Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 27
De Montpellier à Narbonne, j'eus, chemin faisant, un retour à mon naturel, une attaque de mes songeries. J'aurais oublié cette attaque si, comme certains malades imaginaires, je n'avais enregistré le jour de ma crise sur un tout petit bulletin, seule note de ce temps retrouvée pour aide à ma mémoire. Ce fut cette fois un espace aride, couvert de digitales, qui me fit oublier le monde: mon regard glissait sur cette mer de tiges empourprées, et n'était arrêté au loin que par la chaîne bleuâtre du Cantal. Dans la nature, hormis {p.321} le ciel, l'océan et le soleil, ce ne sont pas les immenses objets dont je suis inspiré; ils me donnent seulement une sensation de grandeur, qui jette ma petitesse éperdue et non consolée aux pieds de Dieu. Mais une fleur que je cueille, un courant d'eau qui se dérobe parmi des joncs, un oiseau qui va s'envolant et se reposant devant moi, m'entraînent à toutes sortes de rêves. Ne vaut-il pas mieux s'attendrir sans savoir pourquoi, que de chercher dans la vie des intérêts émoussés, refroidis par leur répétition et leur multitude? Tout est usé aujourd'hui, même le malheur.
À Narbonne, je rencontrai le canal des Deux-Mers. Corneille, chantant cet ouvrage, ajoute sa grandeur à celle de Louis XIV:
La Garonne et le Tarn, en leurs grottes profondes, Soupiraient dès longtemps pour marier leurs ondes, Et faire ainsi couler par un heureux penchant Les trésors de l'aurore aux rives du couchant. Mais à des voeux si doux, à des flammes si belles La nature, attachée à des lois éternelles, Pour obstacle invincible opposait fièrement Des monts et des rochers l'affreux enchaînement. France, ton grand roi parle, et ces rochers se fendent, La terre ouvre son sein, les plus hauts monts descendent. Tout cède[269]. . . . . . . . . . . . . .
[Note 269: La pièce de Pierre Corneille à laquelle sont empruntés ces vers a pour titre: _Sur le canal du Languedoc, pour la jonction des Deux Mers: Imitation d'une pièce latine de Parisot, avocat de Toulouse_. Dans le premier vers, Corneille n'a pas dit: «La Garonne et le _Tarn_», mais:
La Garonne et l'_Atax_, en leurs grottes profondes...
L'_Atax_, c'est l'_Aude_, qui se jette dans la Méditerranée par les étangs de Sijean et de Vendres.]
{p.322} À Toulouse, j'aperçus, du pont de la Garonne, la ligne des Pyrénées; je la devais traverser quatre ans plus tard: les horizons se succèdent comme nos jours. On me proposa de me montrer dans un caveau le corps desséché de la belle Paule: heureux ceux qui croient sans avoir vu! Montmorency avait été décapité dans la cour de l'hôtel de ville: cette tête coupée était donc bien importante, puisqu'on en parle encore après tant d'autres têtes abattues? Je ne sais si dans l'histoire des procès criminels il existe une déposition de témoin qui ait fait mieux reconnaître l'identité d'un homme: «Le feu et la fumée dont il étoit couvert, dit Guitaut, m'empêchèrent de le reconnoître; mais voyant un homme qui, après avoir rompu six de nos rangs, tuoit encore des soldats au septième, je jugeai que ce ne pouvoit être que M. de Montmorency; je le sus certainement lorsque je le vis renversé à terre sous son cheval mort.»
L'église abandonnée de Saint-Sernin me frappa par son architecture. Cette église est liée à l'histoire des Albigeois, que le poème, si bien traduit par M. Fauriel, fait revivre:
«Le vaillant jeune comte, la lumière et l'héritier de son père, la croix et le fer, entrent ensemble par l'une des portes. Ni en chambre, ni en étage, il ne resta pas une jeune fille; les habitants de la ville, grands et petits, regardent tous le comte comme fleur de rosier[270].»
[Note 270: _Histoire de la croisade contre les hérétiques albigeois, écrite en vers provençaux par un poète contemporain_, et traduit par M. Fauriel, 1837.]
{p.323} C'est de l'époque de Simon de Montfort que date la perte de la langue d'_Oc_: «Simon, se voyant seigneur de tant de terres, les départit entre les gentilshommes, tant françois qu'autres, _atque loci leges dedimus_;» disent les huit archevêques et évêques signataires.
J'aurais bien voulu avoir le temps de m'enquérir à Toulouse d'une de mes grandes admirations, de Cujas, écrivant, couché à plat ventre, ses livres épandus autour de lui. Je ne sais si l'on a conservé le souvenir de Suzanne, sa fille, mariée deux fois. La constance n'amusait pas beaucoup Suzanne, elle en faisait peu de cas; mais elle nourrit l'un de ses maris des infidélités dont mourut l'autre. Cujas fut protégé par la fille de François Ier, Pibrac par la fille de Henri II, deux Marguerites de ce sang des Valois, pur sang des Muses. Pibrac est célèbre par ses quatrains traduits en persan. (J'étais logé peut-être dans l'hôtel du président son père.) «Ce bon monsieur de Pibrac, dit Montaigne, avoit un esprit si gentil, les opinions si saines, les moeurs si douces; son âme étoit si disproportionnée à notre corruption et à nos tempêtes!» Et Pibrac a fait l'apologie de la Saint-Barthélemy.
Je courais sans pouvoir m'arrêter; le sort me renvoyait à 1838 pour admirer en détail la cité de Raimond de Saint-Gilles, et pour parler des nouvelles connaissances que j'y ai faites: M. de Lavergne[271], {p.324} homme de talent, d'esprit et de raison; mademoiselle Honorine Gasc, Malibran future[272]. Celle-ci, en ma qualité nouvelle de serviteur de Clémence Isaure, {p.325} me rappelait ces vers que Chapelle et Bachaumont écrivaient dans l'île d'Ambijoux, près de Toulouse:
Hélas! que l'on seroit heureux Dans ce beau lieu digne d'envie, Si, toujours aimé de Sylvie, On pouvoit, toujours amoureux, Avec elle passer sa vie!
[Note 271: Louis-Gabriel-Léonce _Guilhaud de Lavergne_, né à Bergerac, le 24 janvier 1809, mort à Versailles le 18 janvier 1880. En 1834, il avait assisté aux lectures des _Mémoires_, dans le salon de Mme Récamier, et il en avait rendu compte dans la _Revue du Midi_, dont il était alors le principal rédacteur. Il collaborait également au _Journal de Toulouse_, et il était depuis 1830 Maître et Mainteneur des Jeux-Floraux. Devenu en 1840, chef du cabinet de M. de Rémusat, ministre de l'Intérieur, il fut quelque peu malmené par Balzac, dans la _Revue parisienne_ du grand romancier. «Légitimiste jusqu'en 1833, écrivait Balzac, M. Guilhaud devint doctrinaire, il vanta M. de Rémusat, soutint sa candidature à Muret et se glissa chez M. Guizot... M. Duchâtel le nomma maître des requêtes; il convoita dès lors la place de M. Mallac, un de ces jeunes gens capables qui ont assez de coeur pour s'en aller avec leurs protecteurs, là où les Guilhaud restent; aussi M. Guilhaud est-il aujourd'hui chef du cabinet de M. de Rémusat. Voilà comment tout se rapetisse. M. Léonce de Lavergne, incapable d'écrire dans un journal, et que l'Académie a refusé, quand il se présenta pour être reçu docteur, fait la correspondance politique au moyen de M. Havas.» Après avoir été député de Lombez de 1846 à 1848, M. Léonce de Lavergne fut envoyé par les électeurs de la Creuse à l'Assemblée nationale de 1871. Partisan de la monarchie constitutionnelle et parlementaire, il siégea d'abord au centre droit, puis, en 1874, de concert avec quelques députés flottant entre le centre droit et le centre gauche, il fonda un nouveau groupe de représentants, le «groupe Lavergne», qui ne laissa pas de contribuer par son attitude au vote définitif de la Constitution du 25 février 1875. Le 13 décembre 1875, il fut élu, par l'Assemblée nationale, sénateur inamovible, le 33e sur 75. Il était, depuis 1855, membre de l'Académie des Sciences morales et politiques. Ses principaux ouvrages sont un essai sur l'_Économie rurale en Angleterre, en Écosse et en Irlande_, _l'Économie rurale de la France depuis 1789_, et les _Assemblées provinciales sous Louis XVI_.]
[Note 272: «Mademoiselle Honorine _Gasc_, écrivait, en 1859, le comte de Marcellus, chante toujours admirablement; mais ce n'est plus à Toulouse: c'est à Bordeaux ou à Paris, sous le nom de Ol de Kop, qu'elle partage avec le consul de Danemark, son époux; et ses talents, contre lesquels M. de Chateaubriand la mettait en garde, ne lui ont point, que je sache, «porté malheur». (_Chateaubriand et son temps_, p. 143.)]
Puisse mademoiselle Honorine être en garde contre sa belle voix! Les talents sont _de l'or de Toulouse_: ils portent malheur.
Bordeaux était à peine débarrassé de ses échafauds et de ses lâches Girondins[273]. Toutes les villes que je voyais avaient l'air de belles femmes relevées d'une violente maladie et qui commencent à peine à respirer. À Bordeaux, Louis XIV avait jadis fait abattre le palais _des Tutelles_, afin de bâtir le Château-Trompette: Spon[274] et les amis de l'antiquité gémirent:
Pourquoi démolit-on ces colonnes des dieux, Ouvrage des Césars, monument tutélaire?
[Note 273: Chateaubriand a jugé ici, d'un mot qui restera, ces hommes de la Gironde, dont le rôle, pendant la Révolution, a été aussi coupable que funeste. Voir _la Légende des Girondins_, par Edmond Biré.]
[Note 274: Joseph _Spon_, antiquaire français (1647-1685).]
On trouvait à peine quelques restes des Arènes. Si l'on donnait un témoignage de regret à tout ce qui tombe, il faudrait trop pleurer.
Je m'embarquai pour Blaye. Je vis ce château alors ignoré, auquel, en 1833, j'adressai ces paroles: «Captive {p.326} de Blaye! je me désole de ne pouvoir rien pour vos présentes destinées!» Je m'acheminai vers Rochefort, et je me rendis à Nantes, par la Vendée.
Ce pays portait, comme un vieux guerrier, les mutilations et les cicatrices de sa valeur. Des ossements blanchis par le temps et des ruines noircies par les flammes frappaient les regards. Lorsque les Vendéens étaient près d'attaquer l'ennemi, ils s'agenouillaient et recevaient la bénédiction d'un prêtre: la prière prononcée sous les armes n'était point réputée faiblesse, car le Vendéen qui élevait son épée vers le ciel demandait la victoire et non la vie.
La diligence dans laquelle je me trouvais enterré était remplie de voyageurs qui racontaient les viols et les meurtres dont ils avaient glorifié leur vie dans les guerres vendéennes. Le coeur me palpita, lorsque ayant traversé la Loire à Nantes, j'entrai en Bretagne. Je passai le long des murs de ce collège de Rennes qui vit les dernières années de mon enfance. Je ne pus que rester vingt-quatre heures auprès de ma femme et de mes soeurs, et je regagnai Paris.
* * * * *
J'arrivai pour voir mourir un homme qui appartenait à ces noms supérieurs au second rang dans le XVIIIe siècle, et qui, formant une arrière-ligne solide dans la société, donnaient à cette société de l'ampleur et de la consistance.
J'avais connu M. de La Harpe[275] en 1789: comme Flins, il s'était pris d'une belle passion pour ma soeur, {p.327} madame la comtesse de Farcy. Il arrivait avec trois gros volumes de ses oeuvres sous ses petits bras, tout étonné que sa gloire ne triomphât pas des coeurs les plus rebelles. Le verbe haut, la mine animée, il tonnait contre les abus, faisant faire une omelette chez les ministres où il ne trouvait pas le dîner bon, mangeant avec ses doigts, traînant dans les plats ses manchettes, disant des grossièretés philosophiques aux plus grands seigneurs qui raffolaient de ses insolences; mais, somme toute, esprit droit, éclairé, impartial au milieu de ses passions, capable de sentir le talent, de l'admirer, de pleurer à de beaux vers ou à une belle action, et ayant un de ces fonds propres à porter le repentir. Il n'a pas manqué sa fin: je le vis mourir chrétien courageux, le goût agrandi par la religion, n'ayant conservé d'orgueil que contre l'impiété, et de haine que contre la _langue révolutionnaire_[276].
[Note 275: Jean-François de _La Harpe_ (1739-1803). Son principal ouvrage est le _Lycée ou Cours de littérature ancienne et moderne_, douze volumes in-8{o}.]
[Note 276: La Harpe avait publié, en 1797, un éloquent écrit intitulé: _Du fanatisme dans la langue révolutionnaire_.]
À mon retour de l'émigration, la religion avait rendu M. de La Harpe favorable à mes ouvrages: la maladie dont il était attaqué ne l'empêchait pas de travailler; il me récitait des passages d'un poème qu'il composait sur la Révolution[277]; on y remarquait quelques vers énergiques contre les crimes du temps et contre les _honnêtes gens_ qui les avaient soufferts:
Mais s'ils ont tout osé, vous avez tout permis: Plus l'oppresseur est vil, plus l'esclave est infâme.
[Note 277: Ce poème parut, en 1814, sous ce titre: _Le Triomphe de la Religion ou le Roi martyr_, épopée en six chants. Chateaubriand, dans les notes du _Génie du Christianisme_, a inséré un fragment du poème de La Harpe, les _portraits de J.-J. Rousseau et de Voltaire_.]
{p.328} Oubliant qu'il était malade, coiffé d'un bonnet blanc, vêtu d'un spencer ouaté, il déclamait à tue-tête; puis, laissant échapper son cahier, il disait d'une voix qu'on entendait à peine: «Je n'en puis plus: je sens une griffe de fer dans le côté.» Et si, malheureusement, une servante venait à passer, il reprenait sa voix de Stentor et mugissait: «Allez-vous-en! Fermez la porte!» Je lui disais un jour: «Vous vivrez pour l'avantage de la religion.--Ah! oui, me répondit-il, ce serait bien à Dieu; mais il ne le veut pas, et je mourrai ces jours-ci.» Retombant dans son fauteuil et enfonçant son bonnet sur ses oreilles, il expiait son orgueil par sa résignation et son humilité.
Dans un dîner chez Migneret, je l'avais entendu parler de lui-même avec la plus grande modestie, déclarant qu'il n'avait rien fait de supérieur, mais qu'il croyait que l'art et la langue n'avaient point dégénéré entre ses mains.
M. de La Harpe quitta ce monde le 11 février 1803: l'auteur des _Saisons_ mourait presque en même temps au milieu de toutes les consolations de la philosophie, comme M. de La Harpe au milieu de toutes les consolations de la religion; l'un visité des hommes, l'autre visité de Dieu[278].
M. de La Harpe fut enterré, le 12 février 1803, au {p.329} cimetière de la barrière de Vaugirard. Le cercueil ayant été déposé au bord de la fosse, sur le petit monceau de terre qui le devait bientôt recouvrir, M. de Fontanes prononça un discours. La scène était lugubre: les tourbillons de neige tombaient du ciel et blanchissaient le drap mortuaire que le vent soulevait, pour laisser passer les dernières paroles de l'amitié à l'oreille de la mort[279]. Le cimetière a été détruit et M. de La Harpe exhumé: il n'existait presque plus rien de ses cendres chétives. Marié sous le Directoire, M. de La Harpe n'avait pas été heureux avec sa belle femme[280]; elle l'avait pris en horreur en le voyant, et ne voulut jamais lui accorder aucun droit.
[Note 278: La Harpe avait conservé jusqu'à la fin l'entière possession de son intelligence. Il ne cessait, pendant les derniers jours, de se faire lire les prières des agonisants. M. de Fontanes, étant venu le voir la veille de sa mort, s'approcha de son lit pendant qu'on récitait ces prières. «Mon ami, dit le moribond en lui tendant une main desséchée, je remercie le ciel de m'avoir laissé l'esprit assez libre pour sentir combien cela est consolant et beau.»]
[Note 279: Voir l'_Appendice_, nº VIII: _la Mort de La Harpe_.]
[Note 280: La Harpe, veuf, s'était remarié, en 1797, avec Mlle de Hatte-Longuerue.--Voir l'_Appendice_, Nº VIII.]
Au reste, M. de La Harpe avait, ainsi que toute chose, diminué auprès de la Révolution qui grandissait toujours: les renommées se hâtaient de se retirer devant le représentant de cette Révolution, comme les périls perdaient leur puissance devant lui.
* * * * *
Tandis que nous étions occupés du vivre et du mourir vulgaires, la marche gigantesque du monde s'accomplissait; l'homme du temps prenait le haut bout dans la race humaine. Au milieu des remuements immenses, précurseurs du déplacement universel, j'étais débarqué à Calais pour concourir à l'action générale, dans la mesure assignée à chaque soldat. J'arrivai, la première année du siècle, au camp où Bonaparte battait le rappel des destinées: il devint bientôt premier consul à vie.
{p.330} Après l'adoption du Concordat par le Corps législatif en 1802[281], Lucien, ministre de l'intérieur, donna une fête à son frère; j'y fus invité, comme ayant rallié les forces chrétiennes et les ayant ramenées à la charge. J'étais dans la galerie, lorsque Napoléon entra: il me frappa agréablement; je ne l'avais jamais aperçu que de loin. Son sourire était caressant et beau; son oeil admirable, surtout par la manière dont il était placé sous son front et encadré dans ses sourcils. Il n'avait encore aucune charlatanerie dans le regard, rien de théâtral et d'affecté. Le _Génie du Christianisme_, qui faisait en ce moment beaucoup de bruit, avait agi sur Napoléon. Une imagination prodigieuse animait ce politique si froid: il n'eût pas été ce qu'il était si la Muse n'eût été là; la raison accomplissait les idées du poète. Tous ces hommes à grande vie sont toujours un composé de deux natures, car il les faut capables d'inspiration et d'action: l'une enfante le projet, l'autre l'accomplit.
[Note 281: Le 8 avril 1802.]
Bonaparte m'aperçut et me reconnut, j'ignore à quoi. Quand il se dirigea vers ma personne, on ne savait qui il cherchait; les rangs s'ouvraient successivement; chacun espérait que le consul s'arrêterait à lui; il avait l'air d'éprouver une certaine impatience de ces méprises. Je m'enfonçais derrière mes voisins; Bonaparte éleva tout à coup la voix et me dit: «Monsieur de Chateaubriand!» Je restai seul alors en avant, car la foule se retira et bientôt se reforma en cercle autour des interlocuteurs. Bonaparte m'aborda avec simplicité: sans me faire de compliments, sans questions oiseuses, sans préambule, il me parla sur-le-champ {p.331} de l'Égypte et des Arabes, comme si j'eusse été de son intimité et comme s'il n'eût fait que continuer une conversation déjà commencée entre nous. «J'étais toujours frappé, me dit-il, quand je voyais les cheiks tomber à genoux au milieu du désert, se tourner vers l'Orient et toucher le sable de leur front. Qu'était-ce que cette chose inconnue qu'ils adoraient vers l'Orient?»
Bonaparte s'interrompit, et passant sans transition à une autre idée: «Le christianisme! Les idéologues n'ont-ils pas voulu en faire un système d'astronomie? Quand cela serait, croient-ils me persuader que le christianisme est petit? Si le christianisme est l'allégorie du mouvement des sphères, la géométrie des astres, les esprits forts ont beau faire, malgré eux ils ont encore laissé assez de grandeur à l'_infâme_.»
Bonaparte incontinent s'éloigna. Comme à Job, dans ma nuit, «un esprit est passé devant moi; les poils de ma chair se sont hérissés; il s'est tenu là: je ne connais point son visage et j'ai entendu sa voix comme un petit souffle.»
Mes jours n'ont été qu'une suite de visions; l'enfer et le ciel se sont continuellement ouverts sous mes pas ou sur ma tête, sans que j'aie eu le temps de sonder leurs ténèbres ou leurs lumières. J'ai rencontré une seule fois sur le rivage des deux mondes l'homme du dernier siècle et l'homme du nouveau, Washington et Napoléon. Je m'entretins un moment avec l'un et l'autre; tous deux me renvoyèrent à la solitude, le premier par un souhait bienveillant, le second par un crime.
Je remarquai qu'en circulant dans la foule, Bonaparte {p.332} me jetait des regards plus profonds que ceux qu'il avait arrêtés sur moi en me parlant. Je le suivais aussi des yeux:
Chi è quel grande che non par che curi L' incendio?
«Quel est ce grand qui n'a cure de l'incendie?»
(_Dante_[282].)
[Note 282: _Inferno_, ch. XIV, v. 46.]
À la suite de cette entrevue, Bonaparte pensa à moi pour Rome: il avait jugé d'un coup d'oeil où et comment je lui pouvais être utile. Peu lui importait que je n'eusse pas été dans les affaires, que j'ignorasse jusqu'au premier mot de la diplomatie pratique; il croyait que tel esprit sait toujours, et qu'il n'a pas besoin d'apprentissage. C'était un grand découvreur d'hommes; mais il voulait qu'ils n'eussent de talent que pour lui, à condition encore qu'on parlât peu de ce talent; jaloux de toute renommée, il la regardait comme une usurpation sur la sienne: il ne devait y avoir que Napoléon dans l'univers.
Fontanes et madame Bacciochi me parlèrent de la satisfaction que le Consul avait eue de _ma conversation_: je n'avais pas ouvert la bouche; cela voulait dire que Bonaparte était content de lui. Il me pressèrent de profiter de la fortune. L'idée d'être quelque chose ne m'était jamais venue; je refusai net. Alors on fit parler une autorité à laquelle il m'était difficile de résister.
{p.333} L'abbé Émery[283], supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, vint me conjurer, au nom du clergé, d'accepter, pour le bien de la religion, la place de premier secrétaire de l'ambassade que Bonaparte destinait à son oncle, le cardinal Fesch[284]. Il me faisait entendre que l'intelligence du cardinal n'étant pas très remarquable, je me trouverais bientôt le maître des affaires. Un hasard singulier m'avait mis en rapport avec l'abbé Émery: j'avais passé aux États-Unis avec l'abbé Nagot et divers séminaristes, vous le savez. Ce souvenir de mon obscurité, de ma jeunesse, de ma vie de voyageur, qui se réfléchissait dans ma vie publique, me prenait par l'imagination et le coeur. {p.334} L'abbé Émery, estimé de Bonaparte, était fin par sa nature, par sa robe et par la Révolution; mais cette triple finesse ne lui servait qu'au profit de son vrai mérite; ambitieux seulement de faire le bien, il n'agissait que dans le cercle de la plus grande prospérité d'un séminaire. Circonspect dans ses actions et dans ses paroles, il eût été superflu de violenter l'abbé Émery, car il tenait toujours sa vie à votre disposition, en échange de sa volonté qu'il ne cédait jamais: sa force était de vous attendre, assis sur sa tombe.
[Note 283: Jacques-André _Émery_, né le 27 août 1832 à Gex, mort à Issy le 18 avril 1811. Sa _Vie_ a été écrite par M. l'abbé Gosselin (1861), et par M. l'abbé Élie Méric (1894).]