Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2

Chapter 23

Chapter 233,452 wordsPublic domain

L'été passa: selon la coutume, je m'étais promis de le recommencer l'année suivante; mais l'aiguille ne revient point à l'heure qu'on voudrait ramener. Pendant l'hiver à Paris, je fis quelques nouvelles connaissances. M. Jullien, homme riche, obligeant, et convive joyeux, quoique d'une famille où l'on se tuait, avait une loge aux Français; il la prêtait à madame de Beaumont; j'allai quatre ou cinq fois au spectacle avec M. de Fontanes et M. Joubert. À mon entrée dans le monde, l'ancienne comédie était dans toute sa gloire; je la retrouvai dans sa complète décomposition; la tragédie se soutenait encore, grâce à mademoiselle Duchesnois[230] et surtout à Talma, arrivé à {p.274} la plus grande hauteur du talent dramatique. Je l'avais vu à son début; il était moins beau et pour ainsi dire moins jeune qu'à l'âge où je le revoyais: il avait pris la distinction, la noblesse et la gravité des années.

[Note 230: Catherine-Joséphine _Rafin_, dite _Mlle Duchesnois_, née le 5 juin 1777 à Saint-Saulves, près Valenciennes. Elle débuta au Théâtre-Français, le 3 août 1802, dans le rôle de Phèdre; quelques mois après, le 29 novembre, Mlle Georges débutait, à son tour, par le rôle de Clytemnestre, d'_Iphigénie_. Mlle Duchesnois était laide: bouche grande, nez gros et rond comme une pomme, figure marquée de petite vérole; mais son organe était doux, sonore, touchant; sa sensibilité mettait des larmes dans les yeux des auditeurs. Avec moins de talent, Mlle Georges subjugua aussitôt par l'éclat fulgurant de sa beauté la moitié du parterre. Deux partis se formèrent, et la querelle Georges-Duchesnois, _la guerre théâtrale_ (ainsi l'appellent les contemporains) divisa Paris pendant quatre ans, jusqu'au jour où les deux rivales se réconcilièrent (novembre 1806). Mlle Georges, d'ailleurs, le 11 mai 1808, disparaissait, pour aller à Vienne, à Saint-Pétersbourg, pour ne reparaître que le 2 octobre 1813 dans son rôle de début. Depuis 1808 jusqu'au succès de l'art romantique, Mlle Duchesnois occupa sans conteste le premier rang, comme tragédienne, à côté de Talma et de Lafon. Sa dernière représentation eut lieu le 30 mai 1833. Elle mourut le 8 février 1835.]

Le portrait que madame de Staël a fait de Talma dans son ouvrage sur l'Allemagne n'est qu'à moitié vrai: le brillant écrivain apercevait le grand acteur avec une imagination de femme, et lui donna ce qui lui manquait.

Il ne fallait pas à Talma le monde intermédiaire: il ne savait pas le _gentilhomme_; il ne connaissait pas notre ancienne société; il ne s'était pas assis à la table des châtelaines, dans la tour gothique au fond des bois; il ignorait la flexibilité, la variété de ton, la galanterie, l'allure légère des moeurs, la naïveté, la tendresse, l'héroïsme d'honneur, les dévouements chrétiens de la chevalerie: il n'était pas Tancrède, Coucy, ou, du moins, il les transformait en héros d'un moyen âge de sa création: Othello était au fond de Vendôme.

Qu'était-il donc, Talma? Lui, son siècle et le temps antique. Il avait les passions profondes et concentrées {p.275} de l'amour et de la patrie; elles sortaient de son sein par explosion. Il avait l'inspiration funeste, le dérangement de génie de la Révolution à travers laquelle il avait passé. Les terribles spectacles dont il fut environné se répétaient dans son talent avec les accents lamentables et lointains des choeurs de Sophocle et d'Euripide. Sa grâce, qui n'était point la grâce convenue, vous saisissait comme le malheur. La noire ambition, le remords, la jalousie, la mélancolie de l'âme, la douleur physique, la folie par les dieux et l'adversité, le deuil humain: voilà ce qu'il savait. Sa seule entrée en scène, le seul son de sa voix étaient puissamment tragiques. La souffrance et la pensée se mêlaient sur son front, respiraient dans son immobilité, ses poses, ses gestes, ses pas. _Grec_, il arrivait, pantelant et funèbre, des ruines d'Argos, immortel Oreste, tourmenté qu'il était depuis trois mille ans par les Euménides; _Français_, il venait des solitudes de Saint-Denis, où les Parques de 1793 avaient coupé le fil de la vie tombale des rois. Tout entier triste, attendant quelque chose d'inconnu, mais d'arrêté dans l'injuste ciel, il marchait, forçat de la destinée, inexorablement enchaîné entre la fatalité et la terreur.

Le temps jette une obscurité inévitable sur les chefs-d'oeuvre dramatiques vieillissants; son ombre portée change en Rembrandt les Raphaël les plus purs; sans Talma une partie des merveilles de Corneille et de Racine serait demeurée inconnue. Le talent dramatique est un flambeau; il communique le feu à d'autres flambeaux à demi éteints, et fait revivre des génies qui vous ravissent par leur splendeur renouvelée.

{p.276} On doit à Talma la perfection de la tenue de l'acteur. Mais la vérité du théâtre et le rigorisme du vêtement sont-ils aussi nécessaires à l'art qu'on le suppose? Les personnages de Racine n'empruntent rien de la coupe de l'habit: dans les tableaux des premiers peintres, les fonds sont négligés et les costumes inexacts. Les _fureurs_ d'Oreste ou la _prophétie_ de Joad, lues dans un salon par Talma en frac, faisaient autant d'effet que déclamées sur la scène par Talma en manteau grec ou en robe juive. Iphigénie était accoutrée comme madame de Sévigné, lorsque Boileau adressait ces beaux vers à son ami:

Jamais Iphigénie en Aulide immolée N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée Que, dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé, N'en a fait sous son nom verser la Champmeslé.

Cette correction dans la représentation de l'objet inanimé est l'esprit des arts de notre temps: elle annonce la décadence de la haute poésie et du vrai drame; on se contente des petites beautés, quand on est impuissant aux grandes; on imite, à tromper l'oeil, des fauteuils et du velours, quand on ne peut plus peindre la physionomie de l'homme assis sur ce velours et dans ces fauteuils. Cependant, une fois descendu à cette vérité de la forme matérielle, on se trouve forcé de la reproduire; car le public, matérialisé lui-même, l'exige.

* * * * *

Cependant j'achevais le _Génie du Christianisme_[231]: {p.277} Lucien en désira voir quelques épreuves; je les lui communiquai; il mit aux marges des notes assez communes.

[Note 231: C'est à Savigny, où il passa l'été et l'automne de 1801, que Chateaubriand acheva le _Génie du Christianisme_. Dans les premiers jours d'août. Mme de Beaumont écrit à Joubert, qui vient d'envoyer à son ami une traduction d'_Atala_, en italien: «M. de Chateaubriand me laisse entièrement le soin de vous remercier de son _Atala_. Il a jeté avec ravissement un coup d'oeil sur le vêtement italien de sa fille. C'est un plaisir qu'il vous doit, mais qu'il ne goûte qu'en courant, tant il est plongé dans son travail, il en perd le sommeil, le boire et le manger. À peine trouve-t-il un instant pour laisser échapper quelques soupirs vers le bonheur qui l'attend à Villeneuve. Au reste, je le trouve heureux de cette sorte d'enivrement qui l'empêche de sentir tout le vide de votre absence.» Et quelques lignes plus loin, dans la même lettre: «M. de Chateaubriand me charge de mille tendres compliments. Il est malade de travail.»--Le 19 septembre, elle écrit encore, toujours à Joubert: «M. de Chateaubriand travaille comme un nègre.»--Le 30 septembre, c'est Chateaubriand lui-même qui écrit à Fontanes: «Je touche enfin au bout de mon travail; encore quinze jours et tout ira bien...» et deux jours plus tard, le 2 octobre: «Le grand moment approche; du courage, du courage, vous me paraissez fort abattu. Eh! mordieu, réveillez-vous; montrez les dents. La race est lâche; on en a bon marché, quand on ose la regarder en face.»--À la fin de novembre, il était de retour à Paris et remettait son manuscrit aux imprimeurs.]

Quoique le succès de mon grand livre fût aussi éclatant que celui de la petite _Atala_, il fut néanmoins plus contesté: c'était un ouvrage grave où je ne combattais plus les principes de l'ancienne littérature et de la philosophie par un roman, mais où je les attaquais directement par des raisonnements et des faits. L'empire voltairien poussa un cri et courut aux armes. Madame de Staël se méprit sur l'avenir de mes études religieuses: on lui apporta l'ouvrage sans être coupé; elle passa ses doigts entre les feuillets, tomba sur le chapitre _la Virginité_, et elle dit à M. Adrien de Montmorency[232], {p.278} qui se trouvait avec elle: «Ah! mon Dieu! notre pauvre Chateaubriand! Cela va tomber à plat!» L'abbé de Boulogne ayant entre les mains quelques parties de mon travail, avant la mise sous presse, répondit à un libraire qui le consultait: «Si vous voulez vous ruiner, imprimez cela.» Et l'abbé de Boulogne a fait depuis un trop magnifique éloge de mon livre[233].

[Note 232: Anne-Pierre-Adrien de _Montmorency_, prince, puis duc de _Laval_, né à Paris le 19 octobre 1767. Marié à Charlotte de Luxembourg, dont il eut trois enfants, deux filles et un fils, Henri de Montmorency, qui lui fut enlevé à l'âge de vingt-trois ans, au mois de juin 1819.--Adrien de Montmorency fut successivement ambassadeur de France à Madrid en 1814, à Rome en 1821, à Vienne en 1828, à Londres en 1829. Il avait été admis, le 18 janvier 1820, à siéger à la Chambre des pairs, par droit héréditaire, en remplacement de son père, décédé. En 1830, il se démit de ses fonctions d'ambassadeur et de son titre de pair et rentra dans la vie privée. Il est mort à Paris le 16 juin 1837.--Cet homme d'esprit aurait peu goûté cette note, où il n'y a guère que des dates. «Les dates! disait-il un jour avec une certaine moue, c'est peu élégant!»]

[Note 233: L'abbé de _Boulogne_ (Étienne-Antoine) était né à Avignon le 26 décembre 1747. Arrêté trois fois pendant la Terreur, il fut condamné à la déportation, comme journaliste, au 18 fructidor. Napoléon le nomma évêque de Troyes en 1808; en 1811, il le faisait mettre au secret à Vincennes, exigeait sa démission, puis l'exilait à Falaise: l'évêque de Troyes était coupable d'avoir pris parti pour le Pape contre l'Empereur. Il reprit possession de son siège sous la Restauration, fut nommé en 1817 à l'archevêché de Vienne et élevé à la pairie le 31 octobre 1822. Il mourut à Paris le 13 mai 1825.--L'abbé de Boulogne avait collaboré à un grand nombre de revues et de journaux religieux et politiques. Son éloge du _Génie du Christianisme_ a paru en l'an XI (1803) dans les _Annales littéraires et morales_.]

Tout paraissait en effet annoncer ma chute: quelle espérance pouvais-je avoir, moi sans nom et sans prôneurs, de détruire l'influence de Voltaire, dominante depuis plus d'un demi-siècle, de Voltaire qui {p.279} avait élevé l'énorme édifice achevé par les encyclopédistes et consolidé par tous les hommes célèbres en Europe? Quoi! les Diderot, les d'Alembert, les Duclos, les Dupuis, les Helvétius, les Condorcet étaient des esprits sans autorité? Quoi! le monde devait retourner à la Légende dorée, renoncer à son admiration acquise à des chefs-d'oeuvre de science et de raison? Pouvais-je jamais gagner une cause que n'avaient pu sauver Rome armée de ses foudres, le clergé de sa puissance; une cause en vain défendue par l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, appuyé des arrêts du parlement, de la force armée et du nom du roi? N'était-il pas aussi ridicule que téméraire à un homme obscur de s'opposer à un mouvement philosophique tellement irrésistible qu'il avait produit la Révolution? Il était curieux de voir un pygmée _roidir ses petits bras_ pour étouffer les progrès du siècle, arrêter la civilisation et faire rétrograder le genre humain! Grâce à Dieu, il suffirait d'un mot pour pulvériser l'insensé: aussi M. Ginguené, en maltraitant le _Génie du Christianisme_ dans la _Décade_[234], déclarait {p.280} que la critique venait trop tard, puisque mon rabâchage était déjà oublié. Il disait cela cinq ou six mois après la publication d'un ouvrage que l'attaque de l'Académie française entière, à l'occasion des prix décennaux, n'a pu faire mourir.

[Note 234: Ginguené ne consacra pas moins de trois articles à l'ouvrage de son compatriote, dans la _Décade philosophique, littéraire et politique_ (numéros 27, 28 et 29 de l'an X (1802)). Ces trois articles furent immédiatement réunis par leur auteur en une brochure intitulée: _Coup d'oeil rapide sur le GÉNIE DU CHRISTIANISME, ou quelques pages sur les cinq volumes in-8{o}, publiés sous ce titre par François-Auguste Chateaubriand_; in-8{o} de 92 pages. Fontanes répondit à Ginguené, dans son _second extrait_ sur le _Génie du Christianisme_, inséré au _Mercure_ (1er jour complémentaire de l'an X, ou 18 septembre 1802). À quelques jours de là, le 1er vendémiaire an XI (23 septembre), Chateaubriand remerciait en ces termes son ami: «Je sors de chez La Harpe. Il est sous le charme. Il dit que vous finissez l'antique école et que j'en commence une nouvelle. Il est même un peu de mon avis, contre vous, en faveur de certaines divinités. C'est qu'il _fait agir Dieu, ses saints et ses prophètes_. Il m'a donné des vers pour le _Mercure_, il veut m'en donner d'autres pour ma seconde édition et faire de plus l'extrait de cette seconde édition. Enfin je ne puis vous dire tout le bien qu'il pense de votre ami, car j'en suis honteux. Il me passe jusqu'aux incorrections, et s'écrie: _Bah! bah! Ces gens-là ne voient pas que cela tient à la nature même de votre talent. Oh! laissez-moi faire! Je les ferai crier! Je serre dur!!_--Je vous répète ceci, mon cher ami, afin que vous ne vous repentiez pas de votre jugement, en le voyant confirmé par une telle autorité...»]

Ce fut au milieu des débris de nos temples que je publiai le _Génie du Christianisme_[235]. Les fidèles se crurent sauvés: on avait alors un besoin de foi, une avidité de consolations religieuses, qui venaient de la privation de ces consolations depuis longues années. Que de forces surnaturelles à demander pour tant d'adversités subies! Combien de familles mutilées avaient à chercher auprès du Père des hommes les enfants qu'elles avaient perdus! Combien de coeurs brisés, combien d'âmes devenues solitaires appelaient une main divine pour les guérir! On se précipitait dans la maison de Dieu, comme on entre dans la maison du médecin le jour d'une contagion. Les victimes de nos troubles (et que de sortes de victimes!) se sauvaient à l'autel; naufragés s'attachant au rocher, sur lequel ils cherchent leur salut.

[Note 235: Voir l'_Appendice_ nº VI: _Le Génie du Christianisme_.]

Bonaparte, désirant alors fonder sa puissance sur {p.281} la première base de la société, venait de faire des arrangements avec la cour de Rome: il ne mit d'abord aucun obstacle à la publication d'un ouvrage utile à la popularité de ses desseins; il avait à lutter contre les hommes qui l'entouraient et contre des ennemis déclarés du culte; il fut donc heureux d'être défendu au dehors par l'opinion que le _Génie du Christianisme_ appelait. Plus tard il se repentit de sa méprise: les idées monarchiques régulières étaient arrivées avec les idées religieuses.

Un épisode du _Génie du christianisme_, qui fit moins de bruit alors qu'_Atala_, a déterminé un des caractères de la littérature moderne; mais, au surplus, si _René_ n'existait pas, je ne l'écrirais plus; s'il m'était possible de le détruire, je le détruirais. Une famille de René poètes et de René prosateurs a pullulé: on n'a plus entendu que des phrases lamentables et décousues; il n'a plus été question que de vents et d'orages, que de mots inconnus livrés aux nuages et à la nuit. Il n'y a pas de grimaud sortant du collège qui n'ait rêvé être le plus malheureux des hommes; de bambin qui à seize ans n'ait épuisé la vie, qui ne se soit cru tourmenté par son génie; qui, dans l'abîme de ses pensées, ne se soit livré au _vague de ses passions_; qui n'ait frappé son front pâle et échevelé, et n'ait étonné les hommes stupéfaits d'un malheur dont il ne savait pas le nom, ni eux non plus.

Dans _René_, j'avais exposé une infirmité de mon siècle; mais c'était une autre folie aux romanciers d'avoir voulu rendre universelles des afflictions en dehors de tout. Les sentiments généraux qui composent le fond de l'humanité, la tendresse paternelle {p.282} et maternelle, la piété filiale, l'amitié, l'amour, sont inépuisables; mais les manières particulières de sentir, les individualités d'esprit et de caractère, ne peuvent s'étendre et se multiplier dans de grands et nombreux tableaux. Les petits coins non découverts du coeur de l'homme sont un champ étroit; il ne reste rien à recueillir dans ce champ après la main qui l'a moissonné la première. Une maladie de l'âme n'est pas un état permanent et naturel: on ne peut la reproduire, en faire une littérature, en tirer parti comme d'une passion générale incessamment modifiée au gré des artistes qui la manient et en changent la forme.

Quoi qu'il en soit, la littérature se teignit des couleurs de mes tableaux religieux, comme les affaires ont gardé la phraséologie de mes écrits sur la cité; _la Monarchie selon la Charte_ a été le rudiment de notre gouvernement représentatif, et mon article du _Conservateur_, sur _les intérêts moraux et les intérêts matériels_, a laissé ces deux désignations à la politique.

Des écrivains me firent l'honneur d'imiter _Atala_ et _René_, de même que la chaire emprunta mes récits des missions et des bienfaits du christianisme. Les passages dans lesquels je démontre qu'en chassant les divinités païennes des bois, notre culte élargi a rendu la nature à sa solitude; les paragraphes où je traite de l'influence de notre religion dans notre manière de voir et de peindre, où j'examine les changements opérés dans la poésie et l'éloquence; les chapitres que je consacre à des recherches sur les sentiments étrangers introduits dans les caractères {p.283} dramatiques de l'antiquité, renferment le germe de la critique nouvelle. Les personnages de Racine, comme je l'ai dit, sont et ne sont point des personnages grecs, ce sont des personnages chrétiens: c'est ce qu'on n'avait point du tout compris.

Si l'effet du _Génie du Christianisme_ n'eût été qu'une réaction contre des doctrines auxquelles on attribuait les malheurs révolutionnaires, cet effet aurait cessé avec la cause disparue; il ne se serait pas prolongé jusqu'au moment où j'écris. Mais l'action du _Génie du Christianisme_ sur les opinions ne se borna pas à une résurrection momentanée d'une religion qu'on prétendait au tombeau: une métamorphose plus durable s'opéra. S'il y avait dans l'ouvrage innovation de style, il y avait aussi changement de doctrine; le fond était altéré comme la forme; l'athéisme et le matérialisme ne furent plus la base de la croyance ou de l'incroyance des jeunes esprits; l'idée de Dieu et de l'immortalité de l'âme reprit son empire: dès lors, altération dans la chaîne des idées qui se lient les unes aux autres. On ne fut plus cloué dans sa place par un préjugé antireligieux; on ne se crut plus obligé de rester momie du néant, entourée de bandelettes philosophiques; on se permit d'examiner tout système, si absurde qu'on le trouvât, _fût-il même chrétien_.

Outre les fidèles qui revenaient à la voix de leur pasteur, il se forma, par ce droit de libre examen, d'autres fidèles _a priori_. Posez Dieu pour principe, et le Verbe va suivre: le Fils naît forcément du Père.

Les diverses combinaisons abstraites ne font que {p.284} substituer aux mystères chrétiens des mystères encore plus incompréhensibles: le panthéisme, qui, d'ailleurs, est de trois ou quatre espèces, et qu'il est de mode aujourd'hui d'attribuer aux intelligences éclairées, est la plus absurde des rêveries de l'Orient, remise en lumière par Spinosa: il suffit de lire à ce sujet l'article du sceptique Bayle sur ce juif d'Amsterdam. Le ton tranchant dont quelques-uns parlent de tout cela révolterait, s'il ne tenait au défaut d'études: on se paye de mots que l'on n'entend pas, et l'on se figure être des génies transcendants. Que l'on se persuade bien que les Abailard, les saint Bernard, les saint Thomas d'Aquin, ont porté dans la métaphysique une supériorité de lumières dont nous n'approchons pas; que les systèmes saint-simonien, phalanstérien, fouriériste, humanitaire, ont été trouvés et pratiqués par les diverses hérésies; que ce que l'on nous donne pour des progrès et des découvertes sont des vieilleries qui traînent depuis quinze cents ans dans les écoles de la Grèce et dans les collèges du moyen âge. Le mal est que les premiers sectaires ne purent parvenir à fonder leur république néo-platonicienne, lorsque Gallien permit à Plotin d'en faire l'essai dans la Campanie: plus tard, on eut le très grand tort de brûler les sectaires quand ils voulurent établir la communauté des biens, déclarer la prostitution sainte, en avançant qu'une femme ne peut, sans pécher, refuser un homme qui lui demande une union passagère au nom de Jésus-Christ: il ne fallait, disaient-ils, pour arriver à cette union, qu'anéantir son âme et la mettre un moment en dépôt dans le sein de Dieu.

{p.285} Le heurt que le _Génie du Christianisme_ donna aux esprits fit sortir le XVIIIe siècle de l'ornière, et le jeta pour jamais hors de sa voie: on recommença, ou plutôt on commença à étudier les sources du christianisme: en relisant les Pères (en supposant qu'on les eût jamais lus), on fut frappé de rencontrer tant de faits curieux, tant de science philosophique, tant de beautés de style de tous les genres, tant d'idées, qui, par une gradation plus ou moins sensible, faisaient le passage de la société antique à la société moderne: ère unique et mémorable de l'humanité, où le ciel communique avec la terre au travers d'âmes placées dans des hommes de génie.