Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2

Chapter 21

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Politesse réelle ou curieuse faiblesse, je me laissais quelquefois aller jusqu'à me croire obligé de remercier chez elles les dames inconnues qui m'envoyaient leurs noms avec leurs flatteries: un jour, à un quatrième étage, je trouvai une créature ravissante sous l'aile de sa mère, et chez qui je n'ai pas remis le pied. Une Polonaise m'attendait dans des salons de soie; mélange de l'odalisque et de la Valkyrie, elle avait l'air d'un perce-neige à blanches fleurs, ou {p.252} d'une de ces élégantes bruyères qui remplacent les autres filles de Flore, lorsque la saison de celles-ci n'est pas encore venue ou qu'elle est passée: ce choeur féminin, varié d'âge et de beauté, était mon ancienne sylphide réalisée. Le double effet sur ma vanité et mes sentiments pouvait être d'autant plus redoutable que jusqu'alors, excepté un attachement sérieux, je n'avais été ni recherché, ni distingué de la foule. Toutefois je le dois dire: m'eût-il été facile d'abuser d'une illusion passagère, l'idée d'une volupté advenue par les voies chastes de la religion révoltait ma sincérité: être aimé à travers le _Génie du christianisme_, aimé pour l'_Extrême-Onction_, pour la _Fête des Morts!_ Je n'aurais jamais été ce honteux tartufe.

J'ai connu un médecin provençal, le docteur Vigaroux; arrivé à l'âge où chaque plaisir retranche un jour, «il n'avait point, disait-il, de regret du temps ainsi perdu; sans s'embarrasser s'il donnait le bonheur qu'il recevait, il allait à la mort dont il espérait faire sa dernière délice.» Je fus cependant témoin de ses pauvres larmes lorsqu'il expira; il ne put me dérober son affliction; il était trop tard: ses cheveux blancs ne descendaient pas assez bas pour cacher et essuyer ses pleurs. Il n'y a de véritablement malheureux en quittant la terre que l'incrédule: pour l'homme sans foi, l'existence a cela d'affreux qu'elle fait sentir le néant; si l'on n'était point né, on n'éprouverait pas l'horreur de ne plus être: la vie de l'athée est un effrayant éclair qui ne sert qu'à découvrir un abîme.

Dieu de grandeur et de miséricorde! vous ne nous avez point jetés sur la terre pour des chagrins peu {p.253} dignes et pour un misérable bonheur! Notre désenchantement inévitable nous avertit que nos destinées sont plus sublimes. Quelles qu'aient été nos erreurs, si nous avons conservé une âme sérieuse et pensé à vous au milieu de nos faiblesses, nous serons transportés, quand votre bonté nous délivrera, dans cette région où les attachements sont éternels!

* * * * *

Je ne tardai pas à recevoir le châtiment de ma vanité d'auteur, la plus détestable de toutes, si elle n'en était la plus bête: j'avais cru pouvoir savourer _in petto_ la satisfaction d'être un sublime génie, non en portant, comme aujourd'hui, une barbe et un habit extraordinaires, mais en restant accoutré de la même façon que les honnêtes gens, distingué seulement par ma supériorité: inutile espoir! mon orgueil devait être puni; la correction me vint des personnes politiques que je fus obligé de connaître: la célébrité est un bénéfice à charge d'âmes.

M. de Fontanes était lié avec madame Bacciochi[210]; il me présenta à la soeur de Bonaparte, et bientôt au frère du premier consul, Lucien[211]. Celui-ci avait une maison {p.254} de campagne près de Senlis (le Plessis)[212], où j'étais contraint d'aller dîner; ce château avait appartenu au cardinal de Bernis. Lucien avait dans son jardin le tombeau de sa première femme[213], une dame moitié allemande et moitié espagnole, et le souvenir du poète cardinal. La nymphe nourricière d'un ruisseau creusé à la bêche était une mule qui tirait de l'eau d'un puits: c'était là le commencement de tous les fleuves que Bonaparte devait faire couler dans son empire. On travaillait à ma radiation; on me nommait déjà, et je me nommais moi-même tout haut _Chateaubriand_, oubliant qu'il me fallait appeler _Lassagne_. Des émigrés m'arrivèrent, entre autres MM. de Bonald et Chênedollé. Christian de Lamoignon, mon camarade d'exil à Londres, me conduisit chez madame Récamier: le rideau se baissa subitement entre elle et moi.

[Note 210: _Marie-Anne Bonaparte_, dite _Élisa_ (1774-1820), mariée en 1797 à son compatriote Félix-Pascal Bacciochi; princesse de Lucques et de Piombino en 1805, grande-duchesse de Toscane de 1808 à 1814; elle prit, en 1815, le titre de comtesse de Compignano. «Elle protégeait hautement le poète Fontanes», dit le baron de Méneval dans ses _Mémoires_, tome I, p. 67.]

[Note 211: «M. de Chateaubriand, revenu de l'émigration avant l'amnistie, avait été présenté par M. de Fontanes, son ami intime, à Mme Bacciochi, soeur du Premier Consul, et à son frère Lucien Bonaparte. Le frère et la soeur se déclarèrent les protecteurs de M. de Chateaubriand.» _Mémoires du baron de Méneval_, tome I, page 84.]

[Note 212: Le château du Plessis-Chamant.]

[Note 213: En 1794, Lucien-Bonaparte, âgé de dix-neuf ans, était garde-magasin des subsistances à Saint-Maximin (Var). Saint-Maximin s'appelait alors Marathon, et Lucien s'appelait _Brutus_. Brutus fit la cour à la soeur de l'aubergiste chez qui il logeait. Elle avait deux ans de plus que lui, n'avait reçu nulle instruction, ne savait pas même signer son nom--Catherine Boyer. Il l'épousa, le 15 floréal an II (4 mai 1794), par devant Jean-Baptiste Garnier, membre du Conseil général de la commune de Marathon. Nul membre de sa famille ne parut à ce mariage, pour lequel il s'était bien gardé de demander le consentement de sa mère et dont l'acte se trouvait entaché des illégalités les plus flagrantes. Devenu veuf au mois de mai 1800, il épousa, deux ans après, Marie-Laurence-Charlotte-Louise-Alexandrine de Bleschamp, femme divorcée de Jean-François-Hippolyte Jouberthon, ex-agent de change à Paris. La seconde femme de Lucien mourut seulement en 1855.]

La personne qui tint le plus de place dans mon existence, à mon retour de l'émigration, fut madame la comtesse de Beaumont. Elle demeurait une partie {p.255} de l'année au château de Passy[214], près Villeneuve-sur-Yonne, que M. Joubert habitait pendant l'été. Madame de Beaumont revint à Paris et désira me connaître.

[Note 214: Passy, dans l'Yonne, petit village voisin d'Étigny, et à quelques kilomètres de Sens.]

Pour faire de ma vie une longue chaîne de regrets, la Providence voulut que la première personne dont je fus accueilli avec bienveillance au début de ma carrière publique fût aussi la première à disparaître. Madame de Beaumont ouvre la marche funèbre de ces femmes qui ont passé devant moi. Mes souvenirs les plus éloignés reposent sur des cendres, et ils ont continué de tomber de cercueil en cercueil; comme le Pandit indien, je récite les prières des morts, jusqu'à ce que les fleurs de mon chapelet soient fanées.

Madame de Beaumont était fille d'Armand-Marc de Saint-Hérem, comte de Montmorin, ambassadeur de France à Madrid, commandant en Bretagne, membre de l'assemblée des Notables en 1787, et chargé du portefeuille des affaires étrangères sous Louis XVI, dont il était fort aimé: il périt sur l'échafaud, où le suivit une partie de sa famille[215].

[Note 215: Le comte de Montmorin, père de Mme de Beaumont, ne périt point sur l'échafaud; il fut massacré à l'Abbaye le 2 septembre 1792. «Percé de plusieurs coups en plein corps, dit M. Marcellin Boudet dans son livre sur _la Justice révolutionnaire en Auvergne_, haché, coupé, tailladé, il vivait encore. Ses bourreaux l'empalèrent et le portèrent ainsi aux portes de l'Assemblée nationale.» Le lendemain, 3 septembre, son cousin, Louis-Victor-Hippolyte-Luce de Montmorin, fut égorgé à la Conciergerie où, par un sanglant déni de justice, il avait été ramené après son acquittement par le tribunal criminel du 17 août.--Mme de Montmorin, mère de Mme de Beaumont, fut guillotinée le 21 floréal au II (10 mai 1794); son second fils fut guillotiné avec elle. Sa fille aînée, mariée au comte de la Luzerne, mourut le 10 juillet 1794, à l'archevêché, devenu l'hôpital des prisons.]

{p.256} Madame de Beaumont, plutôt mal que bien de figure, est fort ressemblante dans un portrait fait par madame Lebrun. Son visage était amaigri et pâle; ses yeux, coupés en amande, auraient peut-être jeté trop d'éclat, si une suavité extraordinaire n'eût éteint à demi ses regards en les faisant briller languissamment, comme un rayon de lumière s'adoucit en traversant le cristal de l'eau. Son caractère avait une sorte de roideur et d'impatience qui tenait à la force de ses sentiments et au mal intérieur qu'elle éprouvait. Âme élevée, courage grand, elle était née pour le monde d'où son esprit s'était retiré par choix et malheur; mais quand une voix amie appelait au dehors cette intelligence solitaire, elle venait et vous disait quelques paroles du ciel. L'extrême faiblesse de madame de Beaumont rendait son expression lente, et cette lenteur touchait; je n'ai connu cette femme affligée qu'au moment de sa fuite; elle était déjà frappée de mort, et je me consacrai à ses douleurs. J'avais pris un logement rue Saint-Honoré, à l'hôtel d'Étampes[216], près de la rue Neuve-du-Luxembourg. Madame de Beaumont occupait dans cette dernière rue un appartement ayant vue sur les jardins du ministère de {p.257} la justice[217]. Je me rendais chaque soir chez elle, avec ses amis et les miens, M. Joubert, M. de Fontanes, M. de Bonald, M. Molé, M. Pasquier, M. Chênedollé, hommes qui ont occupé une place dans les lettres et dans les affaires.

[Note 216: On lit dans une lettre de Mme de Beaumont à Chênedollé, du 7 fructidor an X (25 août 1802): «Il (Chateaubriand) est dans son nouveau logement, _Hôtel d'Étampes_, nº 84. Ce logement est charmant, mais il est bien haut. Toute la société vous regrette et vous désire: mais M. Joubert est dans les grands abattements, M. de Chateaubriand est enrhumé, Fontanes tout honteux et la plus aimable des sociétés ne bat que d'une aile.»]

[Note 217: M. Pasquier, dans ses _Mémoires_ (t. I, p. 206), dit, de son côté: «J'eus l'occasion de connaître Mme de Beaumont: je lui avais cédé l'appartement que j'occupais rue du Luxembourg (rue Neuve-du-Luxembourg). Le charme de sa personne, son esprit supérieur m'attachèrent bien vite à elle... Seule de sa famille, elle avait survécu, retirée dans une chaumière aux environs de Montbard; revenue à Paris pour tâcher de retrouver quelques débris de sa fortune, elle ne tarda pas à réunir autour d'elle une société d'élite. Je citerai en première ligne Mme de Vintimille..., Mme de Saussure venait souvent avec Mme de Staël... M. de Fontanes était parmi les habitués, ainsi que M. Joubert... Je citerai encore MM. Gueneau de Mussy, Chênedollé, Molé, parmi ceux qui, presque chaque jour, venaient depuis sept heures jusqu'à onze heures du soir rue de Luxembourg. Enfin, M. de Chateaubriand, qui devait tenir une si grande place dans la vie de Mme de Beaumont».]

Plein de manies et d'originalités, M. Joubert[218] manquera {p.258} éternellement à ceux qui l'ont connu. Il avait une prise extraordinaire sur l'esprit et sur le coeur, et quand une fois il s'était emparé de vous, son image était là comme un fait, comme une pensée fixe, comme une obsession qu'on ne pouvait plus chasser. Sa grande prétention était au calme et personne n'était aussi troublé que lui: il se surveillait pour arrêter ces émotions de l'âme qu'il croyait nuisibles à sa santé, et toujours ses amis venaient déranger les précautions qu'il avait prises pour se bien porter, car il ne se pouvait empêcher d'être ému de leur tristesse ou de leur joie: c'était un égoïste qui ne s'occupait que des autres. Afin de retrouver des forces, il se croyait souvent obligé de fermer les yeux et de ne point parler pendant des heures entières. Dieu sait quel bruit et quel mouvement se passaient intérieurement chez lui, pendant ce silence et ce repos qu'il s'ordonnait. M. Joubert changeait à chaque moment de diète et de régime, vivant un jour de lait, un autre jour de viande hachée, se faisant cahoter au grand trot sur les chemins les plus rudes, ou traîner au petit pas dans les {p.259} allées les plus unies. Quand il lisait, il déchirait de ses livres les feuilles qui lui déplaisaient, ayant, de la sorte, une bibliothèque à son usage, composée d'ouvrages évidés, renfermés dans des couvertures trop larges.

[Note 218: Joseph _Joubert_, né le 6 mai 1754 à Montignac, dans le Périgord. Après avoir professé quelque temps chez les Pères de la Doctrine chrétienne à Toulouse, il vint à Paris en 1778, et s'y lia avec Marmontel, d'Alembert, La Harpe, surtout avec Diderot, et un peu plus tard avec Fontanes. Élu juge de paix à Montignac en 1790, il exerça deux ans ces fonctions, puis se retira en Bourgogne, où il se maria. Il était voisin du château de Passy, où s'étaient réfugiés tous les membres de la famille Montmorin. Tous furent arrêtés au mois de février 1794 par ordre du Comité de sûreté générale, et jetés dans des charrettes qui devaient les conduire à Paris. Au moment où le triste convoi franchissait les grilles du parc, Mme de Beaumont, malade depuis quelque temps, se trouva dans un tel état de faiblesse que les envoyés du Comité, moins peut-être par un sentiment de pitié que par le désir de ne pas retarder le départ, la firent déposer sur le chemin. Elle erra quelque temps dans la campagne en proie à une grande frayeur et fut recueillie par les paysans, à Étigny, non loin de Passy. M. et Mme Joubert informés de son malheur, voulurent lui venir en aide, et après avoir cherché longtemps sa retraite, ils la découvrirent un jour devant la porte de sa chaumière; ils l'emmenèrent sous leur toit et s'efforcèrent, par des soins assidus, de rétablir sa santé et de calmer sa douleur. M. et Mme Joubert n'avaient pas d'enfant; jusqu'à la fin maintenant, quelque chose de paternel se mêlera à leur affection pour la malheureuse fille des Montmorin. En 1809, Joubert fut nommé, grâce à Fontanes, inspecteur général de l'Université. Il mourut le 4 mai 1824.--Longtemps après sa mort, on a tiré de ses manuscrits deux volumes: _Pensées, Essais, Maximes et Correspondance de Joubert_;--deux volumes exquis et qui ne périront point, car ils justifient en tout sa devise: _Excelle, et tu vivras!_]

Profond métaphysicien, sa philosophie, par une élaboration qui lui était propre, devenait peinture ou poésie; Platon à coeur de La Fontaine, il s'était fait l'idée d'une perfection qui l'empêchait de rien achever. Dans des manuscrits trouvés après sa mort, il dit: «Je suis comme une harpe éolienne, qui rend quelques beaux sons et qui n'exécute aucun air.» Madame Victorine de Chastenay prétendait _qu'il avait l'air d'une âme qui avait rencontré par hasard un corps, et qui s'en tirait comme elle pouvait_: définition charmante et vraie[219].

[Note 219: Voici comment la comtesse de Chastenay, au tome II de ses _Mémoires_, page 82, s'exprime au sujet de Joubert: «J'ai dit de M. Joubert qu'en lui tout était âme et que _cette âme, qui semblait n'avoir rencontré un corps que par hasard, en ressortait de tous côtés et ne s'en arrangeait qu'à peu près_. M. Joubert était tout cela et tout esprit, parce qu'il était tout âme. Essentiellement bon, original sans s'en douter, parce qu'il vivait étranger au monde et confiné dans le soin de la plus frêle santé, sa femme l'aimait trop pour qu'il fût égoïste; il ne l'était pas, et j'ai toujours considéré comme une chose salutaire d'être aimé tendrement.»]

Nous riions des ennemis de M. de Fontanes, qui le voulaient faire passer pour un politique profond et dissimulé: c'était tout simplement un poète irascible, franc jusqu'à la colère, un esprit que la contrariété poussait à bout, et qui ne pouvait pas plus cacher son opinion qu'il ne pouvait prendre celle d'autrui. Les principes littéraires de son ami Joubert n'étaient pas {p.260} les siens: celui-ci trouvait quelque chose de bon partout et dans tout écrivain; Fontanes, au contraire, avait horreur de telle ou telle doctrine, et ne pouvait entendre prononcer le nom de certains auteurs. Il était ennemi juré des principes de la composition moderne: transporter sous les yeux du lecteur l'action matérielle, le crime besognant ou le gibet avec sa corde, lui paraissait des énormités; il prétendait qu'on ne devait jamais apercevoir l'objet que dans un milieu poétique, comme sous un globe de cristal. La douleur s'épuisant machinalement par les yeux ne lui semblait qu'une sensation du Cirque ou de la Grève; il ne comprenait le sentiment tragique qu'ennobli par l'admiration, et changé, au moyen de l'art, en une _pitié charmante_. Je lui citais des vases grecs: dans les arabesques de ces vases, on voit le corps d'Hector traîné au char d'Achille, tandis qu'une petite figure, qui vole en l'air, représente l'ombre de Patrocle, consolée par la vengeance du fils de Thétis. «Eh bien! Joubert, s'écria Fontanes, que dites-vous de cette métamorphose de la muse? comme ces Grecs respectaient l'âme!» Joubert se crut attaqué, et il mit Fontanes en contradiction avec lui-même en lui reprochant son indulgence pour moi.

Ces débats, souvent très comiques, étaient à ne point finir: un soir, à onze heures et demie, quand je demeurais place Louis XV, dans l'attique de l'hôtel de madame de Coislin, Fontanes remonta mes quatre-vingt-quatre marches pour venir furieux, en frappant du bout de sa canne, achever un argument qu'il avait laissé interrompu: il s'agissait de Picard, qu'il mettait, dans ce moment-là, fort au-dessus de Molière; il {p.261} se serait donné de garde d'écrire un seul mot de ce qu'il disait: Fontanes parlant et Fontanes la plume à la main étaient deux hommes.

C'est M. de Fontanes, j'aime à le redire, qui encouragea mes premiers essais; c'est lui qui annonça le _Génie du Christianisme_; c'est sa muse qui, pleine d'un dévouement étonné, dirigea la mienne dans les voies nouvelles où elle s'était précipitée; il m'apprit à dissimuler la difformité des objets par la manière de les éclairer; à mettre, autant qu'il était en moi, la langue classique dans la bouche de mes personnages romantiques.

Il y avait jadis des hommes conservateurs du goût, comme ces dragons qui gardaient les pommes d'or du jardin des Hespérides; ils ne laissaient entrer la jeunesse que quand elle pouvait toucher au fruit sans le gâter.

Les écrits de mon ami vous entraînent par un cours heureux; l'esprit éprouve un bien-être et se trouve dans une situation harmonieuse où tout charme et rien ne blesse. M. de Fontanes revoyait sans cesse ses ouvrages; nul, plus que ce maître des vieux jours, n'était convaincu de l'excellence de la maxime: «Hâte-toi lentement.» Que dirait-il donc, aujourd'hui qu'au moral comme au physique, on s'évertue à supprimer le chemin, et que l'on croit ne pouvoir jamais aller assez vite? M. de Fontanes préférait voyager au gré d'une délicieuse mesure. Vous avez vu ce que j'ai dit de lui quand je le retrouvai à Londres; les regrets que j'exprimais alors, il me faut les répéter ici: la vie nous oblige sans cesse à pleurer par anticipation ou par souvenir.

{p.262} M. de Bonald[220] avait l'esprit délié; on prenait son ingéniosité pour du génie; il avait rêvé sa politique métaphysique à l'armée de Condé, dans la Forêt-Noire, de même que ces professeurs d'Iéna et de Goettingue qui marchèrent depuis à la tête de leurs écoliers et se firent tuer pour la liberté de l'Allemagne. Novateur, quoiqu'il eût été mousquetaire sous Louis XVI, il regardait les anciens comme des enfants en politique et en littérature; et il prétendait, en employant le premier la fatuité du langage actuel, que le grand maître de l'Université n'était _pas encore assez avancé pour entendre cela_.

[Note 220: Louis-Gabriel-Ambroise, vicomte de _Bonald_ (1754-1840), député de l'Aveyron de 1815 à 1823, pair de France de 1823 à 1830, membre de l'Académie française. Ses principaux ouvrages sont: le _Traité du Divorce_ (1802); la _Législation primitive_, qui parut, la même année, tout à côté du _Génie du Christianisme_, et dans le même sens réparateur; les _Recherches philosophiques sur les premiers Objets des connaissances morales_ (1819). Chateaubriand ne rend pas ici suffisante justice à ce grand esprit, pour qui le comte de Marcellus a composé cette épitaphe:

_Hic jacet in Christo, in Christo vixitque Bonaldus; Pro quo pugnavit, nunc videt ipse Deum. Græcia miraturque suum jacetque Platonem; Hic par ingenio, sed pietate prior._]

Chênedollé[221], avec du savoir et du talent, non pas naturel, mais appris, était si triste, qu'il se surnommait {p.263} _le Corbeau_[222]: il allait à la maraude dans mes ouvrages. Nous avions fait un traité: je lui avais abandonné mes ciels, mes vapeurs, mes nuées: mais il était convenu qu'il me laisserait mes brises, mes vagues et mes forêts.