Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 3
[Note 29: Pierre-Gaspard _Chaumette_, né à Nevers le 24 mai 1763, guillotiné le 13 avril 1794. Fils d'un cordonnier, il n'exerça jamais lui-même cette profession. Son père lui avait fait commencer ses études, qu'il abandonna bientôt pour s'embarquer. Il fut successivement mousse, timonier, copiste et clerc de procureur. Il se faisait gloire d'être athée et déclarait «qu'il n'y avait d'autre Dieu que le peuple».]
[Note 30: Benoît-Camille _Desmoulins_ (1760-1794), député de Paris à la Convention.--Méot, qui avait ses salons au Palais-Royal, était le meilleur restaurateur de Paris. L'abbé Delille l'a célébré au chant III de l'_Homme des Champs_:
Leur appétit insulte à tout l'art des Méots.
Ses succulents dîners faisaient venir l'eau à la bouche de Camille Desmoulins, qui s'écriait, dès les premiers temps de la Révolution: «Moi aussi, je veux célébrer la République... pourvu que les banquets se fassent chez Méot.» (_Histoire politique et littéraire de la Presse en France_, par Eugène Hatin, tome V, p. 308).]
{p.024} Fouché, accouru de Juilly et de Nantes, étudiait le désastre sous ces docteurs: dans le cercle des bêtes féroces attentives au bas de la chaire, il avait l'air d'une hyène habillée. Il haleinait les futures effluves du sang; il humait déjà l'encens des processions à ânes et à bourreaux, en attendant le jour où, chassé du club des Jacobins, comme voleur, athée, assassin, il serait choisi pour ministre[31]. Quand Marat était descendu de sa planche, ce Triboulet populaire devenait le jouet de ses maîtres: ils lui donnaient des nasardes, lui marchaient sur les pieds, le bousculaient avec des huées, ce qui ne l'empêcha pas de devenir {p.025} le chef de la multitude, de monter à l'horloge de l'Hôtel de Ville, de sonner le tocsin d'un massacre général, et de triompher au tribunal révolutionnaire.
[Note 31: Joseph _Fouché_, duc d'Otrante (1754-1820), membre de la Convention, membre du Sénat conservateur, représentant et pair des Cent-Jours, député de 1815 à 1816, ministre de la police sous le Directoire, sous Napoléon et sous Louis XVIII. Après avoir été professeur à Juilly, il était principal du collège des Oratoriens à Nantes, lorsqu'il fut envoyé à la Convention par le département de la Loire-Inférieure.--Chateaubriand lui trouvait l'air d'une hyène habillée; tout au moins avait-il l'air d'une fouine. On lit dans le _Mémorial_ de Norvius (tome III, p. 318): «J'avais vu souvent à Paris le duc d'Otrante, et en le revoyant à Rome (à la fin de 1813), je ne pus m'empêcher de rire, me rappelant qu'étant à dîner à Auteuil, chez Mme de Brienne, avec lui et la princesse de Vaudémont, celle-ci, en sortant de table, le mena devant une des glaces du salon et, lui prenant familièrement le menton, s'écria: _Mon Dieu! mon petit Fouché, comme vous avez l'air d'une fouine!_»]
Marat, comme le Péché de Milton, fut violé par la mort: Chénier fit son apothéose, David le peignit dans le bain rougi, on le compara au divin auteur de l'Évangile. On lui dédia cette prière: «Coeur de Jésus, coeur de Marat; ô sacré coeur de Jésus, ô sacré coeur de Marat!» Ce coeur de Marat eut pour ciboire une pyxide précieuse du garde-meuble[32]. On visitait dans un cénotaphe de gazon, élevé sur la place du Carrousel, {p.026} le buste, la baignoire, la lampe et l'écritoire de la divinité. Puis le vent tourna: l'immondice, versée de l'urne d'agate dans un autre vase, fut vidée à l'égout.
[Note 32: Le dimanche 28 juillet 1793, une fête, à laquelle assistait une députation de vingt-quatre membres de la Convention nationale, fut célébrée dans le Jardin du Luxembourg, en l'honneur de Marat. Un reposoir, richement décoré, était dressé à l'entrée de la grande allée, du côté des parterres. Le coeur de Marat y avait été déposé; il était enfermé dans une urne magnifique, provenant du Garde-Meuble. La Société des Cordeliers avait été autorisée à y choisir un des plus beaux vases, «pour que les restes du plus implacable ennemi des rois fussent renfermés dans des bijoux attachés à leur couronne.» (_Nouvelles politiques nationales et étrangères_, nº 212, 31 juillet 1793.) Un orateur, monté sur une chaise, lut un discours, dont voici le début: «_Ô cor Jésus! ô cor Marat! Coeur sacré de Jésus! coeur sacré de Marat, vous avez les mêmes droits à nos hommages!_» Puis, comparant les travaux et les enseignements du Fils de Marie à ceux de l'_Ami du peuple_, l'orateur montra que les Cordeliers et les Jacobins étaient les apôtres du nouvel Évangile, que les Publicains revivaient dans les Boutiquiers et les Pharisiens dans les Aristocrates. «_Jésus-Christ est un prophète_, ajouta-t-il, _et Marat est un Dieu!_» Et il s'écriait en finissant: «Ce n'est pas tout; je puis dire ici que la compagne de Marat est parfaitement semblable à Marie: celle-ci a sauvé l'enfant Jésus en Égypte; l'autre a soustrait Marat au glaive de Lafayette, l'Hérode des temps nouveaux.» (_Révolutions de Paris_, nº 211, du 20 juillet au 3 août 1793.)--Pour tous les détails de cette fête, voir, au tome III du _Journal d'un bourgeois de Paris_, par Edmond Biré, le chapitre intitulé: _Coeur de Marat_.]
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Les scènes des Cordeliers, dont je fus trois ou quatre fois le témoin, étaient dominées et présidées par Danton, Hun à taille de Goth, à nez camus, à narines au vent, à méplats couturés, à face de gendarme mélangé de procureur lubrique et cruel. Dans la coque de son église, comme dans la carcasse des siècles, Danton, avec ses trois furies mâles, Camille Desmoulins, Marat, Fabre d'Églantine, organisa les assassinats de septembre. Billaud de Varennes[33] proposa de {p.027} mettre le feu aux prisons et de brûler tout ce qui était dedans; un autre Conventionnel opina pour qu'on noyât tous les détenus; Marat se déclara pour un massacre général. On implorait Danton pour les victimes: «Je me f... des prisonniers,» répondit-il[34]. Auteur de la circulaire de la Commune, il invita les hommes libres à répéter dans les départements l'énormité perpétrée aux Carmes et à l'Abbaye.
[Note 33: Jacques-Nicolas _Billaud-Varenne_, né à La Rochelle le 23 avril 1756. Député de Paris à la Convention nationale et membre du Comité de salut public, il ne cessa de pousser aux mesures les plus atroces. Condamné à la déportation le 1er avril 1795, il fut conduit à la Guyane et resta vingt ans à Sinnamari. En 1816, ayant réussi à s'enfuir, il se réfugia à Port-au-Prince, dans la République de Haïti, dont le président, Péthion, lui fit une pension, ne voulant pas se souvenir que Billaud avait été, en France, le plus ardent persécuteur de son homonyme, Petion de Villeneuve.--Billaud, lorsqu'il avait quitté l'Oratoire et le collège de Juilly, où il avait été professeur laïque, dispensé, à ce titre, de porter le costume de l'ordre, était venu se fixer à Paris, et s'était fait inscrire, en 1785, sur le tableau des avocats au Parlement, sous le nom de Billaud de Varenne. _Varenne_ était un petit village des environs de La Rochelle dans lequel son père possédait une ferme. C'est donc à tort que tous les historiens, et Chateaubriand avec eux, orthographient son nom: Billaud-_Varennes_, comme s'il eût tiré cette addition à son nom de la ville où Louis XVI fut arrêté le 21 juin 1791.--À la veille de la Révolution, le futur membre du Comité de salut public ne négligea rien pour se glisser dans les rangs de la noblesse. Lors de son mariage, célébré dans l'église Saint-André-des-Arts le 12 septembre 1786, il signa bravement _Billaud de Varenne_. Bientôt même il ne tarda pas à faire disparaître, le plus qu'il le pouvait, le nom paternel, et à lui substituer dans ses relations mondaines le nom de _M. de Varenne_. Son historien, M. Alfred Bégis, a retrouvé un billet de lui, recopié par sa femme, qui ne savait pas assez l'orthographe, et ainsi conçu: «_Mme de Varenne_ a l'honneur de saluer M. de Chaufontaine et de s'excuser de n'avoir pu faire ce qu'elle lui avait promis, etc.» Tout cela n'empêchera pas Billaud-Varenne de publier, en 1789, sans nom d'auteur, il est vrai, un ouvrage intitulé: _Le dernier coup porté aux préjugés et à la superstition_. (Voir _Billaud-Varenne, membre du Comité de salut public_, Mémoires et Correspondance, accompagnés de notices biographiques sur Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois, par _M. Alfred Bégis_, 1893.)]
[Note 34: «Danton, importuné de la représentation malencontreuse (on venait de lui signaler les dangers que couraient les détenus), Danton s'écrie, avec sa voix beuglante et un geste approprié à l'expression: «Je me f... bien des prisonniers! qu'ils deviennent ce qu'il pourront!» Et il passe son chemin avec humeur. C'était dans le second antichambre, en présence de vingt personnes, qui frémirent d'entendre un si rude ministre de la justice.» (_Mémoires de Mme Roland_, éd. Faugère, t. I, p. 103).]
Prenons garde à l'histoire: Sixte-Quint égala pour le salut des hommes le dévouement de Jacques Clément au mystère de l'Incarnation, comme on compara Marat au sauveur du monde; Charles IX écrivit aux gouverneurs des provinces d'imiter les massacres de la Saint-Barthélemy, comme Danton manda aux patriotes de copier les massacres de septembre. Les Jacobins étaient des plagiaires; ils le furent encore en immolant Louis XVI à l'instar de Charles Ier. {p.028} Comme ses crimes se sont trouvés mêlés à un grand mouvement social, on s'est, très mal à propos, figuré que ces crimes avaient produit les grandeurs de la Révolution, dont ils n'étaient que les affreux pastiches: d'une belle nature souffrante, des esprits passionnés ou systématiques n'ont admiré que la convulsion.
Danton, plus franc que les Anglais, disait: «Nous ne jugerons pas le roi, nous le tuerons.» Il disait aussi: «Ces prêtres, ces nobles ne sont point coupables, mais il faut qu'ils meurent, parce qu'ils sont hors de place, entravent le mouvement des choses et gênent l'avenir.» Ces paroles, sous un semblant d'horrible profondeur, n'ont aucune étendue de génie: car elles supposent que l'innocence n'est rien, et que l'ordre moral peut être retranché de l'ordre politique sans le faire périr, ce qui est faux.
Danton n'avait pas la conviction des principes qu'il soutenait; il ne s'était affublé du manteau révolutionnaire que pour arriver à la fortune. «Venez _brailler_ avec nous, conseillait-il à un jeune homme: quand vous vous serez enrichi, vous ferez ce que vous voudrez[35].» Il confessa que s'il ne s'était pas livré à la cour, c'est qu'elle n'avait pas voulu l'acheter assez cher: effronterie d'une intelligence qui se connaît et d'une corruption qui s'avoue à _gueule bée_.
[Note 35: C'est à M. Royer-Collard, alors secrétaire adjoint de la municipalité, que Danton adressa un jour ces paroles, comme ils sortaient ensemble de l'hôtel du _Département_. Danton était à ce moment substitut du procureur de la Commune. (Beaulieu, _Essais sur les causes et les effets de la Révolution de France_, t. III, p. 192).--Voir aussi _Journal d'un bourgeois de Paris pendant la Terreur_, par Edmond Biré, tome II, p. 89.]
{p.029} Inférieur, même en laideur, à Mirabeau dont il avait été l'agent, Danton fut supérieur à Robespierre, sans avoir, ainsi que lui, donné son nom à ses crimes. Il conservait le sens religieux: «Nous n'avons pas,» disait-il, «détruit la superstition pour établir l'athéisme.» Ses passions auraient pu être bonnes, par cela seul qu'elles étaient des passions. On doit faire la part du caractère dans les actions des hommes: les coupables à imagination comme Danton semblent, en raison même de l'exagération de leurs dits et déportements, plus pervers que les coupables de sang-froid, et, dans le fait, ils le sont moins. Cette remarque s'applique encore au peuple: pris collectivement, le peuple est un poète, auteur et acteur ardent de la pièce qu'il joue ou qu'on lui fait jouer. Ses excès ne sont pas tant l'instinct d'une cruauté native que le délire d'une foule enivrée de spectacles, surtout quand ils sont tragiques; chose si vraie que, dans les horreurs populaires, il y a toujours quelque chose de superflu donné au tableau et à l'émotion.
Danton fut attrapé au traquenard qu'il avait tendu. Il ne lui servait de rien de lancer des boulettes de pain au nez de ses juges, de répondre avec courage et noblesse, de faire hésiter le tribunal, de mettre en péril et en frayeur la Convention, de raisonner logiquement sur des forfaits par qui la puissance même de ses ennemis avait été créée, de s'écrier, saisi d'un stérile repentir: «C'est moi qui ai fait instituer ce tribunal infâme: j'en demande pardon à Dieu et aux hommes!» phrase qui plus d'une fois a été pillée. C'était avant d'être traduit au tribunal qu'il fallait en déclarer l'infamie.
{p.030} Il ne restait à Danton qu'à se montrer aussi impitoyable à sa propre mort qu'il l'avait été à celle de ses victimes, qu'à dresser son front plus haut que le coutelas suspendu: c'est ce qu'il fit. Du théâtre de la Terreur, où ses pieds se collaient dans le sang épaissi de la veille, après avoir promené un regard de mépris et de domination sur la foule, il dit au bourreau: «Tu montreras ma tête au peuple; elle en vaut la peine.» Le chef de Danton demeura aux mains de l'exécuteur, tandis que l'ombre acéphale alla se mêler aux ombres décapitées de ses victimes: c'était encore de l'égalité.
Le diacre et le sous-diacre de Danton, Camille Desmoulins et Fabre d'Églantine[36], périrent de la même manière que leur prêtre.
[Note 36: Philippe-François-Nazaire _Fabre d'Églantine_ (1750-1794), comédien, poète comique et député de Paris à la Convention. Il fut guillotiné avec Danton et Camille Desmoulins, le 5 avril 1794.]
À l'époque où l'on faisait des pensions à la guillotine, où l'on portait alternativement à la boutonnière de sa carmagnole, en guise de fleur, une petite guillotine en or[37], ou un petit morceau de coeur de guillotiné; à l'époque où l'on vociférait: _Vive l'enfer!_ où l'on célébrait les joyeuses orgies du sang, de l'acier et de la rage, où l'on trinquait au néant, où l'on dansait tout nu la danse des trépassés, pour n'avoir pas la peine de se déshabiller en allant les rejoindre; à cette époque, il fallait, en fin de compte, arriver au dernier {p.031} banquet, à la dernière facétie de la douleur. Desmoulins fut convié au tribunal de Fouquier-Tinville: «Quel âge as-tu? lui demanda le président.--L'âge du sans-culotte Jésus,» répondit Camille, bouffonnant. Une obsession vengeresse forçait ces égorgeurs de chrétiens à confesser incessamment le nom du Christ.
[Note 37: Voir _la Guillotine pendant la Révolution_, par G. Lenotre, p. 306 et suiv. et au tome V du _Journal d'un bourgeois de Paris pendant la Terreur_, par Edmond Biré, les deux chapitres sur _la Guillotine_.]
Il serait injuste d'oublier que Camille Desmoulins osa braver Robespierre, et racheter par son courage ses égarements. Il donna le signal de la réaction contre la Terreur. Une jeune et charmante femme, pleine d'énergie, en le rendant capable d'amour, le rendit capable de vertu et de sacrifice. L'indignation inspira l'éloquence à l'intrépide et grivoise ironie du tribun; il assaillit d'un grand air les échafauds qu'il avait aidé à élever[38]. Conformant sa conduite à ses {p.032} paroles, il ne consentit point à son supplice; il se colleta avec l'exécuteur dans le tombereau et n'arriva au bord du dernier gouffre qu'à moitié déchiré.
[Note 38: Chateaubriand fait ici à Camille Desmoulins un excès d'honneur qu'il n'a point mérité. L'_ex-procureur général de la lanterne_ fonda le _Vieux-Cordelier_, non pour défendre les victimes de la Terreur, mais pour se défendre lui-même. Bien loin qu'il ose braver Robespierre, il le couvre à chaque page d'éloges outrés.--La mort de sa femme, la pauvre Lucile, fut admirable. Quant à lui, dans un temps où les femmes elles-mêmes affrontaient fièrement l'échafaud, il fit preuve «d'une insigne faiblesse». Vainement Hérault de Séchelles s'approcha de lui, dans la cour de la Conciergerie, et lui dit: «Montrons que nous savons mourir!» Camille Desmoulins n'était plus en état de l'entendre; il pleurait comme une femme, et, l'instant d'après, il écumait de rage. Quand les valets du bourreau voulurent le faire monter sur la charrette, il engagea avec eux une lutte terrible, et c'est à demi nu, les vêtements en lambeaux, la chemise déchirée jusqu'à la ceinture, qu'il fallut l'attacher sur un des bancs du tombereau. (Des Essarts, _procès fameux jugés depuis la Révolution_, t. I, p. 184.) Un témoin oculaire, Beffroy de Reigny (_le Cousin Jacques_) dépeint ainsi Camille allant à l'échafaud: «Je le vis traverser l'espace du Palais à la place _de Sang_, ayant un _air effaré_, parlant à ses voisins avec beaucoup d'agitation, et _portant sur son visage le rire convulsif d'un homme qui n'a plus sa tête à lui_.» (_Dictionnaire néologique des hommes et des choses, ou Notice alphabétique des hommes de la Révolution_, par le Cousin _Jacques_, Paris, an VIII, tome II, p. 480.)]
Fabre d'Églantine, auteur d'une pièce qui restera[39], montra, tout au rebours de Desmoulins, une insigne faiblesse. Jean Roseau, bourreau de Paris sous la Ligue, pendu pour avoir prêté son ministère aux assassins du président Brisson, ne se pouvait résoudre à la corde. Il paraît qu'on n'apprend pas à mourir en tuant les autres.
[Note 39: _Le Philinte de Molière, ou la suite du Misanthrope_, comédie en cinq actes, en vers, représentée au Théâtre-Français le 22 février 1790, est la meilleure pièce de Fabre d'Églantine; c'est une de nos bonnes comédies de second ordre. Le plan est simple et bien conçu; l'action, sans être compliquée ne languit pas: toute l'intrigue se rapporte à une seule idée, très dramatique et très morale, qui consiste à punir l'égoïsme par lui-même. Malheureusement, les vers sont durs et souvent incorrects. Ce qui restera surtout de Fabre d'Églantine, c'est sa chanson: «Il pleut, il pleut, bergère.» Pourquoi faut-il que l'auteur de cette jolie romance ait sur les mains le sang de Louis XVI et le sang de Septembre?]
Les débats, aux Cordeliers, me constatèrent le fait d'une société dans le moment le plus rapide de sa transformation. J'avais vu l'Assemblée constituante commencer le meurtre de la royauté, en 1789 et 1790; je trouvai le cadavre encore tout chaud de la vieille monarchie, livré en 1792 aux boyaudiers législateurs: ils l'éventraient et le disséquaient dans les salles basses de leurs clubs, comme les hallebardiers dépecèrent et brûlèrent le corps du Balafré dans les combles du château de Blois.
{p.033} De tous les hommes que je rappelle, Danton, Marat, Camille Desmoulins, Fabre d'Églantine, Robespierre, pas un ne vit. Je les rencontrai un moment sur mon passage, entre une société naissante en Amérique et une société mourante en Europe; entre les forêts du Nouveau-Monde et les solitudes de l'exil: je n'avais pas compté quelques mois sur le sol étranger, que ces amants de la mort s'étaient déjà épuisés avec elle. À la distance où je suis maintenant de leur apparition, il me semble que, descendu aux enfers dans ma jeunesse, j'ai un souvenir confus des larves que j'entrevis errantes au bord du Cocyte: elles complètent les songes variés de ma vie, et viennent se faire inscrire sur mes tablettes d'outre-tombe.
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Ce me fut une grande satisfaction de retrouver M. de Malesherbes et de lui parler de mes anciens projets. Je rapportais les plans d'un second voyage qui devait durer neuf ans; je n'avais à faire avant qu'un autre petit voyage en Allemagne: je courais à l'armée des princes, je revenais en courant pourfendre la Révolution; le tout étant terminé en deux ou trois mois, je hissais ma voile et retournais au Nouveau Monde avec une révolution de moins et un mariage de plus.