Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2

Chapter 28

Chapter 283,291 wordsPublic domain

[Note 284: Joseph _Fesch_, né à Ajaccio le 3 janvier 1763. Il était le demi-frère de la mère de Napoléon. À l'époque de la convocation des États-Généraux, il était déjà entré dans les ordres; mais les premiers événements de la Révolution le firent renoncer à l'état ecclésiastique. D'abord commis aux vivres (garde-magasin), il devint en 1795 commissaire des guerres, et occupa cette place jusqu'au 18 brumaire. Dès que le rétablissement du culte eût été arrêté dans la pensée du Premier Consul, il reprit le costume ecclésiastique, et s'employa très activement dans les négociations qui préparèrent le Concordat (15 juillet 1801). Archevêque de Lyon en 1802, cardinal le 25 février 1803, il fut, le 4 avril suivant, nommé ambassadeur à Rome. En 1805, il fut investi de la charge de grand aumônier. Tombé en disgrâce en 1811, il fut renvoyé par l'Empereur dans son diocèse de Lyon, où il resta jusqu'en 1814. Après l'abdication de Napoléon, il se retira à Rome. Les Cent-Jours le ramenèrent en France et dans son archevêché. Après les Cent-Jours, il se réfugia de nouveau à Rome, où il fixa définitivement sa résidence. Il refusa obstinément, pendant toute la Restauration, de se démettre de son titre d'archevêque de Lyon; mais il ne put obtenir, malgré l'appui du pape, de rentrer dans son diocèse après la révolution de 1830. Il est mort à Rome le 13 mai 1839.]

Il échoua dans sa première tentative; il revint à la charge, et sa patience me détermina. J'acceptai la place qu'il avait mission de me proposer, sans être le moins du monde convaincu de mon utilité au poste où l'on m'appelait: je ne vaux rien du tout en seconde ligne. J'aurais peut-être encore reculé, si l'idée de madame de Beaumont n'était venue mettre un terme à mes scrupules. La fille de M. de Montmorin se mourait; le climat de l'Italie lui serait, disait-on, favorable; moi allant à Rome, elle se résoudrait à passer les Alpes: je me sacrifiai à l'espoir de la sauver. Madame de Chateaubriand se prépara à me venir rejoindre; M. Joubert parlait de l'accompagner, et madame de Beaumont partit pour le Mont-Dore, afin d'achever ensuite sa guérison au bord du Tibre.

M. de Talleyrand occupait le ministère des relations extérieures; il m'expédia ma nomination[285]. Je dînai {p.335} chez lui: il est demeuré tel dans mon esprit qu'il s'y plaça au premier moment. Au reste, ses belles façons faisaient contraste avec celles des marauds de son entourage; ses roueries avaient une importance inconcevable: aux yeux d'un brutal guêpier, la corruption des moeurs semblait génie, la légèreté d'esprit profondeur. La Révolution était trop modeste; elle n'appréciait pas assez sa supériorité: ce n'est pas même chose d'être au-dessus ou au-dessous des crimes.

[Note 285: La lettre de Talleyrand, notifiant à l'auteur du _Génie du Christianisme_ sa nomination de secrétaire, est du 19 floréal, an XI (9 mai 1803). En voici le texte:

«Je m'empresse, citoyen, de vous envoyer une copie de l'arrêté par lequel le Premier Consul vous nomme secrétaire de la légation de la République à Rome. Vos talents et l'usage que vous en avez fait n'ont pu que vous faire connaître d'une manière avantageuse dans votre pays et dans celui où vous allez résider, et je ne doute point du soin que vous mettrez à justifier la confiance du gouvernement. J'ai l'honneur, etc.»]

Je vis les ecclésiastiques attachés au cardinal; je distinguai le joyeux abbé de Bonnevie[286]: jadis aumônier {p.336} à l'armée des princes, il s'était trouvé à la retraite de Verdun; il avait aussi été grand vicaire de l'évêque de Châlons, M. de Clermont-Tonnerre[287], qui s'embarqua derrière nous pour réclamer une pension du saint-siége, en qualité de _Chiaramonte_. Mes préparatifs achevés, je me mis en route: je devais devancer à Rome l'oncle de Napoléon.

[Note 286: L'abbé de _Bonnevie_ (Pierre-Étienne), né à Rethel le 6 janvier 1761, mort à Lyon le 7 mars 1849. Pendant l'émigration, il avait été, ainsi que le dit Chateaubriand, aumônier à l'armée des princes. Après le rétablissement du culte, il fut nommé chanoine à la Primatiale de Lyon, et accompagna le cardinal Fesch à Rome en 1803. Une étroite intimité s'établit entre l'auteur du _Génie du Christianisme_ et le très spirituel abbé, qui ne tarda pas à conquérir l'estime et l'affection de Mme de Chateaubriand. Jusqu'à leur mort, il resta l'un de leurs plus fidèles amis. On trouvera dans le livre de M. l'abbé Pailhès sur _Chateaubriand, sa femme et ses amis_, quelques-unes des lettres écrites par la vicomtesse de Chateaubriand à son _cher Comte de Lyon_. Elles sont charmantes, surtout celle du 10 juillet 1839, trop longue pour être ici donnée tout entière, mais dont voici au moins quelques lignes:

«... Je vous écris ces lignes pour vous gronder. On dit, l'abbé, que vous vous portez à merveille; que vous êtes jeune et gai comme par le passé; pourquoi donc ne pas venir nous voir? On voyage à tout âge, et dans ce moment surtout que la poste vient de lancer sur les chemins des voitures de courriers qui feraient rougir une voiture d'ambassadeur. Je vous ai dit que nous avons une vilaine chambre à vous donner; mais si vous voulez être logé comme un chanoine, vous pourrez prendre un appartement aux Missions-Étrangères; vous serez là à notre porte, pouvant venir déjeuner, dîner et déraisonner avec nous...»]

[Note 287: Anne-Antoine-Jules, duc de _Clermont-Tonnerre_ (1749-1830). Évêque de Châlons-sur-Marne depuis 1782, député du clergé aux États-Généraux, il avait émigré en Allemagne, et, avant sa rentrée en France, il avait remis, entre les mains du Souverain Pontife sa démission d'évêque de Châlons, conformément au Concordat. La Restauration le nomma pair de France (4 juin 1814), archevêque de Toulouse (1er juillet 1820), et obtint pour lui le chapeau de cardinal (2 décembre 1822). Il a laissé le souvenir d'un prélat imbu de l'orgueil de sa naissance et de son rang, et cependant d'un accès facile, d'un esprit aimable, pénétrant et vif.]

* * * * *

À Lyon, je revis mon ami M. Ballanche. Je fus témoin de la Fête-Dieu renaissante[288]: je croyais avoir quelque part à ces bouquets de fleurs, à cette joie du ciel que j'avais rappelée sur la terre.

[Note 288: Chateaubriand fit le récit de cette fête dans une longue et admirable lettre adressée à son ami Ballanche et qui, publiée aussitôt à Lyon, y produisit une impression profonde. C'est une des plus belles pages du grand écrivain, et qui devrait figurer désormais dans toutes les éditions du _Génie du Christianisme_.]

Je continuai ma route; un accueil cordial me suivait: mon nom se mêlait au rétablissement des autels. Le plaisir le plus vif que j'aie éprouvé, c'est de m'être senti honoré en France et chez l'étranger des marques d'un intérêt sérieux. Il m'est arrivé quelquefois, {p.337} tandis que je me reposais dans une auberge de village, de voir entrer un père et une mère avec leur fils: ils m'amenaient, me disaient-ils, leur enfant pour me remercier. Était-ce l'amour-propre qui me donnait alors ce plaisir dont je parle? Qu'importait à ma vanité que d'obscurs et honnêtes gens me témoignassent leur satisfaction sur un grand chemin, dans un lieu où personne ne les entendait? Ce qui me touchait, du moins j'ose le croire, c'était d'avoir produit un peu de bien, consolé quelques affligés, fait renaître au fond des entrailles d'une mère l'espérance d'élever un fils chrétien, c'est-à-dire un fils soumis, respectueux, attaché à ses parents. Aurais-je goûté cette joie pure si j'eusse écrit un livre dont les moeurs et la religion auraient eu à gémir?

La route est assez triste en sortant de Lyon: depuis la Tour-du-Pin jusqu'à Pont-de-Beauvoisin, elle est fraîche et bocagère.

À Chambéry, où l'âme chevaleresque de Bayard se montra si belle, un homme fut accueilli par une femme, et pour prix de l'hospitalité qu'il en reçut il se crut philosophiquement obligé de la déshonorer. Tel est le danger des lettres; le désir de faire du bruit l'emporte sur les sentiments généreux: si Rousseau ne fût jamais devenu écrivain célèbre, il aurait enseveli dans les vallées de la Savoie les faiblesses de la femme qui l'avait nourri; il se serait sacrifié aux défauts mêmes de son amie; il l'aurait soulagée dans ses vieux ans, au lieu de se contenter de lui donner une tabatière et de s'enfuir. Ah! que la voix de l'amitié trahie ne s'élève jamais contre notre tombeau!

Après avoir passé Chambéry, se présente le cours {p.338} de l'Isère. On rencontre partout dans les vallées des croix sur les chemins et des madones dans le tronc des pins. Les petites églises, environnées d'arbres, font un contraste touchant avec les grandes montagnes. Quand les tourbillons de l'hiver descendent de ces sommets chargés de glaces, le Savoyard se met à l'abri dans son temple champêtre et prie.

Les vallées où l'on entre au-dessus de Montmélian sont bordées par des monts de diverses formes, tantôt demi-nus, tantôt habillés de forêts.

Aiguebelle semble clore les Alpes; mais en tournant un rocher isolé, tombé dans le chemin, vous apercevez de nouvelles vallées attachées au cours de l'Arche.

Les monts des deux côtés se dressent; leurs flancs deviennent perpendiculaires; leurs sommets stériles commencent à présenter quelques glaciers: des torrents se précipitent et vont grossir l'Arche qui court follement. Au milieu de ce tumulte des eaux, on remarque une cascade légère qui tombe avec une grâce infinie sous un rideau de saules.

Ayant traversé Saint-Jean-de-Maurienne et arrivé vers le coucher du soleil à Saint-Michel, je ne trouvai pas de chevaux: obligé de m'arrêter, j'allai me promener hors du village. L'air devint transparent à la crête des monts; leur dentelure se traçait avec une netteté extraordinaire, tandis qu'une grande nuit sortant de leur pied s'élevait vers leur cime. La voix du rossignol était en bas, le cri de l'aigle en haut; l'alizier fleuri dans la vallée, la blanche neige sur la montagne. Un château, ouvrage des Carthaginois, selon la tradition populaire, se montrait sur le redan taillé {p.339} à pic. Là, s'était incorporée au rocher la haine d'un homme, plus puissante que tous les obstacles. La vengeance de l'espèce humaine pesait sur un peuple libre, qui ne pouvait bâtir sa grandeur qu'avec l'esclavage et le sang du reste du monde.

Je partis à la pointe du jour et j'arrivai, vers les deux heures après midi, à Lans-le-Bourg, au pied du Mont-Cenis. En entrant dans le village, je vis un paysan qui tenait un aiglon par les pieds; une troupe impitoyable frappait le jeune roi, insultait à la faiblesse de l'âge et à la majesté tombée; le père et la mère du noble orphelin avaient été tués: on me proposa de me le vendre; il mourut des mauvais traitements qu'on lui avait fait subir avant que je le pusse délivrer. Je me souvenais alors du pauvre petit Louis XVII; je pense aujourd'hui à Henri V: quelle rapidité de chute et de malheur!

Ici, l'on commence à gravir le Mont-Cenis et on quitte la petite rivière d'Arche, qui vous conduit au pied de la montagne. De l'autre côté du Mont-Cenis, la Doire vous ouvre l'entrée de l'Italie. Les fleuves sont non-seulement des _grands chemins qui marchent_, comme les appelle Pascal, mais ils tracent encore le chemin aux hommes.[289]

[Note 289: Pour tous les détails de ce voyage, voir, dans le _Voyage en Italie de Chateaubriand_ (OEuvres complètes, tome VI), ses deux lettres à M. Joubert, datées, la première de _Turin, le 17 juin 1803_, la seconde, de _Milan, lundi matin 21 juin 1803_.]

Quand je me vis pour la première fois au sommet des Alpes, une étrange émotion me saisit; j'étais comme cette alouette qui traversait, en même temps que moi, le plateau glacé, et qui, après avoir chanté {p.340} sa petite chanson de la plaine, s'abattait parmi des neiges, au lieu de descendre sur des moissons. Les stances que m'inspirèrent ces montagnes en 1822 retracent assez bien les sentiments qui m'agitaient aux mêmes lieux en 1803:

Alpes, vous n'avez point subi mes destinées! Le temps ne vous peut rien; Vos fronts légèrement ont porté les années Qui pèsent sur le mien.

Pour la première fois, quand, rempli d'espérance, Je franchis vos remparts, Ainsi que l'horizon, un avenir immense S'ouvrait à mes regards.

L'Italie à mes pieds, et devant moi le monde[290]!

[Note 290: La pièce d'où ces vers sont extraits se trouve dans les _Poésies_ de Chateaubriand (OEuvres complètes, tome XXII), où elle porte ce titre: les _Alpes ou l'Italie_.]

Ce monde, y ai-je réellement pénétré? Christophe Colomb eut une apparition qui lui montra la terre de ses songes, avant qu'il l'eût découverte; Vasco de Gama rencontra sur son chemin le géant des tempêtes: lequel de ces deux grands hommes m'a prédit mon avenir? Ce que j'aurais aimé avant tout eût été une vie glorieuse par un résultat éclatant, et obscure par sa destinée. Savez-vous quelles sont les premières cendres européennes qui reposent en Amérique? Ce sont celles de Biorn le Scandinave[291]: il mourut en abordant à Winland, et fut enterré par ses compagnons sur un promontoire. Qui sait cela? Qui connaît {p.341} celui dont la voile devança le vaisseau du pilote génois au Nouveau Monde? Biorn dort sur la pointe d'un cap ignoré, et depuis mille ans son nom ne nous est transmis que par les sagas des poètes, dans une langue que l'on ne parle plus.

[Note 291: Chateaubriand lui-même ne savait sans doute _cela_ que du matin, pour l'avoir appris de son jeune ami Jean-Jacques Ampère, le seul homme de France qui s'intéressât alors aux choses de Scandinavie.]

* * * * *

J'avais commencé mes courses dans le sens contraire des autres voyageurs: les vieilles forêts de l'Amérique s'étaient offertes à moi avant les vieilles cités de l'Europe. Je tombais au milieu de celles-ci au moment où elles se rajeunissaient et mouraient à la fois dans une révolution nouvelle. Milan était occupé par nos troupes; on achevait d'abattre le château, témoin des guerres du moyen âge.

L'armée française s'établissait, comme une colonie militaire, dans les plaines de la Lombardie. Gardés çà et là par leurs camarades en sentinelle, ces étrangers de la Gaule, coiffés d'un bonnet de police, portant un sabre en guise de faucille par-dessus leur veste ronde, avaient l'air de moissonneurs empressés et joyeux. Ils remuaient des pierres, roulaient des canons, conduisaient des chariots, élevaient des hangars et des huttes de feuillage. Des chevaux sautaient, caracolaient, se cabraient dans la foule comme des chiens qui caressent leurs maîtres. Les Italiennes vendaient des fruits sur leurs éventaires au marché de cette foire armée: nos soldats leur faisaient présent de leurs pipes et de leurs briquets, en leur disant comme les anciens barbares, leurs pères, à leurs bien-aimées: {p.342} «Moi, Fotrad, fils d'Eupert, de la race des Franks[292], je te donne, à toi, Helgine, mon épouse chérie, en honneur de ta beauté (_in honore pulchritudinis tuæ_), mon habitation dans le quartier des Pins.»

[Note 292: Ce _Fotrad, fils d'Eupert_, est amené ici d'un peu loin. Quand l'auteur composa cette partie de ses _Mémoires_, il avait encore l'esprit tout plein des longues et savantes recherches qu'il avait faites pour écrire ses _Études historiques_ et ses chapitres sur les Franks.]

Nous sommes de singuliers ennemis: on nous trouve d'abord un peu insolents, un peu trop gais, trop remuants; nous n'avons pas plutôt tourné les talons qu'on nous regrette. Vif, spirituel, intelligent, le soldat français se mêle aux occupations de l'habitant chez lequel il est logé; il tire de l'eau au puits, comme Moïse pour les filles de Madian, chasse les pasteurs, mène les agneaux au lavoir, fend le bois, fait le feu, veille à la marmite, porte l'enfant dans ses bras ou l'endort dans son berceau. Sa bonne humeur et son activité communiquent la vie à tout; on s'accoutume à le regarder comme un conscrit de la famille. Le tambour bat-il, le garnisaire court à son mousquet, laisse les filles de son hôte pleurant sur la porte, et quitte la chaumière, à laquelle il ne pensera plus avant qu'il soit entré aux Invalides.

À mon passage à Milan, un grand peuple réveillé ouvrait un moment les yeux. L'Italie sortait de son sommeil, et se souvenait de son génie comme d'un rêve divin: utile à notre pays renaissant, elle apportait dans la mesquinerie de notre pauvreté la grandeur de la nature transalpine, nourrie qu'elle était, cette Ausonie, aux chefs-d'oeuvre des arts et dans les hautes réminiscences d'une patrie fameuse. L'Autriche {p.343} est venue; elle a remis son manteau de plomb sur les Italiens; elle les a forcés à regagner leur cercueil. Rome est rentrée dans ses ruines, Venise dans sa mer. Venise s'est affaissée en embellissant le ciel de son dernier sourire; elle s'est couchée charmante dans ses flots, comme un astre qui ne doit plus se lever.

Le général Murat commandait à Milan. J'avais pour lui une lettre de madame Bacciochi. Je passai la journée avec les aides de camp: ils n'étaient pas aussi pauvres que mes camarades devant Thionville. La politesse française reparaissait sous les armes; elle tenait à prouver qu'elle était toujours du temps de Lautrec[293].

[Note 293: Odet de _Foix_, vicomte de _Lautrec_, maréchal de France sous Louis XII, fit presque tontes ses armes autour de Milan. Chateaubriand aimait ce nom de Lautrec. Il le choisit ici pour personnifier en Italie la bravoure et la politesse française. Déjà, dans le _Dernier Abencerage_, il avait fait d'un autre Lautrec un type de vaillance et de chevalerie. Après tout, il y avait eu des alliances entre les Lautrec et les Chateaubriand. «Il était, dit Brantôme, parlant du vicomte de Lautrec, le maréchal de France, il était frère de madame de Chateaubriand, une très belle et très honnête dame que le roi aimait.»]

Je dînai en grand gala, le 23 juin, chez M. de Melzi[294], {p.344} à l'occasion du baptême d'un fils du général Murat[295]. M. de Melzi avait connu mon frère; les manières du vice-président de la République cisalpine étaient belles; sa maison ressemblait à celle d'un prince qui l'aurait toujours été: il me traita poliment et froidement; il me trouva tout juste dans des dispositions pareilles aux siennes.

[Note 294: François de _Melzi_ (1753-1826). Il était vice-président de la _République cisalpine_, organisée en 1797 par le général Bonaparte, et qui avait pris, en 1802, le nom de _République italienne_. Lorsqu'au mois de mars 1805, elle devint le Royaume d'Italie, avec Napoléon pour roi et le prince Eugène de Beauharnais pour vice-roi, M. de Melzi fut nommé grand chancelier et garde des sceaux; il fut créé duc en 1807. Après les événements de 1814, il vécut dans la retraite.--Dans sa lettre à Joubert, du 21 juin 1803, Chateaubriand parle en ces termes du dîner de Milan: «J'ai dîné en grand gala chez M. de Melzi: il s'agissait d'une fête donnée à l'occasion du baptême de l'enfant du général Murat. M. de Melzi a connu mon malheureux frère: nous en avons parlé longtemps. Le vice-président a des manières fort nobles; sa maison est celle d'un prince, et d'un prince qui l'aurait toujours été. Il m'a traité poliment et froidement, et m'a toujours trouvé dans des conditions pareilles aux siennes.»]

[Note 295: Napoléon-Charles-Lucien, prince _Murat_, second fils de Joachim Murat, né à Milan, le 16 mai 1803. Représentant du peuple en 1848 et 1849, sénateur le 26 janvier 1852, puis membre de la famille civile de l'Empereur (21 juin 1853) avec le titre d'Altesse impériale, il fut de 1852 à 1862, grand-maître de la maçonnerie. Il est mort à Paris, le 10 avril 1873.]

J'arrivai à ma destination le 27 juin au soir, avant-veille de la Saint-Pierre: le prince des apôtres m'attendait, comme mon indigent patron[296] me reçut depuis à Jérusalem. J'avais suivi la route de Florence, de Sienne et de Radicofani. Je m'empressai d'aller rendre ma visite à M. Cacault[297] auquel le cardinal Fesch succédait, tandis que je remplaçais M. Artaud[298].

[Note 296: «L'indigent patron», c'est saint _François_ d'Assise.]

[Note 297: François _Cacault_ (1743-1805). Il avait débuté dans la diplomatie, en 1785, comme secrétaire d'ambassade à Naples. En 1793, il réussit à détacher la Toscane de la coalition européenne, et fut, en 1797, un des signataires du traité de Tolentino. Il remplit, de 1801 à 1803, les fonctions de ministre plénipotentiaire à Rome.]

[Note 298: Le chevalier _Artaud de Montor_ (1772-1840). Ancien émigré, ayant servi dans l'armée des princes, il était entré en 1798 dans la diplomatie. Il a composé de nombreux ouvrages, dont le plus important est l'_Histoire du pape Pie VII_.]