Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 25
Parmi les abeilles qui composaient leur ruche, était la marquise de Custine, héritière des longs cheveux de Marguerite de Provence, femme de saint Louis, dont elle avait du sang[243]. J'assistai à sa prise de possession de Fervacques[244], et j'eus l'honneur de coucher dans le lit du Béarnais, de même que dans le lit de la reine Christine à Combourg. Ce n'était pas une petite {p.298} affaire que ce voyage: il fallait embarquer dans la voiture Astolphe de Custine[245], enfant, M. Berstoecher, le gouverneur, une vieille bonne alsacienne ne parlant qu'allemand, Jenny la femme de chambre, et Trim, chien fameux qui mangeait les provisions de la route. N'aurait-on pas pu croire que cette colonie se rendait à Fervacques pour jamais? et cependant le château n'était pas achevé de meubler que le signal du délogement fut donné. J'ai vu celle qui affronta l'échafaud d'un si grand courage, je l'ai vue, plus blanche qu'une Parque, vêtue de noir, la taille amincie par la mort, la tête ornée de sa seule chevelure de soie, je l'ai vue me sourire de ses lèvres pâles et de ses belles dents, lorsqu'elle quittait Sécherons, près Genève, pour expirer à Bex, à l'entrée du Valais; j'ai entendu son cercueil passer la nuit dans les rues solitaires de Lausanne, pour aller prendre sa place éternelle à Fervacques; {p.299} elle se hâtait de se cacher dans une terre qu'elle n'avait possédée qu'un moment, comme sa vie. J'avais lu sur le coin d'une cheminée du château ces méchantes rimes attribuées à l'amant de Gabrielle:
La dame de Fervacques Mérite de vives attaques.
[Note 243: Louise-Éléonore-Mélanie de _Sabran_, née à Paris le 18 mars 1770, décédée à Bex, en Suisse, le 25 juillet 1826. Elle avait épousé en 1787 Armand-Louis-Philippe-François de _Custine_, fils d'Adam-Philippe, comte de Custine, maréchal de camp des armées du roi. Son beau-père avait été guillotiné le 28 août 1793. Son mari était monté sur l'échafaud le 4 janvier 1794. Elle-même avait été enfermée aux Carmes et n'avait dû d'échapper au bourreau qu'à la révolution du 9 Thermidor.--Sa _Vie_ a été écrite par M. A. Bardoux, _Madame de Custine, d'après des documents inédits_. 1888. Voir l'_Appendice_, nº VII: _Chateaubriand et Mme de Custine_.]
[Note 244: Le château et le domaine de Fervacques sont situés près de Lisieux (Calvados). Fervacques appartenait au duc de Montmorency-Laval et à sa soeur la duchesse de Luynes. Mme de Custine l'acheta, le 27 octobre 1803, en son nom et au nom de son fils, au prix de 418 764 livres et une rente de 8 691 livres. Le château de Fervacques appartient aujourd'hui à M. le comte de Montgomery, qui a conservé à cette belle demeure son caractère historique.]
[Note 245: Astolphe-Louis-Léonor, marquis de _Custine_ (1793-1857). Son livre sur _la Russie en 1839_ (4 volumes in-8{o}, 1843) a obtenu, tant en France qu'à l'étranger, un grand et légitime succès. On lui doit, en outre, plusieurs autres ouvrages, qui furent aussi très justement remarqués: une Étude politique, mêlée de récits de voyages, en quatre volumes: _L'Espagne sous Ferdinand VII_ (1838); des romans: _Aloys, ou le Moine de Saint-Bernard_ (1827); _Ethel_ (1839); _Romuald ou la Vocation_ (1848); un drame en cinq actes et en vers, _Béatrix Cenci_, joué en 1833 sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin. Merveilleusement doué, il eût pu s'élever très haut, si sa vie n'eût dégradé son talent. Philarète Chasles a dit de lui, dans ses _Mémoires_ (tome I, p. 310). «Je n'ai connu que plus tard la véritable vie de cet être extraordinaire et malheureux, problème et type, phénomène et paradoxe, que le vice le plus odieux chevauchait, domptait, opprimait et ravalait; qui, au vu et au su de toute la société française, y pataugeait, y vivait..., qui subissait, tête basse, le mépris public; et qui d'autre côté était, sans se racheter, loyal, généreux, honnête, charitable, éloquent, spirituel, philosophe, distingué, presque poète.»]
Le soldat-roi en avait dit autant à bien d'autres: déclarations passagères des hommes, vite effacées et descendues de beautés en beautés jusqu'à madame de Custine. Fervacques a été vendu.
Je rencontrai encore la duchesse de Châtillon[246], laquelle, pendant mon absence des Cent-Jours, décora ma vallée d'Aulnay. Madame Lindsay[247], que je n'avais cessé de voir, me fit connaître Julie Talma[248]. Madame de Clermont-Tonnerre m'attira chez elle. Nous avions une grand'mère commune, et elle voulait bien m'appeler son cousin. Veuve du comte de Clermont-Tonnerre[249], {p.300} elle se remaria depuis au marquis de Talaru[250]. Elle avait, en prison, converti M. de La Harpe[251]. Ce fut par elle que je connus le peintre Neveu, enrôlé au nombre de ses cavaliers servants; Neveu me mit un moment en rapport avec Saint-Martin.
[Note 246: Depuis, Mme de Bérenger.]
[Note 247: D'après Sainte-Beuve, l'original d'Ellénore, dans l'_Adolphe_ de Benjamin Constant, était Mme Lindsay.]
[Note 248: Louise-Julie _Careau_, première femme de _Talma_, qu'elle avait épousé le 19 avril 1791. Le 6 février 1801, «sur leur demande mutuelle, faite à haute voix», le maire du Xe arrondissement de Paris, prononça entre eux le divorce. Talma se remaria l'année suivante (16 juin 1802) avec une de ses camarades de la Comédie-Française, Charlotte Vanhove, femme divorcée de Louis-Sébastien-Olympe Petit. Une séparation à l'amiable ne tarda pas du reste à éloigner l'un de l'autre Mlle Vanhove et Talma. Quant à Julie Talma, elle mourut en 1805. D'après Benjamin Constant, qui parle d'elle dans ses _Mélanges de littérature et de politique_, c'était une espèce de philosophe, un esprit «juste, étendu, toujours piquant, quelquefois profond»; elle «avait, ajoute son panégyriste, une raison exquise qui lui avait indiqué les opinions saines».]
[Note 249: Stanislas-Marie-Adélaïde, comte de _Clermont-Tonnerre_ (1757-1792), l'un des membres les plus éloquents de l'Assemblée constituante. Le 10 août 1792, une troupe armée pénétra dans son hôtel, sous prétexte d'y chercher des armes. Conduit à la section, il fut frappé en chemin d'un coup de feu tiré à bout portant; il se réfugia dans l'hôtel de Brissac, où la populace le poursuivit et le massacra.]
[Note 250: Louis-Justin-Marie, marquis de _Talaru_ (1769-1850). Il fut quelque temps, sous la Restauration, ambassadeur de France à Madrid. Nommé pair de France, le 17 août 1815, par la même ordonnance que Chateaubriand, il siégea dans la Chambre haute jusqu'au 24 février 1848.]
[Note 251: On lit dans la _Vie de M. Émery_, par l'abbé Gosselin, t. I, p. 130: «Mme la comtesse Stanislas de Clermont-Tonnerre, incarcérée au Luxembourg avec La Harpe, avait été l'instrument dont Dieu s'était servi pour la conversion de ce littérateur. Ce fait, rapporté sur un simple ouï-dire par M. Michaud, dans la _Biographie universelle_ (_Supplément_, article _Talaru_), est positivement attesté par M. Clausel de Coussergues, dans sa lettre à M. Faillon, du 20 mars 1843.»]
M. de Saint-Martin[252] avait cru trouver dans _Atala_ certain argot dont je ne me doutais pas, et qui lui prouvait une affinité de doctrines avec moi. Neveu, afin de lier deux frères, nous donna à dîner dans une chambre haute qu'il habitait dans les communs du Palais-Bourbon. J'arrivai au rendez-vous à six heures; le philosophe du ciel était à son poste. À sept {p.301} heures, un valet discret posa un potage sur la table, se retira et ferma la porte. Nous nous assîmes et nous commençâmes à manger en silence. M. de Saint-Martin, qui, d'ailleurs, avait de très-belles façons, ne prononçait que de courtes paroles d'oracle. Neveu répondait par des exclamations, avec des attitudes et des grimaces de peintre; je ne disais mot.
[Note 252: Louis-Claude de _Saint-Martin_, dit _le Philosophe inconnu_ (1743-1803). Ses principaux ouvrages sont _l'Homme de désir_ et _le Ministère de l'Homme-Esprit_. Il avait publié en 1799 un poème intitulé: _Le Crocodile ou la Guerre du bien et du mal, arrivée sous le règne de Louis XV, poème épico-magique en cent-deux chants, par un amateur de choses cachées_.]
Au bout d'une demi-heure, le nécromant rentra, enleva la soupe, et mit un autre plat sur la table: les mets se succédèrent ainsi un à un et à de longues distances. M. de Saint-Martin, s'échauffant peu à peu, se mit à parler en façon d'archange; plus il parlait, plus son langage devenait ténébreux. Neveu m'avait insinué, en me serrant la main, que nous verrions des choses extraordinaires, que nous entendrions des bruits: depuis six mortelles heures, j'écoutais et je ne découvrais rien. À minuit, l'homme des visions se lève tout à coup: je crus que l'esprit des ténèbres ou l'esprit divin descendait, que les sonnettes allaient faire retentir les mystérieux corridors; mais M. de Saint-Martin déclara qu'il était épuisé, et que nous reprendrions la conversation une autre fois; il mit son chapeau et s'en alla. Malheureusement pour lui, il fut arrêté à la porte et forcé de rentrer par une visite inattendue: néanmoins, il ne tarda pas à disparaître. Je ne l'ai jamais revu: il courut mourir dans le jardin de M. Lenoir-Laroche, mon voisin d'Aulnay[253].
[Note 253: Jean-Jacques _Lenoir-Laroche_ (1749-1825), avocat, député de Paris aux États-Généraux, ministre de la police du 16 au 28 juillet 1797, député de la Seine au Conseil des Anciens (1798-1799), membre du Sénat conservateur (1799-1814). Napoléon l'avait fait comte, Louis XVIII le fit pair de France dès le 4 juin 1814, et, par ordonnance du 31 août 1817, décida que la dignité de pair serait héréditaire dans sa famille. Chateaubriand aurait pu apprendre de _son voisin d'Aulnay_ comment on peut cultiver, sous tous les gouvernements, _l'Art de garder ses places_.]
{p.302} Je suis un sujet rebelle pour le Swedenborgisme: l'abbé Faria[254], à un dîner chez madame de Custine, se vanta de tuer un serin en le magnétisant: le serin fut le plus fort, et l'abbé, hors de lui, fut obligé de quitter la partie, de peur d'être tué par le serin: chrétien, ma seule présence avait rendu le trépied impuissant.
[Note 254: L'abbé Joseph _Faria_ (et non _Furia_, comme on l'a imprimé dans toutes les éditions des _Mémoires_), né à Goa (Indes orientales) vers 1755, mort à Paris en 1819. Il avait acquis comme magnétiseur une réputation qui lui valut d'être mis à la scène, dans un vaudeville intitulé _la Magnétismomanie_. Tout Paris voulut voir l'abbé Faria sous les traits de l'acteur Potier. Après le théâtre, le roman. Dans _le Comte de Monte-Cristo_, d'Alexandre Dumas, le célèbre magnétiseur joue un rôle important. Le romancier le fait mourir au château d'If.]
Une autre fois, le célèbre Gall[255], toujours chez madame de Custine, dîna près de moi sans me connaître, se trompa sur mon angle facial, me prit pour une grenouille, et voulut, quand il sut qui j'étais, raccommoder sa science d'une manière dont j'étais honteux pour lui. La forme de la tête peut aider à distinguer {p.303} le sexe dans les individus, à indiquer ce qui appartient à la bête, aux passions animales; quant aux facultés intellectuelles, la phrénologie en ignorera toujours. Si l'on pouvait rassembler les crânes divers des grands hommes morts depuis le commencement du monde, et qu'on les mît sous les yeux des phrénologistes sans leur dire à qui ils ont appartenu, ils n'enverraient pas un cerveau à son adresse: l'examen des _bosses_ produirait les méprises les plus comiques.
[Note 255: François-Joseph _Gall_(1758-1828), célèbre médecin allemand, né à Tiefenbrunn, près de Pforzheim (grand-duché de Bade). Il fut naturalisé français le 29 septembre 1819. L'un des créateurs de l'anatomie du cerveau, il fonda sur un ensemble d'observations exactes et d'applications hasardées la prétendue science de la phrénologie, qui fit tant de bruit, dans les premières années de ce siècle, parmi les médecins et les philosophes. Son principal ouvrage, paru de 1810 à 1818 en 4 volumes in-4{o}, accompagnés de 100 planches, a pour titre: _Anatomie et physiologie du système nerveux en général et du cerveau en particulier_, contenant «des observations sur la possibilité de reconnaître plusieurs dispositions intellectuelles et morales de l'homme et des animaux par la configuration de leur tête».]
Il me prend un remords: j'ai parlé de M. de Saint-Martin avec un peu de moquerie, je m'en repens. Cette moquerie, que je repousse continuellement et qui me revient sans cesse, me met en souffrance; car je hais l'esprit satirique comme étant l'esprit le plus petit, le plus commun et le plus facile de tous; bien entendu que je ne fais pas ici le procès à la haute comédie. M. de Saint-Martin était, en dernier résultat, un homme d'un grand mérite, d'un caractère noble et indépendant. Quand ses idées étaient explicables, elles étaient élevées et d'une nature supérieure. Ne devrais-je pas le sacrifice des deux pages précédentes à la généreuse et beaucoup trop flatteuse déclaration de l'auteur du _Portrait de M. de Saint-Martin fait par lui-même_[256]? Je ne balancerais pas à les effacer, si ce que je dis pouvait nuire le moins du monde à la renommée grave de M. de Saint-Martin et à l'estime qui s'attachera toujours à sa mémoire. Je vois du reste avec plaisir que mes souvenirs ne m'avaient pas trompé: M. de Saint-Martin n'a pas pu être tout à {p.304} fait frappé de la même manière que moi dans le dîner dont je parle; mais on voit que je n'avais pas inventé la scène et que le récit de M. de Saint-Martin ressemble au mien par le fond.
[Note 256: _Mon portrait historique et philosophique_, par M. de Saint-Martin. Cet écrit posthume du _Philosophe inconnu_ n'a été imprimé que tronqué et très incomplet.]
«Le 27 janvier 1803, dit-il, j'ai eu une entrevue avec M. de Chateaubriand dans un dîner arrangé pour cela, chez M. Neveu, à l'École polytechnique[257]. J'aurais beaucoup gagné à le connaître plus tôt: c'est le seul homme de lettres honnête avec qui je me sois trouvé en présence depuis que j'existe, et encore n'ai-je joui de sa conversation que pendant le repas. Car aussitôt après parut une visite qui le rendit muet pour le reste de la séance, et je ne sais quand l'occasion pourra renaître, parce que le roi de ce monde a grand soin de mettre des bâtons dans les roues de ma carriole. Au reste, de qui ai-je besoin, excepté de Dieu?»
[Note 257: Saint-Martin dit que le dîner chez M. Neveu eut lieu à l'_École polytechnique_. Chateaubriand nous a dit tout à l'heure que ce dîner avait eu lieu dans les «communs du _Palais-Bourbon_». Les deux récits ne se contredisent point. Le dîner est du 27 janvier 1803, et à cette date l'École polytechnique était installée au Palais-Bourbon; c'est seulement en 1804 qu'elle fut transportée dans l'ancien collège de Navarre, rue de la Montagne Sainte-Geneviève.]
M. de Saint-Martin vaut mille fois mieux que moi: la dignité de sa dernière phrase écrase du poids d'une nature sérieuse ma raillerie inoffensive.
J'avais aperçu M. de Saint-Lambert[258] et madame de {p.305} Houdetot[259] au Marais, représentant l'un et l'autre les opinions et les libertés d'autrefois, soigneusement empaillées et conservées: c'était le XVIIIe siècle expiré et marié à sa manière. Il suffit de tenir bon dans la vie pour que les illégitimités deviennent des légitimités. On se sent une estime infinie pour l'immoralité parce qu'elle n'a pas cessé d'être et que le temps l'a décorée de rides. À la vérité, deux vertueux époux, qui ne sont pas époux, et qui restent unis par respect humain, souffrent un peu de leur vénérable état; ils {p.306} s'ennuient et se détestent cordialement dans toute la mauvaise humeur de l'âge: c'est la justice de Dieu.
Malheur à qui le ciel accorde de longs jours!
[Note 258: Jean-François de _Saint-Lambert_ (1716-1803). Son poème des _Saisons_, publié en 1769, le fit entrer, l'année suivante, à l'Académie française. Dans son ouvrage sur les _Principes des moeurs chez toutes les nations, ou Catéchisme universel_ (1798, 3 vol. in-8), il enseigna que les vices et les vertus ne sont que des clauses de convention. Ce livre, outrageusement matérialiste, n'en fut pas moins désigné en 1810, par l'Institut, comme digne du grand prix de morale.]
[Note 259: Élisabeth-Françoise-Sophie _de La Live_ (1730-1813). Elle avait épousé en 1748 le général _de Houdetot_. Sa liaison avec Saint-Lambert subsista pendant presque un demi-siècle, dix ans de plus que celle de Philémon et Baucis, qui dura _par deux fois vingt étés_. En 1803, _Baucis_ avait 73 ans; _Philémon_ en avait 87. Norvins, qui vit Mme de Houdetot, en 1788, au château de Marais, a tracé d'elle ce portrait (_Mémorial_, I, 86): «Mme de Houdetot était née laide, d'une laideur repoussante, tellement louche qu'elle en paraissait borgne, et cette erreur lui était favorable. Âgée seulement de cinquante-huit ans en 1788, elle était si déformée que cet automne de la vieillesse était chez elle presque de la décrépitude. Elle ne voyait d'aucun de ces deux yeux dépareillés. Le son de sa voix était à la fois rauque et tremblant. Sa taille plus qu'incertaine était inégalement surplombée par de maigres épaules. Ses cheveux tout gris ne laissaient plus deviner leur couleur primitive. Mon père, qui l'avait vu marier, me disait plaisamment qu'elle était toujours aussi jolie que le jour de ses noces. Mme de Houdetot était une véritable ruine, qui en soutenait une autre...»--La comtesse de Houdetot était la belle-soeur de Mme de La Briche, propriétaire du château du Marais. «Une fois au Marais, dit encore Norvins, elle entrait en vacances... On avait bientôt oublié son incomparable laideur, car l'esprit et le sentiment, et jusqu'à la sociabilité, n'avaient rien perdu en elle de l'action, de la puissance, du charme qui jadis l'avaient si justement distinguée. Rien n'était encore plus imprévu, plus délicat, plus piquant que sa conversation.»]
Il devenait difficile de comprendre quelques pages des _Confessions_, quand on avait vu l'objet des transports de Rousseau: madame de Houdetot avait-elle conservé les lettres que Jean-Jacques lui écrivait, et qu'il dit avoir été plus brûlantes que celles de la _Nouvelle Héloïse_? On croit qu'elle en avait fait le sacrifice à Saint-Lambert.
À près de quatre-vingts ans madame de Houdetot s'écriait encore, dans des vers agréables:
Et l'amour me console! Rien ne pourra me consoler de lui.
Elle ne se couchait point qu'elle n'eût frappé trois fois à terre avec sa pantoufle, en disant à feu l'auteur des Saisons: «Bonsoir, mon ami!» C'était là à quoi se réduisait, en 1803, la philosophie du XVIIIe siècle.
La société de madame de Houdetot, de Diderot, de Saint-Lambert, de Rousseau, de Grimm, de madame d'Épinay, m'a rendu la vallée de Montmorency insupportable, et quoique, sous le rapport des faits, je sois bien aise qu'une relique des temps voltairiens soit tombée sous mes yeux, je ne regrette point ces temps. J'ai revu dernièrement, à Sannois[260], la maison qu'habitait madame de Houdetot; ce n'est plus qu'une coque {p.307} vide, réduite aux quatre murailles. Un âtre abandonné intéresse toujours; mais que disent des foyers où ne s'est assise ni la beauté, ni la mère de famille, ni la religion, et dont les cendres, si elles n'étaient dispersées, reporteraient seulement le souvenir vers des jours qui n'ont su que détruire?
[Note 260: Sannois, dans la canton d'Argenteuil, arrondissement de Versailles (Seine-et-Oise).]
* * * * *
Une contrefaçon du _Génie du Christianisme_, à Avignon, m'appela au mois d'octobre 1802 dans le midi de la France[261]. Je ne connaissais que ma pauvre Bretagne et les provinces du Nord, traversées par moi en quittant mon pays. J'allais voir le soleil de Provence, ce ciel qui devait me donner un avant-goût de l'Italie et de la Grèce, vers lesquelles mon instinct et la muse me poussaient. J'étais dans une disposition heureuse; ma réputation me rendait la vie légère: il y a beaucoup de songes dans le premier enivrement de la renommée, et les yeux se remplissent d'abord avec délices de la lumière qui se lève; mais que cette lumière s'éteigne, elle vous laisse dans l'obscurité; si elle dure, l'habitude de la voir vous y rend bientôt insensible.