêmes depuis tant d'années, et qui avaient vu tant mourir; les ruines étaient décorées de ronces et d'ancolies safranées par l'automne et noyées dans la lumière. La femme expirante abaissa ensuite, de gradins en gradins jusqu'à l'arène, ses regards qui quittaient le soleil; elle les arrêta sur la croix de l'autel, et me dit: «Allons; j'ai froid.» Je la reconduisis chez elle; elle se coucha et ne se releva plus.

Je m'étais mis en rapport avec le comte de La Luzerne; je lui envoyais de Rome, par chaque courrier, le bulletin de la santé de sa belle-soeur. Lorsqu'il avait été chargé par Louis XVI d'une mission diplomatique à Londres, il avait emmené mon frère avec lui: André Chénier faisait partie de cette ambassade[316].

[Note 316: Chateaubriand paraît avoir fait ici une confusion. Le comte de la Luzerne, l'ambassadeur, qui avait eu pour secrétaire à Londres André Chénier et Louis de Chateaubriand, était mort à Southampton, le 14 septembre 1791. Ce n'est donc pas à lui que l'auteur des _Mémoires_ écrivait en 1803. Le correspondant de Chateaubriand, le beau-frère de Mme de Beaumont, était le comte Guillaume de la Luzerne, neveu de l'ambassadeur et fils de César-Henri de la Luzerne, ministre de la Marine sous Louis XVI. Guillaume de La Luzerne avait épousé, en 1787, la soeur aînée de Mme de Beaumont, Victoire de Montmorin, qui, ainsi qu'on l'a vu à la note 2 de la page 255, mourut en prison sous la Terreur.]

Les médecins que j'avais assemblés de nouveau, après l'essai de la promenade, me déclarèrent qu'un miracle seul pouvait sauver madame de Beaumont. {p.371} Elle était frappée de l'idée qu'elle ne passerait pas le 2 novembre, jour des Morts; puis elle se rappela qu'un de ses parents, je ne sais lequel, avait péri le 4 novembre. Je lui disais que son imagination était troublée; qu'elle reconnaîtrait la fausseté de ses frayeurs; elle me répondait, pour me consoler: «Oh! oui, j'irai plus loin!» Elle aperçut quelques larmes que je cherchais à lui dérober; elle me tendit la main, et me dit: «Vous êtes un enfant; est-ce que vous ne vous y attendiez pas?»

La veille de sa fin, jeudi 3 novembre, elle parut plus tranquille. Elle me parla d'arrangements de fortune, et me dit, à propos de son testament, que _tout était fini; mais que tout était à faire, et qu'elle aurait désiré seulement avoir deux heures pour s'occuper de cela_. Le soir, le médecin m'avertit qu'il se croyait obligé de prévenir la malade qu'il était temps de songer à mettre ordre à sa conscience: j'eus un moment de faiblesse; la crainte de précipiter, par l'appareil de la mort, le peu d'instants que madame de Beaumont avait encore à vivre, m'accabla. Je m'emportai contre le médecin, puis je le suppliai d'attendre au moins jusqu'au lendemain.

Ma nuit fut cruelle, avec le secret que j'avais dans le sein. La malade ne me permit pas de la passer dans sa chambre. Je demeurai en dehors, tremblant à tous les bruits que j'entendais: quand on entr'ouvrait la porte, j'apercevais la clarté débile d'une veilleuse qui s'éteignait.

Le vendredi 4 novembre, j'entrai, suivi du médecin. Madame de Beaumont s'aperçut de mon trouble, elle me dit: «Pourquoi êtes vous comme cela? J'ai {p.372} passé une bonne nuit.» Le médecin affecta alors de me dire tout haut qu'il désirait m'entretenir dans la chambre voisine. Je sortis: quand je rentrai, je ne savais plus si j'existais. Madame de Beaumont me demanda ce que me voulait le médecin. Je me jetai au bord de son lit, en fondant en larmes. Elle fut un moment sans parler, me regarda et me dit d'une voix ferme, comme si elle eût voulu me donner de la force: «Je ne croyais pas que c'eût été tout à fait aussi prompt: allons, il faut bien vous dire adieu. Appelez l'abbé de Bonnevie.»

L'abbé de Bonnevie, s'étant fait donner des pouvoirs, se rendit chez madame de Beaumont. Elle lui déclara qu'elle avait toujours eu dans le coeur un profond sentiment de religion; mais que les malheurs inouïs dont elle avait été frappée pendant la Révolution l'avaient fait douter quelque temps de la justice de la Providence; qu'elle était prête à reconnaître ses erreurs et à se recommander à la miséricorde éternelle; qu'elle espérait, toutefois, que les maux qu'elle avait soufferts dans ce monde-ci abrégeraient son expiation dans l'autre. Elle me fit signe de me retirer et resta seule avec son confesseur.

Je le vis revenir une heure après, essuyant ses yeux et disant qu'il n'avait jamais entendu un plus beau langage, ni vu un pareil héroïsme. On envoya chercher le curé, pour administrer les sacrements. Je retournai auprès de madame de Beaumont. En m'apercevant, elle me dit: «Eh bien, êtes-vous content de moi?» Elle s'attendrit sur ce qu'elle daignait appeler _mes bontés_ pour elle: ah! si j'avais pu dans ce moment racheter un seul de ses jours par le sacrifice {p.373} de tous les miens, avec quelle joie je l'aurais fait! Les autres amis de madame de Beaumont, qui n'assistaient pas à ce spectacle, n'avaient du moins qu'une fois à pleurer: debout, au chevet de ce lit de douleurs d'où l'homme entend sonner son heure suprême, chaque sourire de la malade me rendait la vie et me la faisait perdre en s'effaçant. Une idée déplorable vînt me bouleverser: je m'aperçus que madame de Beaumont ne s'était doutée qu'à son dernier soupir de l'attachement véritable que j'avais pour elle: elle ne cessait d'en marquer sa surprise et elle semblait mourir désespérée et ravie. Elle avait cru qu'elle m'était à charge, et elle avait désiré s'en aller pour me débarrasser d'elle.

Le curé arriva à onze heures: la chambre se remplit de cette foule de curieux et d'indifférents qu'on ne peut empêcher de suivre le prêtre à Rome. Madame de Beaumont vit la formidable solennité sans le moindre signe de frayeur. Nous nous mîmes à genoux, et la malade reçut à la fois la communion et l'extrême-onction. Quand tout le monde se fut retiré, elle me fit asseoir au bord de son lit et me parla pendant une demi-heure de mes affaires et de mes intentions avec la plus grande élévation d'esprit et l'amitié la plus touchante; elle m'engagea surtout à vivre auprès de madame de Chateaubriand et de M. Joubert; mais M. Joubert devait-il vivre?

Elle me pria d'ouvrir la fenêtre, parce qu'elle se sentait oppressée. Un rayon de soleil vint éclairer son lit et sembla la réjouir. Elle me rappela alors des projets de retraite à la campagne, dont nous nous étions quelquefois entretenus, et elle se mit à pleurer.

{p.374} Entre deux et trois heures de l'après-midi, madame de Beaumont demanda à changer de lit à madame Saint-Germain, vieille femme de chambre espagnole qui la servait avec une affection digne d'une aussi bonne maîtresse[317]: le médecin s'y opposa dans la crainte que madame de Beaumont n'expirât pendant le transport. Alors elle me dit qu'elle sentait l'approche de l'agonie. Tout à coup elle rejeta sa couverture, me tendit une main, serra la mienne avec contraction; ses yeux s'égarèrent. De la main qui lui restait libre, elle faisait des signes à quelqu'un qu'elle voyait au pied de son lit; puis, reportant cette main sur sa poitrine, elle disait: «_C'est là!_» Consterné, je lui demandai si elle me reconnaissait: l'ébauche d'un sourire parut au milieu de son égarement; elle me fit une légère affirmation de tête: sa parole n'était déjà plus dans ce monde. Les convulsions ne durèrent que quelques minutes. Nous la soutenions dans nos bras, moi, le médecin et la garde: une de mes mains se trouvait appuyée sur son coeur qui touchait à ses légers ossements; il palpitait avec rapidité comme une montre qui dévide sa chaîne brisée. Oh! moment d'horreur et d'effroi, je le sentis s'arrêter! nous inclinâmes sur son oreiller la femme arrivée au repos; elle pencha la tête. Quelques boucles de ses cheveux déroulés tombaient sur son front; ses yeux étaient fermés, la nuit éternelle était descendue. Le médecin présenta un miroir et une lumière à la bouche de {p.375} l'étrangère: le miroir ne fut point terni du souffle de la vie et la lumière resta immobile. Tout était fini[318].

[Note 317: Les Saint-Germain, la femme et le mari (Germain Couhaillon), étaient depuis trente-huit ans au service de la famille Montmorin. Chateaubriand, à son tour, les prit à son service, et ils ne le quittèrent plus.]

[Note 318: Madame de Beaumont mourut le vendredi, 4 novembre 1803. Quatre jours plus tard, Chateaubriand adressa à M. Guillaume de la Luzerne une longue lettre sur les derniers moments de sa belle-soeur. Joubert a dit de cette Relation, dont il avait eu en mains une copie: «Rien au monde n'est plus propre à faire couler les larmes que ce récit. Cependant il est consolant. On adore ce bon garçon en le lisant. Et quant à elle, on sent pour peu qu'on l'ait connue, qu'elle eût donné dix ans de vie, pour mourir si paisiblement et pour être ainsi regrettée.»--La lettre de Chateaubriand à M. de la Luzerne a été publiée par M. Paul de Raynal dans son très intéressant volume sur _les Correspondants de Joubert_.]

* * * * *

Ordinairement ceux qui pleurent peuvent jouir en paix de leurs larmes, d'autres se chargent de veiller aux derniers soins de la religion: comme représentant, pour la France, le cardinal-ministre absent alors, comme le seul ami de la fille de M. de Montmorin, et responsable envers sa famille, je fus obligé de présider à tout: il me fallut désigner le lieu de la sépulture, m'occuper de la profondeur et de la largeur de la fosse, faire délivrer le linceul et donner au menuisier les dimensions du cercueil.

Deux religieux veillèrent auprès de ce cercueil qui devait être porté à _Saint-Louis des Français_. Un de ces pères était d'Auvergne et né à Montmorin même. Madame de Beaumont avait désiré qu'on l'ensevelit dans une pièce d'étoffe que son frère Auguste, seul échappé à l'échafaud, lui avait envoyée de l'Île-de-France[319]. Cette étoffe n'était point à Rome; on n'en {p.376} trouva qu'un morceau qu'elle portait partout. Madame Saint-Germain attacha cette zone autour du corps avec une cornaline qui renfermait des cheveux de M. de Montmorin. Les ecclésiastiques français étaient convoqués; la princesse Borghèse prêta le char funèbre de sa famille; le cardinal Fesch avait laissé l'ordre, en cas d'un accident trop prévu, d'envoyer sa livrée et ses voitures. Le samedi 5 novembre, à sept heures du soir, à la lueur des torches et au milieu d'une grande foule, passa madame de Beaumont par le chemin où nous passons tous. Le dimanche 6 novembre, la messe de l'enterrement fut célébrée. Les funérailles eussent été moins françaises à Paris qu'elles ne le furent à Rome. Cette architecture religieuse, qui porte dans ses ornements les armes et les inscriptions de notre ancienne patrie; ces tombeaux où sont inscrits les noms de quelques-unes des races les plus historiques de nos annales; cette église, sous la protection d'un grand saint, d'un grand roi et d'un grand homme, tout cela ne consolait pas, mais honorait le malheur. Je désirais que le dernier rejeton d'une famille jadis haut placée trouvât du moins quelque appui dans mon obscur attachement, et que l'amitié ne lui manquât pas comme la fortune.

[Note 319: Auguste de _Montmorin_, officier de marine, avait péri en 1793 dans une tempête en revenant de l'Île-de-France.--Dans l'enveloppe qui renfermait le testament de Mme de Beaumont, se trouvait une note ainsi conçue: «Madame de Saint-Germain ouvrira ce paquet, qui contient mon testament; mais je la prie, si ce premier paquet est ouvert à temps, de me faire ensevelir dans une pièce d'étoffe des Indes qui m'a été envoyée par mon frère Auguste. Elle est dans une cassette.»]

La population romaine, accoutumée aux étrangers, leur sert de frères et de soeurs. Madame de Beaumont a laissé, sur ce sol hospitalier aux morts, un pieux {p.377} souvenir; on se la rappelle encore: j'ai vu Léon XII prier à son tombeau. En 1828[320], je visitai le monument de celle qui fut l'âme d'une société évanouie[321]; le bruit de mes pas autour de ce monument muet, dans une église solitaire, m'était une admonition. «Je t'aimerai toujours, dit l'épitaphe grecque; mais toi, chez les morts, ne bois pas, je t'en prie, à cette coupe qui te ferait oublier tes anciens amis[322].»

[Note 320: Et non en 1827, comme le portent toutes les éditions des _Mémoires_. Chateaubriand passa toute l'année 1827 à Paris. Ce fut seulement en 1828, sous le ministère Martignac, qu'il fut nommé à l'ambassade de Rome.]

[Note 321: Ce monument, c'était Chateaubriand qui l'avait fait élever, dans l'église Saint-Louis-des-Français. Dans la première chapelle à gauche en entrant, en face du tombeau du cardinal de Bernis, un bas-relief, en marbre blanc représente madame de Beaumont étendue sur sa couche funèbre; au-dessus, les médaillons de son père, de sa mère, de ses deux frères et de sa soeur, avec ces mots: _Quia non sunt_; dessous, cette inscription:

D. O. M. Après avoir vu périr toute sa famille. Son père, sa mère, ses deux frères et sa soeur, PAULINE DE MONTMORIN, Consumée d'une maladie de langueur, Est venue mourir sur cette terre étrangère. F.-A. de Chateaubriand a élevé ce monument à sa mémoire.

En cette circonstance, ainsi que cela lui arrivera si souvent, Chateaubriand avait plus écouté ses sentiments qu'il n'avait fait état de sa fortune. Il écrivait à Gueneau de Mussy, le 20 décembre 1803: «Je vous prie de veiller un peu à mes intérêts littéraires; songez que c'est la seule ressource qui va me rester... Le monument de Mme de Beaumont me coûtera environ neuf mille francs. _J'ai vendu tout ce que j'avais pour en payer une partie..._»]

[Note 322: C'est une épigramme anonyme de l'Anthologie grecque (VII, 346). En voici la traduction complète: «Excellent Sabinus, que ce monument, bien que la pierre en soit petite, te soit un gage de ma grande amitié! Je te regretterai sans cesse; mais toi, ne vas pas, si tu le peux chez les morts, boire une seule goutte de cette eau du Léthé qui te ferait m'oublier.»--Les deux derniers vers de l'épigramme grecque se retrouvent dans l'Anthologie latine de Burmann (t. II, p. 139):

_Tu cave Lethæo contingas ora liquore, Et cito venturi sis memor, oro, viri_.]

{p.378} Si l'on rapportait à l'échelle des événements publics les calamités d'une vie privée, ces calamités devraient à peine occuper un mot dans des _Mémoires_. Qui n'a perdu un ami? qui ne l'a vu mourir? qui n'aurait à retracer une pareille scène de deuil? La réflexion est juste, cependant personne ne s'est corrigé de raconter ses propres aventures: sur le vaisseau qui les emporte, les matelots ont une famille à terre qui les intéresse et dont ils s'entretiennent mutuellement. Chaque homme renferme en soi un monde à part, étranger aux lois et aux destinées générales des siècles. C'est, d'ailleurs, une erreur de croire que les révolutions, les accidents renommés, les catastrophes retentissantes, soient les fastes uniques de notre nature: nous travaillons tous un à un à la chaîne de l'histoire commune, et c'est de toutes ces existences individuelles que se compose l'univers humain aux yeux de Dieu.

En assemblant des regrets autour des cendres de madame de Beaumont, je ne fais que déposer sur un tombeau les couronnes qui lui étaient destinées.

LETTRE DE M. CHÊNEDOLLÉ.

«Vous ne doutez pas, mon cher et malheureux ami, de toute la part que je prends à votre affliction. Ma douleur n'est pas aussi grande que la vôtre, parce que cela n'est pas possible; mais je {p.379} suis bien profondément affligé de cette perte, et elle vient noircir encore cette vie qui, depuis longtemps, n'est plus que de la souffrance pour moi. Ainsi donc passe et s'efface de dessus la terre tout ce qu'il y a de bon, d'aimable et de sensible. Mon pauvre ami, dépêchez-vous de repasser en France; venez chercher quelques consolations auprès de votre vieux ami. Vous savez si je vous aime: venez.

«J'étais dans la plus grande inquiétude sur vous: il y avait plus de trois mois que je n'avais reçu de vos nouvelles, et trois de mes lettres sont restées sans réponse. Les avez-vous reçues? Madame de Caud a cessé tout à coup de m'écrire, il y a deux mois. Cela m'a causé une peine mortelle, et cependant je crois n'avoir aucun tort à me reprocher envers elle. Mais, quoi qu'elle fasse, elle ne pourra m'ôter l'amitié tendre et respectueuse que je lui ai vouée pour la vie. Fontanes et Joubert ont aussi cessé de m'écrire; ainsi, tout ce que j'aimais semble s'être réuni pour m'oublier à la fois. Ne m'oubliez pas, ô vous, mon bon ami, et que sur cette terre de larmes il me reste encore un coeur sur lequel je puisse compter! Adieu! je vous embrasse en pleurant. Soyez sûr, mon bon ami, que je sens votre perte comme on doit la sentir.»

23 novembre 1803.

LETTRE DE M. DE FONTANES.