Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 26
[Note 261: Il quitta Paris le 18 octobre 1802. Trois jours avant son départ, il écrivait à son ami Chênedollé, alors en Normandie: Mon cher ami, je pars lundi pour Avignon, où je vais saisir, si je puis, une contrefaçon qui me ruine; je reviens par Bordeaux et par la Bretagne. J'irai vous voir à Vire et je vous ramènerai à Paris, où votre présence est absolument nécessaire, si vous voulez enfin entrer dans la carrière diplomatique.]
Lyon me fit un extrême plaisir. Je retrouvai ces ouvrages des Romains que je n'avais point aperçus depuis le jour où je lisais dans l'amphithéâtre de Trêves quelques feuilles d'_Atala_, tirées de mon havresac. {p.308} Sur la Saône passaient d'une rive à l'autre des barques entoilées, portant la nuit une lumière; des femmes les conduisaient; une nautonière de dix-huit ans, qui me prit à son bord, raccommodait, à chaque coup d'aviron, un bouquet de fleurs mal attaché à son chapeau. Je fus réveillé le matin par le son des cloches. Les couvents suspendus aux coteaux semblaient avoir recouvré leurs solitaires. Le fils de M. Ballanche[262], propriétaire, après M. Migneret, du _Génie du Christianisme_, était devenu mon hôte: il est devenu mon ami. Qui ne connaît aujourd'hui le philosophe chrétien dont les écrits brillent de cette clarté paisible sur laquelle on se plaît à attacher les regards, comme sur le rayon d'un astre ami dans le ciel?
[Note 262: Pierre-Simon _Ballanche_, membre de l'Académie française, né à Lyon, le 4 août 1778, mort à Paris, le 12 juin 1847. Il avait publié, en 1800, un volume intitulé: _Du Sentiment dans ses rapports avec la littérature et les arts_. Ce fut lui qui donna, avec son père, imprimeur à Lyon, la 2e et la 3e édition du _Génie du Christianisme_. Ses principaux ouvrages sont _Antigone_ (1814); _Essais sur les institutions sociales_ (1818); _l'Homme sans nom_ (1820); les _Essais de Palingénésie sociale et Orphée_ (1827-1828); _la Vision d'Hébal, chef d'un clan écossais_ (1832). De 1802 jusqu'à sa mort, Ballanche fut un des plus constants amis de Chateaubriand.]
Le 27 octobre, le bateau de poste qui me conduisait à Avignon[263] fut obligé de s'arrêter à Tain, à cause {p.309} d'une tempête. Je me croyais en Amérique: le Rhône me représentait mes grandes rivières sauvages. J'étais niché dans une petite auberge, au bord des flots; un conscrit se tenait debout dans un coin du foyer; il avait le sac sur le dos, et allait rejoindre l'armée d'Italie. J'écrivais sur le soufflet de la cheminée, en face de l'hôtelière, assise en silence devant moi, et qui, par égard pour le voyageur, empêchait le chien et le chat de faire du bruit.
[Note 263: Quelques jours après avoir quitté Lyon, Chateaubriand écrivait à Fontanes: «Je vous avoue que je suis confondu de la manière dont j'ai été reçu partout; tout retentit de ma gloire, les papiers de Lyon, etc., les sociétés, les préfectures; on annonce mon passage comme celui d'un personnage important. Si j'avais écrit un livre philosophique, croyez-vous que mon nom fût même connu? Non; j'ai consolé quelque malheureux; j'ai rappelé des principes chers à tous les coeurs dans le fond des provinces; on ne juge pas ici mes talents, mais mes opinions. On me sait gré de tout ce que j'ai dit, de tout ce que je n'ai pas dit, et ces honnêtes gens me reçoivent comme le défenseur de leurs propres sentiments, de leurs propres idées. Il n'y a pas de chagrin, pas de travail que cela ne doive payer. Le plaisir que j'éprouve est, je vous assure, indépendant de tout amour-propre: c'est l'homme et non l'auteur qui est touché.--J'ai vu Lyon. Je vous en parlerai à loisir. C'est, je crois, la ville que j'aime le mieux au monde...» Lettre écrite d'Avignon, le samedi 6 novembre 1802. (Voir _Chateaubriand, sa femme et ses amis_, par l'abbé G. Pailhès, p. 109.)]
Ce que j'écrivais était un article déjà presque fait en descendant le Rhône et relatif à la _Législation primitive_ de M. de Bonald. Je prévoyais ce qui est arrivé depuis: «La littérature française, disais-je, va changer de face; avec la Révolution vont naître d'autres pensées, d'autres vues des choses et des hommes. Il est aisé de prévoir que les écrivains se diviseront. Les uns s'efforceront de sortir des anciennes routes; les autres tâcheront de suivre les antiques modèles, mais toutefois en les présentant sous un jour nouveau. Il est assez probable que les derniers finiront par l'emporter sur leurs adversaires, parce qu'en s'appuyant sur les grandes traditions et sur les grands hommes, ils auront des guides plus sûrs et des documents plus féconds.»
{p.310} Les lignes qui terminent ma critique voyageuse sont de l'histoire; mon esprit marchait dès lors avec mon siècle: «L'auteur de cet article, disais-je, ne se peut refuser à une image qui lui est fournie par la position dans laquelle il se trouve. Au moment même où il écrit ces derniers mots, il descend un des plus grands fleuves de France. Sur deux montagnes opposées s'élèvent deux tours en ruine; au haut de ces tours sont attachées de petites cloches que les montagnards sonnent à notre passage. Ce fleuve, ces montagnes, ces sons, ces monuments gothiques, amusent un moment les yeux des spectateurs; mais personne ne s'arrête pour aller où le clocher l'invite. Ainsi, les hommes qui prêchent aujourd'hui morale et religion donnent en vain le signal du haut de leurs ruines à ceux que le torrent du siècle entraîne; le voyageur s'étonne de la grandeur des débris, de la douceur des bruits qui en sortent, de la majesté des souvenirs qui s'en élèvent, mais il n'interrompt point sa course, et, au premier détour du fleuve, tout est oublié[264].»
[Note 264: L'article sur la _Législation primitive_ parut dans le _Mercure_ du 18 nivôse an XI (8 janvier 1803). Il figure, dans les _Mélanges littéraires_, au tome XXI des _OEuvres complètes_ de Chateaubriand.]
Arrivé à Avignon la veille de la Toussaint, un enfant portant des livres m'en offrit: j'achetai du premier coup trois éditions différentes et contrefaites d'un petit roman nommé _Atala_. En allant de libraire en libraire, je déterrai le contrefacteur, à qui j'étais inconnu. Il me vendit les quatre volumes du _Génie du Christianisme_, au prix raisonnable de neuf francs {p.311} l'exemplaire, et me fit un grand éloge de l'ouvrage et de l'auteur. Il habitait un bel hôtel entre cour et jardin. Je crus avoir trouvé la pie au nid: au bout de vingt-quatre heures, je m'ennuyai de suivre la fortune, et je m'arrangeai presque pour rien avec le voleur[265].
[Note 265: Je lis, dans la lettre ci-dessus citée, de Chateaubriand à Fontanes, du 6 novembre 1802: «Si l'on ne contrefait que les bons ouvrages, mon cher ami, je dois être content. J'ai saisi une contrefaçon d'_Atala_ et une du _Génie du Christianisme_. La dernière était l'importante; je me suis arrangé avec le libraire; il me paie les frais de mon voyage, me donne de plus un certain nombre d'exemplaires de son édition qui est en quatre volumes et plus correcte que la mienne; et moi, je légitime mon bâtard, et le reconnais comme seconde édition...»]
Je vis madame de Janson, petite femme sèche, blanche et résolue, qui, dans sa propriété, se battait avec le Rhône, échangeait des coups de fusil avec les riverains et se défendait contre les années.
Avignon me rappela mon compatriote. Du Guesclin valait bien Bonaparte, puisqu'il arracha la France à la conquête. Arrivé auprès de la ville des papes avec les aventuriers que sa gloire entraînait en Espagne, il dit au prévôt envoyé au-devant de lui par le pontife: «Frère, ne me celez pas: dont vient ce trésor? l'a prins le pape en son trésor? Et il lui répondit que non, et que le commun d'Avignon l'avoit payé chacun sa portion. Lors, dit Bertrand, prévost, je vous promets que nous n'en aurons denier en notre vie, et voulons que cet argent cueilli soit rendu à ceux qui l'ont payé, et dites bien au pape qu'il le leur fasse rendre: car si je savois que le contraire fust, il m'en poiseroit; et eusse ores passé {p.312} la mer, si retournerois-je par deçà. Adonc fut Bertrand payé de l'argent du pape, et ses gens de rechief absous, et ladite absolution primière de rechief confirmée.»
Les voyages transalpins commençaient autrefois par Avignon, c'était l'entrée de l'Italie. Les géographies disent: «Le Rhône est au roi, mais la ville d'Avignon est arrosée par une branche de la rivière de la Sorgue, qui est au pape.» Le pape est-il bien sûr de conserver longtemps la propriété du Tibre? On visitait à Avignon le couvent des Célestins. Le bon roi René, qui diminuait les impôts quand la tramontane soufflait, avait peint dans une des salles du couvent des Célestins un squelette: c'était celui d'une femme d'une grande beauté qu'il avait aimée.
Dans l'église des Cordeliers se trouvait le sépulcre de _madonna Laura_: François Ier commanda de l'ouvrir et salua les cendres immortalisées. Le vainqueur de Marignan laissa à la nouvelle tombe qu'il fit élever cette épitaphe:
En petit lieu compris vous pouvez voir Ce qui comprend beaucoup par renommée: . . . . . . . . . . . . Ô gentille âme, estant tant estimée, Qui te pourra louer qu'en se taisant? Car la parole est toujours réprimée, Quand le sujet surmonte le disant.
On aura beau faire, le _père des lettres_, l'ami de Benvenuto Cellini, de Léonard de Vinci, du Primatice, le {p.313} roi à qui nous devons la _Diane_, soeur de l'_Apollon du Belvédère_, et la _Sainte Famille_ de Raphaël; le chantre de Laure, l'admirateur de Pétrarque, a reçu des beaux-arts reconnaissants une vie qui ne périra point.
J'allai à Vaucluse cueillir, au bord de la fontaine, des bruyères parfumées et la première olive que portait un jeune olivier:
Chiara fontana, in quel medesmo bosco Sorgea d'un sasso; ed acque fresche e dolci Spargea soavemente mormorando: Al bel seggio riposto, ombroso e fosco Ne pastori appressavan, ne bifolci; Ma nimfe e muse a quel tenor cantando.
«Cette claire fontaine, dans ce même bocage, sort d'un rocher; elle répand, fraîches et douces, ses ondes qui suavement murmurent. À ce beau lit de repos, ni les pasteurs, ni les troupeaux ne s'empressent; mais la nymphe et la muse y vont chantant.»
Pétrarque a raconté comment il rencontra cette vallée: «Je m'enquérais, dit-il, d'un lieu caché où je pusse me retirer comme dans un port, quand je trouvai une petite vallée fermée, Vaucluse, bien solitaire, d'où naît la source de la Sorgue, reine de toutes les sources: je m'y établis. C'est là que j'ai composé mes poésies en langue vulgaire: vers où j'ai peint les chagrins de ma jeunesse.»
C'est aussi de Vaucluse qu'il entendait, comme on l'entendait encore lorsque j'y passai, le bruit des armes retentissant en Italie; il s'écriait:
{p.314} Italia mia. . . . . . . . . . . . . O diluvio raccolto Di che deserti strani Per inondar i nostri dolci campi! . . . . . . . . . . .
Non è questo 'l terren ch' io toccai pria? Non è questo 'l mio nido, Ove audrito fui si dolcemente? Non è questa la patria, in ch' io mi fido, Madre benigna e pia Chi copre l' uno et l' altro mio parente?
«Mon Italie!... Ô déluge rassemblé des déserts étrangers pour inonder nos doux champs! N'est-ce pas là le sol que je touchai d'abord? n'est-ce pas là le nid où je fus si doucement nourri? n'est-ce pas là la patrie en qui je me confie, mère bénigne et pieuse qui couvre l'un et l'autre de mes parents?»
Plus tard, l'amant de Laure invite Urbain V à se transporter à Rome: «Que répondrez-vous à saint Pierre,» s'écrie-t-il éloquemment, «quand il vous dira: Que se passe-t-il à Rome? Dans quel état est mon temple, mon tombeau, mon peuple? Vous ne répondez rien? D'où venez-vous? Avez-vous habité les bords du Rhône? Vous y naquîtes, dites-vous: et moi, n'étais-je pas né en Galilée?»
Siècle fécond, jeune, sensible, dont l'admiration remuait les entrailles; siècle qui obéissait à la lyre d'un grand poète, comme à la voix d'un législateur! C'est à Pétrarque que nous devons le retour du souverain pontife au Vatican; c'est sa voix qui a fait {p.315} naître Raphaël et sortir de terre le dôme de Michel-Ange.
De retour à Avignon, je cherchai le palais des papes, et l'on me montra la _Glacière_: la Révolution s'en est prise aux lieux célèbres: les souvenirs du passé sont obligés de pousser au travers et de reverdir sur des ossements[266]. Hélas! les gémissements des victimes meurent vite après elles; ils arrivent à peine à quelque écho qui les fait survivre un moment, quand déjà la voix dont ils s'exhalaient est éteinte. Mais tandis que le cri des douleurs expirait au bord du Rhône, on entendait dans le lointain les sons du luth de Pétrarque; une _canzone_ solitaire, échappée de la tombe, continuait à charmer Vaucluse d'une immortelle mélancolie et de chagrins d'amour d'autrefois.
[Note 266: Onze ans auparavant, les 16 et 17 octobre 1791, la _Glacière_ d'Avignon avait été le théâtre d'un odieux massacre organisé par les chefs du parti révolutionnaire, Jourdan Coupe-Tête, Mainvielle et Duprat, dignes précurseurs des égorgeurs de septembre. «À mesure, dit M. Louis Blanc, que les patrouilles amenaient un captif, on l'abattait d'un coup de sabre ou de bâton; puis, sans même s'assurer s'il était bien mort, on allait le précipiter au fond de la tour sanglante. Rien qui pût fléchir la barbarie des assassins; ni la jeunesse, ni l'enfance... Dampmartin, qui était présent à l'ouverture de la fosse, assure qu'on en retira cent dix corps, parmi lesquels les chirurgiens distinguèrent soixante-dix hommes, trente-deux femmes et huit enfants... D'un autre côté, une relation semi-officielle porte que, quand on ouvrit la fosse, on trouva des corps à genoux contre le mur, dans une attitude qui prouvait qu'ils avaient été enterrés vifs... Jourdan et les siens avaient eu beau jeter des torrents d'eau et des baquets de chaux vive dans l'horrible fosse: sur un des côtés du mur, il était resté, pour dénoncer leur crime, _une longue traînée de sang qu'on ne put jamais effacer_.» (Louis Blanc, _Histoire de la Révolution française_, t. VI, p. 163 et 166.)]
Alain Chartier était venu de Bayeux se faire enterrer {p.316} à Avignon, dans l'église de Saint-Antoine. Il avait écrit _la Belle Dame sans mercy_, et le baiser de Marguerite d'Écosse l'a fait vivre.
D'Avignon je me rendis à Marseille. Que peut avoir à désirer une ville à qui Cicéron adresse ces paroles, dont le tour oratoire a été imité par Bossuet: «Je ne t'oublierai pas, Marseille, dont la vertu est à un degré si éminent, que la plupart des nations te doivent céder, et que la Grèce même ne doit pas se comparer à toi!» (_Pro L. Flacco_.) Tacite, dans la _Vie d'Agricola_, loue aussi Marseille, comme mêlant l'urbanité grecque à l'économie des provinces latines. Fille de l'Hellénie, institutrice de la Gaule, célébrée par Cicéron, emportée par César, n'est-ce pas réunir assez de gloire? Je me hâtai de monter à _Notre-Dame de la Garde_, pour admirer la mer que bordent avec leurs ruines les côtes riantes de tous les pays fameux de l'antiquité. La mer, qui ne marche point, est la source de la mythologie, comme l'Océan, qui se lève deux fois le jour, est l'abîme auquel a dit Jéhovah: «Tu n'iras pas plus loin.»
Cette année même, 1838, j'ai remonté sur cette cime; j'ai revu cette mer qui m'est à présent si connue, et au bout de laquelle s'élevèrent la croix et la tombe victorieuses. Le mistral soufflait; je suis entré dans le fort bâti par François Ier, où ne veillait plus un vétéran de l'armée d'Égypte, mais où se tenait un conscrit destiné pour Alger et perdu sous des voûtes obscures. Le silence régnait dans la chapelle restaurée, tandis que le vent mugissait au dehors. Le cantique des matelots de la Bretagne à _Notre-Dame de Bon-Secours_ me revenait en pensée: vous savez quand {p.317} et comment je vous ai déjà cité cette complainte de mes premiers jours de l'Océan:
Je mets ma confiance, Vierge, en votre secours, etc.
Que d'événements il avait fallu pour me ramener aux pieds de l'_Étoile des mers_, à laquelle j'avais été voué dans mon enfance! Lorsque je contemplais ces _ex-voto_, ces peintures de naufrages suspendues autour de moi, je croyais lire l'histoire de mes jours. Virgile plaque sous les portiques de Carthage le héros troyen, ému à la vue d'un tableau représentant l'incendie de Troie, et le génie du chantre d'Hamlet a profité de l'âme du chantre de Didon.
Au bas de ce rocher, couvert autrefois d'une forêt chantée par Lucain, je n'ai point reconnu Marseille: dans ses rues droites, longues et larges, je ne pouvais plus m'égarer. Le port était encombré de vaisseaux; j'y aurais à peine trouvé, il y a trente-six ans, une _nave_, conduite par un descendant de Pythéas, pour me transporter en Chypre comme Joinville: au rebours des hommes, le temps rajeunit les villes. J'aimais mieux ma vieille Marseille, avec ses souvenirs des Bérenger, du duc d'Anjou, du roi René, de Guise et d'Épernon, avec les monuments de Louis XIV et les vertus de Belsunce; les rides me plaisaient sur son front. Peut-être qu'en regrettant les années qu'elle a perdues, je ne fais que pleurer celles que j'ai trouvées. Marseille m'a reçu gracieusement, il est vrai; mais l'émule d'Athènes est devenu trop jeune pour moi.
{p.318} Si les _Mémoires_ d'Alfieri eussent été publiés en 1802[267], je n'aurais pas quitté Marseille sans visiter le rocher des bains du poète. Cet homme rude est arrivé une fois au charme de la rêverie et de l'expression:
[Note 267: Alfieri est mort en 1803. Ses _Mémoires_ furent publiés en 1804.]
«Après le spectacle, dit-il, un de mes amusements, à Marseille, était de me baigner presque tous les soirs dans la mer; j'avais trouvé un petit endroit fort agréable, sur une langue de terre placée à droite hors du port, où, en m'asseyant sur le sable, le dos appuyé contre un rocher, qui empêchait qu'on ne pût me voir du côté de la terre, je n'avais plus devant moi que le ciel et la mer. Entre ces deux immensités qu'embellissaient les rayons d'un soleil couchant, je passais, en rêvant, des heures délicieuses; et là, je serais devenu poète, si j'avais su écrire dans une langue quelconque.»
Je revins par le Languedoc et la Gascogne. À Nîmes, les Arènes et la Maison-Carrée n'étaient pas encore dégagées: cette année 1838, je les ai vues dans leur exhumation. Je suis aussi allé chercher Jean Reboul[268]. Je me défiais de ces ouvriers-poètes, qui ne sont ordinairement ni poètes, ni ouvriers: réparation à M. Reboul. {p.319} Je l'ai trouvé dans sa boulangerie; je me suis adressé à lui sans savoir à qui je parlais, ne le distinguant pas de ses compagnons de Cérès. Il a pris mon nom, et m'a dit qu'il allait voir si la personne que je demandais était chez elle. Il est revenu bientôt après et s'est fait connaître: il m'a mené dans son magasin; nous avons circulé dans un labyrinthe de sacs de farine, et nous sommes grimpés par une espèce d'échelle dans un petit réduit, comme dans la chambre haute d'un moulin à vent. Là, nous nous sommes assis et nous avons causé. J'étais heureux comme dans mon grenier à Londres, et plus heureux que dans mon fauteuil de ministre à Paris. M. Reboul a tiré d'une commode un manuscrit, et m'a lu des vers énergiques d'un poème qu'il compose sur le _Dernier jour_. Je l'ai félicité de sa religion et de son talent. Je me rappelais ces belles strophes _à un Exilé_:
Quelque chose de grand se couve dans le monde. Il faut, ô jeune roi, que ton âme y réponde..... Oh! ce n'est pas pour rien que, calmant notre deuil, Le ciel par un mourant fit révéler ta vie; Que quelque temps après, de ses enfants suivie, Aux yeux de l'univers, la nation ravie T'éleva dans ses bras sur le bord d'un cercueil!
[Note 268: Jean _Reboul_, né à Nîmes, le 23 janvier 1796, mort dans la même ville, le 1er juin 1864. Boulanger de son état, il n'abandonna pas sa profession, lorsque la gloire vint le chercher au fond de sa boutique. Son premier recueil de _Poésies_ (1836) eut cinq éditions. Il publia, en 1839, _le Dernier Jour_, poème en dix chants. En 1850, il fit jouer sur le théâtre de l'Odéon _le Martyre de Vivia_, mystère en trois actes et en vers. _Les Traditionnelles_ (1857) mirent le sceau à sa réputation. En 1848, le boulanger-poète avait été envoyé à l'Assemblée constituante par les électeurs royalistes du département du Gard.]
Il fallut me séparer de mon hôte, non sans souhaiter au poète les jardins d'Horace. J'aurais mieux aimé qu'il rêvât au bord de la Cascade de Tibur, que de le voir recueillir le froment broyé par la roue au-dessus de cette cascade. Il est vrai que Sophocle était peut-être un forgeron à Athènes, et que Plaute, à Rome, annonçait Reboul à Nîmes.
{p.320} Entre Nîmes et Montpellier, je passai sur ma gauche Aigues-Mortes, que j'ai visitée en 1838. Cette ville est encore tout entière avec ses tours et son enceinte: elle ressemble à un vaisseau de haut bord échoué sur le sable où l'ont laissée saint Louis, le temps et la mer. Le saint roi avait donné des _usages_ et statuts à la ville d'Aigues-Mortes: «Il veut que la prison soit telle, qu'elle serve non à l'extermination de la personne, mais à sa garde; que nulle information ne soit faite pour des paroles injurieuses; que l'adultère même ne soit recherché qu'en certains cas, et que le violateur d'une vierge, _volente vel nolente_, ne perde ni la vie, ni aucun de ses membres, _sed alio modo puniatur_.»
À Montpellier, je revis la mer, à qui j'aurais volontiers écrit comme le roi très-chrétien à la Confédération suisse: «Ma fidèle alliée et ma grande amie.» Scaliger aurait voulu faire de Montpellier _le nid de sa vieillesse_. Elle a reçu son nom de deux vierges saintes, _Mons puellarum_: de là la beauté de ses femmes. Montpellier, en tombant devant le cardinal de Richelieu, vit mourir la constitution aristocratique de la France.