Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 20
La place des Victoires et celle de Vendôme pleuraient les effigies absentes du grand roi; la communauté des Capucines était saccagée; le cloître intérieur servait de retraite à la fantasmagorie de Robertson. Aux Cordeliers, je demandai en vain la nef gothique où j'avais aperçu Marat et Danton dans leur primeur. Sur le quai des Théatins, l'église de ces religieux était devenue un café et une salle de danseurs de corde. À la porte, une enluminure représentait des funambules, et on lisait en grosses lettres: _Spectacle gratis_. Je m'enfonçai avec la foule dans cet antre perfide: je ne fus pas plutôt assis à ma place, que des garçons entrèrent serviette à la main et criant comme des enragés: «Consommez messieurs! consommez!» {p.241} Je ne me le fis pas dire deux fois, et je m'évadai piteusement aux cris moqueurs de l'assemblée, parce que je n'avais pas de quoi _consommer_[202].
[Note 202: Chateaubriand, à cette date, était à la lettre, sans le sou. Le 30 juillet 1800, il écrivait à Fontanes:
«Je vous envoie, mon cher ami, un Mémoire que de Sales m'a laissé pour vous:
«Rendez-moi deux services; Donnez-moi d'abord un mot pour le médecin. Tâchez ensuite de m'emprunter vingt-cinq louis.
«J'ai reçu de mauvaises nouvelles de ma famille, et je ne sais plus comment faire pour attendre l'autre époque de ma fortune, chez Migneret. Il est dur d'être inquiet sur ma vie pendant que j'achève l'oeuvre du Seigneur. Juste et belle Révolution! Ils ont tout vendu. Me voilà comme au sortir du ventre de ma mère, car mes chemises même ne sont pas françaises. Elles sont de la charité d'un autre peuple. Tirez-moi donc d'affaire, si vous le pouvez, mon cher ami. Vingt-cinq louis me feront vivre jusqu'à la publication qui décidera de mon sort. Alors le livre paiera tout, si tel est le bon plaisir de Dieu, qui jusqu'à présent ne m'a pas été très favorable.
«Tout à vous,
«LA SAGNE.»
La lettre porte pour suscription: _Au citoyen Fontanes, rue Honoré_.]
* * * * *
La Révolution s'est divisée en trois parties qui n'ont rien de commun entre elles: la République, l'Empire et la Restauration; ces trois mondes divers, tous trois aussi complètement finis les uns que les autres, semblent séparés par des siècles. Chacun de ces trois mondes a eu un principe fixe: le principe de la République était l'égalité, celui de l'Empire la force, celui de la Restauration la liberté. L'époque républicaine est la plus originale et la plus profondément gravée, parce qu'elle a été unique dans l'histoire: jamais on n'avait vu, jamais on ne reverra {p.242} l'ordre physique produit par le désordre moral, l'unité sortie du gouvernement de la multitude, l'échafaud substitué à la loi et obéi au nom de l'humanité.
J'assistai, en 1801, à la seconde transformation sociale. Le pêle-mêle était bizarre: par un travestissement convenu, une foule de gens devenaient des personnages qu'ils n'étaient pas: chacun portait son nom de guerre ou d'emprunt suspendu à son cou, comme les Vénitiens, au carnaval, portent à la main un petit masque pour avertir qu'ils sont masqués. L'un était réputé Italien ou Espagnol, l'autre Prussien ou Hollandais: j'étais Suisse. La mère passait pour être la tante de son fils, le père pour l'oncle de sa fille; le propriétaire d'une terre n'en était que le régisseur. Ce mouvement me rappelait, dans un sens contraire, le mouvement de 1789, lorsque les moines et les religieux sortirent de leur cloître et que l'ancienne société fut envahie par la nouvelle: celle-ci, après avoir remplacé celle-là, était remplacée à son tour.
Cependant le monde ordonné commençait à renaître; on quittait les cafés et la rue pour rentrer dans sa maison; on recueillait les restes de sa famille; on recomposait son héritage en en rassemblant les débris, comme, après une bataille, on bat le rappel et l'on fait le compte de ce que l'on a perdu. Ce qui demeurait d'églises entières se rouvrait: j'eus le bonheur de sonner la trompette à la porte du temple. On distinguait les vieilles générations républicaines qui se retiraient, des générations impériales qui s'avançaient. Des généraux de la réquisition, {p.243} pauvres, au langage rude, à la mine sévère, et qui, de toutes leurs campagnes, n'avaient remporté que des blessures et des habits en lambeaux, croisaient les officiers brillants de dorure de l'armée consulaire. L'émigré rentré causait tranquillement avec les assassins de quelques-uns de ses proches. Tous les portiers, grands partisans de feu M. de Robespierre, regrettaient les spectacles de la place Louis XV, où l'on coupait la tête à _des femmes_ qui, me disait mon propre concierge de la rue de Lille, _avaient le cou blanc comme de la chair de poulet_. Les septembriseurs, ayant changé de nom et de quartier, s'étaient faits marchands de pommes cuites au coin des bornes; mais ils étaient souvent obligés de déguerpir, parce que le peuple, qui les reconnaissait, renversait leur échoppe et les voulait assommer. Les révolutionnaires enrichis commençaient à s'emménager dans les grands hôtels vendus du faubourg Saint-Germain. En train de devenir barons et comtes, les Jacobins ne parlaient que des horreurs de 1793, de la nécessité de châtier les prolétaires et de réprimer les excès de la populace. Bonaparte, plaçant les Brutus et les Scévola à sa police, se préparait à les barioler de rubans, à les salir de titres, à les forcer de trahir leurs opinions et de déshonorer leurs crimes. Entre tout cela poussait une génération vigoureuse semée dans le sang, et s'élevant pour ne plus répandre que celui de l'étranger: de jour en jour s'accomplissait la métamorphose des républicains en impérialistes et de la tyrannie de tous dans le despotisme d'un seul.
{p.244} Tout en m'occupant à retrancher, augmenter, changer les feuilles du _Génie du christianisme_, la nécessité me forçait de suivre quelques autres travaux. M. de Fontanes rédigeait alors le _Mercure de France_; il me proposa d'écrire dans ce journal. Ces combats n'étaient pas sans quelque péril: on ne pouvait arriver à la politique que par la littérature, et la police de Bonaparte entendait à demi-mot. Une circonstance singulière, en m'empêchant de dormir, allongeait mes heures et me donnait plus de temps. J'avais acheté deux tourterelles; elles roucoulaient beaucoup: en vain je les enfermais la nuit dans ma petite malle de voyageur; elles n'en roucoulaient que mieux. Dans un des moments d'insomnie qu'elles me causaient, je m'avisai d'écrire pour le _Mercure_ une lettre à madame de Staël[203]. Cette boutade me fit tout à coup sortir de l'ombre; ce que n'avaient pu faire mes deux gros volumes sur les _Révolutions_, quelques pages d'un journal le firent. Ma tête se montrait un peu au-dessus de l'obscurité.
[Note 203: Cette lettre à Mme de Staël avait exactement pour titre: _Lettre à M. de Fontanes sur la deuxième édition de l'ouvrage de Mme de Staël (De la littérature considérée dans ses rapports avec la morale, etc.)_. Cette lettre était signée: l'_Auteur du Génie du Christianisme_. Elle fut imprimée dans le _Mercure_ du 1er nivôse an IX (22 décembre 1800). C'est un des plus éloquents écrits de Chateaubriand. Il figure maintenant dans toutes les éditions du _Génie du Christianisme_, auquel il se rattache de la façon la plus étroite.]
Ce premier succès semblait annoncer celui qui l'allait suivre. Je m'occupais à revoir les épreuves d'Atala (épisode renfermé, ainsi que _René_, dans le _Génie du christianisme_) lorsque je m'aperçus que des feuilles me manquaient. La peur me prit: je crus qu'on avait {p.245} dérobé mon roman, ce qui assurément était une crainte bien peu fondée, car personne ne pensait que je valusse la peine d'être volé. Quoi qu'il en soit, je me déterminai à publier _Atala_ à part, et j'annonçai ma résolution dans une lettre adressée au _Journal des Débats_ et au _Publiciste_[204].
[Note 204: Voici cette lettre:
«CITOYEN,
«Dans mon ouvrage sur le _Génie du Christianisme_, ou _les Beautés de la religion chrétienne_, il se trouve une partie entière consacrée à la _poétique du Christianisme_. Cette partie se divise en quatre livres: poésie, beaux-arts, littérature, harmonies de la religion avec les scènes de la nature et les passions du coeur humain. Dans ce livre, j'examine plusieurs sujets qui n'ont pu entrer dans les précédents, tels que les effets des ruines gothiques comparées aux autres sortes de ruines, les sites des monastères dans la solitude, etc. Ce livre est terminé par une anecdote extraite de mes voyages en Amérique, et écrite sous les huttes mêmes des sauvages; elle est intitulée _Atala_, etc. Quelques épreuves de cette petite histoire s'étant trouvées égarées, pour prévenir un accident qui me causerait un tort infini, je me vois obligé de l'imprimer à part, avant mon grand ouvrage.
«Si vous vouliez, citoyen, me faire le plaisir de publier ma lettre, vous me rendriez un important service.
«J'ai l'honneur d'être, etc.»
La lettre est signée: _l'Auteur du Génie du Christianisme_. Elle parut dans le _Journal des Débats_, du 10 germinal, an IX (31 mars 1801).]
Avant de risquer l'ouvrage au grand jour, je le montrai à M. de Fontanes: il en avait déjà lu des fragments en manuscrit à Londres. Quand il fut arrivé au discours du père Aubry, au bord du lit de mort d'Atala, il me dit brusquement d'une voix rude: «Ce n'est pas cela; c'est mauvais; refaites cela!» Je me retirai désolé; je ne me sentais pas capable de mieux faire. Je voulais jeter le tout au feu; je passai depuis {p.246} huit heures jusqu'à onze heures du soir dans mon entre-sol, assis devant ma table, le front appuyé sur le dos de mes mains étendues et ouvertes sur mon papier. J'en voulais à Fontanes; je m'en voulais; je n'essayais pas même d'écrire, tant je désespérais de moi. Vers minuit, la voix de mes tourterelles m'arriva, adoucie par l'éloignement et rendue plus plaintive par la prison où je les tenais renfermées: l'inspiration me revint; je traçai de suite le discours du missionnaire, sans une seule interligne, sans en rayer un mot, tel qu'il est resté et tel qu'il existe aujourd'hui. Le coeur palpitant, je le portai le matin à Fontanes, qui s'écria: «C'est cela! c'est cela! je vous l'avais bien dit, que vous feriez mieux!»
C'est de la publication d'_Atala_[205] que date le bruit que j'ai fait dans ce monde: je cessai de vivre de moi-même et ma carrière publique commença. Après tant de succès militaires, un succès littéraire paraissait un prodige; on en était affamé. L'étrangeté de l'ouvrage ajoutait à la surprise de la foule. _Atala_ tombant au milieu de la littérature de l'Empire, de cette école classique, vieille rajeunie dont la seule {p.247} vue inspirait l'ennui, était une sorte de production d'un genre inconnu. On ne savait si l'on devait la classer parmi les _monstruosités_ ou parmi les _beautés_; était-elle Gorgone ou Vénus? Les académiciens assemblés dissertèrent doctement sur son sexe et sur sa nature, de même qu'ils firent des rapports sur le _Génie du christianisme_. Le vieux siècle la repoussa, le nouveau l'accueillit.
[Note 205: Fontanes, dans le _Mercure_ du 16 germinal an IX (6 avril 1801), annonçait, en ces termes, la publication prochaine d'_Atala_: «L'auteur est le même dont on a déjà parlé plus d'une fois, en annonçant son grand travail sur les beautés morales et poétiques du christianisme. Celui qui écrit l'aime depuis douze ans et il l'a retrouvé, d'une manière inattendue, dans des jours d'exil et de malheurs; mais il ne croit pas que les illusions de l'amitié se mêlent à ses jugements.»--Le _Journal des Débats_, dans sa feuille du 27 germinal (17 avril) annonça que le petit volume venait de paraître _chez Migneret, rue Jacob nº 1186_. C'était un petit in-12 de XXIV et 210 pages de texte, avec ce titre: _Atala ou les amours de deux sauvages dans le désert_.]
Atala devint si populaire qu'elle alla grossir, avec la Brinvilliers, la collection de _Curtius_[206]. Les auberges de rouliers étaient ornées de gravures rouges, vertes et bleues, représentant Chactas, le père Aubry et la fille de Simaghan. Dans des boîtes de bois, sur les quais, on montrait mes personnages en cire, comme on montre des images de Vierge et de saints à la foire. Je vis sur un théâtre du boulevard ma sauvagesse coiffée de plumes de coq, qui parlait de l'_âme de la solitude_ à un sauvage de son espèce, de manière à me faire suer de confusion. On représentait aux Variétés une pièce dans laquelle une jeune fille et un jeune garçon, sortant de leur pension, s'en allaient par le coche se marier dans leur petite ville; comme {p.248} en débarquant ils ne parlaient, d'un air égaré, que crocodiles, cigognes et forêts, leurs parents croyaient qu'ils étaient devenus fous. Parodies, caricatures, moqueries m'accablaient[207]. L'abbé Morellet, pour me {p.249} confondre, fit asseoir sa servante sur ses genoux et ne put tenir les pieds de la jeune vierge dans ses mains, comme Chactas tenait les pieds d'Atala pendant l'orage: si le Chactas de la rue d'Anjou s'était fait peindre ainsi, je lui aurais pardonné sa critique[208].
[Note 206: Un Allemand, qui se faisait appeler _Curtius_, avait installé à Paris, vers 1770, un _Cabinet_ de figure en cire coloriées, reproduisant, sous leur costume habituel, les personnages fameux morts ou vivants. Ses deux salons, établis au Palais-Royal et au boulevard du Temple, étaient consacrés, l'un aux grands hommes, l'autre aux scélérats. Tous les deux, le second surtout, attirèrent la foule, et leur vogue, que la Révolution n'avait fait qu'accroître, se maintint sous le Consulat et l'Empire. Les salons de figures de cire restèrent ouverts, au boulevard du Temple, jusqu'à la fin du règne de Louis-Philippe. Ils émigrèrent alors en province, et il arrive qu'aujourd'hui encore on en rencontre quelquefois dans les foires de village. Seulement, on n'y trouve plus de grands hommes: les scélérats seuls sont restés.]
[Note 207: Marie-Joseph Chénier--qui aura justement pour successeur à l'Académie l'auteur d'_Atala_--fut le plus ardent à critiquer l'oeuvre nouvelle, à la couvrir de moqueries en vers et en prose. Sa longue satire des _Nouveaux Saints_ lui est en grande partie consacrée:
J'entendrai les sermons prolixement diserts Du bon monsieur Aubry, Massillon des déserts. Ô terrible Atala! tous deux avec ivresse Courons goûter encore les plaisirs de la messe.
Un petit volume, attribué à Gadet de Gassicourt et qui eut aussitôt plusieurs éditions, avait pour titre: _Atala, ou les habitants du désert, parodie d'ATALA, ornée de figures de rhétorique.--Au grand village_, chez Gueffier jeune, an IX.
L'année suivante paraissaient deux volumes intitulés: _Résurrection d'Atala et son voyage à Paris_. Mme de Beaumont les signalait en ces termes à Chênedollé, dans une lettre du 25 août 1802: «On a fait une _Résurrection d'Atala_ en deux volumes. Atala, Chactas et le Père Aubry ressuscitent aux ardentes prières des Missionnaires. Ils partent pour la France; un naufrage les sépare: Atala arrive à Paris. On la mène chez Feydel (l'un des rédacteurs du _Journal de Paris_ à cette époque) qui parie deux cents louis qu'elle n'est pas une vraie Sauvage; chez l'abbé Morellet, qui trouve la plaisanterie mauvaise; chez M. de Chateaubriand, qui lui fait vite bâtir une hutte dans son jardin, qui lui donne un dîner où se trouvent les élégantes de Paris: on discute avec lui très poliment les prétendus défauts d'Atala. On va ensuite au bal des Étrangers où plusieurs femmes du moment passent en revue, enfin à l'église où l'on trouve le Père Aubry disant la messe et Chactas la servant. La reconnaissance se fait, et l'ouvrage finit par une mauvaise critique du _Génie du Christianisme_. Vous croiriez, d'après cet exposé, que l'auteur est païen. Point du tout. Il tombe sur les philosophes; il assomme l'abbé Morellet, et il veut être plus chrétien que M. de Chateaubriand. La plaisanterie est plus étrange qu'offensante; mais on cherche à imiter le style de notre ami, et cela me blesse. Le bon esprit de M. Joubert s'accommode mieux de toutes ces petites attaques que moi qui justifie si bien la première partie de ma devise: «_Un souffle m'agite_.»--En annonçant cette _Résurrection d'Atala_, le _Mercure_ disait (4 septembre 1802): «Encore deux volumes sur _Atala_! En vérité elle a déjà donné lieu à plus de critiques et de défenses que la philosophie de Kant n'a de commentaires.»]
[Note 208: Chateaubriand se venge ici très spirituellement de l'abbé Morellet (l'abbé _mords-les_, disait Voltaire) et de sa brochure de 72 pages: _Observations critiques sur le roman intitulé ATALA_. L'abbé Morellet, «qui n'appartenait à l'église, dit Norvins (_Mémorial_, I, 74), que par la moitié de la foi, la moitié du costume et par un prieuré tout entier», était un homme de talent et de bon sens, mais d'un talent un peu sec et d'un bon sens un peu court. Vieil encyclopédiste, classique impénitent, il ne comprit rien aux nouveautés d'_Atala_, de _René_ et du _Génie du Christianisme_, aussi dépaysé devant les premiers chefs-d'oeuvre du jeune Chateaubriand que les vieux généraux autrichiens, les Beaulieu et les Wurmser, devant les premières victoires du jeune Bonaparte.]
Tout ce train servait à augmenter le fracas de mon apparition. Je devins à la mode. La tête me tourna: j'ignorais les jouissances de l'amour-propre, et j'en fus enivré. J'aimai la gloire comme une femme, comme un premier amour. Cependant, poltron que j'étais, mon effroi égalait ma passion: conscrit, j'allais mal au feu. Ma sauvagerie naturelle, le doute que j'ai toujours eu de mon talent, me rendaient humble au milieu de mes triomphes. Je me dérobais à mon éclat; je me promenais à l'écart, cherchant à éteindre l'auréole dont ma tête était couronnée. Le soir, mon chapeau rabattu sur mes yeux, de peur qu'on ne {p.250} reconnût le grand homme, j'allais à l'estaminet lire à la dérobée mon éloge dans quelque petit journal inconnu. Tête à tête avec ma renommée, j'étendais mes courses jusqu'à la pompe à feu de Chaillot, sur ce même chemin où j'avais tant souffert en allant à la cour; je n'étais pas plus à mon aise avec mes nouveaux honneurs. Quand ma supériorité dînait à trente sous au pays latin, elle avalait de travers, gênée par les regards dont elle se croyait l'objet. Je me contemplais, je me disais: «C'est pourtant toi, créature extraordinaire, qui manges comme un autre homme!» Il y avait aux Champs-Élysées un café que j'affectionnais à cause de quelques rossignols suspendus en cage au pourtour intérieur de la salle; madame Rousseau[209], la maîtresse du lieu, me connaissait de vue sans savoir qui j'étais. On m'apportait vers dix heures du soir une tasse de café, et je cherchais _Atala_ dans les _Petites-Affiches_, à la voix de mes cinq ou six Philomèles. Hélas! je vis bientôt mourir la pauvre madame Rousseau; notre société des rossignols et de l'Indienne qui chantait: «_Douce habitude d'aimer, si nécessaire à la vie!_» ne dura qu'un moment.
[Note 209: Dans une lettre à Chênedollé, du 26 juillet 1820, Chateaubriand, qui venait d'être nommé à l'ambassade de Berlin, rappelait à son ami le _bon temps_ où ils fréquentaient ensemble le petit café des Champs-Élysées: «... Ceci n'est pas un adieu, lui écrivait-il; nous nous reverrons, nous finirons nos jours ensemble dans cette grande Babylone qu'on aime toujours en la maudissant, et nous nous rappellerons le bon temps de nos misères où nous prenions le détestable café de Mme Rousseau.»]
Si le succès ne pouvait prolonger en moi ce stupide engouement de ma vanité, ni pervertir ma raison, il avait des dangers d'une autre sorte; ces dangers s'accrurent {p.251} à l'apparition du _Génie du christianisme_, et à ma démission pour la mort du duc d'Enghien. Alors vinrent se presser autour de moi, avec les jeunes femmes qui pleurent aux romans, la foule des chrétiennes, et ces autres nobles enthousiastes dont une action d'honneur fait palpiter le sein. Les éphèbes de treize et quatorze ans étaient les plus périlleuses; car ne sachant ni ce qu'elles veulent, ni ce qu'elles vous veulent, elles mêlent avec séduction votre image à un monde de fables, de rubans et de fleurs. J.-J. Rousseau parle des déclarations qu'il reçut à la publication de la _Nouvelle Héloïse_ et des conquêtes qui lui étaient offertes: je ne sais si l'on m'aurait ainsi livré des empires, mais je sais que j'étais enseveli sous un amas de billets parfumés; si ces billets n'étaient aujourd'hui des billets de grand'mères, je serais embarrassé de raconter avec une modestie convenable comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe suscrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure. Si je n'ai pas été gâté, il faut que ma nature soit bonne.